octobre 21

Avant l’orage

Voici la micro-nouvelle que j’ai présentée au concours de radio France 2017.

Objectif: Ecrire une micro-nouvelle de 1000 caractères (ça me connait) sur le thème « Ensemble ». En fait, un peu pris par le temps (je l’ai appris le samedi pour le dimanche dernier délai et j’étais pris tout le dimanche), j’ai repris un texte écrit à partir d’une photo de Philippe Lutz et je l’ai adaptée un peu sur le thème « Ensemble ».

En fait, elle me parait répondre parfaitement au sujet. Bonne lecture et merci pour vos commentaires que j’espère nombreux.


C’était un dimanche, je m’en souviens parfaitement.
Le temps était à l’orage depuis une bonne semaine déjà.
Il faisait chaud, très chaud, trop chaud.
On sentait bien que ça allait éclater, que ça allait se gâter.
Sans tarder.
Mes parents avaient décidé de faire une longue promenade dans les vignes près de chez nous. Une sorte d’inspection générale plutôt. Papa voulait vérifier si la date qu’il avait prévue pour les vendanges était la bonne, s’il ne s’était pas trompé, s’il avait toujours le nez.
La récolte promettait d’être bonne. Excellente même.
Les cuves étaient prêtes, lavés, rincées.
Tout était prêt, même les hommes.
Le soleil était bon, les grains déjà bien formés.
Pourvu que l’orage à venir ne vienne pas tout gâter.
C’était un dimanche, je m’en souviens parfaitement.
Le dernier dimanche passé en famille. Tous ensemble. Avant que l’orage n’éclate et ne détruise tout sur son passage.
Avant qu’il ne laisse derrière lui que misère et destruction.
C’était un dimanche.
Le 2 août 1914.

© Amor-Fati 21 octobre 2017 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr
octobre 16

Discussion autour d’un ver

Après avoir écrit depuis plusieurs semaines des textes un peu graves, un  peu sérieux, j’ai eu envie, cette semaine, de me lâcher un peu et d’écrire quelque bêtise.

La photo de l’atelier de Bricabooks s’y est parfaitement prêtée. Alors je ne me suis pas gêné. J’espère juste que vous ne serez pas choqué(e).

Bonne lecture et pensez à aller lire les textes des autres participants sur le site de Bricabooks.


Photo : © Sandra Le Guen / Drawoua RéCréation

« Vous reprendrez bien un petit ver ?

– Oui, je veux bien, mais juste un petit, j’ai de la route à faire pour rentrer chez moi.

– Vous avez vu ? Ça recommence !!! Pas moyen de se reposer, c’est reparti… Et que je te retourne la terre, et que je te ratisse, et que je te bêche pour planter je ne sais quoi… Comment peut-on dormir avec ce bruit ? Et tous les ans c’est le même cirque. J’en parlais encore avec Oliver Deterre hier après-midi. Lui est gêné également. Son cousin a même été coupé en deux par un malheureux coup de bêche. Puis sa moitié arrière a été ramassée et jetée de l’autre côté du jardin. Toute la famille Fourmy, vous savez, ceux qui habitent du côté de la Rue Barbe ? Obligée de déménager. Tous les cinq mille, oui oui oui… Ils ont dû partir du côté de la salle Hadeverte, sous la grande feuille de chêne rouge … Quant à nous, nous allons migrer vers le milieu du carré, histoire d’être un peu tranquilles. Mon mari creusera une nouvelle galerie un peu plus à l’écart des travaux de jardin. Et vous, Monsieur Ticot, comment vivez-vous cette nouvelle période, cher Stanislas ( Ticot… ) ?

– Exactement comme vous. Et le pire, c’est qu’ils ont l’air contents. Ils sortent même leurs enfants qui crient, qui courent et manquent de nous écraser à tout moment. Avez-vous vu qu’il y a eu une nouvelle pousse de plantée ? Juste au milieu du parterre, face au mur ? Je me demande bien ce que ça va être cette année… L’an dernier, ma mère m’a dit qu’ils avaient essayé de planter des mûres. Des mûres le long d’un mur… Tu parles ! Ça n’a pas duré bien longtemps. A la première gelée, tout est parti… Hihihi, mon cousin a dit que c’était de la gelée de mûres !! Qu’il est bête celui-là !!

– Hola, mais à la quatrième taupe, il sera huit heures. Il faut que je file. Ce soir, nous sommes invités à une partie sur la pelouse. Je crois que c’est ça, sur l’invitation, c’était marqué « Venez nu comme un ver à notre grande Part’Ouse ». C’est parait-il, un bon moyen d’échanger avec des inconnus.

– Oh, mais nous sommes invités aussi. Nous nous y retrouverons peut-être. Mon mari veut y faire un saut. Il dit que ce n’est pas bon d’être toujours dans le même trou, qu’il ne faut pas se prendre le chou et savoir profiter de la vie qui est si courte.

– Bon, à ce soir, peut-être alors… »

 

© Amor-Fati 16 octobre 2017 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr
octobre 9

Marcher

Peut-être influencé par le débat Angot-Moreau de la semaine dernière.

Bonne lecture de ce nouvel atelier d’écriture de Bricabook.


Photo : © Kot

Dire ou ne pas dire ? Avouer ou ne pas avouer ?

Elsa sort du café des Arts où elle s’était réfugiée pour être seule. Un café, puis un autre, un cognac, puis un autre… Comme les actrices au cinéma. Sa tête, son cerveau, c’est Verdun. Bombardé, détruit, démoli. Elle ne sait plus que faire, à quoi se vouer, à qui se confier.

Oui, elle avait remarqué depuis son arrivée dans l’entreprise que Gautier ne la saluait pas comme les autres secrétaires. Oui, elle avait remarqué ses regards insistants sur ses yeux, sur sa bouche, sur ses seins. Oui elle l’avait surpris plusieurs fois en train de baisser les yeux quand elle se retournait. Oui, pour un oui pour un non, il lui touchait la main. Elle l’avait toujours retirée prestement. Elle avait aussi remarqué sa manie de raconter des histoires salaces à la machine à café et de la regarder dans les yeux pour voir quel effet ça lui faisait. Si elle souriait, si elle semblait choquée ou amusée, si le mot bite la faisait réagir.

Elle avait remarqué tout ça, mais elle était sûre d’avoir toujours été rigoureuse, droite, de ne jamais avoir donné l’impression qu’il pourrait se permettre n’importe quoi. Elle ne lui avait jamais donné l’illusion que quoi que ce soit serait possible. Pas la moindre brèche. Pas le moindre d’espoir d’une quelconque relation autre que professionnelle.

La semaine dernière encore, en partant du bureau, il était passé derrière elle, entre la chaise et le mur, et lui avait posé la main sur l’épaule, puis l’avait faite glisser jusqu’à l’autre épaule, en lui caressant le cou au passage. Elle s’était levée d’un bond, l’avait fusillé du regard et s’était vigoureusement frottée la nuque « Oh, c’est bon, c’est pas grave, lui avait-il dit. Y’a pas beaucoup de place non plus pour passer derrière toi. Excuse-moi, je l’ai pas fait exprès » Elle s’était rassise sèchement mais n’avait osé rien dire. Elle avait pensé bêtement que sa réaction serait suffisante, que ses excuses étaient sincères, mais elle avait pourtant bien vu le petit sourire qu’il avait adressé à Richard en quittant la pièce.

Oui, elle est jeune et belle. Oui, elle aime s’habiller court parfois, ou près du corps. Oui, elle aime les pantalons Slim ou les hauts ajustés, les jupes légères et les robes près du corps. Oui, elle aime se maquiller, se parfumer, porter des boucles d’oreilles pendantes. Oui, elle est célibataire et seule chez elle le soir. C’est sa vie, ce sont ses choix.

Pourquoi s’est-il cru permis ce soir, de se frotter à elle dans l’ascenseur ? Elle a parfaitement senti sa main droite s’aventurer sur sa jupe à fleurs pendant que la main gauche la tenait par l’épaule. Elle a bien senti qu’il allait se pencher pour l’embrasser dans le cou. C’est pourquoi elle s’est dégagée violemment.  C’est pourquoi elle l’a dégagé violemment. La porte s’est ouverte, elle est sortie en courant, en maintenant sa jupe contre sa cuisse pour qu’elle ne vole pas dans sa course.

Elle a couru, longtemps, suffisamment longtemps du moins pour ne plus avoir l’impression de sentir son souffle dans son cou. Elle est entrée dans le premier café venu, s’est installée pour reprendre son souffle. A commandé un café et un cognac. Deux fois de suite.

Se calmer. Respirer. Réfléchir. Revivre la scène. Analyser. Pleurer. Renifler. Réfléchir. Revivre la scène. Analyser… cent fois, mille fois. Elle sait ce que va être sa soirée, ce que va être sa nuit. Réfléchir, revivre la scène, analyser, encore et encore.

Et demain matin, il va falloir retourner au boulot. Affronter son regard. Lui parler ? Que va-t-il faire ? Que va-t-il  dire ? Nier ? Faire le malin comme à chaque fois ? « Mais ma Pauvre Elsa, tu te fais des idées. Mais non… » « Et puis tu as vu comment tu t’habilles ? » Elle ne veut pas entendre ça.

Pour le moment, elle doit rentrer chez elle. Prendre le métro, affronter encore la promiscuité des hommes, leurs regards, leurs mains baladeuses.

Ce n’est pas possible. Pas ce soir. Elle ne le pourra pas.

Alors elle marche, elle sait qu’elle en aura pour une heure au moins, mais ce n’est pas grave.  L’air est doux. Elle marche sur ce trottoir, dans le soir qui tombe. Elle marche entre les immeubles qui lui paraissent immenses, démesurés, à la hauteur de son désarroi. Elle marche pour ne plus réfléchir. Elle se sent minuscule devant les problèmes qu’elle va avoir à affronter. Se justifier alors qu’elle est innocente. Se défendre alors qu’elle est victime.

Mais quoiqu’il en soit, elle continuera à se tenir debout.  A rester droite et forte.

Et à marcher.

 

© Amor-Fati 9 octobre 2017 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr
octobre 3

31, rue de la fontaine

Ce matin, je me promenais sur le site de photos de mon fils (https://quentinbassetti.wordpress.com) et je suis tombé sur cette photo, en page d’accueil. Je l’ai bien regardée et mon oeil a été attiré, non pas par les enfants du premier plan, mais par cet immense bâtiment qui semble coupé. Il y en a quelques uns comme ça, à Caen (même si cette photo n’a pas été prise à Caen). Alors, je me suis demandé ce qu’il pouvait bien y avoir avant à ce carrefour…

Je vous laisse lire ma version.

Comme d’habitude, vos commentaires sont les bienvenus…


Paul sortit une photo de sa sacoche.

« Grand-père, tu reconnais un peu ce carrefour ?

Marcel ajusta ses lunettes et se pencha sur la photo. Il eut juste une petite hésitation.

– Oh oui, je me souviens bien, c’est le carrefour où on habitait pendant la guerre. Pourquoi tu me sors cette photo ?

– Parce que je dois faire un exposé, Grand-Père. Le prof nous a montré une lettre adressée au 31, rue de la Fontaine, alors que maintenant, ça s’arrête au 27… je dois expliquer pourquoi. Et maman m’a dit que tu avais habité là-bas quand tu étais petit.

– A ton avis, ça peut être pourquoi ? Cherche un peu.

– Le quartier a été bombardé, non ?

– Oui oui, c’était en septembre 44, le 12, je crois. Il était 23 heures, je m’en souviens très bien. Toute la journée, les allemands avaient circulé dans les rues, préparant leur départ. Pour la fin de la semaine, peut-être avant si les choses tournaient mal.  Ou bien, selon le camp dans lequel on se trouvait ! Ils étaient nerveux, sur les dents.

Depuis le débarquement américain, ils n’étaient pas à prendre avec des pincettes. La meilleure amie de ma mère en avait fait les frais. Habituellement, lorsque nous croisions un officier d’occupation sur un trottoir, nous devions descendre pour lui laisser le passage libre. Mais l’annonce de la libération de quelques villes avait redonné du courage à celles et ceux qui courbaient l’échine depuis tant d’années. Les héros naissent parfois lorsque la chance change de camp. Marinette, donc, l’avait vu venir de loin ce capitaine de la Wehrmacht. Elle marchait d’un bon pas. Lui aussi. La semaine dernière encore, elle serait descendue dans le caniveau et aurait continué à avancer en regardant ses pieds. Surtout ne pas les regarder en les croisant. C’était la consigne. Et là, forte de la puissance des milliers de bateaux qui avaient traversé la Manche, elle avait décidé de se comporter en vainqueur et de considérer que les lois établies par l’occupant étaient déjà dépassées. Elle avait donc levé la tête, serré son sac à main contre sa cuisse, et dévisagé ostensiblement l’officier. Une brusque bourrade la rappela à la raison. Sans avoir vu le coup venir, tellement sûre de son bon droit, elle n’avait pas anticipé le coup d’épaule, suivi du coup de poing dans les côtes. « Los Madame… descendre trottoir. Guerre pas finie… Nous toujours là. » Elle s’était relevée du caniveau où le boche l’avait expédiée. « Faut faire attention, ils sont encore capables de tout », avait-elle dit à ma mère.

Nous, les enfants, nous sentions bien que les choses changeaient. Nos parents parlaient, les langues se déliaient, l’ambiance changeait. Certains fermiers du coin qui avaient eu tendance à être trop généreux avec les allemands commençaient à sentir le vent tourner. Peut-être pour certains allait-il être bientôt temps de rendre des comptes, de s’expliquer. Mais tout ça viendrait plus tard, à n’en pas douter.

Monsieur Dupouy, notre maître, faisait parfois des allusions qu’il ne serait pas permises il y a encore quelques mois. Mais il fallait savoir comprendre à demi-mot, lire entre les lignes comme on dit, car tous les parents n’étaient pas comme les miens, heureux de voir cette époque se terminer prochainement. Les parents de Raymond par exemple, les bouchers de la rue des platanes se trouvaient très bien dans ce chaos. Le marché noir les avait enrichis et ils ne semblaient pas pressés de voir arriver le retour à la normale. Pour plusieurs raisons certainement. Monsieur Dupouy oubliait parfois de nous faire chanter « Maréchal nous voilà ». Petit indice, mais qui en disait long.

Notre maison était là, tu vois, là où il y a maintenant celle avec les fenêtres vertes. Elle était un peu plus basse et orientée dans l’autre sens. On avait une cour et un petit jardin où papa essayait tant bien que mal de faire pousser quelques légumes. Il y avait juste trois pièces. La pièce qu’on appelait pièce de vie qui correspondait à la cuisine et à la salle. A l’étage, il y avait la chambre des parents et de ma petite soeur, et puis celle de mon autre sœur, mon frère  et moi. Les toilettes étaient dans le jardin, évidemment !

Il était donc 23 heures quand nous avons entendu arriver les premiers avions anglais. Entendu tomber les premières bombes. La DCA allemande s’est mise à hurler. Maman nous a immédiatement extraits de nos lits et nous sommes sortis en pyjama direction le bâtiment que tu vois là, dans la rue de la fontaine. Celui qui fait le coin maintenant.  Mais il était plus grand que ça. Il y avait une autre partie accolée aux deux cheminées que tu vois ici. Là, il y avait une boulangerie et un crémier. C’était le 29 et le 31 rue de la fontaine. Le voilà ton 31 !

Nous avons passé trois heures blottis les uns contre les autres. Ma sœur Jeanne pelotonnée contre maman, Colette contre papa. Pierre et moi on faisait les courageux, mais on n’était pas fiers non plus. On était au moins cinquante là-dedans. Les adultes discutaient. Du débarquement, de l’avancée des alliés, Madame Mercier expliquait qu’elle avait une tante du côté de Caen qui avait réussi à téléphoner et qui disait que tout était rasé.

Quand nous sommes sortis, nous avons bien pensé à ce que Madame Mercier avait dit. Il ne restait rien de notre maison. Sauf un grand trou où l’on pouvait apercevoir pêle-mêle quelques ustensiles de cuisine et le lit de ma sœur. Tout le reste était enfoui, comme un grand jeu de construction qui se serait effondré. La boulangerie aussi était par terre. Et tous les appartements au-dessus aussi, forcément. Ce n’est qu’après la guerre que tout a été complètement rasé et que la maison du coin a pris cet aspect. Ils ont fait passer des grands bulldozers pour retracer la rue qui se trouvait avant au niveau du trottoir, là où tu vois les enfants du collège. Ils reviennent du gymnase qui existait déjà.

Voilà. Je crois que je t’ai tout dit à propos de ce petit carrefour de la rue de la fontaine. Et maintenant, tu vas pouvoir expliquer à ton prof ce qu’est ce 31, rue de la Fontaine. C’était une boulangerie. Et ça sentait rudement bon le matin quand on se réveillait. Mais des croissants, on n’en mangeait pas souvent !

– Merci, merci Grand-Père. C’est super !!! Merci encore !

– C’est normal !!! Si tu as une bonne note, tu m’en donneras la moitié…»

© Amor-Fati 3 octobre 2017 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr
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octobre 2

Le couloir des pendus

Pas très gaie ma production de cette semaine. Pourtant, je vais bien, je vous assure.

Petite nouveauté cette semaine, petite difficulté supplémentaire, c’est ma mère, à qui j’envoie la photo chaque semaine, qui m’a proposé le titre. Un peu par défi, je lui ai dit: D’accord, ce sera « le couloir des Pendus ».

Alors, le voilà. Vous l’avez deviné, c’est l’atelier du lundi de Bricabook. C’est même le numéro 278, excusez du peu !!

Lisez les autres textes, si le coeur vous en dit !!!

Bonne lecture et à lundi prochain !!


©Karine Minier

La journée s’achève.  Je remonte la piste qui me conduira à l’entrée du village. Le ciel descend au fur et à mesure que je me rapproche du sommet. Les ombres s’allongent, la brume apparait petit à petit. Le froid me saisit. C’est comme ça la montagne. Ça vous gagne, mais il faut la connaître, parfois l’affronter.

Je suis essoufflé par cet effort violent auquel mon corps n’est pas habitué. J’ai mal aux jambes. Je n’ai plus de jus. Obligé de m’arrêter pour me reprendre avant d’attaquer les trois derniers virages puis la longue ligne droite du départ qui permet de prendre de la vitesse, de prendre de la glisse. J’imagine les bobs descendant à toute allure. Depuis le bas, instinctivement, je marche sur le bord, pour me mettre à l’abri au cas où…

Quelques minutes de repos avant de repartir. Je m’allonge sur le muret, dos contre la pierre, les yeux dans le ciel. Tout là-haut, les oiseaux tournent et dansent. Eux aussi sentent le soir arriver. Ils se rapprochent du sol, s’aventurent moins haut que dans l’après-midi Volent silencieusement. En tournant, comme cherchant une proie.

Je ferme les yeux, j’installe le silence en moi. Le repos arrive, je ne dois pas m’endormir, juste délasser mon dos et reposer mes jambes. Je suis bien. Juste bien.

Un quart d’heure environ. Je n’ai pas la notion du temps.

Il va me falloir repartir. Tout doucement je desserre les cils et ouvre les yeux, lentement, comme à regret. Au-dessus de moi, ces lourds poteaux s’imposent à mon regard. Ces potences de béton colorées, placées là, l’une derrière l’autre dans la montagne, comme autant de gibets bariolés. Au-dessus des poteaux, tournent toujours les oiseaux.

Immédiatement son nom s’impose à moi. Il est là, je sens sa présence, ses mots remontent à ma mémoire. François Villon. Ses pendus oscillant sous le vent, offerts à la pluie, à la neige, à la risée des passants ou à leur pitié, aux éléments, aux oiseaux, aux insectes.

Les mots me reviennent à l’esprit. D’abord l’appel de fin de strophe : « Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ». Puis quelques, mots, puis un vers, puis un enchainement. Et d’un coup, l’ensemble se reconstruit.

« La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis.
Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! » (1)

Je répète trois fois en moi cette strophe que cette vue m’impose, puis je me redresse, me lève. Il me faut reprendre la marche pour atteindre le sommet, le départ. Remonter la piste comme on remonte le temps. Revenir à la réalité, au présent. Ne plus voir en ces potences que des poteaux qui soutenaient un toit. Un bête toit. Pour se mettre à l’abri. De la pluie, de la neige, du vent, des oiseaux. Protection plutôt qu’exposition.

Je regarde vers le haut, le jour a encore baissé. Je reprends ma marche dans ce sombre couloir de béton. Le couloir des pendus.

(1) La ballade des pendus, par François Villon. Texte intégral.

 

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