29 janvier 2019

Ma blonde

 

 

Maxime se leva de son lit après avoir raccroché le téléphone. Une longue conversation vidéo avec Judith, «sa blonde», comme il disait, comme on disait chez elle. 

« Judith mon Amour, je file vers toi. J’ai tant aimé nos vacances l’été dernier. Tu me manques tellement. La surprise que tu vas avoir, je te dis même pas !

Il parlait tout seul. 

Le jeune homme attrapa une bière dans la cuisine. Il était heureux, dansait et parlait tout seul dans l’appartement. La décision qu’il venait de prendre était sa première vraie décision d’homme. Pas besoin de l’avis de ses parents, ni de ses copains !

– Plein le cul des conversations qui n’en finissent pas, des petits mots doux à cinq mille kilomètres de distance. Moi ce que je veux, c’est te serrer dans mes bras. T’embrasser, me blottir contre toi !!! Faire l’amour avec toi ! Je veux tout de toi. Tout de suite.

Il criait, il dansait, tournait avec son oreiller dans les bras, tapant des pieds sans s’occuper des voisins

– Je vais revoir Judith, je vais revoir Judith !!!

Judith…

Une grande blonde aux yeux verts, perchée sur des jambes de plus d’un mètre. Souriante, légère, gaie, radieuse, et avec un accent tellement authentique. Les français adorent l’accent québécois, et Maxime avait succombé à son charme. Ils s’étaient rencontrés par pur hasard dans un magasin de souvenirs du Mont Saint Michel pendant les vacances d’été. Judith était de passage dans la Manche, étape obligée dans le tour d’Europe qu’elle avait commencé au début du mois de juillet et qui lui avait déjà fait visiter l’Allemagne, la Belgique, le Danemark et la Suisse avant de prendre un train pour Paris. Elle avait décidé de suivre les côtes de la Manche et de l’Atlantique jusqu’aux Pyrénées avant de passer quelques jours sur la côte d’Azur et de repartir vers le Québec retrouver sa famille et son job de secrétaire. 

Maxime lui, habitait Paris où il était étudiant en architecture. Il logeait dans un petit studio de la rue de Bagnolet, dans le vingtième, tout près du Cimetière du Père Lachaise où il aimait se promener, aussi bizarre que cela paraisse. Il était en quatrième année et avait une passion pour les vieux bâtiments parisiens et les vieilles pierres moyenâgeuses. C’est cet amour de la construction féodale qui l’avait mené au Mont -Saint Michel pour admirer l’abbaye et la construction des plus anciennes maisons du mont.

Depuis trois mois qu’elle était repartie à Montréal, il ne se passait pas une journée sans qu’ils se parlent, ou qu’ils se voient sur leurs téléphones respectifs. Sur leurs cellulaires, comme elle disait. Les applications pour  conversations vidéo, c’était vraiment l’idéal pour les jeunes couples comme eux. Pour ceux que l’amour avait jetés dans les bras l’un de l’autre, à l’aveuglette, sans tenir compte des lieux d’habitation, des distances. Cupidon était bien négligent parfois lorsqu’il lançait ses flèches.

Et ce soir, après avoir parlé pendant plus d’une heure avec Judith, Maxime avait décidé d’aller la voir chez elle. De lui faire la surprise et de débarquer à Montréal comme ça, sans prévenir, un matin de bonne heure avec des croissants.

Et depuis le jour de cette décision, Maxime n’en pouvait plus. Il avait décidé de la date du voyage en fonction des prix proposés par les compagnies aériennes. L’amour fou n’empêchait pas d’essayer de voler à un prix raisonnable. Il avait changé de l’argent, obtenu son Autorisation de Voyage Electronique sur internet, avait regardé en détails le plan de Montréal, s’était baladé virtuellement dans la ville, histoire de s’y familiariser avant son arrivée sur place. Le marché Jean Talon, tout près de l’appartement de Judith, n’avait plus de secret pour lui, de même que le Mont Royal ou la cathédrale qu’il avait visitée sur le site de la ville.

Les derniers jours avaient été les plus difficiles. Il était fébrile, impatient. Les discussions vidéo avec Judith devenaient difficiles. Maxime devait mentir, raconter des histoires sur son emploi du temps et sur ce qu’il avait projeté de faire dans les jours à venir. Il était un peu tendu, craignait perpétuellement de faire des gaffes, de se contredire parfois, de dire le contraire de ce qu’il avait affirmé la veille.

Les nuits aussi devenaient pénibles. Il était vraiment temps qu’il parte. Evidemment il imaginait son arrivée sous l’angle le meilleur qu’il puisse espérer, mais rien ne lui assurait que l’accueil serait excellent. Et si elle n’était pas heureuse de le recevoir ? Et s’il y avait quelque chose qu’elle lui avait caché ? Si lui était capable de mentir et de raconter des bobards au téléphone, peut-être en serait-elle capable aussi ? Et si elle avait quelqu’un d’autre à Montréal ?  Il savait que sa visite comportait des risques et que la réaction pourrait ne pas être à la hauteur de ses espérances. Mais c’était un risque qu’il avait accepté de courir.

Métro, RER, attente à l’aéroport, salle d’embarquement, attente encore, puis huit longues heures de vol au-dessus de l’Atlantique. Lorsque Maxime récupéra son sac à l’aéroport Pierre Elliot Trudeau après une nouvelle demi-heure d’attente, il était nerveusement épuisé. Il lui restait juste à faire le trajet vers les bras de Judith. D’abord la ligne 747 en bus qui lui permettrait de gagner le centre ville, puis le métro, direction Jean Talon. Il avait tout étudié avant de partir. Le trajet lui parut court par rapport à ce qu’il avait vécu jusque là. Il découvrait, de bonne heure le matin, les rues de Montréal qu’il n’avait vues que dans des films. Il savourait pour son grand plaisir le parler des québécois, les expressions qu’il attrapait au passage, les mots typiquement locaux et certaines phrases qu’il ne comprenait pas du tout.

Judith lui avait dit que son week-end allait être calme, qu’elle allait rester tranquillement chez elle pour se reposer de sa semaine qui avait été plutôt agitée. «Une bonne grasse matinée me fera le plus grand bien» lui avait-elle assuré.

C’est pourquoi Maxime fut surpris de ne recevoir aucune réponse après son premier coup de sonnette. Il appuya à nouveau sur l’interrupteur et laissa sonner un peu plus longtemps. Elle devait avoir le sommeil lourd. Après le troisième coup de sonnette, Maxime entendit enfin du bruit dans l’appartement. Il était rassuré, elle ne lui avait pas menti. Un pas traînard et visiblement peu réveillé avançait vers la porte d’entrée. Le coeur de Maxime battait à tout rompre. Il avait hâte de voir la tête de sa blonde, de sa bien aimée. Il avait fait cinq mille kilomètres pour recevoir le baiser de la surprise. Et la surprise, ce fut lui qui la reçut en pleine figure lorsqu’un homme d’une petite trentaine d’année lui ouvrit la porte. Vêtu seulement d’un T shirt et d’un caleçon long froissé, l’homme avait visiblement été réveillé par les coups de sonnette répétés. Maxime crut que son cœur allait s’arrêter sur le champ. Son pire cauchemar se réalisait. Il y avait pensé pourtant. Judith n’était pas seule et n’avait pas que lui dans sa vie.

– C’est pourquoi ? demanda l’homme

Maxime avait du mal à parler. Une boule bloquait l’air dans sa gorge et l’empêchait de s’exprimer correctement.

– Bonjour, je ne suis pas chez Judith Blondeaux ?

– Bien sûr que si tu y es chez Judith, c’est bien écrit sur la porte.

– Alors c’est elle que je veux voir..

Maxime était agacé de voir cet homme. Sa bonne humeur s’était évanouie. Il était grand temps que tout cela se termine.

– C’est que Judith n’est pas là, là. Elle est partie hier soir.

Maxime voulait savoir. 

– Partie ? Mais tu es qui toi ? Qu’est-ce que tu fous chez Judith ?

– Arrête donc de me chanter des bêtises. Judith, elle est partie, j’te dis. Moi, j’suis juste son cousin, elle m’a prêté son flat le temps de son absence. Parce que je suis juste de passage là! Et puis toi, je sais pas qui tu es de ton côté, mais, tu la verras pas tantôt. Elle est partie à Paris pour voir son chum. Elle voulait lui faire une surprise !

© Amor-Fati 29 janvier 2019 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr
8 décembre 2018

Elle s’appelait Anna

Ca existe peut-être… pas loin de chez vous…

L’appartement était impeccablement tenu. Rien ne traînait. Dans le salon, pas un grain de poussière n’était visible, ni sur la table en marqueterie, ni sur les fauteuils en cuir, ni même sur les statues en ébène qui trônaient sur une étagère de verre près de la porte-fenêtre. Les rideaux parfaitement lissés et sans un faux pli laissaient filtrer une lumière douce et agréable. Il en était de même dans la salle à manger qui jouxtait le salon. Sur la longue table de noyer, trônait un bouquet de roses rouges parfaitement disposées dans un vase de cristal.

Madame Leclerc sursauta lorsque la sonnette de la porte d’entrée se fit entendre. Elle s’était légèrement assoupie sur sa lecture, dans le canapé du salon. Après le repas du midi, il en était toujours ainsi. Elle avait pris l’habitude de lire un ou deux chapitres avant de sortir voir ses amies ou de les recevoir. Elle entendit Anna ouvrir la porte.

« Anna, qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle en se levant du canapé et en réajustant sa coiffure.

– C’est la police Madame, répondit Anna qui avait fait quelques pas vers le salon.

– La police ? Mon Dieu mais pourquoi donc ?

Madame Leclerc sortit du salon et se présenta dans le vestibule. Anna avait quitté les lieux et était repartie dans la cuisine. Un homme en jean et blouson de cuir se tenait là, une carte tricolore à la main. La porte d’entrée était restée ouverte. Une femme se tenait dans le couloir, deux pas en arrière. L’air très sûr de lui, l’homme montra sa carte à la propriétaire des lieux. Il se présenta :

– Bonjour Madame, je suis l’inspecteur Christophe Desmoulins, et voici l’inspecteur Caroline Marchandier, dit-il en désignant la policière derrière lui Nous venons voir votre employée.

– Anna ? Mais que se passe-t-il ?

– C’est à elle que je dois le dire Madame.

– Elle est là, vous l’avez vue tout à l’heure.

– Je souhaiterais qu’elle vienne avec moi jusqu’au commissariat, nous avons quelques questions à lui poser.

Un drôle de sourire passa sur les yeux de Madame Leclerc.

– Elle n’a pas commis de faute trop grave au moins ?

– Je n’ai rien à vous dire, Madame, c’est à elle et à elle seule que nous devons nous adresser.

– Vous dites « Nous », c’est-à-dire ?

– Je souhaiterais qu’elle vienne avec nous, Madame, rien de plus. Nous avons des questions à lui poser.

– Bien sûr, bien sûr, reprit Madame Leclerc un peu pincée de l’attitude du policier. Je vais la chercher.

Elle se dirigea vers la cuisine et ouvrit la porte.

– Anna, mon petit, dit-elle en entrant dans l’office, ces policiers souhaitent vous parler.

Timidement, Anna passa la tête hors de la cuisine. Elle semblait fragile, timide. C’était une belle femme de type africain, aux longs cheveux noirs ramassés en un chignon piqué de six épingles. Aucune trace de maquillage. Elle portait un pantalon noir, un haut vert foncé et un tablier crème qui la protégeait des taches de cuisine. elle semblait un peu triste, un peu résignée. Aucun sourire sur un visage pourtant jeune, dénué de rides. Comme seuls bijoux, deux anneaux d’or ornaient ses oreilles.

– Moi, Madame ? osa-t-elle doucement.

– Oui, Mademoiselle, ajouta le policier, nous souhaitons nous entretenir avec vous. Veuillez nous suivre s’il vous plait.

Anna reposa sur la chaise le torchon qu’elle tenait à la main, retira son tablier qu’elle plia et déposa sur le dossier d’une chaise et emboîta le pas du policier qui avait déjà franchi la porte d’entrée.

Le trajet en voiture du domicile des Leclerc au commissariat se fit en silence. Anna ne posa aucune question et les policiers semblaient vouloir attendre d’être arrivés dans leurs locaux pour commencer la discussion.

– Entrez, je vous en prie, commença l’inspecteur Desmoulins en poussant la porte d’une salle d’interrogatoire.

Anna entra et prit place sur une chaise, face à l’inspecteur. Sa collègue s’installa également.  La salle était vide de tout meuble. Juste devant Anna, une caméra accrochée au mur clignotait régulièrement, signifiant ainsi que l’entretien allait être enregistré. Le policier ne le cacha pas d’ailleurs, et en s’asseyant, désigna la caméra à Anna.

– Notre entretien sera enregistré, je préfère vous le dire tout de suite. Vous comprenez bien ce que je vous dis, Madame ?? Vous parlez le français ? Je ne connais pas votre nom de famille Madame. Vous êtes madame ?

– Oui, je comprends, ça va. Je m’appelle Nkomo répondit Anna. Nurah Nkomo.

– Vous ne vous appelez pas Anna ?

– Non. Nurah. Madame Leclerc veut Anna.

Le policier prit alors la parole. Il parla lentement, en prenant bien son temps et en s’assurant que Nurah comprenait tout ce qu’il disait.

– Madame Nkomo, je vous remercie de nous avoir suivis. Nous avons été alertés par Monsieur Loyer qui habite l’étage au-dessus de chez monsieur et madame Leclerc. Vous le connaissez ? Il dit que vous travaillez beaucoup.

– Oui. Monsieur Loyer. Oui. Beaucoup.

– Pouvez-vous nous donner quelques renseignements ? Quelle est votre date de naissance ?

– Je suis née en 1993 à Badmé.

– C’est dans quel pays ?

– Erythrée, répondit Nurah. A côté de l’Ethiopie.

– Il y a combien de temps que vous êtes en France ?

Nurah ne répondit pas aussitôt. Elle semblait réfléchir. Ou essayer de comprendre la demande du policier. Il reprit.

– En France ? Combien de temps ?

– Trois ans, répondit-elle. Elle confirma en montrant trois doigts.

– Comment êtes-vous arrivée ici ?

– Des amis de Madame Leclerc ont payé pour mon voyage pour que je garde bébé.

– Madame Leclerc a un bébé ?

– Non, pas de bébé, répondit Nurah en confirmant sa réponse par un mouvement de tête. Jamais de bébé.

– Alors que faites-vous ?

– Je travaille à la maison.

– Vous avez des horaires de travail ?

– Des horaires ? demanda la jeune fille qui semblait ne pas comprendre.

Le policier désigna la pendule. Le temps, combien de temps par jour ?

– Toujours, répondit la jeune africaine. Matin et soir. Et après-midi aussi.

– Vous faites quoi ? questionna la jeune fonctionnaire.

– Tout. Cuisine, linge, laver la vaisselle, laver par terre.

– L’aspirateur ?

– Oui, aspirateur aussi. Les poubelles aussi.

Les deux policiers se regardèrent. Visiblement, Monsieur Loyer avait dit vrai. Mais ils voulaient en avoir le cœur net.

– Voulez-vous un verre d’eau ? Un café ?

– Oui, un verre d’eau, je veux bien.

Elle semblait aller bien. De mieux en mieux. Le sentiment de crainte qu’elle avait en arrivant s’effaçait. Visiblement, les policiers ne voulaient pas lui reprocher quelque chose. Au contraire. Bizarrement, elle commençait à se sentir protégée, en sécurité.

– Combien êtes-vous payée ? demanda la policière. Et elle sortit un billet de dix euros de sa poche pour que la question soit sans ambiguïté.

La réponse cingla et atteignit les policiers.

– Non. Pas payée. Rien.

– Vous ne touchez pas d’argent ?

– Non. Madame Leclerc donne à manger. C’est tout.

– Mais vous n’achetez rien ?

– Non, rien. Jamais.

Desmoulins se tourna vers sa collègue.

– Va chercher le patron, lui chuchota-t-il. Il faut qu’il entende ça.

– Oui. J’y vais. Je ne pensais pas que ça existait encore, soupira la policière

Caroline Marchandier quitta la pièce. L’inspecteur se tourna vers la jeune Erythréenne.

– Madame Nkomo, avez-vous un passeport ?

– Oui mais c’est Madame Leclerc qui a mon passeport.

– Elle vous l’a pris ?

– Oui, quand je suis arrivée. Elle m’a dit elle le garde pour pas que je le perde.

– D’accord. Je vois, je vois…

A ce moment, le commissaire Letourneur entra dans la pièce.

– Bonjour Madame, dit-il en tendant la main à la jeune femme.

– Bonjour Monsieur.

– Je suis le commissaire Letourneur. Ne craignez rien madame, vous voulez bien venir avec nous ? Nous allons retourner chez Monsieur et Madame Leclerc. Je pense qu’ils vont avoir des choses à nous expliquer.

– Oui.

– Et vous voudrez bien nous montrez où vous dormez ?

– Oui, d’accord, répondit-elle. Je montrerai.

La jeune femme se leva. Tout le monde sortit de la pièce. Le commissaire se tourna vers les deux inspecteurs.

– Quelle bande de salauds. Pourriture. Ordure. Vous aviez raison les enfants. Suspicion d’esclavage moderne. Les Leclerc vont devoir s’expliquer. Et vite.


Le deuxième décret de l’abolition de l’esclavage en France a été signé le 27 avril 1848 par le Gouvernement provisoire de la Deuxième République. Il a été adopté sous l’impulsion de Victor Schœlcher. 

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6 décembre 2018

5 Décembre. Une mort oubliée.

Voilà, nous sommes le 6 Décembre et pas un mot… De là où je suis, j’ai bien écouté les radios, les télévisions, les différents médias et je n’ai rien entendu à mon sujet.

Je sais bien que la mort d’un artiste n’est pas une information de la plus haute importance, mais quand même. Quand on sait l’importance que j’ai dans la musique, pas seulement en France mais dans le monde entier, je suis étonné de ne pas en avoir entendu parler. Je suis quand même certainement le musicien le plus écouté, le plus joué dans le monde. Je n’ose imaginer le nombre de disques que j’ai vendus, le nombre d’interprétations et de reprises dont mon oeuvre a fait l’objet.

J’ai passé ma vie sur les routes, à jouer dans des centaines de villes, devant des chefs d’état, des personnalités de haut rang, devant le pape lui-même. Il paraît même que ma musique est jouée en permanence dans le monde. A chaque minute, à chaque seconde, quelqu’un me joue ou m’écoute. Vous vous rendez compte ? Et malgré ça, pas un mot le 5 décembre…

Alors l’an prochain, essayez de faire un effort… Le 5 décembre, c’est l’anniversaire de ma mort. En 2019, ça fera 228 ans que j’ai quitté ce monde , moi, Wolfgang Amadeus Mozart.

Mozart est mort le 5 décembre 1791, dans l’indifférence générale. Hein ? Johnny aussi est mort le 5 décembre ? Ah oui, peut-être…

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5 décembre 2018

Le forgeron de Sainte Marie

Une histoire de légende du Tour de France….


Joseph Bayle est un costaud. Un dur de dur. Et pas un rigolo. C’est un homme simple. En Général, torse nu quelle que soit la saison, ne portant devant lui qu’un tablier de cuir plus pour le protéger du chaud que pour le préserver du froid. Sa musculature est impressionnante et n’importe lequel d’entre nous se trouverait chétif face à lui. Pour vous donner une idée, son tour de biceps équivaut à peu près à mon tour de cuisse. Identique pour les deux bras. Le bras droit, depuis des années manie la pince et le marteau de métal. Le bras gauche, quant à lui, passe sa journée à manœuvrer l’immense soufflet qui attise le feu en permanence. Vous l’avez deviné en lisant ces quelques lignes : Joseph est forgeron. Il habite une petite maison, à l’entrée de Sainte Marie de Campan, au pied du Tourmalet, dans les Pyrénées françaises. Depuis plus de vingt ans, il a pris la suite de son père qui avait lui-même appris le métier de son propre père. Avant ? On ne sait pas. Ça se perd dans la nuit des temps. Voilà plus de soixante ans que les Bayle cognent le marteau contre l’enclume, fabriquent, forgent, réparent tout et n’importe quoi. Ils font des clous, des rivets, des habillages de tonneaux, des pièces pour les carrosses, des roues de charrette. Ils fabriquent des outils : des marteaux, des lames de rabot, des pinces, des limes. Bref, tout ce qui est ou contient du métal passe dans les mains des Bayle.

Il est près de dix-huit heures et Joseph voit arriver d’un bon œil la fin de la journée. Oh, il n’a pas vraiment d’horaires, vu qu’ils ne sont que deux à travailler ici : Joseph et Alexandre, un gamin de douze ans qui lui donne la main pour apprendre le métier. La journée est organisée en fonction de ce qu’il y a à faire, de la force du feu et de la chaleur ambiante. Vers dix-huit heures, Joseph et son apprenti ont l’habitude de faire une petite pause casse-croûte, pour attendre le repas du soir.

« Va donc nous chercher ce que tu sais ! dit Joseph à son arpète. »

Alexandre comprend immédiatement et disparait derrière la forge. En attendant qu’il revienne, Joseph reprend son marteau. Mais son attention est attirée par un brouhaha venant du haut du village. Curieux, le forgeron fait deux pas en avant pour jeter un coup d’œil par la porte grande ouverte. Une petite troupe d’enfants arrive. Bruyante, comme une troupe d’une quinzaine de gamins qui parle, rit et crie. A sa tête, il reconnaît Maria Despiau. Au milieu du groupe, un homme marche, court presque, une roue de vélo dans la main droite et le reste de sa monture sur l’épaule gauche. L’homme est habillé en cycliste. Il est sale, son maillot est maculé de boue et il transpire abondamment. Son visage est barré d’une longue moustache noire qui le fait ressembler à un gaulois. Autour de son buste, un boyau est enroulé, prêt à être utilisé pour réparer une éventuelle roue crevée.

Derrière le groupe, une voiture roule au pas, évitant de dépasser.

L’homme s’approche de la forge. Il pose son vélo cassé contre la porte. Il a l’épaule en sang.

« Bonjour, c’est vous le forgeron ?

– Oui, bien sûr, vous voyez bien.

– Voilà, je m’appelle Eugène Christophe, je fais le tour de France et j’ai cassé ma fourche sur un caillou.

– Tout de suite, là ? demande l’artisan.

– Non, dans le Tourmalet, il y a deux heures.

– Mais vous êtes venu à pied ?

– Bien sûr, je n’avais pas d’autre choix. Mais bon, ça fait quoi ? A peine quinze kilomètres non ?

– Ouais, environ, selon l’endroit où vous avez cassé.  Vous voulez boire un coup ?

– Oui, je veux bien. Je suis crevé. J’ai mal aux pieds surtout dans ces foutues godasses de cycliste.

– Bon, on va réparer ça ?  Je vais voir ce que je peux faire.

– Ah non, sûrement pas, répond un des hommes descendus de la voiture. Il n’a droit à aucune aide. S’il veut repartir, il doit se débrouiller tout seul.

Eugène Christophe n’est pas étonné. Il connaît le règlement.

– Je peux utiliser votre forge s’il vous plait ?

– Bien sûr répond Joseph Bayle, j’ai presque fini ma journée. Vous savez forger ?

– Un peu, j’ai vu faire dans mon village quand j’étais gamin. Il va bien falloir que je me débrouille.

Et Eugène Christophe se met à l’ouvrage. Il frappe, il cogne. Il forge un petit morceau de métal qu’il introduit d’un côté dans la fourche et de l’autre dans le cadre du vélo calé près de lui par une bûche en bois. Il transpire, il n’en peut plus. Voilà plus d’une heure qu’il est là à travailler. Mais Eugène ne peut pas tout faire tout seul. Il n’a que deux mains ! Près de lui, Alexandre Tornay, le petit apprenti actionne le soufflet pour que les braises soient bien rouges. Les trois officiels sont toujours derrière lui, à regarder ce qu’il fait, à surveiller ses faits et gestes. Juste avant vingt heures, l’un d’eux s’adresse à Eugène.

– Eugène, il fait nuit, nous avons faim, dit-il. On irait bien chercher un petit casse-croûte.

– Certainement pas, répond le cycliste en levant la tête de son travail. Le règlement est le même pour tout le monde. Si vous avez faim, mangez du charbon ! Je suis votre prisonnier, vous êtes mes geôliers.

Le travail touche à sa fin. Pour consolider sa réparation, Eugène forge un petit rivet qui permettra de fixer définitivement la fourche. Une nouvelle fois, il demande l’aide d’Alexandre pour actionner la chignole. Une petite minute, un petit trou de part en part de la fourche. Quelques coups de marteau pour fermer le rivet et la réparation est terminée.

Eugène remercie Joseph Bayle et Alexandre, salue Maria et les enfants qui l’entourent toujours, prend le morceau de pain et la tomate que lui offre le forgeron et remonte sur son vélo. Il y a encore soixante-quinze kilomètres à parcourir avant l’arrivée. Devant lui, se dressent le col d’Aspin, le col de Peyresourde et la montée vers Bagnères de Luchon (douze kilomètres avec des passages à 8 %).

De la main, il salue tout le monde et disparaît au bout du village, suivi de près par la voiture des officiels.


Eugène Christophe avait disputé sa première course professionnelle le 5 Avril 1903.

C’est le 22 juillet 1913 qu’a eu lieu cet épisode véridique du tour de France. Eugène Christophe était alors leader du tour. Il est arrivé à Bagnères de Luchon avec quatre heures de retard sur Thys, le vainqueur de l’étape (malgré ces quatre heures perdues, il n’est pas arrivé dernier de l’étape. Quinze coureurs ont franchi la ligne après lui !) Les officiels lui ont infligé une minute de pénalité pour avoir été aidé par Alexandre qui a manié le soufflet et la chignole.

En 1951, Eugène Christophe est revenu à Sainte Marie de Campan. Il y a retrouvé Maria, Alexandre, Joseph et tous ses admirateurs. Occasion pour lui de faire une reconstitution de son exploit et d’inaugurer une plaque posée sur la forge. « Ici, en 1913, Eugène Christophe, coureur cycliste français, 1er du classement général du Tour de France, victime d’un accident de machine dans le Tourmalet, répara à la forge sa fourche de bicyclette. Quoiqu’ayant parcouru de nombreux kilomètres à pieds dans la montagne et perdu plusieurs heures, Eugène Christophe n’abandonna point l’épreuve qu’il aurait dû gagner, fournissant ainsi un exemple de volonté sublime. »

 

© Amor-Fati 5 décembre 2018 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr
4 décembre 2018

La jolie colonie de vacances (1)

Mon livre  » A chaque jour une histoire » plait beaucoup aux personnes que je rencontre lors des salons du livres auxquels je participe. C’est pourquoi j’ai décidé de publier, début 2019, le tome 2 de cette série, regroupant les mois de mars, avril et mai. Si mars est complet et qu’il ne manque qu’un texte en mai, avril est plein de trous. Il manque au moins une douzaine de jours. C’est pourquoi vous allez prochainement voir arriver un certain nombre de textes ayant un rapport avec le mois d’avril. Le denier (sous la lanterne) traitait du 4 avril, celui-ci relate des événements du 6 avril.

Comme d’habitude, vos commentaires sont les bienvenus. Bonne lecture.


Ma chère maman,

Ça y est, je suis bien arrivé à la colonie. Le voyage a été très long, mais tout s’est bien passé. Nous nous sommes arrêtés plusieurs fois pour manger et boire un peu. Sabine, la directrice était devant avec le chauffeur et ils regardaient souvent la carte. Nous avons pris des petites routes. Pour éviter les contrôles, je pense. Ça a marché puisque nous sommes arrivés sans jamais avoir été arrêtés.

Tu verrais comme c’est joli ici : une grande maison au pied de la montagne avec un immense jardin. Je n’ai pas compté, mais il y a au moins quinze pièces. Il y a une grande terrasse avec une superbe vue sur le fleuve. Edmond m’a dit que c’était le Rhône. Du moins c’est ce que j’ai compris. La Suisse n’est pas très loin, On verra bien. Il paraît qu’en été on se baigne dans le fleuve. Mais je ne sais pas si je serai encore là en juin. Je serai peut-être rentré à la maison. J’espère !

Je dors dans le grenier, sur un matelas posé par terre avec d’autres gars de mon âge. Parce que nous sommes des grands ! Les filles et les petits couchent dans des chambres au premier étage. Pour le moment, il fait froid, mais ne t’inquiète pas, nous avons assez de couvertures pour ne pas être gelés la nuit. Il n’y a pas de chauffage dans les chambres. Juste quelques petits poêles à bois dans la maison mais ça fait du bien. Chacun notre tour, nous aidons Emma ou Lucie à aller chercher de l’eau à la grande fontaine, dans la cour.

Chaque jour, nous allons à l’école évidemment. Notre maîtresse s’appelle Mademoiselle Perrier. Elle est très jeune et très jolie.   « La classe est jolie, il y a deux tablaux, il y a un poêl, des cartes de geographie, des image sur les mur, il y a 4 fenetres, je mamuse bien, Il y 15 buraux » ; « (…) en classe le matin on fait de l’ecriture du calcul. Lapré midi on fait une dictée ou un devoir de grammaire est quand on saie on aprent des leçon, une resitations, des verbes la table de 1 de 2 de 3 de 4 de 5 de 7 de 8 de 9 de dix. On fait des conpositions j’ai u 64 points edemi j’ai etait le troisième sur 8. » (2)

Nous sommes une bonne quarantaine d’enfants, des grands, des moins grands et des petits. Le plus jeune a quatre ans. Il s’appelle Albert et il est belge. Tu sais, ici, il y a des enfants qui viennent de plein de pays différents : des belges, des polonais, des autrichiens, des français évidemment et aussi beaucoup d’allemands.  On rigole bien, même si on ne comprend pas toujours bien ce qu’on se dit. « Pas besoin de parler pour faire des bêtises », dit Sabine !

Il parait qu’en été, on joue beaucoup dans la cour ou dans les champs et que les grands (comme moi) entretiennent un jardin pour avoir des légumes à manger. Pour le moment, il fait froid, on est beaucoup dans la classe. On apprend bien sûr, mais on dessine aussi beaucoup. Il y a des copains qui dessinent drôlement bien !

Des grands m’ont dit que l’été ils faisaient leur toilette dans la cour, à la grande fontaine et qu’ils s’éclaboussaient tout le temps. Pour le moment, on se débarbouille dans le couloir de l’entrée, dans des chaudrons d’eau chaude. Il paraît aussi qu’il y a un docteur qui passe de temps en temps voir ceux qui sont malades. Pour le moment, je ne l’ai pas encore vu. Je ne suis pas pressé !

Hier, c’était l’anniversaire de Claudine, une petite parisienne. Elle a eu cinq ans. Elle a soufflé ses cinq bougies devant tout le monde et on a applaudi et chanté « Bon anniversaire » en plusieurs langues !

Voilà, ma petite maman, tu vois, tu n’as pas à t’inquiéter, je vais très bien. Ici c’est presque le paradis. Sabine et Miron sont vraiment très gentils et j’ai hâte qu’il fasse beau pour qu’on sorte un peu.

Comment vas-tu ? J’espère que tu vas bien ainsi que Papi et Mamie. Avez-vous des nouvelles de papa ? J’espère qu’il reviendra vite à la maison et reprendra son travail.

Je t’embrasse très très fort. Je t’écrirai encore une grande lettre bientôt pour te raconter ce que nous faisons dans cette grande maison.

Ton fils qui t’aime.


Ils avaient de 4 à 16 ans. Il y avait 44 enfants juifs dans la maison d’Izieu le 6 Avril 1944 lorsque la Gestapo aux ordres de Klaus Barbie a fait irruption au moment du petit déjeuner. Il y avait également 7 adultes. Tous ont été déportés. Tous sont morts, pour 42 d’entre eux gazés à leur arrivée dans le camp de Auschwitz. Aucun n’a survécu.

Miron Zlatin, directeur du centre, a été fusillé à Tallinn en juillet 1944.

Sabine Zlatin, sa femme, surnommée la Dame d’Izieu était absente au moment de la rafle. Elle a survécu. Elle est décédée en 1996 après avoir vu la Maison d’Izieu devenir « le Mémorial des enfants d’Izieu », inauguré par le Président Mitterrand en 1994.

Le site http://www.memorializieu.eu est le site officiel du Mémorial des enfants d’Izieu.

(1) Le titre peu paraître choquant quand on sait ce qui s’est passé, mais d’une part, les enfants appelaient cette maison « la colonie » et d’autre part, ils y trouvaient un peu de calme et de tranquillité. 

« Nous sommes arrivés en camion, pas en autocar, en camion ; et je me rappelle toujours, vous savez, Reifman, il a sauté du camion et a dit : ″Quel paradis !″ » Sabine Zlatin, directrice de la colonie.

(2) Témoignage écrit de Grégory Halpern (8 ans) dans une lettre à ses parents.

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