décembre 11

La valise envolée

Bonjour. C’est lundi, c’est Atelier d’écriture de Bricabooks.
Et sur ce site, c’est un lundi un peu particulier.
Ce n’est pas moi qui ai écrit le texte cette semaine, mais ma maman.
Chaque semaine, je lui envoie en avance la photo de l’atelier (maintenant, elle va d’ailleurs la voir toute seule) et lui demande ce qu’elle lui inspire. Elle répond habituellement par une phrase ou deux.
Or, mardi 12 Décembre, il y aura dix ans que mon père, son mari, nous a quittés pour aller rejoindre Dieu sait qui, là-haut dans les nuages. Et cette photo d’avion et de valise lui a inspiré un texte tout entier.
Bonne lecture et pensez à commenter, elle lira ce que vous avez écrit !!


@Leiloona

Dix ans.

Dix ans déjà qu’il est parti.

Dix ans qu’il a fait ses valises discrètement, comme à son habitude pour ne pas déranger.

Dix ans que son absence occupe tout l’espace dans la maison.

Dix ans que les fêtes de Noël ne sont plus de vraies fêtes pour elle, mais les réunions de famille lui apportent la chaleur qui lui manque maintenant.

Habituellement, elle passe le Noël chez ses filles. Cette année, c’est son fils qui la reçoit, à Caen. Elle est heureuse à l’idée de quitter sa maison sans âme maintenant.

Les billets sont achetés depuis longtemps déjà.  C’est tout un événement !

Pour aller de Bordeaux à Caen en avion, il faut changer à Lyon ! C’est d’une simplicité désarmante !

Déjà, la valise se prépare doucement pour ne rien oublier : les vêtements, les médicaments et les cadeaux. C’est qu’ils prennent de la place ces cadeaux, surtout celui de son fils qui est très volumineux. C’est une surprise ! Et pour cela il faut une grande valise !  Quand son fils lui a parlé du supplément à payer pour ce bagage, elle a mal réagi : une réaction épidermique aux procédés malhonnêtes pour faire du profit. Elle a souvent maintenant des moments d’incompréhension devant le mode actuel de vie.

Pensez… elle a 87 ans !

Et pourtant elle est, aux dires de son entourage, encore très moderne et s’adapte assez bien à l’évolution de la société. Mais parfois elle se révolte, ce qui a été le cas ce matin-là.

Bien sûr, elle y pense à ce beau Noël et même elle en rêve : de beaux rêves mais aussi de mauvais présages : la nuit dernière, elle s’est réveillée en nage, affolée par ce qui lui arrivait. Son fils l’attendait à l’aéroport de Caen, bien sûr, et elle était heureuse : le voyage s’était bien passé. Ils se dirigeaient vers la réception des bagages. Habituellement c’était plutôt rapide :  il n’y a pas un grand trafic.  Mais cette fois les bagages n’arrivaient pas. Pas de valise malgré les recherches. Contact avec Lyon.  Le temps s’écoulait, lentement.

Enfin, après une bonne heure d’incertitude, cette sacrée valise avait été retrouvée. Elle était restée dans la soute et les employés venaient de la déposer sur le chariot de transport. Pour preuve, l’aéroport de Lyon lui avait même transmis la photo par MMS.

Quel rêve ! A deux semaines du départ, elle souhaite de tout cœur que ce rêve ne devienne pas réalité !

 

© Amor-Fati 11 décembre 2017 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr
décembre 4

Le doux pays des fleurs

Des fleurs, des plantes… Une serre.. Est-ce un laboratoire ? Le reste d’une société après le chaos ? Chacun des membres de l’atelier de Leiloona (Bricabook) aura sa version. Je vous livre la mienne. Comme d’habitude, vos commentaires sont les bienvenus.


© Emma Jane Browne

Arrête-toi, voyageur !
Voici un lieu en tous points enchanteur.

Tu n’entendras aucune clameur
Aucune peur, nulle douleur
Tu n’y verras ni empailleur
Ni enquiquineur
Ni encaisseur, ni explorateur
Pas non plus d’escamoteur, d’escaladeur, d’envahisseur
De sénateur.

Mais de la chaleur
Une superbe lueur
Nuit et jour de la couleur
De la lenteur, du labeur
Du bon cœur,
En un mot, un bonheur ravageur
Des odeurs, des vapeurs.

Car en ce lieu de douceur
On trouve des tuteurs
Des horti et des api culteurs
Des racomodeurs d’odeurs
Des composteurs d’humeurs
Des redresseurs de pois de senteur,
Des réparateurs, des arroseurs.

Bienvenue à toi voyageur
Dans le paradis des odeurs
Tu vas croiser, mon cher flâneur
Des Dames d’onze heures
Des Euphorbes des pêcheurs
Des Ficoïdes à feuilles en cœur
Des Véroniques à cœur de beurre.

Bienvenue aux pays des senteurs
Bienvenue aux doux pays des fleurs.

© Amor-Fati 4 décembre 2017 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr
novembre 27

El Dorado

Des bateaux ce matin. Et donc un voyage, un long voyage. Les autres textes de l’atelier de Leiloona sont à découvrir ici.

Bonne lecture.


@Leiloona

Ça puait le fuel, l’huile de vidange, la crasse et la clope. Salim se faufila entre les camions. Il avait froid mais il était heureux. Depuis son départ du Soudan, il avait utilisé tous les moyens de transport possibles. Y compris le dromadaire pour traverser le sud de l’Egypte, comme les touristes. Puis ce fut le train, bondé et enfin la longue marche, à pied, jusqu’à Ajdabiya, port de départ Lybien qui lui avait fait quitter l’Afrique. Là, le souvenir était cuisant. Il s’était battu, avait été humilié, volé, violé, avant de trouver enfin une place sur un bateau en partance pour la Grèce. Promiscuité, violence, faim, froid, il avait été pire qu’une marchandise qu’on transporte vers l’Europe.

Encore un camp en arrivant en Grèce. Le comité d’accueil avait été douloureux, c’est le moins qu’on puisse dire. Avec Suleyman et Kamal, ses amis de toujours, il avait réussi à fausser compagnie au reste de la troupe. Et là, il avait fallu marcher, marcher encore, en se cachant. Parfois quelques kilomètres en voiture, quelques autres dans la soute d’un camion. Plusieurs vélos volés leur avaient servi à avancer encore et encore, petit bout par petit bout. Chaque kilomètre les rapprochant de la Manche était une victoire. Et puis un matin, près de la frontière italienne, ils avaient repéré un camion français. A plat ventre, ils avaient glissé et profité du repas du chauffeur pour monter dans la remorque et se planquer au milieu des cartons. Il faisait déjà froid dans ce camion, mais les kilomètres déroulaient et le bonheur britannique se rapprochait minute après minute. L’arrivée à Clermont Ferrand avait marqué une étape. Enfin un peu de repos. Se repérer, savoir comment monter là-haut, près de la mer qui le mènerait vers ces îles britanniques tant convoitées. Il parait que là bas, c’était la merveille. Déjà dans son village, on en parlait.

Il était resté longtemps en Normandie, avait débarqué par le Sud, au contraire des Américains de 44 arrivés sur les plages par le Nord. Là, pas de camp à proprement parlé. Il avait vécu dehors, dans les fossés, au milieu de centaines d’autres qui, comme lui, n’aspiraient qu’à partir depuis qu’ils étaient arrivés. On lui avait donné à manger, à boire, on l’avait habillé, il avait trouvé à se laver, à se raser, à retrouver un semblant de dignité. Il n’était plus un exilé, il était un migrant, terme générique pour tous ceux qui, comme lui, avaint quitté leur pays à la recherche d’un nouvel univers plus vivable et moins misérable.

Et il avait guetté, attendu le bon moment.

Et puis ce camion qui s’était arrêté faire le plein avant de partir. Salim s’était glissé, avait joué son va tout et avait réussi à monter à bord. Un camion frigorifique. Il n’avait pas eu le choix. La couverture dans son sac l’aiderait sûrement. Il avait senti le départ du ferry, était descendu dès qu’il avait pu pour dormir dans un coin du pont arrière.

Et ce matin, l’arrivée à Portsmouth se présentait bien. L’Angleterre, cet El Dorado tant espéré, tant attendu, tant convoité était là, sous ses yeux. Déjà le défilé des bateaux de guerre, des ferries et des paquebots immobiles le long des quais. Il était enfin arrivé. Mais le plus dur restait à faire. Il savait qu’il ne serait pas accueilli les bras ouverts et que les épreuves seraient encore longues et douloureuses. Et que le retour dans son Soudan natal n’était pas exclu, directement cette fois, dans un avion de ligne.

Sur le quai de Portsmouth, le double cordon de police était déjà en place.

 

 

© Amor-Fati 27 novembre 2017 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr
novembre 20

Renaissance

Je vous offre des alexandrins ce matin pour commencer la semaine.
Une photo, quelques mots, c’est le slogan de l’atelier de Bric à Book que vous connaissez bien maintenant !!
Alors bonne lecture dans ce texte court.
En bas de page, une explication tirée de Wikipédia vous rappellera, si besoin, ce qu’était ce fleuve.


© Emma Jane Browne

Je ne sais qui j’étais, si j’ai assassiné
Mon père, ma mère, mon frère, un enfant égaré,
Si j’étais un tyran, un despote éclairé,
Si j’étais général, César, ou bien Pompée,
Responsable de guerres, de mille atrocités.
J’ai sûrement arrêté, trahi et torturé
Des milliers d’innocents, achevé des blessés.
C’est sûr que j’ai volé, joué, dilapidé
Des fortunes, des bracelets, des bagues ou des colliers,
J’ai frappé, dérobé, violé, cambriolé.

J’étais le pire des pires, pareil à Lucifer
C’est pour ça que dix siècles j’ai grillé en enfer.

Je ne sais pas comment, je me suis réveillé
Au bord de la rivière, nu, seul, abandonné,
J’avais froid, j’avais faim. Je me suis retourné :
La porte des enfers était bien refermée.
J’entendais derrière elle les plaintes des damnés.
Pour moi c’était fini, je pouvais retourner
Sur la terre des humains. On m’avait pardonné.
Mais avant de renaître, il fallait oublier
Les erreurs du passé. Boire les eaux du Léthé,
Marcher vers la lumière et tout recommencer.

 

Dans la mythologie grecque, Léthé, fille d’Éris (la Discorde), est la personnification de l’Oubli. Elle est souvent confondue avec le fleuve Léthé, un des cinq fleuves des Enfers, parfois nommé « fleuve de l’Oubli ».

Après un grand nombre de siècles passés dans l’Enfer (le royaume d’Hadès), les âmes des justes et celles des méchants qui avaient expié leurs fautes aspiraient à une vie nouvelle, et obtenaient la faveur de revenir sur la terre habiter un corps et s’associer à sa destinée. Mais avant de sortir des demeures infernales, elles devaient perdre le souvenir de leur vie antérieure, et à cet effet boire les eaux du Léthé, qui provoquaient l’amnésie.

Le Léthé coulait avec lenteur et silence : c’était, disent les poètes, le fleuve d’huile dont le cours paisible ne faisait entendre aucun murmure. Il séparait les Enfers de ce monde extérieur du côté de la Vie, de même que le Styx et l’Achéron les en séparaient du côté de la Mort. La porte du Tartare qui ouvrait sur cette rivière était opposée à celle qui donnait sur le Cocyte.

 

 

 

© Amor-Fati 20 novembre 2017 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr
novembre 13

Ecriture inclusive – ou pas –

Longue concentration aujourd’hui devant la photo que Leiloona nous a envoyée. Retournant sur les réseaux sociaux, histoire de réfléchir, je suis tombé sur un article traitant de l’écriture inclusive. Et là, le déclic est venu. Bon sang, mais c’est bien sûr…
Que vont avoir écrit mes camarades de l’atelier Bricabook, je ne sais pas. En tout cas, je vous livre ma copie en temps et en heure !


« Qu’est-ce qu’il fait bon sang, mais qu’est-ce qu’il fait ? Et puis d’ailleurs, je ne sais même pas si c’est il ou si c’est elle. D’après l’article que j’ai lu sur l’écriture inclusive, je devrais écrire Qu’est-ce qu’il.elle fait ? Que fait donc cet.te usager.e ou utilisateur.trice ? J’ai essayé de repérer par déduction en fonction des passager.e.s présent.e.s dans le train lorsque nous sommes montés à Gaingamp. Sur le quai de la gare, il y avait des voyageur.euse.s de toutes sortes. Les accompagnateur.trice.s qui étaient avec eux.elles les ont salué.e.s sur le quai puis sont reparti.e.s vaquer à leurs occupations. Une fois assis.e.s dans le wagon, j’ai bien noté que chacun.e comme à chaque fois, jetait un regard rapide pour distinguer ses camarades de voyage. Moi, je suis dans le carré central du wagon. A gauche en se mettant dans le sens de la marche. Mes voisin.e.s n’ont pas bougé lorsque je me suis levé. J’ai tout de suite remarqué que quelqu’un.e occupait l’endroit. Et, bizarrement, j’ai noté aussi que la porte extérieure était restée entr’ouverte. Dans les trains modernes ce n’est plus possible, mais dans ces vieux TER, ça arrive plus souvent qu’on ne le souhaiterait. J’ai fini de l’ouvrir pour regarder le paysage défiler devant moi. C’est grisant, j’ai toujours adoré ça… Fixer un point au loin en se penchant un peu, puis le voir se rapprocher à toute allure jusqu’à ce qu’il passe et qu’on ne le reconnaisse même pas. Depuis tout gamin, je fais ça, même en voiture ou en bus.
Déjà cinq bonnes minutes que je saute sur une jambe devant la porte béante du train. Toujours pas de nouvelles de l’occupant.e. Pas de bruit. C’est bizarre. Peut-être s’estil.elle endormi.e ? Toujours est-il que, malgré ce que je me suis promis, le paysage m’attire de plus en plus… L’attraction du vide ? Non, pas vraiment. Mais si l’usager.e ne se dépêche pas un peu, s’il.elle n’est pas sorti.e dans la minute qui suit, je jure que je vais finir par faire par la porte. Pas question d’écriture inclusive dans un moment pareil ! Juste le bonheur d’être un homme !! »

© Amor-Fati 13 novembre 2017 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr