avril 18

Le grand partage.

«Je ne sais pas encore si j’écrirai lundi prochain, mais je ne voulais pas que vous vous sentiez abandonnés d’atelier … Voici la photo. Comprenne qui pourra.» Voilà le message que Leiloona nous a laissé mardi pour l’atelier de cette semaine. Encore une fois, dès que j’ai vu la photo, j’ai su ce que j’allais écrire, du moins de quoi elle allait parler. C’est amusant comme parfois les photos ne m’inspirent pas du tout, parfois elles me parlent immédiatement….
Tous les textes des participants sont à lire sur le site de Brica Book.

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Voilà. C’est terminé. Le conflit mondial qui déchirait la planète depuis dix longues

années a connu ce matin son dénouement.
Enfermés dans la bibliothèque de l’université de Greenwitch, c’est symboliquement à minuit heure GMT que les chefs des cinq puissances mondiales ont poussé ensemble la double porte « ouvrant sur un jour nouveau pour l’humanité ».
C’est en ces termes qu’ils ont annoncé la naissance d’une nouvelle ère pour les siècles à venir.
A l’instar de la conférence de Yalta en 1945, la conférence de Gafam, autrement appelée Yalta 2 a scellé le partage du monde entre les cinq grands qui se livraient depuis trop longtemps une guerre sans merci dont seuls le temps et  l’histoire dénombreront le nombre de victimes, qu’elles soient directes ou indirectes.
Espérons maintenant qu’au temps des beaux discours et des belles intentions succédera celui d’un quotidien meilleur où chaque habitant de notre Terre trouvera son compte.
Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft sont, officiellement depuis ce matin, les maîtres du monde en charge du destin de chacun.
Mais Twitter, exclu du partage, n’a pas dit son dernier mot et attend le premier faux pas pour relancer le conflit.

1000 caractères, mais espaces non compris cette fois, contrairement à mes autres 1000 caractères…

février 10

Réponse au terrorisme

Alors là, c’est bien la première fois que ça m’arrive !

J’ai reçu plusieurs mails exigeant (gentiment) que je m’explique sur la disparition de la Tour Eiffel dans mes textes d’hier et de lundi. La disparition pure et simple de la dame de fer parisienne ne suffisait donc pas. Pourquoi et comment ?
Voici ma réponse, en deux mille caractères. Et aller plus loin serait écrire un roman entier sur ce sujet et ce n’est pas mon dessein. J’espère que cette réponse conviendra à celles et ceux qui souhaitaient une explication claire.

solutionAppuyé à la balustrade du troisième étage de la tour d’acier récemment arrivée, Balthazar Lequin observait de haut la statue de Bartholdi posée juste en dessous de lui.
Un par un, tous les symboles des pays les plus puissants arrivaient ici. Il était actuellement en pourparlers avec l’Italie et l’Inde. Des bruits d’attentats étaient parvenus aux oreilles de leurs dirigeants. On savait de source sûre que la tour de Pise à son tour était en grand danger. Et le Taj Mahal également.
Enfant, Lequin avait découvert son don de télékinésie. Il en avait fait un jeu. Déplacer des objets par la seule force de son esprit était son amusement préféré. Petit à petit, il avait joué avec des éléments de plus en plus gros. Toujours avec succès. Et toujours sans laisser aucune trace de son « opération ».
La destruction du Parthénon et l’explosion de l’Opéra de Sidney trois mois plus tard avaient été le point de départ de sa réflexion. Fini de jouer avec des voitures, des camions ou des trains. Le temps n’était plus aux amusements. Les terroristes n’avaient plus peur de rien. Leur dessein était évident : détruire tous les symboles artistiques et culturels des civilisations actuelles ou éteintes.
La multiplication des attentats lui avait donné l’idée de proposer ses services afin de mettre à l’abri les merveilles du monde. Dans le plus grand secret, les états le contactaient et mettaient en lieu sûr leurs chefs d’œuvre en attendant des jours meilleurs.
Nul ne savait où il était ni où étaient stockés les monuments et bâtiments évaporés de leurs places originelles. La discrétion totale était de rigueur. C’était stipulé dans le contrat holographique. Et les chefs d’état le savaient. C’était ça ou la victoire du terrorisme.
En attendant, Lequin jouait et gagnait sur les deux tableaux : il amassait une fortune considérable grâce aux droits de garde phénoménaux qu’il engrangeait jour après jour et il pouvait profiter, pour lui seul, de toutes les merveilles du monde sans avoir à se déplacer.

février 9

Mourir pour si peu (14)

Je vous ai présenté la semaine dernière le premier chapitre d’un roman policier suédois baptisé « Mourir pour si peu », mettant en scène le commissaire Erik Löderup. J’ai reçu beaucoup de plaintes à ce sujet et beaucoup de lecteurs m’ont interrogé sur la suite à donner à cette enquête. Ce début est-il vraiment le premier chapitre d’un vrai roman policier ? Qui a tué ces deux personnes ? Pourquoi ?
C’est pourquoi j’ai décidé de vous livrer cette semaine le quatorzième chapitre de ce roman. J’inaugure de ce fait un nouveau concept : le roman policier suédois express : Le premier chapitre, deux chapitres intermédiaires et l’épilogue. La semaine prochaine, grâce à la nouvelle photo, je vous livrerai le chapitre 26 de ce roman palpitant. Et dans deux semaines, vous serez fixé. Vous saurez tout.
Finis le blabla et les paragraphes inutiles de remplissage. Dans un polar, l’essentiel est de connaitre le meurtre, le déroulement rapide de l’histoire et le meurtrier, ainsi que le mobile. Vous ne serez pas déçus.
Et cette semaine, voyageons en Norvège pour ce quatorzième chapitre. Bonne lecture.


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14

Le commissaire Erik Löderup ouvrit la porte de l’appartement et se retrouva dans un corridor peu éclairé. La femme qu’il laissait derrière lui dans le lit dormait encore, épuisée par leur belle nuit d’amour. Le drap était à peine posé sur son corps nu et deux longues jambes fuselées aux ongles rouges pointaient, silhouettes blanches, dans la pénombre de la chambre. Il ne se souvenait ni de son nom, ni du son de sa voix. Ni même de l’endroit où il l’avait rencontrée exactement. Certainement dans la boite de nuit où il avait fini la nuit avec Peter Müller et Birgit. Toute la soirée, il avait surveillé Birgit, ne l’avait pas lâchée d’un centimètre car il savait qu’à un moment ou à un autre, elle pourrait craquer, se dévoiler, faire le faux pas qu’il attendait, qu’il espérait. Il avait même tenté quelques approches avec elle, histoire de l’avoir bien à l’œil mais, visiblement, son charme légendaire n’avait pas fonctionné puisque ce n’était pas elle qui dormait là, à trois pas de lui. Le parfum féminin qu’il sentait sur sa peau le rassura quand même sur son pouvoir de séduction. Il n’avait pas dormi seul et il n’avait pas fait que dormir !

D’un coup d’œil, il repéra le nom sur la sonnette, ouvrit la porte qui donnait sur la cage d’escalier et descendit lentement. Il avait mal à la tête. Trop fumé, trop bu certainement. L’âge ne lui réussissait pas. Il y a encore vingt ans, il aurait descendu le même escalier en sifflant et en sautant une marche sur deux. Mais là, la cinquantaine bien tassée et trente années de clopes avaient considérablement ralenti ses élans.

Déjà trois jours qu’il était arrivé en Norvège et son enquête n’avait guère avancé. Les deux cadavres de Trelleborg avaient parlé et l’avaient guidé vers Kristiansand où habitait et travaillait Anna Jakobsen. La rencontre avec Erika Lie, responsable de la galerie de peinture où exerçait Anna n’avait rien donné et c’est tout à fait par hasard qu’il avait fait la connaissance de Brigit, une amie d’enfance de la victime. Mais la découverte du cadavre de Erika Lie dans une cale sèche du port avait encore compliqué l’enquête. Même blessure étrange que Anna, et surtout, même marque dans le cou, exactement au même endroit. L’assassin avait signé son crime. C’était un message à l’adresse du policier. « Je sais qui tu es, je sais ce que tu fais.. »

Arrivé devant la double porte vitrée du bâtiment, Erik Löderup jeta un coup d’œil sur la batterie de boites aux lettres et constata que celle de sa mystérieuse compagne de la nuit avait été enfoncée. La serrure avait visiblement été forcée et la petite porte était entrouverte. Löderup la tira vers lui. Une enveloppe l’attendait à l’intérieur du réceptacle. Une enveloppe blanche, sans marque extérieure. Le policier tâta le contenu à travers le papier. Un petit rectangle dur de deux centimètres sur trois environ, avec un coin cassé. Il le sentait bien sous ses doigts. Aucun doute. C’était une carte SIM. Le policier empocha l’enveloppe. Vite, il fallait trouver un magasin de téléphone, effectuer une coipe de la carte et la remettre dans la boite aux lettres. Sa disparition serait trop voyante. Il regarda dehors. Il avait encore neigé. Décidément, l’hiver était précoce cette année. Löderup boucla les trois gros boutons de son manteau, enroula son écharpe autour de son cou. La rue était déjà animée et encore éclairée. Les voitures avaient encore leurs phares allumés. A huit heures passées. La neige tombait à gros flocons, striant de blanc la vue du policier suédois. Elle redonnait une couche blanche aux amas de neige et de boue qui ornaient les trottoirs.

Löderup remonta le col de son manteau contre sa barbe naissante et s’engagea dans la rue. Avant ce soir, il fallait qu’il ait éclairci le mystère de la mort de la galeriste. Ensuite, la suite viendrait toute seule.

Peut-être…

Ceci est évidemment ma participation à l’atelier d’écriture  proposé par Leiloona Bricabook.  Une photo, quelques mots…

© JM Bassetti. Le 9 février 2015. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.

novembre 21

La pièce de Rosalie

pieceA ce qu’on disait, elle s’appelait Rosalie. Elle devait avoir au moins quatre-vingt-dix ans. Tous les matins, vers onze heures, elle passait devant chez moi. Elle ralentissait, régulait sa marche au pas le plus court et finalement s’arrêtait sous le lampadaire, éteint évidemment. Elle posait son panier, regardait vers le ciel et fouillait dans la poche de son long manteau gris. Toujours le même, quelle que soit la saison. Là, elle tirait une photo et une pièce de un franc et opérait une sorte de rituel mystérieux. Cela durait trois minutes environ. Moi, j’étais scotché derrière le rideau de ma fenêtre de cuisine. Je n’en ratais pas une miette, vous pensez bien… Puis, au bout d’un moment, elle envoyait un baiser vers le ciel, glissait la photo et la pièce dans son manteau. Elle reprenait son panier, et avant de repartir, elle fixait la fenêtre de ma chambre, à l’étage et souriait. Elle a fait ça tous les jours, pendant plus de huit mois.

Et puis un matin, alors que j’étais en train de me laver les mains derrière mon rideau, je l’ai vue reprendre son panier, hésiter et s’approcher de chez moi. Je n’ai pas bougé. Je l’ai regardée venir. Après avoir hésité quelques instants, son cabas à la main, elle a fait les deux derniers pas qui la séparaient de ma porte d’entrée.

Et elle a sonné.

Tétanisée une demi-seconde, j’ai posé mon torchon sur le coin de l’évier et je suis allée ouvrir. Mes pas résonnaient étrangement sur les tommettes du couloir. J’ai tourné doucement la molette de mon verrou, un tour, deux tours, et j’ai ouvert la porte. Et je l’ai découverte, appuyée au mur de la porte, essoufflée et rosissante. C’est elle qui a entamé la conversation.

« Bonjour Madame, m’a-t-elle dit si doucement que sa voix ne ressemblait qu’à un souffle.

– Bonjour Madame, ai-je répondu.

– Me permettez-vous d’entrer quelques minutes, je vous prie, j’aimerais vous entretenir d’un sujet qui me tient à cœur.

– Je vous en prie Madame, entrez.

Je n’étais pas méfiante. Je n’avais d’ailleurs aucune raison de l’être. Il y avait tellement longtemps que je la voyais devant chez moi que c’était comme si je la connaissais déjà. Et puis elle semblait si fragile, si inoffensive.

Nous sommes entrées dans la cuisine. Son regard tournait dans la pièce. En deux secondes, elle avait regardé partout. Furtivement. Elle piétinait devant une chaise. Je suis passée derrière elle.

– Otez votre manteau, asseyez-vous. Je vous en prie, Madame.

Tout doucement, avec la lenteur délicieuse des personnes âgées, elle a retiré son grand manteau et me l’a tendu. Mais juste avant, elle a fouillé dans sa poche gauche et en a extrait la photo et la pièce. En prenant son vêtement, j’ai juste eu le temps de me rendre compte que c’était un portrait en noir et blanc. J’ai déposé le manteau sur le fauteuil à fleurs du salon et suis venue m’asseoir en face d’elle. Elle tremblait. Elle, si hardie lorsque je l’ai découverte, semblait maintenant frêle comme un rameau et légère comme un rêve.

– Voilà Madame, a-t-elle commencé, c’est une longue histoire que j’ai à vous raconter.

Sa voix était légère et haut placée.

– Il y a de cela un peu plus de soixante-dix ans, j’habitais cette maison avec mes parents.

– Mon Dieu, ai-je répondu.

C’était émouvant de me trouver en face de quelqu’un qui avait autrefois foulé les tommettes de l’entrée ou effleuré la rampe de l’escalier.

– C’était pendant la grande guerre. On pensait alors que c’était la dernière, et tout le monde l’a ensuite nommée la première.

Elle faisait de l’humour tout en parlant. Je luis souris.

– C’était une maison de location. Mon père travaillait à la scierie au bas du bourg. Il n’avait pas été mobilisé en quatorze car la grande scie lui avait enlevé un bras en 1906. Mais il n’était pas malheureux et réussissait à faire avec. Ma mère faisait la cuisine, le ménage et s’occupait des enfants au manoir des De Villette Mais il n’existe plus maintenant, il a été détruit pendant la guerre. La deuxième. Le fils De Villette aussi d’ailleurs, a été tué en Allemagne. La fille, je ne sais pas ce qu’elle est devenue.

C’était étonnant. Elle me parlait comme si elle m’avait toujours connue. Son débit était calme et régulier. Tout en parlant, son regard allait de la table à la fenêtre et revenait vers moi. Ses yeux se réhabituaient à ces lieux qu’elle avait connus enfant. Quant à moi, j’étais étrangement muette. Je l’écoutais en la dévorant des yeux. A y repenser maintenant, je me rends compte que je ne lui ai même pas proposé un café, ou un thé, ou une infusion.

– En 1917, Madame, j’ai connu Alphonse à un bal des conscrits. Il n’était pas d’ici. Il était de Neuilly le Bisson, dans l’Orne. Il était venu en permission pour une semaine chez son oncle Edouard, de la ferme des Portiers. Pour lui donner la main pour les moissons. Nous avons dansé deux soirs de suite. Et puis…

Rosalie rosissait. Comme une enfant. Son hésitation m’amusait. Je savais pertinemment ce qu’elle voulait dire, et qu’elle n’arrivait pas à exprimer. Mais je décidai de ne pas l’aider. De la laisser dire ce qu’elle avait à dire. Faire son aveu. L’hésitation n’avait pas duré longtemps.

– Et puis je me suis donnée à lui le dimanche soir. Nous avons passé une nuit délicieuse. Dans la chambre juste au-dessus.

Et, tout en parlant, elle désigna le plafond au-dessus duquel se trouvait ma chambre.

– Tous les soirs pendant une semaine, nous avons dormi ensemble sans que mes parents ne se doutent de quoi que ce soit. Il était souple. Le soir, lorsque le lampadaire de la rue s’éteignait, il escaladait les moellons de la maison. Il disait qu’il y avait assez de prise. Et il entrait dans ma chambre. Il repartait au petit matin par le même chemin.

Tout en parlant, elle poussait vers moi la photo qu’elle avait sortie de sa poche.

– Le voilà mon Alphonse, Madame.

Il était beau comme un poilu de la guerre de quatorze. Son casque sur la tête, appuyé à une colonne de marbre, il fixait l’objectif de ses yeux noirs. Pas de fusil à la main, juste sa cartouchière et ses brelages. Chaussures noires et guêtres blanches. Malgré la solennité de l’uniforme, on sentait le garçon de la campagne, simple et aimable. Plus de soixante-dix ans plus tard, son regard était encore puissant et doux à la fois. En bas de la page, d’une écriture fine et précise, était inscrit « Pour Rosalie, ma promise. Tendres baisers de ton Poilu. » Et c’était signé Alphonse, avec un beau paraphe tortueux.

– La photo ne m’a pas quittée depuis le jour où il me l’a donnée. Elle a fait tous mes porte-monnaie et mes portefeuilles. Elle a connu tous mes sacs à main et est allée partout où je suis allée.

– Qu’est devenu ce monsieur ? me suis-je inquiétée, bien que je me doutais déjà de la réponse.

– J’y viens, Madame, j’y viens. Pendant la semaine où nous avons été ensemble, Alphonse m’a avoué qu’il avait perdu son couteau dans une tranchée, entre deux assauts. Je lui ai proposé de lui en acheter un à la foire d’Argentan en novembre et de lui offrir à la Noël s’il avait une permission. Autrement, je le garderais jusqu’à son retour, à la fin de la guerre.

– L’avez-vous acheté ?

– Oui, bien sûr. Et je l’ai caché, pour que mes parents ne le trouvent pas.

– Dans la maison ?

– Oui, Madame, dans ma chambre, là-haut, entre le passage de la cheminée et la fenêtre, il y avait une latte de parquet qui se défaisait. Il suffisait d’appuyer dessus d’une certaine façon et on pouvait l’ôter et découvrir un petit espace pour ranger quelques bricoles. C’est là que j’ai caché le Thiers. Je pense qu’il y est toujours, si personne n’a découvert la cachette.

– Vous ne l’avez pas repris à la fin de la guerre ?

– Non. A l’époque, je travaillais chez des patrons loin de chez moi et ne revenais que toutes les trois semaines environ. Un jour que mon père est venu me chercher à la gare, il m’a annoncé que le propriétaire avait décidé de reprendre sa maison pour l’offrir à sa fille. Mes parents avaient dû déménager dans la précipitation. Je ne suis jamais revenue dans cette maison.

– Et Alphonse, Madame ?

– Alphonse n’est jamais revenu de la guerre.

– Il a été tué ?

– On n’a jamais su, Madame. Il est reparti au front au bout d’une semaine après m’avoir demandé de l’épouser. J’avais accepté et nous devions demander à mon père à son retour. Il aurait attendu ma majorité évidemment. Je n’ai jamais eu de nouvelles de lui. On n’a pas retrouvé son corps. Son oncle Edouard n’en a plus jamais entendu parler non plus. Peut-être est-il encore en vie ? Je ne sais pas. Il n’y a rien de plus difficile que de ne pas savoir, de ne pas avoir un corps, un nom sur un monument aux morts, une certitude.

– Vous vous êtes mariée ?

Tout un tas de questions me brûlaient les lèvres, mais je n’osais pas les poser.

– Non Madame. Jamais. Je m’étais engagée auprès d’un homme et n’ai pas voulu me parjurer. Pour les femmes de mon époque, on n’a qu’un homme dans sa vie. Moi, c’était Alphonse.

Je la voyais qui se tortillait sur sa chaise. Puis, elle osa.

– Puis-je vous faire une demande ?

– Bien sûr Madame, je me doute de ce que vous voulez. Venez, nous allons monter dans la chambre.

Elle se leva et sans même m’attendre, se dirigea vers l’escalier de bois. Faisant glisser sa main ridée sur la rampe de chêne, elle gravit légèrement les seize marches. Arrivée en haut, elle s’écarta pour me laisser passer. Je la précédai et ouvris la porte de ma chambre. Elle s’arrêta et regarda sans bouger. Ses yeux étaient humides et pétillants à la fois.

– Allez-y, Madame, risquai-je. Vous savez ou il est.

Sans hésiter, elle se dirigea vers la croisée et regarda le sol. Son regard s’alluma. Tout doucement, elle se baissa, s’agenouilla et appuya à deux endroits différents d’une latte du parquet. A ma grand surprise, la lame de bois se décliqua sans problèmes. Rosalie me regarda d’un air triomphant.

– Il y est ? questionnai-je.

Rosalie risqua un œil dans le sol. Puis me regarda en souriant.

– Bien sûr qu’il y est.

Et elle saisit le couteau. Couteau pliable de Thiers avec un manche en corne de vache. Enfonçant son ongle dans l’encoche, Rosalie tira sur la lame et ouvrit le canif. Il n’avait jamais été ouvert depuis 1917. Pourtant il se dévoila sans effort.

– Je me ferai enterrer avec, m’annonça-t-elle. Comme ça, j’aurai un souvenir de mon Alphonse, en plus de sa photo.

Je lui tendis la main pour l’aider à se relever.

– Attendez une minute me dit-elle.

Et de sa main gauche, elle sortit la pièce de un franc. Une semeuse 1908 qu’elle me montra rapidement. Elle se baissa, posa la pièce à la place du couteau, saisit la latte du parquet et d’un geste souple, la remit en place. Je l’aidai à se relever. Rapidement, à petits pas, elle quitta la chambre sans un regard pour ce qu’elle était devenue, pour la nouvelle décoration. Ca ne l’intéressait pas. Elle n’était pas venue pour la chambre mais pour le couteau. Elle avait une mission à remplir. Elle était heureuse.

D’un même pas alerte pour son âge, elle descendit l’escalier. Sans que je l’y invite, elle entra dans la cuisine, passa la porte du salon et se dirigea vers le fauteuil à fleurs pour récupérer son manteau et son panier. Elle enfila le vêtement, et tout en se fermant ses boutons, me dit :

– Après avoir vécu toute ma vie à Paris, je suis venue terminer mes jours ici. Depuis un an, je n’avais qu’une envie c’était de venir récupérer mon couteau. Son couteau. Je lui disais à Alphonse, chaque matin en passant devant chez vous. Et puis ce matin, je ne sais pourquoi, j’ai su que c’était le jour.

Elle tourna les talons, posa la main sur la clenche de la porte d’entrée et, juste avant de sortir, se retourna vers moi.

– La pièce, voyez-vous, c’est pour ne pas couper l’amitié, pour ne pas briser l’amour qu’il y a entre lui et moi. Un couteau, une pièce, vous connaissez la coutume ? Au cas où il serait encore vivant, je ne voudrais pas qu’il lui arrive malheur. Merci Madame, merci mille fois. Je peux partir tranquille maintenant. A tous les sens du terme. »

Et sans me laisser le temps de répondre, elle referma la porte d’entrée et disparut dans la rue.

Jamais je ne l’ai revue passer devant chez moi.

© JM Bassetti. Novembre 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

 

novembre 4

Hans et Marcel

poiluSeptembre 1915, quelque part en Artois.

La guerre bat son plein. Elle est cruelle, violente et sanglante. Les morts se comptent par milliers des deux côtés. Français et allemands se sont installés dans leurs tranchées respectives. Tranchées qui sont des lieux de repli, des lieux de repos. Chaque camp compte ses morts et se repose en vue de l’attaque suivante.

Marcel Meunier s’ennuie. Enrôlé depuis le début du conflit, il a quitté ses petits élèves de l’école publique de Saint Rome, dans l’Aveyron pour venir se battre ici, dans le Nord. Dans le grand nord même ! Blessé au pied lors d’une attaque du mois de juillet 1915, il a été soigné à l’arrière, puis ramené au front, mais il ne participe pas encore aux assauts. Il est cantonné dans la tranchée pendant encore quinze jours. Il fait à manger, entretient la casemate, chasse le rats, lit le courrier à ceux qui ne savent pas lire, écrit des lettres pour donner des nouvelles aux quatre coins de la France. Un écrivain public militaire en quelque sorte.

Mais l’exercice lui manque. Le fusil le démange. Chez lui en ce moment, c’est l’ouverture de la chasse. Pas grand-chose à chasser dans ce pays désolé par les obus et les gaz. Même pas une grive ou une bécasse.

Alors, pour se détendre, il a inventé un petit jeu.

« Tiens, René, viens voir là, souffle Marcel à René Lepic, un bleu de la classe 18. Un gamin.

– Quoi, qu’est-ce que tu veux ?

– Y a longtemps que t’as pas descendu du boche ?

– Trois semaines, répond René, pendant le dernier assaut de la cote 84.

– Tu veux t’amuser un peu et ajouter une encoche à ton fusil ?

– Dis toujours…

– Voilà. Tu vas voir. Tiens, prends en de la graine, petit.

Marcel charge son fusil et se place en position de tir.

Appuyant son épaule contre le bord de la tranchée, il place ses mains en porte-voix et se met à hurler :

-Hans ! Hé Hans !

– Qu’est-ce que tu fous bordel ? Tu vas nous faire repérer, chuchote René.

– T’inquiète ! lui répond Marcel. Attends un peu, tu vas voir… Chez ces cons de boches, il y en a toujours un qui s’appelle Hans. Et ces prussiens sont tous plus cons les uns que les autres. Regarde bien, ça va être le moment !

Et Marcel Meunier recommence son cinéma. Mais cette fois ci, il ajuste son fusil et règle la hausse avec soin.

– Hans ! Hé Hans ! Tu es là ? Bist du da ?

Une tête apparait dans la tranchée en face. Une tête nue. Sans casque. Une vraie cible de fête foraine.

– Ja ?

PAN.

Marcel tire

– Ah ! Ah Ah !

Marcel rit !

– Qu’ils sont cons, mais qu’ils sont cons… Ca en fait quatre que je descends comme ça. En pleine tête. Un vrai bonheur !

– Je pourrai jouer à mon tour ? demande René.

– Oui, petit, mais demain ou après-demain. Un seul par jour, sinon ils se méfient les boches. Ils sont cons mais ils se méfient.

– OK. A demain.

– A demain René. »

Et le lendemain, et chaque jour pendant une semaine, à la même heure, les deux compères se retrouvent.

« Hans, hé Hans ?

Attente.

– Hans, hé Hans ? Bist du da ?

– Ja !

PAN.

– Ah ! Ah Ah !”

 

« Hans, hé Hans ?

Attente.

– Hans, hé Hans ? Bist du da ?

– Ja !

PAN.

– Ah ! Ah Ah ! Qu’est-ce qu’on rigole ! »

Par contre, du côté allemand, l’exaspération commence à se faire sentir. Et là, on ne rigole pas du tout. Mais alors pas du tout. Ce matin, Hans Müller s’est écroulé, un troisième œil au milieu du front. Hier, c’était Hans Kohl, avant-hier, Hans Störber et le jour d’avant, Hans Dachboden, un tireur d’élite. Mourir à l’assaut, face à l’ennemi, bravement, à la baïonnette, c’est une mort de brave, une mort de héros. Mais se faire tirer comme une pipe dans une baraque foraine, ce n’est pas acceptable, pas héroïque du tout.

Alors, Hans Vogel décide de prendre les choses en main. Hans a lui aussi été embarqué dans cette guerre en août 14, comme tout le monde. Lui aussi est monté au front, monté à l’assaut, à l’attaque. Lui aussi a été blessé, comme beaucoup d’hommes de son côté, lui aussi a été soigné et ramené dans la tranchée. Et chaque soir depuis dix jours, il ramène un Hans vers l’arrière. Un Hans avec un troisième œil.

« Herr Hauptmann, annonce-t-il à son capitaine Nous allons les prendre à leur propre jeu, propose-t-il à son capitaine de brigade.

– C’est-à-dire, Vogel, expliquez-vous.

– Voilà. Vous n’êtes pas sans avoir remarqué que tous les hommes tués s’appelaient Hans ?

– Bien sûr, sicher, me prenez vous pour une saucisse Müller ?

– Non, évidemment, Herr Hauptmann.

– Alors ? Votre idée Müller ?

– Hé bien voilà. Après une longue recherche, je me suis aperçu que beaucoup de soldats français se nommaient Marcel.

– Et bien ? A quoi cela nous avance-t-il ?

– Nous allons faire comme eux, mon capitaine. Nous allons jouer le même jeu qu’eux.

– Wunderbar ! Magnifique ! Le Hauptmann Ekkehard exulte. Quelle merveilleuse idée !

– Merci Herr Hauptmann. Nous allons tirer tous les Marcel de France.

– Wundeschön. Commençons maintenant Vogel, voulez vous ?

– Oui. Allons-y.

Et Hans Vogel allie le geste à la parole et se met en position. Il arme son Gewehr 98, s’appuie sur le bord de la tranchée.

– Marcel ! hurle-t-il, les mains en porte-voix.

Rien ne se passe. Personne ne répond dans la tranchée française.

– Marcel ! Hé, Marcel, tu es là ?

Rien ne se passe. Personne ne répond.

Hans regarde son officier. Il ne comprend pas.

Il se remet en position, règle la hausse de son fusil et appelle une nouvelle fois :

– Marcel ! Marcel ! Bist du da ?

Toujours aucune réponse. Le piège semble ne pas fonctionner. Hans a chaud. Il retire son casque pour essuyer son crâne dégoulinant de sueur.

Une dernière fois, Hans hurle en direction de la tranchée française.

– Maaaaaaaarceeeeeellllll !

Et, miracle, une voix lui répond enfin depuis le côté opposé.

– Oui, je suis là ! C’est moi Marcel ! Je t’entends.

Le soldat allemand triomphe. On a répondu. Le piège fonctionne !

– Je suis là, reprend la voix. C’est toi Hans ? C’est bien toi ?

Alors Vogel lève la tête hors de la tranchée. Une tête nue, sans casque…

– Ja ??? »

Image : « Verdun, dans une tranchée de la cote 304 » © Jacques Moreau / Agence Bridegerman-Giroudon

© JM Bassetti. A Ver sur mer le 4 Novembre 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

Et bon anniversaire à mon papa qui nous racontait cette histoire et qui a eu 90 ans dimanche.