mars 17

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Le Chat immobile.

CSABBAGH’était en 1963. Ou 1964, peut-être…
Papa travaillait alors à Pechiney Saint Gobain. Au « siège » comme il disait, qui devait se trouver à Neuilly si je me souviens bien. Nous, nous habitions Courbevoie.
Dans les usines, on devait tester plein de choses. C’était les trente glorieuses. Ma sœur disait que papa fabriquait des coquillettes, ou des nouilles, je n’ai jamais bien su ce que c’était. Le plastique était roi et papa ramenait à la maison des boites hyper solides, orange-marron que maman possède d’ailleurs toujours et dans lesquelles on rangeait tout et n’importe quoi (boites à oreillers, casiers  à chaussures, boites à cirage, caisses de rangement, etc, etc…). Des grandes boites hyper moches mais hyper grandes ! Mais hyper moches quand même… Et puis un jour, papa est rentré de l’usine  avec des disques 45 tours. Je n’ai jamais trop su d’où ils venaient. Il y en avait tout un tas, sans pochettes, directement dans une enveloppe style kraft. Il y avait même des disques 45 tours souples. Ils étaient noirs et on pouvait les rouler, carrément. Ils n’avaient qu’une seule face et on voyait bien les sillons dessus !!! Je suis sûr que vous n’en avez jamais vu… Ca n’a jamais été plus loin que l’expérimentation ces trucs-là visiblement !  Et dans ce tas de disques, il y avait l’histoire du chat immobile, racontée par Pierre Sabbagh, alors grande vedette de la télévision. Sabbagh était à l’époque marié à Catherine Langeais, « speakerine » permanentée de la seule et unique chaine, avec Jacqueline Huet et Jacqueline Caurat.
Un jour, je ne sais pas quand, mes parents ont dû retirer le 25 cm d’Edith Piaf ou de Enrico Macias de sur le tourne-disque, ont placé la rondelle qui permettait d’écouter les 45 tours (les plus de 30 ou 40 ans savent de quoi je parle…) et m’ont appelé. Le disque craquait, évidemment. Soudain, j’ai entendu la voix reconnaissable de Pierre Sabbagh commencer ainsi.
« Pour commencer, je vais allumer ma pipe…. » Imaginez-vous entendre ça maintenant ? On entendait Sabbagh gratter son allumette, puis le tabac qui prenait feu, puis le bruit des premières bouffées. Tout juste si on n’agitait pas la main pour dissiper la fumée tellement c’était réaliste. Aujourd’hui, cette partie serait interdite, on n’aurait d’ailleurs même pas l’idée de l’enregistrer dans notre société où petit à petit, tout est interdit ou règlementé!! Puis commençait vraiment l’histoire du chat immobile. Avec les personnages qui s’appelaient Pierre et Catherine, comme Sabbagh et Langeais. Mon esprit vagabondait au rythme du chameau qui emmenait Pierre dans la fameuse ville. Je souffrais avec lui en jouant aux échecs. Jusqu’à ce que Sabbagh insiste comme au début : « Moi, je vais rallumer ma pipe qui vient de s’éteindre, le temps que vous tourniez le disque… » Et on repartait pour sept ou huit minutes d’histoire.
Et ce chat, ce fameux chat, clé du destin et de la vie des hommes… Comme il m’impressionnait. Maintenant encore, en récrivant l’histoire, je l’imagine immense, tel un sphinx égyptien avec son lourd chandelier en argent posé sur le crâne. Un chat avec un chandelier, ce n’est pas raisonnable, pas envisageable… Mais si, c’est comme ça, et moi, même à cinquante-six ans, j’y crois encore. D’ailleurs je crois que je l’ai vu, en vrai, tellement il est présent.  Je peux même vous le décrire ce chat, je le vois, là devant mes yeux.
Enfin, les deux pommes, ces fameuses deux pommes qui tombent du ciel à la fin de l’histoire. Comme je les aimais ces pommes, comme j’étais heureux que Sabbagh m’offre une pomme parce que j’avais été gentil et que j’avais écouté bien sagement son histoire.
Combien de fois ai-je écouté « Le chat immobile » ? Je ne sais pas. Des centaines de fois certainement !  Suffisamment souvent en tout cas pour que je me souvienne des mots exacts et des intonations du présentateur du journal télé. « Je possède un chat qui a la particularité… », « Ah, Pierre n’en pouvait plus.. », « Ils jouèrent encore toute une journée, et encore toute une nuit », « J’abandonne, Majesté, je suis votre prisonnier… ».
Cette histoire a bien été écrite par quelqu’un…Il doit bien y avoir un copyright quelque part, un auteur, des droits d’auteur… Depuis longtemps j’avais envié de redonner vie à ce chat qui a à la fois bercé et terrorisé mon enfance. Différentes recherches n’ont rien donné. Alors je me lance. Sachant parfaitement que cette histoire ne provient pas de mon imagination mais de celle de quelqu’un d’autre. Ce n’est même pas du plagiat, c’est la retranscription « à ma sauce » d’un souvenir d’enfance inconnu ou connu uniquement de moi, de ma mère, de mes sœurs, de mes enfants et de quelques classes de CE2 à qui j’ai dû la raconter… Comme m’a dit ma sœur la semaine dernière : « Cette histoire, je ne l’ai jamais vue, je ne l’ai jamais lue, mais je l’ai entendue.. » C’est bien de mémoire auditive dont on parle là.
J’ai recherché le disque à la maison. Il a disparu. Plus aucune trace…
Et puis, d’une façon ou d’une autre, c’est un clin d’œil à Papa. Toutes les occasions sont bonnes ! Ne pas en rater une seule ! Comme souffler dans sa tasse de café vide, comme peler à blanc les mandarines pendant un quart d’heure avant de les manger, comme la soupe au lait, comme sucer des zans ou rechercher les boites vides chez les brocanteurs, comme les expressions bien à lui, comme les France-Angleterre du tournoi des cinq nations (oui, j’ai bien dit cinq !)…
Le chat immobile, c’est Sabbagh, Courbevoie, mes parents, le tourne-disque, les fauteuils noirs et blancs, c’est le goût de l’enfance, c’est une madeleine, une merveilleuse madeleine que je vous offre aujourd’hui.

© Amor-Fati 17 mars 2016 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr