Catégorie : Atelier d’écriture

Ecrire aux temps du Corona (jour 23). Le silence est d’or

Un petit souvenir personnel aujourd’hui, pour illustrer la photo du jour.


Il y a quelques années, avec le Chœur Universitaire, nous étudiions le Requiem de Mozart. Un sacré morceau, que nous avons chanté en concert quelques dizaines de fois.

Je me souviens de Didier, notre chef de Chœur de l’époque. Au moment où nous avons abordé le Lacrimosa, il s’est arrêté et nous a interrogés :

« A votre avis, nous a -t-il dit, quel est l’élément essentiel de cette partition ? je veux dire, qu’est-ce qui fait sa beauté, qu’est-ce qui fait tenir ce morceau en équilibre ?

Chacun de nous a essayé de donner une réponse :

— Les accords ?

— La tonalité ?

— Le tempo ?

A chaque fois, il nous faisait non de la tête.

Nous regardions notre partition, nous la scrutions dans tous les sens. Voyant que nous étions dans le flou le plus complet, il nous a donné une piste :

— L’essentiel n’est pas ce qu’on entend, mais justement ce qu’on n’entend pas.

Une petite voix a osé :

— Les silences ?

— Voilà, nous a-t-il confirmé. Lorsqu’on regarde une partition comme celle-là, on regarde les notes, ce que l’on doit jouer ou chanter. Alors que l’essentiel ici, c’est justement ce qu’on ne joue pas, mais qui fait tenir le tout dans un équilibre parfait. Retirez les silences et tout s’effondre. »

Jamais de ma vie je n’ai fait plus attentions aux silences que dans ce Lacrimosa.

Le silence est d’or. Ca n’a jamais été aussi vrai que dans cette pièce.

 


Voilà…. A chaque jour suffit sa peine.
Commentez si vous voulez.
Portez-vous bien.
Prenez soin de vous.
Et des autres.
A demain.


Ecrire aux temps du Corona (jour 22) Carcajou

Un petit 1000 caractères aujourd’hui !!

 

C’était notre petit coin à nous, les trois nanas. C’est là qu’on a fumé nos premières clopes, bu nos premières bières, embrassé nos premiers petits amis. C’est là que j’ai passé ma première après-midi d’amour avec Florent.

On n’a jamais su d’où venait ce bateau, parce qu’il n’y a pas la mer ici. Un lundi matin, en partant au collège, il était là, à cet endroit exact, alors qu’il n’y avait rien le dimanche soir. Personne n’a rien compris. Il était un peu plus droit que maintenant, on arrivait à tenir dessus et à entrer dans la cabine.

D’autres bandes ont voulu se l’accaparer mais Caro, Cathy et moi, on avait déjà mis le grappin dessus. Comme les gars font des cabanes dans les bois. Nous on avait notre bateau mystérieux.

Tous les week-ends on allait y trainer, au lieu d’aller au bistrot. Chacune notre tour, on faisait les courses avec notre argent de poche et on achetait de quoi passer un bon dimanche après -midi.

On a cherché à lui donner un nom. Je crois que c’est Caro qui a eu l’idée de le baptiser du début de nos trois prénoms : Caroline, Catherine et Jouhanne.

Carcajou.

Demain, une grue viendra l’emporter parait-il, pour l’emmener à la casse.

Elle emportera nos souvenirs et notre jeunesse avec.

1000 caractères.

PS : Oui oui, ça existe Jouhanne, j’ai vérifié…


Voilà…. A chaque jour suffit sa peine.
Commentez si vous voulez.
Portez-vous bien.
Prenez soin de vous.
Et des autres.
A demain.


Ecrire aux temps du Corona (Jour 21). Le jardinier du parc

Encore une photo extraite du site Bricabook. Merci Alex !

Aujourd’hui encore, en regardant la photo, je n’ai pas été marqué par ce qui était dessus, mais par ce qui y manquait. Vous n’avez pas l’impression qu’il manque quelque chose ? Ou quelqu’un ?

Bonne lecture !


Pour notre maison de campagne, dans le Berry, mes parents avaient embauché un ami de leurs amis, un certain Germain, pour entretenir le jardin. C’était un homme d’une soixantaine d’années qui avait travaillé toute sa vie à la ville de Saint Florent sur Cher. D’abord comme cantonnier, comme on disait à l’époque, puis comme agent municipal, ce qui était sensiblement la même chose à ceci près que la ville s’étant beaucoup urbanisée, l’entretien des espaces verts n’était plus son travail principal.

Il venait trois après-midis par semaine, le lundi, le mercredi et le vendredi. Papa lui avait donné essentiellement pour mission l’entretien du « parc ». Ce qui était un bien grand mot, il faut bien l’avouer. Au début, il avait essayé de lui faire faire le jardin, mais son arthrose l’empêchait de trop se baisser, et comme pour le jardin, il faut être bien souvent à genoux ou à quatre pattes, papa avait modifié sa tâche et avait demandé à un voisin un coup de main pour le potager.

Donc, Germain avait comme outils principaux une brouette, une tondeuse à gazon, un râteau, une griffe à pelouse, une pelle, et une binette.

Depuis la fenêtre de ma chambre, trois fois par semaine, je le voyais déambuler, poussant son éternelle brouette. Il marchait doucement, s’arrêtait, ramassait quelques feuilles, deux mauvaises herbes dans un massif de pivoines, regroupait quelques brins d’herbe avec sa griffe avant de les envoyer dans sa brouette d’un coup de pelle efficace.

Bien souvent, je le perdais de vue. Je n’avais alors sous les yeux que sa brouette, son balai et sa pelle. Mais où donc était passé Germain ? J’attendais à ma fenêtre et le voyais revenir, l’air visiblement soulagé et reboutonnant les boutons de son pantalon. Il revenait toujours du même point du « parc », le petit sous-bois près du champ de Monsieur Laurier.

Un matin de septembre, maman arriva à la maison, complètement bouleversée. Elle annonça à papa que Prostate était décédé pendant la nuit. Sur le coup, je ne compris pas de qui il s’agissait. Je ne connaissais ni dans mon entourage proche, ni dans celui de mes parents de Monsieur Prostate. Ce n’est que le lundi suivant, en voyant arriver un nouveau jardinier que je compris de qui maman avait parlé.


Voilà…. A chaque jour suffit sa peine.
Commentez si vous voulez.
Portez-vous bien.
Prenez soin de vous.
Et des autres.
A demain.


Ecrire aux temps du Corona (jour 20)- L’héritage de Pépé Gus

Une jolie photo aujourd’hui, toujours extraite du site Bricabook.

Bonne lecture !!


 

A soixante-et-un ans, Gustave prit sa retraite. Gustave, c’était mon grand-père. Oncle Gus pour certains, pépé Gus pour moi, sa petite fille unique. Pendant plus de quarante ans, il avait été menuisier ébéniste. Quarante années au service du bois. Il en avait gardé une grande cicatrice sur le bras gauche et un doigt en moins. Une distraction, un tour à bois, et hop… ça ne pardonne pas ces trucs-là !

Cette même année, à la fin du repas de Pâques, papa et maman annoncèrent deux nouvelles au moment du dessert.

« Une bonne et une moins bonne, avertit maman.

— Commence par la bonne ! exigea Pépé Gus. Ce sera toujours ça de gagné.

— Richard et moi allons être parents, comme vous !

— Enfin, vous y êtes arrivés, jubila Josette, ma grand-mère.

— Oui, dit papa, mais ces essais nombreux et médicalisés ont pour conséquence la mauvaise nouvelle que Karine va vous annoncer.

— Nous n’aurons pas d’autres enfants. Ce bébé qui va venir sera votre seul petit-enfant !

— Et ce sera le plus beau, tonna Pépé Gus en levant son verre.

— Ou la plus belle, corrigea ma grand-mère !

— Évidemment ! A la vôtre ! »

Et quelques mois plus tard, j’arrivais.

La plus belle, comme l’avaient prédit mes grands-parents.

A petite fille unique, soin unique.

A partir du jour de ma naissance, Pépé Gus se mit au travail, dans le plus grand secret. Même mémé ne savait pas ce qu’il tramait. Tous les jours, pendant une heure, il s’enfermait dans son atelier, sans rien dire.  Une heure, pas plus. Mais pendant presque trois ans.

« Je travaille pour le Père Noël » disait-il quand maman essayait de le faire parler.

Tout le monde se doutait qu’il y avait un secret là-dessous.

Et puis, le jour de mes quatre ans, après avoir soufflé mes bougies, je vis Pépé Gus arriver avec une grande boite en bois vernie. Pas de papier cadeau, il n’avait jamais emballé quoique ce soit ! Il posa la grande boite devant moi.

« Tiens, ma princesse, annonça-t-il. Bon anniversaire ! »

Et il retourna s’asseoir au bout de sa table en faisant semblant de se désintéresser de ce qu’il venait de poser. Par contre, toute la famille avait les yeux fixés sur la fameuse boite.

Je l’ouvris.

Elle contenait un service à thé complet : six tasses, six soucoupes, six assiettes à gâteau, trois théières de différentes tailles, un pot à lait, un sucrier et six minuscules petites cuillères. Et la boîte, avec des rangements intérieurs.

En bois.

Il avait passé plus de mille heures, caché dans son appentis à confectionner à la main ce service que j’ai toujours.

J’ai joué avec pendant toute mon enfance. Une dinette de riche, disait papa.

Ce matin, ma fille m’a téléphoné.

« Maman, pouvez-vous passer, papa et toi, prendre le thé vers quatre heures ? On a une surprise à vous annoncer ! »

J’ai ressorti le service à thé. Je pense que l’héritage de Pépé Gus va changer de mains aujourd’hui !


Voilà…. A chaque jour suffit sa peine.
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A demain.

 


Ecrire aux temps du corona (jour 19). Vert comme l’enfer.

Atelier d’écriture proposé par le site Bricabook.

Dans cette photo, à nouveau proposée par Bricabook, je n’ai rien vu d’autre qu’une couleur.

Mais laquelle ? Devinerez-vous ?


Un vertigineux vertébré verbalisait un véritable vermicule qui vérifiait si les vérités verglaçantes vernissaient en vermillon.

« Verrons-nous ces verroteries versaillaises versées dans des verres verts ?

– Vérifiez, vous verrez !

Alors, le verdoyant vérificateur (vérolé véridiquement) verrouilla les verreries et versa vertement du vermouth (pas de la verveine) dans des verres vermeils.

Véridique !


Voilà…. A chaque jour suffit sa peine.
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Ecrire aux temps du Corona (jour 18). A la Saint Constantin

Atelier d’écriture proposé par le site Bricabook.

Les règles du jeu ont changé chez Bricabook. Mais je n’adhère pas à ce nouveau concept. Je continue donc comme avant, à écrire mon petit texte sur la photo proposée. Merci  à Alexandra de continuer à fournir une photo par jour.

Un petit mille caractères aujourd’hui. Ca faisait longtemps !!!

Bonne lecture.


Il était parti depuis si longtemps !

Il lui avait dit « Je reviendrai un matin de printemps avant que tu ne commences ta journée. De la Sainte Clémence à la Saint Constantin, attends-moi au bout du chemin. Si je ne suis pas là quand le soleil dépasse la montagne, c’est que ce ne sera pas le jour. »

Elle était encore petite fille à l’époque. Il lui avait dit ça avant de partir, elle ne sait même pas où. Derrière la montagne pour chercher du travail, ou pour rejoindre un amour.

Quand on est petite fille, on ne se pose pas de questions.

Tout ce qu’elle savait, c’est qu’il était parti.

Que ses bras lui manquaient, que sa grosse voix ne résonnait plus dans la maison, que ses baisers ne réchauffaient plus ses sommeils d’hiver.

Que sa mère était triste et fatiguée, qu’elle ne chantait plus le soir en cousant près du feu.

Alors, dès le matin de la Sainte Clémence jusqu’à l’orée de la Saint Constantin, elle venait là, au bout du chemin, et elle scrutait le chemin qui descendait de la montagne.

Elle le reconnaitra son papa, même de loin.

Saint Constantin,, c’est demain. Il y a encore un espoir de le revoir avant l’été.

Il reviendrait, elle en était sûre.

Un matin de printemps, avait-il dit.

Sans préciser l’année.

1000 caractères.


Voilà…. A chaque jour suffit sa peine.
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Portez-vous bien.
Prenez soin de vous.
Et des autres.
A demain.


Ecrire aux temps du Corona (jour 17): Je voudrais bien le voir le patron !

Atelier d’écriture proposé par le site Bricabook.

C’est marrant. Chaque jour, quand la photo arrive, j’ai une idée qui se fixe immédiatement dans mon cerveau.

Parfois, comme aujourd’hui, c’est complètement loufoque.

Mais ce n’est pas grave, je vais jusqu’au bout.

On aime ou on n’aime pas… mais moi, ça m’amuse !

Ah, j’oubliais, ce matin dans notre texte, nous devions caser « je ne perds jamais, soit je gagne, soit j’apprends ».

Bonne lecture.


Trois jours pour un tel travail, non mais ça va pas ? Évidemment que j’ai le plan, comment voulez-vous faire autrement ?

Je l’entends encore au téléphone ce matin :

« Il faut que tu te dépêches, elle risque d’attraper froid…

Mais si, tu vas y arriver.

Tu connais le proverbe : « Je ne perds jamais, soit je gagne soit j’apprends… »

Et gnagnagna et gnagnagna… »

Je voudrais bien le voir le patron moi.

D’autant que je ne maîtrise pas du tout la technique.

Ma femme m’a bien montré, il y a deux ans, je me souviens. On avait fait une écharpe pour le fils de sa cousine qui venait de naître.

Heureusement que des copains sont venus me donner un coup de main, sinon, je n’y serais jamais arrivé.

Enfin, je pense que le pull de la Statue de la Liberté sera prêt à temps.

Mais bon, faire du tricot avec des barres de métal, c’est quand même limite comme boulot.

Je voudrais bien le voir le patron moi.


Voilà…. A chaque jour suffit sa peine.
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Prenez soin de vous.
Et des autres.
A demain.


Écrire aux temps du Corona (jour 16): Le voleur en A

Atelier d’écriture proposé par le site Bricabook.

Bizarrement, à partir de cette photo, je n’ai pas écrit sur ce que je voyais, mais sur ce que je ne voyais pas…


Je m’appelle Nicolas
Voleur de mon état.

J’ai volé de la vodka
Dans les plaines de Volga
J’ai volé des Vespas
A Domodossola
Et de la Quinquina
A côté de Lima.
J’ai volé du Coca
En banlieue d’Atlanta.

J’ai volé de l’alva
Pour papa qui aimait ça
J’ai volé du calva
J’ai volé des pizzas
Des pétunias
Des pergolas
Des piranhas
Et un phylloxéra.

J’étais voleur en A
Pour l’amour d’une nana.

J’ai fini cette vie-là.
Je ne vole plus pour Anna
Ni pour Alexandra
Ni même pour Patricia
Ou pour Anasthasia
Encore moins pour Clara
Ou pour Katarina.

J’avance à petits pas
J’entre dans les villas
Je frôle les sofas
J’évite les Yuccas
Les hamsters et les chats
Je rampe tel un naja
Échappé de Douala
Et sans bruit ni fracas
Je vole des cadenas.

Je m’appelle Nicolas
Voleur de cadenas.


Voilà…. A chaque jour suffit sa peine.
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Portez-vous bien.
Prenez soin de vous.
Et des autres.
A demain.


Écrire aux temps du Corona (jour 15) : Retour à l’état initial

Atelier d’écriture proposé par le site Bricabook.

Rien hier, ni dimanche, et remise à niveau compteur, nous voici au jour 15, après le 11, mais non, vous n’avez rien raté !!!


Moi, on m’avait dit que si je l’embrassais bien sur la bouche, tendrement et en fermant les yeux, il deviendrait un prince charmant, avec la couronne en or, les chevaux, le carrosse, les pages et tout le toutim.

Et un jour, en me promenant le long de l’étang, je l’ai vu ce crapaud. Vert, coassant tout ce qu’il pouvait, j’avais l’impression qu’il m’appelait. Il me regardait avec tant d’insistance que je n’ai pas pu résister.

Je l’ai embrassé. Tout comme il faut, tout comme on m’a dit. En fermant les yeux et tout…

Bilan des courses, j’ai récupéré un type qui se balade toute la journée en chaussons, qui bouffe des pizzas en buvant de la bière devant le foot, qui rote, qui p…e.

Un bidochon quoi…

De temps en temps, on retourne au bord de l’étang pour se promener. Je me demande si ça lui rappelle des souvenirs.

Il y a quelque temps, j’ai lu sur Internet que si le soi-disant prince charmant retourne à l’eau le dernier mardi de mars d’une année paire comportant deux fois le même nombre, il redeviendrait crapaud. 2020, ça le fait. Tous les facteurs sont réunis.

Je vais attendre qu’il s’endorme et Plouf…

Au mieux il redeviendra crapaud et le tour sera joué.

Au pire il sera mouillé et ça m’aura fait plaisir de le balancer au bouillon.

Et j’attendrai 2121 pour essayer à nouveau.


Voilà…. A chaque jour suffit sa peine.
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Portez-vous bien.
Prenez soin de vous.
Et des autres.
A demain.


Écrire aux temps du Corona (jour 11) : Leçon théorique

Atelier d’écriture proposé par le site Bricabook.

Quatre danseuses ?
Trop facile…


Il y a plusieurs façons d’enfiler des chaussures de ski.
Le plus simple est quand même que vous soyez assises.
Cela demande souplesse articulaire, mais aussi gainage et travail des abdos.
Et le résultat est souvent impressionnant.
En moins de dix minutes, vous y parvenez.
Reste ensuite à fixer les skis, mais nous verrons ça plus tard.
Mais si vous n’avez pas de chaise à votre disposition ?
Ah ?
Vous n’allez quand même pas vous asseoir par terre, dans la neige et avoir les fesses trempées ?
Attrapez donc votre chaussure à deux mains et faites basculer votre bassin en arrière.
Comment ?
Oui je sais, aujourd’hui nous n’avons pas les chaussures, mais ce n’est qu’un détail. Vous avez bien appris à nager en faisant les mouvements hors de l’eau non ?
Alors…
Lancez ensuite la jambe droite sans hésiter après vous être concentrées longuement.
Normalement au premier ou deuxième essai, ça devrait fonctionner.
Sinon, recommencez jusqu’à parvenir au résultat.
Non, mademoiselle, il n’est pas possible d’enfiler les deux chaussures en même temps. Réfléchissez deux minutes, ce serait ridicule. Un peu comme si vous essayiez d’enfiler votre pantalon en sautant dedans !
Voilà. La leçon est terminée. Demain, après avoir enfilé la chaussure gauche, nous verrons comment mettre les lacets sans les mains.


Voilà…. A chaque jour suffit sa peine.
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Prenez soin de vous.
Et des autres.
A demain.


Écrire aux temps du Corona (jour 10): Léon le dindon

Atelier d’écriture proposé par le site Bricabook.

Je l’appelais Léon
Le Dindon
De mon Tonton
Gaston.

Il mangeait des limaçons
Des moucherons
Du jambon
Des oignons.

Quand maman Marion
Appelait Tonton Gaston
Elle posait des questions
Sur Léon

A Noël mon Tonton
Gaston
Est venu à la maison
Pour le réveillon

– Tu l’aimes bien Léon ?
Me demanda Tonton.
– Oui Tonton Gaston.
– Alors prends-en un pilon !


Voilà…. A chaque jour suffit sa peine.
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Prenez soin de vous.
Et des autres.
A demain.


Écrire aux temps du Corona (jour 9): Autre temps autres vases

Atelier d’écriture proposé par le site Bricabook.

Savez-vous lire entre les lignes ?


Ah ! Il est bien loin le temps où il pouvait monter de beaux cols de vases. Bien longs, bien verticaux, tendus vers le ciel. Un simple regard sur la terre argileuse. Un simple coup de doigt sur la base de la boule de glaise et tout suivait, sans qu’il n’ait rien à faire. Presque uniquement par la pensée. Le col montait tout seul. Sous ses yeux heureux. Il n’y avait plus qu’à le mettre au four et le tour était joué. Le potier était heureux. Son épouse aussi. Elle aimait ses grands vases.

Les années ont passé. Et le geste est moins précis. Il y a toujours le savoir-faire, certes, mais la terre ne réagit plus comme elle le faisait avant. Elle est moins réactive sous le doigt qui la travaille. Les vases sont devenus plus souples, plus courts. Il a fallu adopter un autre style. Se faire aider par un moteur auxiliaire. Parfois, il regarde la pauvre chose qu’il a réussie à ériger et se dit que ça ne vaut même pas la peine de la mettre au four.

Le potier arrête son tour. « Viens, dit-il à sa femme, ils jouent Ghost ce soir sur la 6. Je ne sais pas pourquoi, mais j’adore ce film. »


Voilà…. A chaque jour suffit sa peine.
Commentez si vous voulez.
Portez-vous bien.
Prenez soin de vous.
Et des autres.
A demain.


Écrire aux temps du Corona (jour 8): Sakura

Atelier d’écriture proposé par le site Bricabook.

J’espère que vous allez toujours tous bien. Vous et les vôtres.

Jolie photo de printemps ce matin. Mais interdiction de parler du printemps, nous a dit Alexandra.

Donc, il ne sera pas question de printemps !

Bonne lecture à toutes et à tous.


 

On te nomma Sakura
Tu naquis à mi-mars
Au cœur du japon ancestral
Tout le monde t’admira
Tu étais tellement légère
Tellement fraiche
Tellement jolie
Au teint si clair.

On vint donc de Tokyo
De Kyoto
D’Osaka
De Kobe
Pour te voir
Pour t’admirer.
Sans tarder.

A la fin du ce mois
Tu mourus
Comme tous les ans
Laissant place à une sphère
Rouge
Sans beauté
Sans clarté
Que plus personne
Ne regarda.

Et puis l’an prochain
A la mi-mars
On te retrouvera
Rose, légère
Claire et brillante
On reviendra te voir.
Comme nous les ans
Nous aurons pris une année.
Tu n’auras pas changé.
Et tout le monde t’admirera
Sakura.

(En japonais, Sakura est le nom de la fleur de cerisier. Les sakura sont en effet la personnification même de l’éphémère. Leur pétales ne se laissent admirer que sous une très courte période, et leur passage éclair sur terre renvoie alors indubitablement celui qui les admire à sa propre mortalité.)


Voilà…. A chaque jour suffit sa peine.
Commentez si vous voulez.
Portez-vous bien.
Prenez soin de vous.
Et des autres.
A demain.

 

 

 


Écrire aux temps du Corona (jour 7): Le bonheur en cassette

Atelier d’écriture proposé par le site Bricabook.

Comme chaque jour depuis maintenant 7 jours, un petit texte inspiré d’une photo.

Ce matin, Alexandra nous a donné une contrainte supplémentaire : Insérer dans notre texte la phrase de Milan Kundera :  « Il faut arroser les souvenirs comme des fleurs en pot ».

Je l’ai fait, à ma manière, je vous laisse trouver…

Écrire pour s’évader, écrire pour l’imaginaire, écrire pour celles et ceux qu’on aime…. Et pour les autres.

Dans aucun de mes textes passés ou à venir vous ne trouverez trace de ce que nous vivons en ce moment. Outre le titre… C’est un choix.


Il était là dans ma voiture
Faut-il que je te le rappelle ?
Arroser la ville, la nature,
Les maisons, les hôtels,
Souvenirs de nos moments passés
Comme des étoiles filantes.
Des heures entières à l’écouter
Fleurs à la bouche, vitres béantes
En souriant, chantant par cœur
Pot-pourri des chansons du bonheur.

 


Oui oui, elle y est la fameuse phrase. je vous laisse la trouver.

Voilà…. A chaque jour suffit sa peine.
Commentez si vous voulez.
Portez-vous bien.
Prenez soin de vous.
Et des autres.
A demain.

 


Écrire aux temps du Corona (jour 6): La princèse qui voulé chanté come les pijon.

Les autres textes avec la même image sont ici : http://www.bricabook.fr/ecriture-aux-temps-du-corona-jour-6/


C’est l’histoire d’une princèse qui s’appelait Rou. Son père été le roi est sa mère la rène.

Elle été trè maleureuse  parce que son  père et sa mer ne l’amé pa.

Alors elle allé dans le parc du chato et elle écouté les oizeau chanté surtou les pijon quel aimè bocou.

Elle auré bien voulu roucoulé come les pigon.

Une nui, elle s’endorma et une fée vena la voir pendan son somey. La fée lui disa que pour chanté come les pijon il falè mangé dé cayou. Sur le cou, Rou ne comprena pa mai elle fesa confiense à la fé et elle manga plin de cayou.

Mais elle ne chanté pa come les zoizo.

Alors elle u soif. Elle coura dan le parc du chato et se dirija ver le basin ou il y avé déné nufar et déca nar.

Elle se bessa pour boir car les cayou pesè lour dans son ventr.

Et le poi dé cayou l’entrènère et ellé tonba danlo.

Et lasse elle n’avè jamè apri à nagé.

Alor…… la princèse Rou coula.


Voilà…. A chaque jour suffit sa peine.
Commentez si vous voulez.
Portez-vous bien.
Prenez soin de vous.
Et des autres.
A demain.

 


Écrire aux temps du Corona (jour 5): La Chouette, l’Araignée et le Serpent.

Moi, sur ce tronc d’arbre, j’ai vu Une Chouette et un Serpent.
Mais une Araignée s’y promenait aussi.
D’où cette fable…Prenez-en de la graine !!
Bonne journée.


 

Une Chouette, ayant peu à dîner
Car elle était couchée
S’en alla crier famine
Chez l’Araignée sa voisine.
« Je ne suis pas fine bouche
Auriez-vous une mouche
Pour mon prochain repas ?
Mon Hibou ne peut pas
Chasser rats ou mulots
Il s’est cassé le dos.
En volant bien trop bas
Il a heurté un chat. »

Mais l’Araignée n’est pas aimable
Elle est même carrément irritable.
« Des mouches, j’en ai une bonne centaine
Dans mon frigo au fond de ce vieux chêne
Mais je ne les partage pas
J’en mange dix à chaque repas. »
La Chouette courroucée,
Par ce discours blessée
Appela un serpent qui se nommait Robert
Et d’une unique bouchée la rapide vipère
Avala l’araignée
Elle fut vite digérée..

Moralité.

Faut pas faire chier la chouette
Quand elle a l’estomac dans les chaussettes.


Voilà…. A chaque jour suffit sa peine.
Commentez si vous voulez.
Portez-vous bien.
Prenez soin de vous.
Et des autres.
A demain.

 


Écrire aux temps du Corona (jour 4): Les négatifs oubliés.

Jour 4. Des photos bien différentes, des textes bien différents.

Et toujours sans jamais parler du méchant Corona !!

Bonne lecture, merci de vos commentaires.


Comme tu étais belle !

En rangeant le grenier ce matin, je suis tombé par hasard sur une boite de chaussures, ou de bottes plutôt, vu la taille. Je l’ai ouverte et j’ai découvert ces albums de négatifs que nous avions cachés il y a au mois quarante ans. Des films développés. Des photos jamais tirées.

Des photos interdites, juste pour nous.

Toi, moi.

Sur la plage de Plougrescan, derrière les rochers de Gwin-Zegal. Dans les recoins interdits de Saint Quay. Derrière la digue de Pors-Moguer.

A l’abri des regards indiscrets.

On dit que la Bretagne est froide, mais nous étions bien, nus sur ces plages.

Comme tu étais belle !

Nos vies ont passé, trop vite évidemment.

Nos corps ont changé, mais les photos sont restées.

Dans ma tête, tu es toujours restée celle que tu étais sur ces images.

J’ai passé la matinée à scruter ces négatifs, un à un, près de la fenêtre, puis à la loupe.

C’est marrant, j’avais l’impression d’entendre ta voix, de t’entendre rire tout près de moi. Comme nous riions tous deux autrefois.

Je vais remettre l’album dans la boite et le remonter au grenier.

Je n’ai pas besoin de photos pour me souvenir de toi.

D’autres les découvriront.

Plus tard.

Comme tu étais belle !

Comme tu me manques !


1000 caractères.

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Portez-vous bien.
Prenez soin de vous.
Et des autres.
A demain.


Écrire aux temps du Corona (jour 3): Mission spéciale.

Un 1000 caractères aujourd’hui !

Bonne lecture et prenez soin de vous !!


Moi, John C, agent de la C.I.A., j’en ai connu des missions. Plus dangereuses les unes que les autres. Je suis allé en Afghanistan rechercher des agents infiltrés auprès des Talibans, j’ai traîné mes guêtres au Liban, en Syrie, en Lybie, en URSS, en Roumanie du temps de Caucescu, en Iran, au Vietnam.

J’ai résolu des énigmes compliquées, déchiffré des messages incompréhensibles aux humains dits normaux. J’ai risqué ma vie sur tous les continents, affronté des pistolets, des mitrailleuses, des hélicos, des drones. J’ai échappé à des tirs de snipers planqués sur les toits. J’ai survécu à des attentats à la bombe, au Plastic.

J’ai eu vingt-cinq noms de code ou pseudonymes. J’ai parlé à des agents dans quarante-sept pays du monde entier.

J’ai tout vu, tout vécu, tout résolu.

Et là, lorsque mon boss m’a donné ma nouvelle mission, je n’en ai pas cru mes yeux. Trop facile, trop enfantin. Un enfant de cinq ans réussirait à la résoudre. Non, mais pour qui me prend-on ? Pour un débutant ? Ou au contraire pour un vieux qu’on met au rebut ?

« Ouvre la porte. A partir de cet instant, tu auras dix secondes pour repérer un point jaune sur fond noir. Place-toi dessus pour le désactiver sinon tout explosera. »


1000 caractères.

Voilà…. A chaque jour suffit sa peine.
Commentez si vous voulez.
Portez-vous bien.
Prenez soin de vous.
Et des autres.
A demain.


Écrire aux temps du Corona (jour 2): Le jardin de mon grand-père.

J’espère que vous allez bien. Bonne lecture !

Tous les autres textes écrits avec cette photo sont ici : http://www.bricabook.fr/ecrire-aux-temps-du-corona-jour-2/

Et merci à Alexandra pour cette superbe initiative !


Mon grand-père avait un jardin magnifique. Six cents mètres carrés plantés quasiment toute l’année. Une partie plantes et fleurs. De magnifiques parterres de jonquilles, de pois de senteurs, de dahlias, des roses à ne savoir qu’en faire, un énorme laurier rose qui trônait au milieu de la pelouse et des marguerites qu’un amoureux aurait pu effeuiller pendant des années tellement il y en avait. Des fleurs de printemps, d’été, d’automne d’hiver, semées, plantées, arrosées, ouvertes douze mois sur douze.

Il avait aussi une partie qu’il appelait alimentaire. Un peu à l’image des fleurs. Question légumes, ma grand-mère et lui étaient en auto-suffisance. Toute l’année. Des tomates en été, des choux en hiver, des poireaux à l’automne, des épinards au printemps. Des pommes de terre, des carottes, des oignons à faire péter un régiment, des herbes aromatiques, des artichauts. Il y avait de tout.

Et puis ma grand-mère est morte. Un matin de juin, sans prévenir.

A partir de ce jour, le jardin de mon grand-père a périclité. Les fleurs étaient dépareillées, les roses tristes et pendouillantes, les marguerites timides comme des pâquerettes, les carottes naines, les oignons minuscules.

Mon grand-père passait ses journées devant la télé. Il lisait le journal, il jouait aux cartes avec des copains, faisait la sieste jusqu’à pas d’heure.

Un soir, alors que je lui demandais si son jardin ne lui manquait pas, il me répondit :

« Pas du tout fiston. Je suis bien comme ça. Et puis je vais t’avouer quelque chose : j’avais horreur du jardin. Je déteste les fleurs, je n’aime pas les artichauts, les patates me font gonfler. Bêcher, ratisser, retourner, arroser, biner, désherber, récolter, et recommencer tous les ans. Je détestais ça.

— Alors pourquoi tant d’années à faire ce dont tu avais horreur ? Ça n’a pas de sens.

Il avala sa gorgée de café et me répondit :

— Je détestais encore plus ta grand-mère. Mon jardin était mon refuge. »


Voilà…. A chaque jour suffit sa peine.
Commentez si vous voulez.
Portez-vous bien.
Prenez soin de vous.
Et des autres.
A demain.

 


Écrire aux temps du Corona (jour 1): 100 ASA

Bonjour.

Confinement oblige, comme tout le monde, je suis chez moi. Après la lecture, la télé, le ménage, la cuisine, le jardin et la douche, il devrait me rester chaque jour un peu de temps pour écrire. C’est pile au moment où je me disais ça que mon amie Alexandra a eu l’idée de créer « Écrire aux temps du Corona ». L’atelier Bricabook, ça rappelle quelque chose à certains ? J’y ai participé chaque semaine pendant deux ans. Merci à toi Alexandra !!

Alors, voila: une photo un texte.

Et pour commencer, un texte en 1000 caractères !


Un immense voilier à trois mats. Il était là, au loin, majestueux. C’était autre chose que les supertankers et autres immenses pétroliers qu’on avait l’habitude de voir à l’horizon.

Revenait-il des Indes, chargé d’épices ?

Revenait-il d’Espagne, les cales pleines de vin du Rioja et d’oranges sanguines ?

Où allait-il ? En Irlande ? Dans les pays baltes, scandinaves ? En Russie ? Au Pôle Nord ?

Quel équipage dirigeait ce voilier ? J’imaginais des marins tatoués, comme on les voit dans les films. Gros bras et tonneaux de rhum. Mon imagination voguait au temps des pirates et des corsaires ! Ah, quand l’imagination travaille ! Des pirates en 2020, ça n’existe pas ! Ça se saurait !

Je l’ai longuement regardé, admiré. J’ai rêvé de longues minutes devant ses voiles bariolées gonflées par le vent portant.

J’ai alors eu l’idée de le prendre en photo pour que mon père puisse l’admirer, lui qui adore les bateaux de l’ancien temps ! J’ai pris mon Olympus argentique. Comme il y a vingt ans, avant l’arrivée du numérique. Kodak 24 poses. 100 ASA. Dernière photo de la pellicule. Pas de droit à l’erreur. Il fallait qu’elle soit réussie.

Pourquoi ma fille est-elle arrivée juste au moment où je déclenchais ?


Comme moi, vous l’avez vu ce bateau ?

Voilà…. A chaque jour suffit sa peine.
Commentez si vous voulez.
Portez-vous bien.
Prenez soin de vous.
Et des autres.
A demain.


Ma danseuse

Et voilà septembre et les ateliers de Leiloona qui reprennent. Et c’est avec bonheur que je reprends le collier après un été bien paresseux. Beaucoup d’autres ont travaillé sur cette photo. Allez donc les lire.

Alors voilà la première photo et mon premier texte, dédié bien évidemment à Annie, ma petite femme adorée.

© Gabriel Augusto

J’aurais tant aimé te voir danser.
Sauter, tourner, virer.
Attitude, échappement, piqué.
Tout ce que tu me racontes, passionnée.
De tous mes yeux je t’aurais regardée
Dévorée, enregistrée, mémorisée
Pour ne jamais l’oublier.

Je t’ai pourtant vue danser
Sur toutes les photos que tu m’as montrées
Des instantanés, des moments figés.
Au sol, en l’air, portée,
Légère, souple, envolée.
Je sais que c’était ta vie, ta passion avouée :
Sauter, danser, et encore danser

Hélas, quand je suis arrivé
Ton genou blessé, torturé, opéré
T’avait à jamais interdit de virer,
De sauter, de tourner, de danser.
Mais tu danses dans ma vie depuis cinq belles années
Et même si je ne t’ai jamais vue danser
Tu es et resteras ma danseuse préférée.

A Annie.

 

 

 

 


Salut Nana !

C’est la première fois que ce texte n’a rien  voir avec la photo. Mais tout est permis, nous dit souvent Alexandra K. Alors, cette semaine, je ne pouvais pas écrire autre chose. Qu’importe la photo… Mais allez lire les autres textes. Ils vous raconteront sûrement des jolies histoires autour de ces deux petites filles.


© Laurent Bisson

J’ai appris mercredi soir que tu étais partie. Partie pour un lieu que personne d’entre nous ne connaît encore. Tu es la première de notre petite équipe que nous formions il y a maintenant une trentaine d’années. A l’époque, et même plus récemment encore, personne n’imaginait que nous allions partir un jour. Nous nous pensions immortels, intouchables. Ta mort nous fait tous retomber sur terre, toucher la réalité du bout des doigts. Nous sommes donc comme les autres.

Lourde est la chute.

Cette photo, ce n’est pas toi, évidemment, mais elle me renvoie vers toi, comme tout me renvoie vers toi depuis mercredi. Je pense que quelque soit la photo proposée, le texte aurait été le même ! J’aurais pu faire semblant, chercher un lien avec toi, inventer une histoire… A quoi bon ?

J’aimais tes yeux, j’aimais ton sourire, j’aimais notre complicité, nos conneries d’étudiants et de jeunes adultes.

J’aimais ton rire. Ah ton rire ! Je l’entends encore, même s’il y a plus de dix ans que je ne l’ai pas entendu, car la vie nous a séparés. Je ne saurais à quoi le comparer. Il était incomparable ton rire : joyeux, aigu, cristallin, long, rebondissant, explosif, contagieux…

Je ne veux pas faire dans le pathos. Je veux juste te dire que je t’aimais beaucoup, que tu étais une perle au milieu de notre groupe de normaliens et que tu me manques. Pendant plus de  vingt ans, on s’est fabriqués suffisamment de souvenirs pour que tu sois présente dans ma tête. Ton visage, ta voix, ton rire. Tout est là, bien au chaud dans ma mémoire, et n’en sortira pas de sitôt.

Je regrette douloureusement qu’on m’ait caché ta mort, qu’on ne m’ait pas autorisé à penser à toi au moment de la cérémonie. Que personne ne m’ait prévenu. Pour être sûr que je ne vienne pas sûrement. Juste un oubli ? Non. Ça, je ne peux pas le croire.

Double peine. Double blessure.

Je pense à toi depuis que je sais où tu es. Nul ne peut m’en empêcher maintenant. Un jour, quand mon tour sera venu, je te retrouverai. Nous parlerons ensemble de nos années d’école normale, de nos souvenirs de jeunes parents, de Golf GTI, de Porsche, de la maison de Saint Aubin, de mille choses qui ne me viennent pas immédiatement à l’esprit mais qui reviendront bien vite, j’en suis certain.

Et, du plus loin que je t’apercevrai, pour annoncer mon arrivée, je te crierai d’une petite voix :« Salut Nana ! »

 

A Lydie.


Nathan est un ange

Des livres, des cahiers, des publications. Peut-être même des articles culturels; Voici ce que montre la photo de cette semaine.

Allez vite découvrir ce que j’en ai fait… Bonne lecture. Et n’oubliez pas mes amis de l’atelier !!! Ils ont bien bossé aussi…


Un par un, ils avançaient et déposaient dans la machine les livres et brochures qu’ils avaient apportés avant d’entrer dans le studio. Elle tournait dans le sens des aiguilles d’une montre et réduisait en poudre toute trace de culture.

En attendant son tour, Nathan jeta un dernier coup d’œil à sa convocation :

« Apportez avec vous les livres, les articles, les journaux, et autres publications culturelles. Vous n’en aurez nul besoin.  Nous nous chargerons de les détruire devant vous.

« Oubliez tout ce que vous savez : orthographe, grammaire, histoire, géographie, sciences, sens pratique, logique. Tout sera inutile.

« Imprégnez vous de populisme, de grossièretés, de blagues et attitudes bien salaces. Un vocabulaire diversifié d’insultes, de gros mots sera apprécié et fera de vous quelqu’un de respecté.

« Vérifiez vos tatouages. Ils doivent être bien visibles : jambes, mollets, dos, épaules ; bras, poitrine, rien ne doit être épargné. Les piercings, boucles d’oreille, de nombril, de téton ne sont cependant pas obligatoires.  Poitrines hyper-gonflées et postérieurs rebondis pour les filles, muscles saillants et torses sans l’ombre d’un poil pour les gars sont par contre obligatoires. Aucune dérogation ne sera accordée.

« L’air con et les attitudes niaises sont de bon ton. Ne pas les négliger.

« L’agressivité, la mauvaise foi, la violence verbale sont des atouts nécessaires pour vivre correctement dans ce nouvel espace qui sera le vôtre pour les trois mois à venir. »

C’est bon, j’ai tout, pensa Nathan en caressant des yeux le tatouage d’araignée dans le cou dessiné à la dernière minute. Le huit autres n’étaient pas suffisants.

Soudain, il sentit un frôlement derrière lui. Quelqu’un l’avait touché. Avait posé la main sur son épaule. Vivement, Nathan se retourna :

« Hé dis donc, tu m’as touché, fils de p… non mais dis donc, va te faire enc…. par ta mère qui s… des b… tout la journée. T’as pas à me toucher, le prochain qui me touche, j’y fous un pain de ouf dans sa g… de gros co….d. Quoi ? Tu l’as pas fait exprès ? Mais je m’en bats les c… espèce de …. »

Au bout de trois minutes, Nathan s’arrêta. Il était content de lui, il avait été à la hauteur de l’offense qui lui avait été faite. Et puis, il s’était montré. Il ne s’était pas laissé faire. Il serait sûrement respecté maintenant.

Nathan lança dans la machine les livres et journaux qu’il avait apportés -il n’y en avait pas très lourd – et franchit la tête haute la porte du studio. Les fameuses grandes ailes blanches vues et revues mille fois à la télévision étaient dessinées sur le mur face à la porte.

Les Anges de la Téléréalité. Il y était. Enfin. Depuis des années qu’il en rêvait !!!


Le champ des flamands roses

Essayer de rendre gaie une photo lugubre. Quels souvenirs joyeux peut-on avoir en voyant une image pareille ? Lisez donc, et vous verrez bien !!! D’autres amis ont écrit sur cette même photo. Il s’agit de l’atelier 303 de Leiloona.

Comme d’habitude, vos commentaires sont les bienvenus. 


 

Photo : Vincent Hequet

« Attends, tu rigoles, vous allez pas partir comme ça, j’ai un truc de ouf à te montrer, je suis sûr que tu n’as jamais vu et que tu ne te souviens pas.

Et Maxime sortit une photo en noir et blanc, lugubre, représentant un paysage de plaine, morne plaine comme disait Victor. Sur le devant, une espèce de piquet avec un sac poubelle déchiré en guise de fanion. Puis, un peu plus loin, un deuxième, visiblement identique.

– Alors, ça te dit ?

Pour me donner une contenance et l’air de réfléchir profondément, je repris mon mug et me mis à souffler sur la fumée qui s’échappait de mon thé à la violette. Patricia regarda aussi.

– Non, comme ça, ça ne me dit rien.

– Cherche bien, on avait dix-huit ans.

– Ben non, vraiment rien, je t’assure. Ça a l’air sinistre. Ça devrait me dire quelque chose ? Je suis allé là-bas ?

– Un peu que tu y es allé.

– Toi aussi ?

– Bien sûr, on y était ensemble ! Pas toi, Pat, tu n’étais pas là à l’époque.

Patricia sourit.

– C’était le bon temps, les gars, sorties entre mecs, mais dis donc, vous avez pas dû rigoler là bas, ça n’a pas l’air joyeux…

Maxime se leva.

– Attends, je vais te donner un indice.

Et il se dirigea vers la platine vinyle et posa le bras sur la galette noire qu’il avait déjà installée. Il avait prévu son coup le bougre !

Dès les premières notes, le images me revinrent en mémoire. Instantanément. Une évidence !

Imaginez la scène immense entourée des murs d’enceintes noires crachant un son à faire péter les tympans. Des basses énormes qui nous faisaient vibrer de la tête aux pieds pendant que l’on dansait les bras levés, les cheveux battant sur les épaules. Oui oui !

Les jeux de lumière de mille couleurs. Non, ce n’étaient pas les lasers et les éclairages de maintenant. Ils étaient beaucoup moins sophistiqués, mais pour l’époque, c’était tout juste magique. On en prenait plein les yeux.

Et puis cette musique… et ce son jamais égalé. La voix de David Gilmour, la basse de Guy Pratt, la batterie de Nick Mason. Ces chansons comme on n’en fait plus. Comme eux seuls étaient capables d’en faire.

Maxime me regardait. Il avait compris que j’avais compris.

Pink Floyd. Milieu des années soixante-dix. Avant qu’ils ne se lancent dans leurs immenses concerts dans des stades ou des arènes. Un petit festival en Belgique dans la proche banlieue d’Anvers. J’y étais allé en stop avec ma copine de l’époque. On avait rejoint Maxime qui était là-bas depuis trois ou quatre jours, de retour d’Allemagne où il avait passé une semaine chez des copains Hippies.

– Merde. Les Floyds. Le concert du siècle. 74. Incroyable. Ça y est, le flash me revient. Mais cette photo , c’est quoi ?

– C’est le champ du concert, trois jours avant. Juste avant l’installation de la scène et de tout le bordel. Le piquet là sur le devant, c’est le coin de la scène. Et nous, on était par-là, bien loin ajouta Maxime en montrant le bord droit de la photo.

Un bond de plus de quarante ans en arrière. Carole, la bière, le shit, le camping sauvage, nos dix-huit ans, la musique, pas de soucis, que du bonheur d’être jeune. Et Pink Floyd. Indétrônable, à jamais dans mon cœur. Tout revenait en un instant.

– Tiens, dis-je à Maxime en posant ma tasse, file moi donc une bière et monte un peu le son, c’est si bon… »


A noter au passage que le titre des Flamands roses n’était pas au départ un jeu de mot avec le pays flamand, mais bel et bien une faute d’orthographe (flamand au lieu de flamant). Le texte original se passait aux Pays-Bas dans la banlieue de Rotterdam. L’intervention tout à fait justifiée de Loïc dans les commentaires a fait déménager ce concert en Belgique flamande, donnant ainsi l’impression que je suis un subtil amateur de calembours. Ce qui est le cas, mais là, je n’y suis pour rien…

 

 


Dernier envol

Texte de vacances, normalement léger. Ici un peu moins, vous pourrez en juger !

Les textes de mes amis sont ici.

Bonne lecture à toutes et à tous.


Il était 18h45 lorsque les cinq montgolfières prirent leur envol. A bord de la dernière quittant le sol, le Commandant Legall qui avait pris le pouvoir lors du coup d’état mondial il y a maintenant dix ans. Près lui, sa compagne et son aide de camp. Sa garde rapprochée. Dans les quatre autres, les proches du pouvoir avaient pris place. Les plus courageux et les plus fidèles au moins. Les autres, les pleutres, les couards étaient déjà partis depuis longtemps.
L’assèchement des océans avait vu la pangée se recontituer. Depuis sept ans, le détroit de Gibraltar se travesait à pied, faisant de l’Afrique le pendant naturel de l’Europe. Seule subsistait la fosse des Mariannes, au large des Philippines. Le reste des océans avait disparu, englouti par on ne sait quel siphon invisible. La température avait grimpé considérablement, sélectionnant naturellement les hommes restants de la planète.
Legall en avait profité pour placer son attaque. Presque sans violence. Tout s’était passé rapidement, sans résistance. Il était devenu en quelques minutes le maître incontesté de la planète. Du pôle nord au pôle sud, de l’ancienne Europe à la vieille Australie. Un domaine de cinq cent dix millions de kilomètres carrés. Mais maintenant sans eau,sans animaux sauvages, presque sans végétation. Plus personne ne supportait les quarante degrés du petit matin, ni les soixante-douze du milieu de l’après-midi.
L’évacuation de la planète avait été planifiée début janvier. Il fallait faire au plus vite. La solution de la motgolfière avait été la seule envisagée, car ne nécessitant aucune énergie. Tous étaient partis maintenant. Combien étaient arrivés à bon port ? Aucune idée, aucune nouvelle.
A 18 heures, le commandant Legall était monté à bord, laissant derrière lui ce qu’il restait de la planète perdue. Le dernier à quitter le navire, le dernier à arriver sur Nervil où il prendrait sûrement le pouvoir.
Les hommes avaient détruit leur planète. A eux de ne pas abimer la nouvelle que l’esprit supérieur avait mis à leur disposition.
Pour tout recommencer.


Intemporelle

Lorsque j’ai reçu la photo, mercredi, je l’ai longuement regardée, et qu’ai-je vu ? Ce que tout le monde a vu certainement… Une petite fille ROUSSE. C’est tellement évident. Alors, mon esprit de contradiction venant sur le dessus, je me suis dit: « C’est tellement gros, tellement évident, que je ne veux pas tomber dans le panneau de Fifi Brindacier. Tomber dans la facilité ». Et avant tout, sur cette photo, j’ai vu une petite fille couchée dans l’herbe qui regarde le ciel. Un point c’est tout.

Bonne lecture. Et n’oubliez pas d’aller lire les textes de mes ami(es). Tout est ici, sur la page de l’atelier de Leiloona.


© Matheus Ferreira

Qui es-tu, petite fille ?

Es-tu  Zoé, petite du vingt et unième siècle, passant ton temps sur les écrans, entre tablette, téléphone, télé et ordi ? Vas-tu à l’école à trottinette, avec tes copines Léa et Zélie, passant fièrement devant Léo et Noé en prenant des allures de midinette ? Enlèves-tu tes écouteurs lorsque tu parles à tes parents ? Ecoutes-tu déjà Skyrock et son flot de contenu qui ne t’est pas destiné ? As-tu détourné la loi pour ouvrir ta page Facebook et ton accès Snapshat ? Combien de photos y a-t-il sur ton téléphone ?

Es-tu Delphine, Frédérique ou Christine, jouant à la marelle ou à la balle dans la cour de l’école ? Ecoutes-tu Sheila ou Cloclo sur ton tourne-disque en rentrant dans ta chambre ? Combien de temps passes-tu à faire tes couettes ou ta queue de cheval le matin dans la salle de bains As-tu déjà été invitée à une boum dans le garage d’un de tes copains ? Ta sœur Martine y est déjà allée, elle. Elle a même dansé un slow avec Christophe, le fils des voisins. Il faut dire qu’elle a quatorze ans. As-tu commandé un appareil photo pour ta communion privée que tu feras en juin prochain ? Un instamatic Kodakavec des cubes flash…

Es-tu Bernadette, seule dans la campagne avec ta mère, tes deux sœurs et ton frère ? Cours-tu à la boite aux lettres le matin, en sabots de bois, pour aller chercher une éventuelle lettre de ton père, parti au front dans le Nord depuis deux ans déjà ? Tu as peur pour lui, loin de toi dans sa tranchée où il a faim, où il a froid. Es-tu déjà allée aider ta mère à traire les vaches ou vas-tu y aller avant de re rentrer faire la soupe ? Et, demain matin, quand tu partiras à l’école, pense bien à prendre ta bûche pour le poêle de la classe. C’est à ton tour. Jeanne et Marcel t’accompagneront depuis le calvaire jusqu’à la porte de la classe. C’est l’an prochain que tu passes le certificat d’étude. Songe que ta grand-mère a été première du canton à son époque.

Es-tu Mathilde, espérant que ton père reviendra de cette bataille vers laquelle l’Empereur Napoléon l’a entraîné, avec tous les hommes de ton village ? Es-tu Marie Françoise, comtesse de Rocbrune, promise au Duc de Champagne, de vingt ans ton aîné et qui viendra t’épouser à l’été prochain, après la moisson ? Es-tu Jehanne, fille du chevalier de la tour du Pin, attendant que son tour vienne dans le tournoi des Nèfles auquel il participe près du château fort de son oncle ? Ou es tu Marie, la fille de son écuyer ?

Es-tu petite gauloise, petite romaine ? Petite anglaise, irlandaise ou écossaise ? Qu’importe qui tu es. Tu es une petite fille de dix ans qui regarde le ciel, qui joue avec une herbe, qui croit que les fées existent, que les lutins font la fête la nuit quand tu dors. Une petite fille qui court, qui rit, qui danse. Qui pleure, qui aime la vie. Une petite fille qui aime de temps en temps se coucher dans l’herbe et regarder la poussière danser dans les rayons du soleil. Pour oublier ses problèmes, ses problèmes de petite fille. Pour avoir un coin de ciel bleu, un moment de calme et de silence rien qu’à toi.

Quelque soit le lieu, quelle que soit l’époque, tu es une petite fille. Comme toutes les petites filles. Intemporelle.


Comme au cinéma

C’est terrible, plus on a de temps et plus on est en retard. Cette retraite ne me sied pas décidément.

Allez, je vous livre avec trois jours de retard le colis de la semaine. Il a eu bien le temps de mûrir dans ma petite cervelle de moineau. L’atelier de Leiloona fêtera la semaine prochaine sa trois centième édition !!! Vous vous rendez compte ? En attendant, les autres textes de cet atelier 299 sont ici. Bonne lecture !


© ursulamadariaga

Comme au cinéma, je l’ai regardé dans les yeux et je lui ai dit : « Embrasse-moi, beau mec ! ». Il n’a pas eu peur, il m’a prise dans ses bras, m’a serrée très fort et m’a embrassée. D’abord tendrement, puis de façon plus gourmande, puis violemment. Comme Humphrey Bogart et Lauren Bacall dans Casablanca. Il est tombé dans mes filets. Quelle actrice j’aurais fait !!

Comme au cinéma, une fois dans mon appartement pour un dernier verre, je me suis approchée de lui, me suis lovée dans ses bras et lui ai susurré : « Prends-moi là. Maintenant ! ». Il m’a basculée sur le sofa, m’a embrassée, m’a caressée, puis sa main a glissé dans mon décolleté puis sous ma jupe. Nous avons fait l’amour toute la nuit, en buvant du champagne à la bouteille. Comme dans James Bond. Quelle James Bond Girl j’aurais fait !

Comme au cinéma, je lui ai dit « Oui, je veux être ta femme », en le regardant au fond des yeux. Quelques larmes ont coulé et ont fait dégouliner mon rimmel. II m’a regardée : « Que je suis heureux ! » m’a-t-il en me regardant encore. Comme Clark Gable et Vivian Leigh dans « Autant en emporte le vent ». Quelle star de la grande époque j’aurais fait !

Comme au cinéma, je lui ai dit « C’est moi ou cette pouffiasse. Je te donne deux minutes. » Comme au cinéma, je l’ai imaginé tombant à mes pieds, me demandant pardon et implorant mes baisers que je lui aurais donnés comme à regret. Mais on n’est pas au cinéma. Je ne veux pas voir cet avion. Quelle conne je fais !


Zazie dans le rétro.

Bonne lecture. L’atelier de Leiloona reprend ses droits ce matin… J’ai sêché le texte de la semaine dernière. Je tâcherai de me reprendre dans le courant de la semaine. Allez lire les textes de les amis qui se sont penchés sur la même photo… Avec un autre regard sûrement !!


Isabelle, ma grande fille chérie,

Nous sommes heureux de voir que tout va bien pour toi. Depuis que tu es partie faire ce grand voyage en Italie, tu nous as envoyé 3 267 photos toutes plus belles les unes que les autres. Tu as vraiment un sacré talent de photographe ! Nous sommes fiers de toi.

Tu apparais sur 2 895 de ces photos (ton père les a comptées), ce qui nous permet de nous rendre compte que tu prends des couleurs et que tu es radieuse.

Vu les clichés que nous recevons, nous ne pouvons que constater que tu bouges bien et que Daniel et toi profitez bien de ces vacances largement méritées.

Derrière toi, nous avons eu la chance de reconnaître la Tour de Pise (sur 421 photos), la cathédrale de Milan (sur 218 photos ), la Scala (395 images ) le Ponte Vecchio de Florence depuis l’Arno (sur 158 clichés ), l’Arno depuis le Ponte Vecchio (223 fois ), Isola Bella et ses canons, toujours aussi magnifique sur le Lac Majeur (297 photos tout de même). Tes 839 photos de Venise étaient vraiment superbes. Merci encore. Les gondoles noires vont si bien avec ton regard de feu !

Hier, nous avons bien profité de ton visage superbe dos à la Fontaine de Trévi que ton père a reconnue grâce à la barbe de Neptune qui dépassait derrière ton épaule. Vu les 431 clichés que tu nous as envoyés, nous supposons que tu as beaucoup aimé cet endroit. Le Colisée est-il aussi beau qu’on le dit ? A ce que nous avons pu voir derrière toi sur les 487 images, nous l’imaginons grandiose et spectaculaire. Quand on pense que des hommes et des femmes y ont été dévorés par des lions, ça fait froid dans le dos… Brrr…

Et là, la vue sur la Basilique Saint Pierre nous parait magnifique. Tous ces gens qui passent derrière toi ont l’air tellement heureux. Il doit se passer quelque chose quand même quand on est là-bas. Quelque chose d’inexplicable. Tes 629 photos en témoignent.

Continue à bien profiter de ce voyage, ma chérie. Envoie-nous encore de belles photos de cette Italie qui se déroule dans ton dos. Si j’en crois ton plan de voyage, vous devriez maintenant descendre sur Naples et Pompéi. J’ai hâte de te voir dos à ces ruines qui ont vu tant de malheur en si peu de temps.

Nous suivons également ton voyage sur Instagram. C’est impressionnant le nombre de likes que tu reçois. Les gens aiment vraiment l’Italie !

Papa et moi t’embrassons bien fort.

Au fait, comment va ton mari ? Nous supposons qu’il apprécie le voyage, même si on ne l’a vu sur aucune photo. J’espère qu’il n’est pas malade !

Ta maman qui t’aime.

 


 


A l’escargot pressé.

Deux semaines d’absence pendant lesquelles je n’ai pas publié de textes pour les ateliers.
Mais deux semaines rattrapées puisque j’ai envoyé jeudi et vendredi deux textes que vous pouvez évidemment lire et commenter : Le bateau de Rimbaud et Des sous-amendements et des homos.
Cette semaine, en plus de la photo, Leiloona nous a demandé de placer 5 mots dans notre texte. J’aurais eu mauvaise grâce de refuser ce challenge, vu que je l’ai donné de nombreuses fois à mes élèves.
Il s’agissait cette semaine de placer Asphalte, bois, escargot, oxymore et pantin.
Allez voir sur la page de Bricabook ce qu’ont écrit Leiloona et les autres participants.
Bonne lecture et merci pour vos commentaires.


« A l’escargot pressé ».
C’est dans cet établissement de restauration rapide au nom-oxymore que Akemi et Fukuno se retrouvent chaque vendredi pendant leur pause méridienne.
Akemi est employée dans une entreprise qui fabrique des pantins de bois pour les professionnels du spectacle. Des personnages immenses pour le Bunraku, théâtre de marionnettes traditionnel japonais.
Graphiste de formation, elle ne travaille pas de ses mains, mais elle dessine les poupées selon des plans séculaires.
Elle est mariée à Motoaki depuis deux ans.
Motoaki qui est ouvrier spécialisé dans une usine d’injection de plastique.
Et qui est l’amant de Fukuno.
Akemi s’en doutait depuis un moment, mais maintenant, elle en est sûre.
Depuis quelques minutes.
Depuis de Fukuno a gaffé en demandant à son amie comment allait sa maman.
Alors qu’Akemi ne lui avait pas annoncé qu’elle était malade.
En terminant sa phrase, Fukuno a compris qu’elle n’aurait pas dû poser la question.
Au moment même où Akemi, de son côté, a eu confirmation de ses doutes.
Et les voilà toutes deux, silencieuses, assises sur leur banc habituel où elles ont tant ri ensemble, où elles se sont tant moquées, gentiment, des gens qui passaient devant elles, fixant chacune un point différent de l’asphalte, n’osant ouvrir la bouche.
De complices, les voilà ennemies.
Mais Akemi ne dira rien aujourd’hui.
Elle va ajuster son écharpe bleue, comme elle le fait chaque fois en partant.
Dire au revoir à Fukuno.
Et réfléchir une semaine.
Jusqu’à vendredi prochain.
Où elles se retrouveront à « l’Escargot pressé ».



Des sous-amendements et des homos

Oulipo un jour, Oulipo toujours. Désolé, mais c’est dans l’Oulipo que mon père m’a élevé. Et il en reste forcément des traces…
Le petit jeu auquel je vous convie aujourd’hui était un des jeux préféré de Queneau et Pérec.
Prenez un texte, un dictionnaire et remplacez tous les noms et les adjectifs par leurs suivants dans le dictionnaire.
Je me suis soumis à ce petit amusement avec le résumé du livre de Steinbeck et le petit Larousse 2010. Sans tricher.
J’ai joué à S+4.
Ce qui signifie que chaque nom commun est remplacé par le nom commun trouvé 4 places derrière lui dans l’ordre alphabétique.
Il en est de même pour les adjectifs.
Voici pour ma participation au dernier atelier de Bricabook (avec un peu de retard, je le conçois). Les autres textes sont évidemment accessibles ici.

Bonne lecture.


George Milton, un homo plutôt pétrifiant et Lennie Small sont deux amibiases d’enfer qui errent sur les routiers de Caligula en travaillant comme sakiehs de rancoeur en rancoeur. George et Lennie partagent depuis toujours le même revendeur : posséder une petite exploration, pour y vivre « comme des rentre-dedans », y élever des lapons et être licencieux. Lennie nourrit une passoire bien enfoncée : il se plaît énormément à caresser les choux dramatiques. Doté d’une très grande forcerie piaillarde, il ne parvient pas à dominer sa pullulation hors de l’ordination. Il est également intellectuellement définitif, et passe constamment pour une « idole ». Cela finit par lui causer des énonciations notamment avec Curley, le filtre de la patrouille, et sa belliqueuse et jobarde fenaison. En effet, lorsque cette dérogation va proposer à Lennie de toucher ses chevillettes, tout va mal tourner. En effet, Lennie, pris de panne, tue accidentellement la fenaison de Curley. Il court alors se réfugier dans les fourriers. Curley fougueux de ragot décide d’abattre Lennie et part à sa récidive avec les homos de la rancoeur. George part de son cotillon retrouver Lennie au lieutenant de rallye prévu entre eux en cas de « procédure ». Sachant que son amibiase est condamnée et ne voulant pas qu’il souffre, il le tue d’un ballon dans la nutrition.

J’ai pitié de vous, je vous offre gratuitement la version originale (tirée de Wikipedia).

George Milton, un homme plutôt petit et Lennie Small sont deux amis d’enfance qui errent sur les routes de Californie en travaillant comme saisonniers de ranch en ranch. George et Lennie partagent depuis toujours le même rêve : posséder un jour une petite exploitation, pour y vivre « comme des rentiers », y élever des lapins et être libres. Lennie nourrit une passion bien enfantine : il se plaît énormément à caresser les choses douces. Doté d’une très grande force physique, il ne parvient pas à dominer sa puissance hors de l’ordinaire. Il est également intellectuellement déficient, et passe constamment pour un « idiot ». Cela finit par lui causer des ennuis notamment avec Curley, le fils du patron, et sa belle et jeune femme. En effet, lorsque cette dernière va proposer à Lennie de toucher ses cheveux, tout va mal tourner. En effet, Lennie, pris de panique, tue accidentellement la femme de Curley. Il court alors se réfugier dans les fourrés. Curley fou de rage décide d’abattre Lennie et part à sa recherche avec les hommes du ranch. George part de son côté retrouver Lennie au lieu de ralliement prévu entre eux en cas de « problème ». Sachant que son ami est condamné et ne voulant pas qu’il souffre, il le tue d’une balle dans la nuque.


Le bateau de Rimbaud

Bien.. Quelques jours de maladie et j’abandonne l’atelier, ce n’est pas possible ça… 
Hop, la crise est passée, il faut rattraper le retard.
Ce texte aurait dû être écrit il y a deux semaines. Je savais ce que j’allais écrire, il me suffisait de m’y mettre.
Voilà, bonne lecture de ce nouvel atelier de Bricabook. Les autres textes peuvent évidemment encore être lus.
Bonne lecture !!


Photo de Caroline Morant

 

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Naviguant tristement sans élan, sans ardeur
Je la vis s’approcher, et je pensais possible
D’imaginer l’amour, d’espérer le bonheur.

Voilà longtemps déjà que mon bel équipage,
Avait fui la cabine, nul homme ne me guidait
Et je voyageais seul, de courant en rivage
Le ruisseau me portait, j’allais où je voulais.

Elle était là, paisible, sa voile déployée
Se voyait à dix lieues, elle prenait le vent.
Moi, la vieille péniche, je voulus m’approcher
Oubliant mon état, rouillé et décadent.

J’avançai donc ma proue pour un baiser intime
Espérant bien frôler la belle au fil de l’eau
Me voulant conquérant, je devenais victime
Elle vira de bord et me tourna le dos !

Alors de désespoir, je partis en silence
M’échouer sous les saules où je pourrais survivre
En buvant tout le jour de la mauvaise essence
Et de fringant navire, je devins bateau ivre.


Nul besoin de vous expliquer d’où m’est venue l’inspiration.

Notez juste que, sauf dans la dernière strophe, j’ai respecté les rimes du grand Arthur.

Mais je me suis contenté de 5 strophes, n’ayant pas le talent d’en écrire 25 comme pour l’original !


Visite guidée

Pff.. je m’y mets de plus en plus tard… La semaine dernière, j’avais écrit lundi matin, et là j’ai commencé à15h30. Mais bon, le texte est fait. Tout va bien. J’ai encore une fois honoré l’atelier de Leiloona ( un clic sur ce lien vous enverra lire les textes de mes collègues. Et ils sont nombreux cette semaine !)
Bonne lecture et à lundi. Si Dieu nous prête vie…


Photo de Caroline Morant

René s’arrêta au milieu du jardin. Il attaquait sa vingt-deuxième saison en tant que guide du Fort Saint Jean. Remontant son pantalon de toile, il toussa deux fois pour s’éclaircir la voix. La trentaine de touristes qui l’entouraient attendait impatiemment la bonne parole. Ah ils étaient beaux tous ces estivants ! Un hommage à Bilou, le dieu du Mauvais goût ! Quasiment tous en short, de toutes les couleurs, de toutes les matières, de toutes les formes.
– Mon Dieu quelle horreur, pensa-t-il. Quand je pense qu’à mes débuts, les hommes venaient en pantalon de popeline et les femmes en jupes volantes. Ça avait quand même une autre gueule que ces horribles fringues bon marché.
Une bonne douzaine de t-shitrts bleu ciel arborant les couleurs de l’OM et sa devise « Droit au but » rappelait que le foot était roi dans la cité phocéenne.
Il attendit encore quelques secondes qu’un couple cesse de se disputer bruyamment et attaqua :
– Pour terminer la visite du Fort Saint…
Un téléphone sonna. René s’arrêta net. Sans aucune gêne, l’appelé répondit à sa communication :
– Oui… Dans un bon quart d’heure je pense. On est presque à la fin. D’accord, je te rappellerai. Oh non… Prends des chipos plutôt, tu sais bien que les gosses n’aiment pas les merguez… C’est ça. A toute, bisous…
René avait horreur de ces sans-gênes qui ne respectaient rien. Il était bientôt dix huit heures. Comme avait dit ce bonhomme, c’était bientôt la fin. Même pour lui qui bouclait ainsi son sixième tour du Fort Saint Jean de la journée.
L’homme au téléphone lu fit un petit signe de la main. Il reprit.
– du Fort Saint Jean, disais-je, nous allons nous intéresser à la tour du…
Il n’en revenait pas. Face à lui qui était en train de parler, une douzaine de personnes, d’un même élan, avaient décidé de lui tourner le dos. Presque la moitié de son auditoire s’était retourné, comme un seul homme. Cela lui coupa la chique et une nouvelle fois, René s’arrêta au milieu de sa phrase. Que se passait-il donc ? Soudain, une perche émergea du groupe des dos tournés. A son extrémité, trônait un téléphone portable ; un smartphone comme on dit.
– Pouvez-vous vous décaler un peu, lui demanda un abruti en short bleu et Tshirt OM ? On ne voit pas bien la tour.
René fit un pas vers la gauche.
– Merci, c’est mieux comme ça.
Un selfie. A douze, face (ou dos à la tour)… Et en plus il gênait. Mais bon sang, que faisait-il là ?
On prit sept ou huit photos bruyamment. Puis tout le monde se retourna.
– Quel culot, murmura à sa femme l’homme qui avait reçu un coup de fil cinq minutes plus tôt. Les gens ne respectent rien et se croient tout permis !
René le regarda en souriant. Puis il reprit.
– par la tour du fanal dont la construction commença en 1644 à la demande de…
– On dirait une bite ! déclara l’un.
– Quelle santé ! ajouta un deuxième.
– La tienne à côté ! compléta une femme en riant.
– Je te permets pas…
Et la discussion redémarra de plus belle. Tout le monde parlait. Tout le monde y allait de sa comparaison grotesque, vaseuse, grasse, grosse, lourde. C’est vrai que l’image était facile, que cette tour ronde faisait forcément penser à …
Et pendant que tout le monde y allait de sa blague, René fit le tour du groupe et partit en coupant à travers le jardin. Il courait encore vite et fut vite hors de vue des touristes.
– Visiblement ils n’ont pas besoin de moi. Quand ils auront fini leurs bons mots, ils prendront leur guide vert ou leur guide bleu ou iront sur internet et apprendront tout seul ce que j’allais leur dire. Quand je pense qu’on n’est que le quatorze juillet. Encore presque deux mois à me taper ces nazes. Allez, moi, je rentre à la maison, je vais me jeter un jaune avec Loulou, ca va me reposer. Demain, ça ira mieux. Ou pas…

A noter, pour les curieux, que la tour du fanal a été érigée en 1644, à la demande des armateurs marseillais.  Elle était destinée à être repérée des navires de commerce depuis 20 Km de la rade de Marseille.


Super-jalousies

Coucou, c’est lundi !!!

Bonne lecture des textes de l’atelier de Leiloona… Bon, je suis un peu en retard, mais pas trop… Week-end agité dirons-nous.


Ah non, ils ne disaient rien. Chacun rongeait son frein mais intérieurement, ça bouillait dans leurs corps. S’ils n’avaient peur du scandale, ils se rouleraient bien par terre en se bourrant de coups de poings, comme au bon vieux temps de leurs gloires déchues.
Depuis leur arrivée ici, ils s’ennuyaient ferme. Repas à dix-huit heures, dominos, scrabble, jeu du bac, lecture du journal. Ah, il était loin le temps où on avait besoin d’eux, où ils volaient par monts et par vaux pour sauver l’un, pour attaquer l’autre, pour rétablir la paix mondiale, pour rendre la vie un peu plus agréable pour les habitants de leurs cités respectives.
Ils étaient dans la salle télé lorsque Loïs avait fait son apparition, entourée de deux aides-soignantes qui la tenaient chacune par un bras. Ils la reconnurent tout de suite. A un rien, à un trait du visage, à sa chevelure, certes plus grise, mais dont certains reflets leur rappelaient la crinière d’antan qu’ils avaient tous aimée. Tous les trois levèrent les yeux en même temps, abandonnant ainsi le présentateur du jeu qui continuait inlassablement à poser des questions.
Loïs Lane. Ils avaient tous les trois été follement amoureux d’elle. Mais aucun ne l’avait eue réellement. Chacun avait eu une brève aventure avec elle. C’est pourquoi ils connaissaient tous les trois le goût de ses baisers, la douceur de sa peau, la volupté de ses caresses.
Maintenant, leurs désirs étaient bien moindres qu’il y a vingt ou trente ans. S’asseoir à côté d’elle, lui avancer sa chaise, lui tendre la corbeille à pain. Un sourire d’elle et ils fondaient. Mais la jalousie était là, insidieuse, au fond de leurs cœurs. Et l’épisode du repas de ce midi les avait touchés tous les trois. Ce serait trop long à raconter mais la colère était en eux. Forte et violente.
Alors chacun se calmait comme il pouvait. Clark se cachait les yeux. Le noir lui faisait du bien, lui qui avait si souvent joué avec la lumière. Bruce jouait avec sa casquette qui lui rappelait un peu le masque qu’il portait dans les folles années de sa jeunesse. Dans sa poche, un double de la clé de sa dernière Batmobile le rassurait et il vérifiait souvent qu’elle était toujours là. Quant à Peter, il regardait au loin, les yeux perdus dans ses souvenirs, à la recherche d’une éventuelle araignée qui pourrait s’aventurer.
Ils n’osaient pas se regarder, ni même se parler. Ils savaient que le moindre mot de travers pouvait déclencher une bagarre dont ils ne mesuraient l’ampleur.
Alors Superman, Batman et Spiderman s’ignoraient, tout simplement. Obligés de s’asseoir côte à côte sur le seul banc devant la maison de retraite des mimosas, sans rien dire, sans se regarder.
Au repas de ce soir, qui allait s’asseoir près de Superwoman ? Il y aurait forcément un élu et deux déçus. Dans une heure, après le feuilleton, il sera bien temps d’y penser.


Parlez-vous Plörknord ?

Voilà… 2017 s’achève bientôt. Une belle année de textes en tous genres grâce à ce super atelier que Bricabook nous propose chaque semaine. pensez à aller sur le site pour lire ou relire tout ce qui vous a été proposé pendant l’année !!
Passez un joyeux Noël et, en recevant vos cadeaux, pensez au travail que cela a nécessité pour que tout soit prêt à temps.
Rendez-vous en Janvier pour le prochain atelier !!


© Leiloona

L’ambiance était électrique. Ça se sentait rien qu’en pénétrant dans l’atelier. Habituellement, tout se passait dans la bonne humeur, même en sifflotant ou en chantonnant. Mais ce matin, il n’aurait pas fallu faire une réflexion ou dire quoi que ce soit de déplacé sans risquer l’incident.
A quatre pattes par terre, Bidule pestait à haute voix.
« Voilà bientôt deux siècles qu’on ne nous a pas réclamé un tel article. Je me souviens bien, c’est moi qui m’en étais déjà chargé à l’époque.
– Oui, répondit Farfouille qui passait par là, mais à l’époque, tu étais plus jeune et plus patient !
– Tu parles, à peine deux cents ans, c’est rien !
– Quel est le problème exactement ? Montre-moi, je peux peut-être t’aider.
– Tu vois, voilà trois fois que j’essaie de mettre cette planche comme ça, et ça ne fonctionne pas.
– Ca a l’air bien pourtant, comme ça, à vue de nez.
– A vue de nez, oui, tu en as de bonnes, mais quand je mets celle-là… Tu vois bien que…
– Ah oui en effet, tu as raison ! Il y a un décalage.
– Pas gros mais quand même… Tu sais ce qui serait l’idéal si tu voulais vraiment m’aider ?
– Non, vas-y, dis-moi Bidule, si je peux, je le ferai !
– Trouve-moi la notice de montage originale. Toi qui es le roi du rangement, je suis certain que tu la trouveras !
– Nom d’un petit renne, tu parles d’une demande… Je ne te garantis rien, mais je vais aller voir. C’est vraiment parce que c’est toi.
– Pendant que tu cherches, je vais monter un ou deux vélos, histoire de ne pas perdre de temps.
-C’est ça, à tout à l’heure !
Et Farfouille disparut en courant et en claquant la porte.

Une heure plus tard, alors que Bidule, aidé par Bidouille, installait le dérailleur du quatrième vélo de la matinée, Farfouille fit son entrée dans l’atelier.
– Voilà, dit-il, tout essoufflé, voilà ce que j’ai trouvé.
Et il déposa sous les yeux éberlués de Bidule le grand livre de montage qu’il avait retrouvé loin, loin, sur une haute étagère dans la grande bibliothèque.
– Tu vois, dit-il, c’est clair… Ta pièce est montée à l’envers… C’est marqué là.
– Mais que racontes-tu, demanda Bidule, je ne comprends rien à ce charabia. C’est quoi ce langage ?
– Mais enfin, répondit Farfouille, c’est du Plörknord. Souviens-toi.
– Du Plörknord ? Tu veux dire, du Plörknord ancien ?
– Oui, celui qu’on parlait dans la nuit des temps.
– Mais je ne le parle pas, je ne le lis pas non plus.
– Ca, mon cher Bidule, il fallait venir aux cours quand nous étions enfants.
– Ca ne m’intéressait pas à l’époque. J’avoue que j’ai séché presque tous les cours. Je préférais jouer aux boules de neige et assister aux cours d’emballage des cadeaux.
– Oui, je sais, tu étais plutôt manuel, comme tu l’es maintenant !
– Sûr ! et puis j’avais pris l’option mécanique des traîneaux et réparation de rennes.
– Allez, je suis là pour t’aider. Donc, là, tu vois, là où il y a les trois bâtons, c’est écrit : Placer la planche B vers le Nord-Ouest. Et toi, tu la mettais Nord-Est.
– Alors, Nord-Ouest !! Ah oui, c’est bon, on n’a plus le décalage… Je pense que je dois pouvoir finir tout seul maintenant.
– Vas-y, continue, mais je reste à côté de toi pour la fin du montage, je suis sur la notice.
– Je suis rassuré ! Merci Farfouille. Du fond du cœur, merci.
– Pas de quoi mon vieux  Bidule ! Ah, les enfants ne se doutent pas du mal qu’on se donne pour fabriquer leurs jouets.
– Mets un petit bout de tissu pour marquer la page, des fois que j’en ai encore besoin dans deux cents ans !!
– Ah ah, tu as raison… Ou alors, mets-toi au Plörknord, il y a des cours de rattrapage en janvier ! »


La valise envolée

Bonjour. C’est lundi, c’est Atelier d’écriture de Bricabooks.
Et sur ce site, c’est un lundi un peu particulier.
Ce n’est pas moi qui ai écrit le texte cette semaine, mais ma maman.
Chaque semaine, je lui envoie en avance la photo de l’atelier (maintenant, elle va d’ailleurs la voir toute seule) et lui demande ce qu’elle lui inspire. Elle répond habituellement par une phrase ou deux.
Or, mardi 12 Décembre, il y aura dix ans que mon père, son mari, nous a quittés pour aller rejoindre Dieu sait qui, là-haut dans les nuages. Et cette photo d’avion et de valise lui a inspiré un texte tout entier.
Bonne lecture et pensez à commenter, elle lira ce que vous avez écrit !!


@Leiloona

Dix ans.

Dix ans déjà qu’il est parti.

Dix ans qu’il a fait ses valises discrètement, comme à son habitude pour ne pas déranger.

Dix ans que son absence occupe tout l’espace dans la maison.

Dix ans que les fêtes de Noël ne sont plus de vraies fêtes pour elle, mais les réunions de famille lui apportent la chaleur qui lui manque maintenant.

Habituellement, elle passe le Noël chez ses filles. Cette année, c’est son fils qui la reçoit, à Caen. Elle est heureuse à l’idée de quitter sa maison sans âme maintenant.

Les billets sont achetés depuis longtemps déjà.  C’est tout un événement !

Pour aller de Bordeaux à Caen en avion, il faut changer à Lyon ! C’est d’une simplicité désarmante !

Déjà, la valise se prépare doucement pour ne rien oublier : les vêtements, les médicaments et les cadeaux. C’est qu’ils prennent de la place ces cadeaux, surtout celui de son fils qui est très volumineux. C’est une surprise ! Et pour cela il faut une grande valise !  Quand son fils lui a parlé du supplément à payer pour ce bagage, elle a mal réagi : une réaction épidermique aux procédés malhonnêtes pour faire du profit. Elle a souvent maintenant des moments d’incompréhension devant le mode actuel de vie.

Pensez… elle a 87 ans !

Et pourtant elle est, aux dires de son entourage, encore très moderne et s’adapte assez bien à l’évolution de la société. Mais parfois elle se révolte, ce qui a été le cas ce matin-là.

Bien sûr, elle y pense à ce beau Noël et même elle en rêve : de beaux rêves mais aussi de mauvais présages : la nuit dernière, elle s’est réveillée en nage, affolée par ce qui lui arrivait. Son fils l’attendait à l’aéroport de Caen, bien sûr, et elle était heureuse : le voyage s’était bien passé. Ils se dirigeaient vers la réception des bagages. Habituellement c’était plutôt rapide :  il n’y a pas un grand trafic.  Mais cette fois les bagages n’arrivaient pas. Pas de valise malgré les recherches. Contact avec Lyon.  Le temps s’écoulait, lentement.

Enfin, après une bonne heure d’incertitude, cette sacrée valise avait été retrouvée. Elle était restée dans la soute et les employés venaient de la déposer sur le chariot de transport. Pour preuve, l’aéroport de Lyon lui avait même transmis la photo par MMS.

Quel rêve ! A deux semaines du départ, elle souhaite de tout cœur que ce rêve ne devienne pas réalité !

 


Le doux pays des fleurs

Des fleurs, des plantes… Une serre.. Est-ce un laboratoire ? Le reste d’une société après le chaos ? Chacun des membres de l’atelier de Leiloona (Bricabook) aura sa version. Je vous livre la mienne. Comme d’habitude, vos commentaires sont les bienvenus.


© Emma Jane Browne

Arrête-toi, voyageur !
Voici un lieu en tous points enchanteur.

Tu n’entendras aucune clameur
Aucune peur, nulle douleur
Tu n’y verras ni empailleur
Ni enquiquineur
Ni encaisseur, ni explorateur
Pas non plus d’escamoteur, d’escaladeur, d’envahisseur
De sénateur.

Mais de la chaleur
Une superbe lueur
Nuit et jour de la couleur
De la lenteur, du labeur
Du bon cœur,
En un mot, un bonheur ravageur
Des odeurs, des vapeurs.

Car en ce lieu de douceur
On trouve des tuteurs
Des horti et des api culteurs
Des racomodeurs d’odeurs
Des composteurs d’humeurs
Des redresseurs de pois de senteur,
Des réparateurs, des arroseurs.

Bienvenue à toi voyageur
Dans le paradis des odeurs
Tu vas croiser, mon cher flâneur
Des Dames d’onze heures
Des Euphorbes des pêcheurs
Des Ficoïdes à feuilles en cœur
Des Véroniques à cœur de beurre.

Bienvenue aux pays des senteurs
Bienvenue aux doux pays des fleurs.


El Dorado

Des bateaux ce matin. Et donc un voyage, un long voyage. Les autres textes de l’atelier de Leiloona sont à découvrir ici.

Bonne lecture.


@Leiloona

Ça puait le fuel, l’huile de vidange, la crasse et la clope. Salim se faufila entre les camions. Il avait froid mais il était heureux. Depuis son départ du Soudan, il avait utilisé tous les moyens de transport possibles. Y compris le dromadaire pour traverser le sud de l’Egypte, comme les touristes. Puis ce fut le train, bondé et enfin la longue marche, à pied, jusqu’à Ajdabiya, port de départ Lybien qui lui avait fait quitter l’Afrique. Là, le souvenir était cuisant. Il s’était battu, avait été humilié, volé, violé, avant de trouver enfin une place sur un bateau en partance pour la Grèce. Promiscuité, violence, faim, froid, il avait été pire qu’une marchandise qu’on transporte vers l’Europe.

Encore un camp en arrivant en Grèce. Le comité d’accueil avait été douloureux, c’est le moins qu’on puisse dire. Avec Suleyman et Kamal, ses amis de toujours, il avait réussi à fausser compagnie au reste de la troupe. Et là, il avait fallu marcher, marcher encore, en se cachant. Parfois quelques kilomètres en voiture, quelques autres dans la soute d’un camion. Plusieurs vélos volés leur avaient servi à avancer encore et encore, petit bout par petit bout. Chaque kilomètre les rapprochant de la Manche était une victoire. Et puis un matin, près de la frontière italienne, ils avaient repéré un camion français. A plat ventre, ils avaient glissé et profité du repas du chauffeur pour monter dans la remorque et se planquer au milieu des cartons. Il faisait déjà froid dans ce camion, mais les kilomètres déroulaient et le bonheur britannique se rapprochait minute après minute. L’arrivée à Clermont Ferrand avait marqué une étape. Enfin un peu de repos. Se repérer, savoir comment monter là-haut, près de la mer qui le mènerait vers ces îles britanniques tant convoitées. Il parait que là bas, c’était la merveille. Déjà dans son village, on en parlait.

Il était resté longtemps en Normandie, avait débarqué par le Sud, au contraire des Américains de 44 arrivés sur les plages par le Nord. Là, pas de camp à proprement parlé. Il avait vécu dehors, dans les fossés, au milieu de centaines d’autres qui, comme lui, n’aspiraient qu’à partir depuis qu’ils étaient arrivés. On lui avait donné à manger, à boire, on l’avait habillé, il avait trouvé à se laver, à se raser, à retrouver un semblant de dignité. Il n’était plus un exilé, il était un migrant, terme générique pour tous ceux qui, comme lui, avaint quitté leur pays à la recherche d’un nouvel univers plus vivable et moins misérable.

Et il avait guetté, attendu le bon moment.

Et puis ce camion qui s’était arrêté faire le plein avant de partir. Salim s’était glissé, avait joué son va tout et avait réussi à monter à bord. Un camion frigorifique. Il n’avait pas eu le choix. La couverture dans son sac l’aiderait sûrement. Il avait senti le départ du ferry, était descendu dès qu’il avait pu pour dormir dans un coin du pont arrière.

Et ce matin, l’arrivée à Portsmouth se présentait bien. L’Angleterre, cet El Dorado tant espéré, tant attendu, tant convoité était là, sous ses yeux. Déjà le défilé des bateaux de guerre, des ferries et des paquebots immobiles le long des quais. Il était enfin arrivé. Mais le plus dur restait à faire. Il savait qu’il ne serait pas accueilli les bras ouverts et que les épreuves seraient encore longues et douloureuses. Et que le retour dans son Soudan natal n’était pas exclu, directement cette fois, dans un avion de ligne.

Sur le quai de Portsmouth, le double cordon de police était déjà en place.

 

 


Renaissance

Je vous offre des alexandrins ce matin pour commencer la semaine.
Une photo, quelques mots, c’est le slogan de l’atelier de Bric à Book que vous connaissez bien maintenant !!
Alors bonne lecture dans ce texte court.
En bas de page, une explication tirée de Wikipédia vous rappellera, si besoin, ce qu’était ce fleuve.


© Emma Jane Browne

Je ne sais qui j’étais, si j’ai assassiné
Mon père, ma mère, mon frère, un enfant égaré,
Si j’étais un tyran, un despote éclairé,
Si j’étais général, César, ou bien Pompée,
Responsable de guerres, de mille atrocités.
J’ai sûrement arrêté, trahi et torturé
Des milliers d’innocents, achevé des blessés.
C’est sûr que j’ai volé, joué, dilapidé
Des fortunes, des bracelets, des bagues ou des colliers,
J’ai frappé, dérobé, violé, cambriolé.

J’étais le pire des pires, pareil à Lucifer
C’est pour ça que dix siècles j’ai grillé en enfer.

Je ne sais pas comment, je me suis réveillé
Au bord de la rivière, nu, seul, abandonné,
J’avais froid, j’avais faim. Je me suis retourné :
La porte des enfers était bien refermée.
J’entendais derrière elle les plaintes des damnés.
Pour moi c’était fini, je pouvais retourner
Sur la terre des humains. On m’avait pardonné.
Mais avant de renaître, il fallait oublier
Les erreurs du passé. Boire les eaux du Léthé,
Marcher vers la lumière et tout recommencer.

 

Dans la mythologie grecque, Léthé, fille d’Éris (la Discorde), est la personnification de l’Oubli. Elle est souvent confondue avec le fleuve Léthé, un des cinq fleuves des Enfers, parfois nommé « fleuve de l’Oubli ».

Après un grand nombre de siècles passés dans l’Enfer (le royaume d’Hadès), les âmes des justes et celles des méchants qui avaient expié leurs fautes aspiraient à une vie nouvelle, et obtenaient la faveur de revenir sur la terre habiter un corps et s’associer à sa destinée. Mais avant de sortir des demeures infernales, elles devaient perdre le souvenir de leur vie antérieure, et à cet effet boire les eaux du Léthé, qui provoquaient l’amnésie.

Le Léthé coulait avec lenteur et silence : c’était, disent les poètes, le fleuve d’huile dont le cours paisible ne faisait entendre aucun murmure. Il séparait les Enfers de ce monde extérieur du côté de la Vie, de même que le Styx et l’Achéron les en séparaient du côté de la Mort. La porte du Tartare qui ouvrait sur cette rivière était opposée à celle qui donnait sur le Cocyte.

 

 

 


Ecriture inclusive – ou pas –

Longue concentration aujourd’hui devant la photo que Leiloona nous a envoyée. Retournant sur les réseaux sociaux, histoire de réfléchir, je suis tombé sur un article traitant de l’écriture inclusive. Et là, le déclic est venu. Bon sang, mais c’est bien sûr…
Que vont avoir écrit mes camarades de l’atelier Bricabook, je ne sais pas. En tout cas, je vous livre ma copie en temps et en heure !


« Qu’est-ce qu’il fait bon sang, mais qu’est-ce qu’il fait ? Et puis d’ailleurs, je ne sais même pas si c’est il ou si c’est elle. D’après l’article que j’ai lu sur l’écriture inclusive, je devrais écrire Qu’est-ce qu’il.elle fait ? Que fait donc cet.te usager.e ou utilisateur.trice ? J’ai essayé de repérer par déduction en fonction des passager.e.s présent.e.s dans le train lorsque nous sommes montés à Gaingamp. Sur le quai de la gare, il y avait des voyageur.euse.s de toutes sortes. Les accompagnateur.trice.s qui étaient avec eux.elles les ont salué.e.s sur le quai puis sont reparti.e.s vaquer à leurs occupations. Une fois assis.e.s dans le wagon, j’ai bien noté que chacun.e comme à chaque fois, jetait un regard rapide pour distinguer ses camarades de voyage. Moi, je suis dans le carré central du wagon. A gauche en se mettant dans le sens de la marche. Mes voisin.e.s n’ont pas bougé lorsque je me suis levé. J’ai tout de suite remarqué que quelqu’un.e occupait l’endroit. Et, bizarrement, j’ai noté aussi que la porte extérieure était restée entr’ouverte. Dans les trains modernes ce n’est plus possible, mais dans ces vieux TER, ça arrive plus souvent qu’on ne le souhaiterait. J’ai fini de l’ouvrir pour regarder le paysage défiler devant moi. C’est grisant, j’ai toujours adoré ça… Fixer un point au loin en se penchant un peu, puis le voir se rapprocher à toute allure jusqu’à ce qu’il passe et qu’on ne le reconnaisse même pas. Depuis tout gamin, je fais ça, même en voiture ou en bus.
Déjà cinq bonnes minutes que je saute sur une jambe devant la porte béante du train. Toujours pas de nouvelles de l’occupant.e. Pas de bruit. C’est bizarre. Peut-être s’estil.elle endormi.e ? Toujours est-il que, malgré ce que je me suis promis, le paysage m’attire de plus en plus… L’attraction du vide ? Non, pas vraiment. Mais si l’usager.e ne se dépêche pas un peu, s’il.elle n’est pas sorti.e dans la minute qui suit, je jure que je vais finir par faire par la porte. Pas question d’écriture inclusive dans un moment pareil ! Juste le bonheur d’être un homme !! »


Question de bon sens.

Le 7 octobre dernier, lors du salon du livre de Carentan (50), Jean-Noël Noury, l’organisateur, a proposé un petit challenge aux auteurs présents (et volontaires)  : écrire une courte histoire sur un thème proposé. Et ce thème était : Le bon sens.
Les copies devaient être rendues à la fin du salon. Jean-Noël s’engageait à les taper et à nous les renvoyer pour correction. Ce qu’il a fait. Merci à lui.
Je vous livre ma petite histoire. Je ne suis pas vraiment certain, à la relecture, qu’elle corresponde bien au thème. A vous d’en juger et de me le dire dans vos commentaires.


Le corps de la femme était allongé sur la route. Elle devait avoir une petite quarantaine d’années. Élégante, court vêtue, elle se tenait la jambe gauche qui saignait abondamment au genou et à la cheville. Un passant avait utilisé son écharpe pour faire un garrot de fortune et lui pansait la plaie avec son mouchoir. Près d’elle, un homme et une jeune fille se penchaient et lui parlaient.
Lui, grand, la cinquantaine grisonnante, les mains dans le dos, arborait un air sûr de lui, un peu hautain, un rien méprisant. Il se penchait sur la victime, mais n’osait pas trop s’approcher, surtout ne pas la toucher…
La jeune fille qui était près de lui devait avoir quinze ou seize ans. Elle n’avait visiblement pas fini sa croissance. Sortie de l’enfance depuis peu, elle portait un appareil dentaire qui lui déformait le sourire. Cachée derrière son père, elle reniflait, pleurait et se mouchait dans un petit mouchoir à fleurs.
– Arrête de pleurer comme ça ! Arrête, je te dis. Mouche-toi et tiens-toi tranquille ! grogna le père, visiblement agacé.
– Mais papa…
– Tais-toi, je te dis !
La voiture de police s’arrêta sur la place, à quelques mètres du petit groupe qui s’était formé autour de l’accident.
– Laissez passer, ordonna sèchement le brigadier Lambert, en écartant d’une main les badauds qui se pressaient.
Il se pencha sur la victime.
– L’ambulance va arriver, Madame. Je vais prendre vos coordonnées. Pourriez-vous me donner vos papiers s’il vous plait ?
La dame fouilla dans son sac et sortit une carte d’identité en bonne et due forme. Elle la tendit au policier.
– Merci dit-il. Je vais noter tout ça. Je vous la rendrai tout à l’heure. Bon, dites-moi…Racontez-moi comment ça s’est passé ?
– J’avoue, commença-t-elle, j’ai traversé en dehors du passage protégé. Et je regardais mon téléphone. Je venais de recevoir un message de mon mari. Je n’étais pas très attentive, c’est vrai…
– Ah Ah, grommela le policier. Vous aviez le nez baissé. Vous n’avez donc pas vu…
– Rien-Rien. Je n’ai rien vu. Lorsque j’ai levé la tête, la voiture était déjà sur moi.
Près d’elle, l’homme en costume commençait à s’agiter. Il voulut prendre la parole.
– Une minute lui dit sèchement Lambert, je finis d’entendre Madame.
Résigné, l’homme se tut. Près de lui, sa fille pleurait toujours.
– Continuez, madame, je vous en prie.
– J’ai entendu un coup de frein, et je me suis retrouvée ici, sur le sol, avec une jambe douloureuse. Ca a été vraiment très vite ! Les deux occupants de la voiture sont immédiatement venus me voir. Et vous êtes arrivé !
– Qui conduisait ? demanda Lambert.
Le quinquagénaire répondit aussitôt.
– Moi évidemment ! Qui voulez-vous ?
– Je ne sais pas, Monsieur, mais je me dois de poser la question. Madame, ajouta-t-il, en se penchant vers la victime. Qui conduisait la voiture qui vous a renversée ?
– Aucune idée, répartit-elle. J’ai juste vu la voiture arriver, puis le choc, puis ces deux personnes près de moi.
– Je vous remercie, madame, l’ambulance est en route, vous allez être prise en charge tout de suite.
– Puis-je appeler mon mari ? demanda-t-elle.
– Je vous en prie, évidemment !
Lambert se tourna vers l’homme.
– A nous, dit-il. Expliquez-moi…
L’homme, trop content de parler enfin, s’adressa au policier.
– Je roulais prudemment, commença-t-il, bien à droite et à vitesse raisonnable lorsque cette femme s’est littéralement jetée sous ma voiture.
Autour d’eux, d’autres policiers balisaient l’accident : bombes de couleur, décamètre, ouvraient et refermaient la voiture.
– C’est donc vous la victime, ironisa le policier !
– Peut-être pas, reconnu l’homme, c’est vrai je l’ai renversée, mais je n’ai pas pu l’éviter !
Un jeune policier stagiaire s’approcha alors du brigadier et lui glissa quelques mots à l’oreille.
– Tu es sûr, chuchota Lambert ? Ok, je m’en occupe. Prends ton téléphone et filme la manœuvre.
Lambert se tourna vers l’homme.
– Mon collègue demande si vous pouvez retirer votre véhicule, s’il vous plait. Elle gêne la circulation et nous voulons éviter le sur-accident. Mettez-la le long du trottoir, je vais vous guider.
– Bien sûr, tout de suite, répondit le quinquagénaire en sortant la clef de sa poche.
D’un pas alerte, il se dirigea vers la voiture, ouvrit la porte, recula le siège, s’assit et introduisit la clef dans le Neimann. La voiture démarra du premier coup Malgré les bosses à l’avant, le moteur fonctionnait parfaitement. En deux manœuvres efficaces, il gara la voiture à l’endroit désigné par le policier.
– C’est bon, c’est dans la boite, déclara le jeune stagiaire en montrant son téléphone.
Lambert ouvrit la porte de la voiture.
– Une nouvelle fois, Monsieur, demanda-t-il, qui conduisait le véhicule ?
– Mais moi, enfin, je vous l’ai déjà dit.
– Non, monsieur, ce n’est pas vous qui conduisiez.
– Comment ça pas moi ? Et qui voulez-vous que ce soit ? Ma fille peut-être ?
– Et pourquoi pas ? avança le policier.
– Mais vous l’avez vue ? Elle n’a pas seize ans. Elle n’a évidemment pas son permis.
– Non, répondit le brigadier, pourtant c’est elle qui conduisait, j’en suis sûr ! certain !
– Pouvez-vous m’expliquer ? Il n’y a pas de témoins et madame n’a rien vu, dit-il en la voiture.
– Pas besoin de témoin, reprit le policier. Vous venez de reculer le siège.
– Forcément, reprit l’homme. Mes jambes ne passaient pas sous le v…
Il s’interrompit.
– Sous le volant… dit le policier. Par contre, celles de votre fille oui !
Le visage de l’homme s’assombrit. Sa belle assurance disparut d’un seul coup. Mais il ne se laissa pas gagner par la défaite
– Vous n’avez pas de preuve. C’est ma parole contre la vôtre !
– Je suis assermenté, monsieur, mais comme j’ai pensé que ça ne suffirait pas, j’ai demandé à mon jeune collègue de filmer votre entrée dans le véhicule.
– OK ! D’accord. C’est elle qui conduisait. Je la fais conduire de temps en temps sur de courtes distances sans risques. Je ne pensais pas que vous le devineriez. Vous devez avoir l’habitude de ce genre d’incident !
– L’habitude, non. Pas vraiment. Moi j’ai de l’expérience, mais mon jeune collègue a du bon sens. Dès qu’il a ouvert la porte de votre véhicule, il a vu le siège rapproché et il a tout de suite fait… le rapprochement ! Expérience ? Non. Attention…Bon sens …


Juliette

C’est Jordane Saget qui nous fournit cette semaine la photo de travail.

Cette semaine, les copies étaient à rendre pour le jeudi. Je suis à l’heure. Bonne lecture de ce nouveau texte d’atelier Bricabook.

N’hésitez pas à vous rendre sur le site de Bricabook pour lire les textes de mes camarades qui ont planché sur la même photo.

Et comme d’habitude, je vous encourage à commenter…


©Jordane Saget

Je l’avais surnommée Juliette. Allez savoir pourquoi.

Elle était arrivée vers vingt-deux heures, comme chaque lundi. Elle portait un leggings bleu marine et une paire de Stan Smith. Une veste chinée grise lui descendait jusqu’à mi-cuisse. Habituellement, elle portait plutôt un haut de survêtement.

Comme chaque semaine, elle était restée environ deux heures. Puis était repartie, face à ma chambre, passant de l’obscurité à la lumière diffuse des réverbères. De mon balcon, je la regardais s’éloigner, sans faire le moindre bruit. Sans même respirer de peur qu’elle se retourne.

Mon imagination galopait depuis des mois. Qui était-elle ? Qui venait-elle voir ? Pour quoi faire ? Visitait-elle toujours la même personne ? Un homme ? Une femme ? J’avais beau être attentif, guetter, surveiller la porte de l’hôtel, les ascenseurs, je n’avais jusque-là pas réussi à résoudre l’énigme.

Chaque lundi, c’était le même film qui se jouait. Elle arrivait vers vingt-deux heures, en courant, par la passerelle arrière. Toujours vêtue de vêtements amples et sombres. Toujours ces mêmes Stan Smith aux pieds. Je la voyais s’engouffrer dans la porte battante de l’hôtel. Dans le tambour, elle retirait l’élastique qui retenait sa queue de cheval. Moi, tapi derrière la porte, j’attendais, j’écoutais, je surveillais. Entendrai-je ses pas feutrés sur l’épaisse moquette du couloir ? Allait-elle frapper à la porte voisine ? A la porte de ma chambre ? Mon cœur battait à tout rompre, comme un jeune amoureux attendant la venue de sa promise. Ou comme un cambrioleur perpétrant son premier casse.

Et si elle était un rat d’hôtel ? Une voleuse qui visitait justement les chambres vides ?

Ou une professionnelle de l’amour, une call girl venant chaque semaine honorer un contrat avec un client. Toujours le même ou chaque fois différent.

Ou une amante qui retrouvait chaque lundi l’homme qui avait réussi à tromper l’attention et la vigilance de son épouse ?

Une amoureuse ? Une voleuse ? Une racoleuse ? Une Arsène Lupin des temps modernes ?

Qu’importe qui elle était. Elle était un mystère que je ne voulais surtout pas résoudre. Un phantasme inaccessible.

Je ne voulais pas savoir. Chaque semaine, j’avais hâte que le week-end se termine pour reprendre ma voiture, repartir dans cette ville où je travaillais en début de semaine.

Retrouver mon hôtel le lundi soir et guetter Juliette.

 


Avant l’orage

Voici la micro-nouvelle que j’ai présentée au concours de radio France 2017.

Objectif: Ecrire une micro-nouvelle de 1000 caractères (ça me connait) sur le thème « Ensemble ». En fait, un peu pris par le temps (je l’ai appris le samedi pour le dimanche dernier délai et j’étais pris tout le dimanche), j’ai repris un texte écrit à partir d’une photo de Philippe Lutz et je l’ai adaptée un peu sur le thème « Ensemble ».

En fait, elle me parait répondre parfaitement au sujet. Bonne lecture et merci pour vos commentaires que j’espère nombreux.


C’était un dimanche, je m’en souviens parfaitement.
Le temps était à l’orage depuis une bonne semaine déjà.
Il faisait chaud, très chaud, trop chaud.
On sentait bien que ça allait éclater, que ça allait se gâter.
Sans tarder.
Mes parents avaient décidé de faire une longue promenade dans les vignes près de chez nous. Une sorte d’inspection générale plutôt. Papa voulait vérifier si la date qu’il avait prévue pour les vendanges était la bonne, s’il ne s’était pas trompé, s’il avait toujours le nez.
La récolte promettait d’être bonne. Excellente même.
Les cuves étaient prêtes, lavés, rincées.
Tout était prêt, même les hommes.
Le soleil était bon, les grains déjà bien formés.
Pourvu que l’orage à venir ne vienne pas tout gâter.
C’était un dimanche, je m’en souviens parfaitement.
Le dernier dimanche passé en famille. Tous ensemble. Avant que l’orage n’éclate et ne détruise tout sur son passage.
Avant qu’il ne laisse derrière lui que misère et destruction.
C’était un dimanche.
Le 2 août 1914.


Discussion autour d’un ver

Après avoir écrit depuis plusieurs semaines des textes un peu graves, un  peu sérieux, j’ai eu envie, cette semaine, de me lâcher un peu et d’écrire quelque bêtise.

La photo de l’atelier de Bricabooks s’y est parfaitement prêtée. Alors je ne me suis pas gêné. J’espère juste que vous ne serez pas choqué(e).

Bonne lecture et pensez à aller lire les textes des autres participants sur le site de Bricabooks.


Photo : © Sandra Le Guen / Drawoua RéCréation

« Vous reprendrez bien un petit ver ?

– Oui, je veux bien, mais juste un petit, j’ai de la route à faire pour rentrer chez moi.

– Vous avez vu ? Ça recommence !!! Pas moyen de se reposer, c’est reparti… Et que je te retourne la terre, et que je te ratisse, et que je te bêche pour planter je ne sais quoi… Comment peut-on dormir avec ce bruit ? Et tous les ans c’est le même cirque. J’en parlais encore avec Oliver Deterre hier après-midi. Lui est gêné également. Son cousin a même été coupé en deux par un malheureux coup de bêche. Puis sa moitié arrière a été ramassée et jetée de l’autre côté du jardin. Toute la famille Fourmy, vous savez, ceux qui habitent du côté de la Rue Barbe ? Obligée de déménager. Tous les cinq mille, oui oui oui… Ils ont dû partir du côté de la salle Hadeverte, sous la grande feuille de chêne rouge … Quant à nous, nous allons migrer vers le milieu du carré, histoire d’être un peu tranquilles. Mon mari creusera une nouvelle galerie un peu plus à l’écart des travaux de jardin. Et vous, Monsieur Ticot, comment vivez-vous cette nouvelle période, cher Stanislas ( Ticot… ) ?

– Exactement comme vous. Et le pire, c’est qu’ils ont l’air contents. Ils sortent même leurs enfants qui crient, qui courent et manquent de nous écraser à tout moment. Avez-vous vu qu’il y a eu une nouvelle pousse de plantée ? Juste au milieu du parterre, face au mur ? Je me demande bien ce que ça va être cette année… L’an dernier, ma mère m’a dit qu’ils avaient essayé de planter des mûres. Des mûres le long d’un mur… Tu parles ! Ça n’a pas duré bien longtemps. A la première gelée, tout est parti… Hihihi, mon cousin a dit que c’était de la gelée de mûres !! Qu’il est bête celui-là !!

– Hola, mais à la quatrième taupe, il sera huit heures. Il faut que je file. Ce soir, nous sommes invités à une partie sur la pelouse. Je crois que c’est ça, sur l’invitation, c’était marqué « Venez nu comme un ver à notre grande Part’Ouse ». C’est parait-il, un bon moyen d’échanger avec des inconnus.

– Oh, mais nous sommes invités aussi. Nous nous y retrouverons peut-être. Mon mari veut y faire un saut. Il dit que ce n’est pas bon d’être toujours dans le même trou, qu’il ne faut pas se prendre le chou et savoir profiter de la vie qui est si courte.

– Bon, à ce soir, peut-être alors… »

 


Marcher

Peut-être influencé par le débat Angot-Moreau de la semaine dernière.

Bonne lecture de ce nouvel atelier d’écriture de Bricabook.


Photo : © Kot

Dire ou ne pas dire ? Avouer ou ne pas avouer ?

Elsa sort du café des Arts où elle s’était réfugiée pour être seule. Un café, puis un autre, un cognac, puis un autre… Comme les actrices au cinéma. Sa tête, son cerveau, c’est Verdun. Bombardé, détruit, démoli. Elle ne sait plus que faire, à quoi se vouer, à qui se confier.

Oui, elle avait remarqué depuis son arrivée dans l’entreprise que Gautier ne la saluait pas comme les autres secrétaires. Oui, elle avait remarqué ses regards insistants sur ses yeux, sur sa bouche, sur ses seins. Oui elle l’avait surpris plusieurs fois en train de baisser les yeux quand elle se retournait. Oui, pour un oui pour un non, il lui touchait la main. Elle l’avait toujours retirée prestement. Elle avait aussi remarqué sa manie de raconter des histoires salaces à la machine à café et de la regarder dans les yeux pour voir quel effet ça lui faisait. Si elle souriait, si elle semblait choquée ou amusée, si le mot bite la faisait réagir.

Elle avait remarqué tout ça, mais elle était sûre d’avoir toujours été rigoureuse, droite, de ne jamais avoir donné l’impression qu’il pourrait se permettre n’importe quoi. Elle ne lui avait jamais donné l’illusion que quoi que ce soit serait possible. Pas la moindre brèche. Pas le moindre d’espoir d’une quelconque relation autre que professionnelle.

La semaine dernière encore, en partant du bureau, il était passé derrière elle, entre la chaise et le mur, et lui avait posé la main sur l’épaule, puis l’avait faite glisser jusqu’à l’autre épaule, en lui caressant le cou au passage. Elle s’était levée d’un bond, l’avait fusillé du regard et s’était vigoureusement frottée la nuque « Oh, c’est bon, c’est pas grave, lui avait-il dit. Y’a pas beaucoup de place non plus pour passer derrière toi. Excuse-moi, je l’ai pas fait exprès » Elle s’était rassise sèchement mais n’avait osé rien dire. Elle avait pensé bêtement que sa réaction serait suffisante, que ses excuses étaient sincères, mais elle avait pourtant bien vu le petit sourire qu’il avait adressé à Richard en quittant la pièce.

Oui, elle est jeune et belle. Oui, elle aime s’habiller court parfois, ou près du corps. Oui, elle aime les pantalons Slim ou les hauts ajustés, les jupes légères et les robes près du corps. Oui, elle aime se maquiller, se parfumer, porter des boucles d’oreilles pendantes. Oui, elle est célibataire et seule chez elle le soir. C’est sa vie, ce sont ses choix.

Pourquoi s’est-il cru permis ce soir, de se frotter à elle dans l’ascenseur ? Elle a parfaitement senti sa main droite s’aventurer sur sa jupe à fleurs pendant que la main gauche la tenait par l’épaule. Elle a bien senti qu’il allait se pencher pour l’embrasser dans le cou. C’est pourquoi elle s’est dégagée violemment.  C’est pourquoi elle l’a dégagé violemment. La porte s’est ouverte, elle est sortie en courant, en maintenant sa jupe contre sa cuisse pour qu’elle ne vole pas dans sa course.

Elle a couru, longtemps, suffisamment longtemps du moins pour ne plus avoir l’impression de sentir son souffle dans son cou. Elle est entrée dans le premier café venu, s’est installée pour reprendre son souffle. A commandé un café et un cognac. Deux fois de suite.

Se calmer. Respirer. Réfléchir. Revivre la scène. Analyser. Pleurer. Renifler. Réfléchir. Revivre la scène. Analyser… cent fois, mille fois. Elle sait ce que va être sa soirée, ce que va être sa nuit. Réfléchir, revivre la scène, analyser, encore et encore.

Et demain matin, il va falloir retourner au boulot. Affronter son regard. Lui parler ? Que va-t-il faire ? Que va-t-il  dire ? Nier ? Faire le malin comme à chaque fois ? « Mais ma Pauvre Elsa, tu te fais des idées. Mais non… » « Et puis tu as vu comment tu t’habilles ? » Elle ne veut pas entendre ça.

Pour le moment, elle doit rentrer chez elle. Prendre le métro, affronter encore la promiscuité des hommes, leurs regards, leurs mains baladeuses.

Ce n’est pas possible. Pas ce soir. Elle ne le pourra pas.

Alors elle marche, elle sait qu’elle en aura pour une heure au moins, mais ce n’est pas grave.  L’air est doux. Elle marche sur ce trottoir, dans le soir qui tombe. Elle marche entre les immeubles qui lui paraissent immenses, démesurés, à la hauteur de son désarroi. Elle marche pour ne plus réfléchir. Elle se sent minuscule devant les problèmes qu’elle va avoir à affronter. Se justifier alors qu’elle est innocente. Se défendre alors qu’elle est victime.

Mais quoiqu’il en soit, elle continuera à se tenir debout.  A rester droite et forte.

Et à marcher.

 


Le couloir des pendus

Pas très gaie ma production de cette semaine. Pourtant, je vais bien, je vous assure.

Petite nouveauté cette semaine, petite difficulté supplémentaire, c’est ma mère, à qui j’envoie la photo chaque semaine, qui m’a proposé le titre. Un peu par défi, je lui ai dit: D’accord, ce sera « le couloir des Pendus ».

Alors, le voilà. Vous l’avez deviné, c’est l’atelier du lundi de Bricabook. C’est même le numéro 278, excusez du peu !!

Lisez les autres textes, si le coeur vous en dit !!!

Bonne lecture et à lundi prochain !!


©Karine Minier

La journée s’achève.  Je remonte la piste qui me conduira à l’entrée du village. Le ciel descend au fur et à mesure que je me rapproche du sommet. Les ombres s’allongent, la brume apparait petit à petit. Le froid me saisit. C’est comme ça la montagne. Ça vous gagne, mais il faut la connaître, parfois l’affronter.

Je suis essoufflé par cet effort violent auquel mon corps n’est pas habitué. J’ai mal aux jambes. Je n’ai plus de jus. Obligé de m’arrêter pour me reprendre avant d’attaquer les trois derniers virages puis la longue ligne droite du départ qui permet de prendre de la vitesse, de prendre de la glisse. J’imagine les bobs descendant à toute allure. Depuis le bas, instinctivement, je marche sur le bord, pour me mettre à l’abri au cas où…

Quelques minutes de repos avant de repartir. Je m’allonge sur le muret, dos contre la pierre, les yeux dans le ciel. Tout là-haut, les oiseaux tournent et dansent. Eux aussi sentent le soir arriver. Ils se rapprochent du sol, s’aventurent moins haut que dans l’après-midi Volent silencieusement. En tournant, comme cherchant une proie.

Je ferme les yeux, j’installe le silence en moi. Le repos arrive, je ne dois pas m’endormir, juste délasser mon dos et reposer mes jambes. Je suis bien. Juste bien.

Un quart d’heure environ. Je n’ai pas la notion du temps.

Il va me falloir repartir. Tout doucement je desserre les cils et ouvre les yeux, lentement, comme à regret. Au-dessus de moi, ces lourds poteaux s’imposent à mon regard. Ces potences de béton colorées, placées là, l’une derrière l’autre dans la montagne, comme autant de gibets bariolés. Au-dessus des poteaux, tournent toujours les oiseaux.

Immédiatement son nom s’impose à moi. Il est là, je sens sa présence, ses mots remontent à ma mémoire. François Villon. Ses pendus oscillant sous le vent, offerts à la pluie, à la neige, à la risée des passants ou à leur pitié, aux éléments, aux oiseaux, aux insectes.

Les mots me reviennent à l’esprit. D’abord l’appel de fin de strophe : « Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ». Puis quelques, mots, puis un vers, puis un enchainement. Et d’un coup, l’ensemble se reconstruit.

« La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis.
Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! » (1)

Je répète trois fois en moi cette strophe que cette vue m’impose, puis je me redresse, me lève. Il me faut reprendre la marche pour atteindre le sommet, le départ. Remonter la piste comme on remonte le temps. Revenir à la réalité, au présent. Ne plus voir en ces potences que des poteaux qui soutenaient un toit. Un bête toit. Pour se mettre à l’abri. De la pluie, de la neige, du vent, des oiseaux. Protection plutôt qu’exposition.

Je regarde vers le haut, le jour a encore baissé. Je reprends ma marche dans ce sombre couloir de béton. Le couloir des pendus.

(1) La ballade des pendus, par François Villon. Texte intégral.

 

Pour laisser un commentaire, cliquer ici et descendre en bas de la page. Merci.


Drôle de bienvenue.

Pour ce quatrième atelier de l’année, les habitués retrouveront le Commissaire Löderup, célèbre policier suédois que j’ai déjà mis en scène dans trois autres textes (je viens de mettre Löderup dans les catégories, regardez dans Catégories dans la colonne de droite, vous trouverez Löderup).

Merci encore à Leiloona du site Bricabook pour son atelier. Et pensez à lire les textes de mes amis.


Herzlich Wilkommen…

Si le contenu du message, sorti de son contexte, pouvait paraitre sympathique et accueillant, il n’en était rien pour Erik Löderup.

Les vacances du commissaire Löderup étaient maintenant terminées. Le policier suédois était rentré depuis une semaine de sa villégiature danoise et c’est avec enthousiasme qu’il avait repris le collier au commissariat central de Malmö où il dirigeait le quatrième bureau de la police nationale suédoise. Celle du Comté de Scanie. Ici même, dans le sud de la Suède où Henning Mankel avait fait vivre et vieillir le Commissaire Wallander, sa fille, son ex-femme, ses souvenirs, son alcoolisme latent et son mal de vivre. Régulièrement, des cars de touristes de toutes nationalités ralentissaient devant le commissariat et prenaient des dizaines de photos en souriant bêtement, comme le font les bobos qui se prennent pour des intellos.

Pour son retour, il avait été gâté. Dès la reprise du  lundi matin, à peine le premier café avalé, il avait été appelé dans un hôtel du vieux Malmö pour faire les constatations sur une scène de crime. Une femme assassinée, lui avait-on dit. Aussitôt, il avait frappé à la porte du bureau de Bjorn Bjärnum, son fidèle adjoint depuis plus de dix ans. Tous deux étaient partis, toutes sirènes hurlantes dans les rues encombrées de la ville. Ils étaient passés devant Turning Torso, la fameuse tour étonnante de Malmö et avaient déboulé dans le vieux quartier aux rues sombres et étroites. Là, les lumières bleues des véhicules de pompiers leur avaient indiqué l’endroit où s’arrêter sans avoir besoin de chercher. Les deux policiers étaient passés sans encombre sous les rubans jaunes délimitant le périmètre de sécurité et avaient pénétré dans l’hôtel. Löderup avait salué machinalement celui qui devait être le gardien de nuit en lui indiquant qu’il redescendrait lui poser quelques questions puis il s’était engouffré dans l’escalier. Au deuxième étage, sur la partie gauche du palier, une porte était grande ouverte. Des flots de paroles en sortaient ainsi que des flashes d’appareils photos. L’Identité judiciaire était donc déjà là.

Comme à chaque fois, Löderup avait distribué les rôles.

– Je fais les constats, occupe-toi de la pièce. Regarde partout sans fouiller, on reviendra. Fais des photos. L’urgent

Löderüp et Bjärnum avaient pénétré dans la chambre. Etonnamment, la pièce était parfaitement en ordre. Aucune trace de lutte, des vêtements de femme soigneusement déposés sur le dossier de l’unique chaise de la chambre. Une paire de sandalettes noires attendait sa propriétaire au pied du lit King Size. Et la propriétaire était là, allongée sur la housse de couette à fleurs, les bras écartés, un fin lacet noir encerclant son cou. Son haut de pyjama était sagement fermé jusqu’au dernier bouton. Tout était impeccable. La femme, démaquillée, était impeccablement coiffée et portait un bandeau noir qui barrait son front.

Löderup s’était approché et avait sorti son dictaphone de sa poche pour énoncer à voix haute les constatations immédiates avant que le corps ne soit emporté vers le légiste qui s’occuperait de lui.

« Femme de type européen, blanche, entre trente-cinq et quarante ans. Yeux bleus, cheveux blonds retenus par un bandeau de tissu noir. Grain de beauté au-dessus du sourcil gauche. Une boucle d’oreille manquante du côté droit. Aucune trace apparente de lutte. Elle est vêtue d’un pyjama à fines rayures bleues et blanches. Visiblement étranglée par un lacet de couleur noire. Les yeux sont ouverts. La bouche aussi. »

« Vous pouvez emporter le corps, avait-il dit aux ambulanciers qui attendaient près du lit. Bjärnum ? Tout va bien ? avait-il demandé.

– Oui, Commissaire. Venez. Il y a quelque chose qui va vous intéresser.

Et l’inspecteur Bjärnum avait guidé son supérieur vers le bureau près de la fenêtre. Là, au milieu de la table, sur une feuille blanche, un court message inscrit sur deux lignes :  « Herzlich Willkommen». « Bienvenue » en allemand. Lui qui rentrait juste de vacances. Ce message lui était-il destiné ?

Tapé certainement sur une machine à écrire des années soixante ou soixante-dix. L’écriture était claire. Le ruban devait être ancien ou n’avait pas été utilisé depuis longtemps.

– Herzlich Willkommen, avait répété le commissaire Löderup. Tu parles d’un message de bienvenue ! »


Au 4, Brighton Road

Voilà.. Troisième atelier de Bricabook… Comme l’homme de la photo, je me suis interrogé longuement sur ce que j’allais écrire. Et puis la lumière est venue d’un seul coup.. Bonne lecture et à la semaine prochaine, ou avant !!!

Les autres textes sont ici : http://www.bricabook.fr/2017/09/atelier-decriture-n276/


© Romaric Cazaux

C’était en juin 1997. Après avoir passé plusieurs années à Londres, le révérend James Mother venait juste d’être nommé dans cette petite paroisse du Norfolk, non loin de Norwich. On lui avait attribué un petit logement très lumineux au 4 Brighton Road, non loin de l’église. Une jolie maison anglaise avec une bow-window en façade et un petit jardin à l’arrière. Deux massifs de fleurs, un bassin où nageaient quelques poissons rouges et un banc en bois. Comme dans les contes de fées. Ça le changeait du petit appartement londonien qu’il avait occupé pendant des années. Sous les toits, donnant sur une sombre cour.

Son église était pleine, les paroissiens étaient fidèles, les offices étaient tranquilles. On l’avait prévenu. Le bord de mer de l’est de l’Angleterre apporte paix et tranquillité aux habitants.

Et c’était exactement ce dont il avait besoin.

Il n’avait pas quitté Londres parce qu’il ne supportait plus la ville, ni parce qu’il avait rencontré des problèmes avec ses ouailles. Non. Rien de tout cela. Il avait quitté les églises de la capitale parce qu’il était en pleine crise spirituelle. Dieu existait-il vraiment ? Cet être uniquement supposé valait-il la peine qu’on y consacrât sa vie ? La quarantaine avait été un cap difficile à passer.  Après plus de vingt ans de sacerdoce, Il était un peu perdu. Et plus le temps avançait, plus le doute se faisait présent. Cette difficulté à accepter son âge venait s’ajouter aux doutes religieux. C’était la grosse crise de la quarantaine comme beaucoup d’hommes en connaissaient, à laquelle chaque prêtre était également confronté.

Il avait abandonné les textes liturgiques. La lecture de son bréviaire ne l’intéressait plus depuis longtemps. Il avait attaqué les romans policiers, les thrillers sanglants et même les livres à tendance légèrement érotique qu’il se procurait sous le manteau. Il avait bêtement pensé que ces genres de littérature allaient lui convenir, le faire sortir de ses doutes en le ramenant à une réalité terrestre plus certaine. Mais il s’était une nouvelle fois trompé. Son mal de vivre, son mal être étaient toujours présent.

Et puis un matin, alors qu’il était monté chercher une balance en cuivre dans le grenier pour faire des confitures, il était tombé sur une caisse de livres qu’il avait oubliée. Elle contenait quelques souvenirs de son enfance. Un plumier, une boite de billes, une balle jaune, une batte de cricket, des lunettes de soleil, un chapelet et quelques livres. Même si la redécouverte du petit chapelet argenté ramené de Rome par sa grand-mère lui avait fait un plaisir immense, c’était la pile de livres qui avait attiré son attention. Quelques contes de Grimm, un ouvrage des contes et légendes d’Ecosse, un vieux Mark Twain, une édition ancienne de David Copperfield que lui avait offerte son parrain pour ses douze ans et, tout au fond, un exemplaire en couleurs de Peter Pan.

Assis par terre comme un enfant, juste éclairé par la lucarne du toit, il avait passé deux bonnes heures à feuilleter les albums illustrés. A redécouvrir la prose de Dickens, à rechercher à travers les lectures les différents quartiers de Londres tels qu’ils existaient en 1850.

Et puis il avait ouvert Peter Pan.

Et s’était plongé dedans. Littéralement. Wendy lui parlait à l’oreille. Neverland devenait son domaine  le temps d’un après midi. Il combattait le capitaine Crochet, se retrouvait chef des enfants perdus et était l’ami passionné de la fée Clochette.

Lorsque la lumière devint trop faible pour continuer à lire, James se leva et emporta Peter Pan sous son bras pour le continuer dans son lit. Il avait envie de le relire entièrement avant de sombrer dans les bras de Morphée.

Vers vingt-trois heures, il referma le livre et s’endormit. Sa nuit fut agitée. Ses pas l’emportèrent au pays imaginaire. Il passa la nuit à voler d’arbre en arbre, à survoler la ville et la mer. En fin de nuit, il rencontra Clochette et parla longuement avec elle. Tout se mélangeait dans son sommeil : Peter Pan, Dickens, ses doutes spirituels.

Au sept heures, lorsqu’il ouvrit les yeux, une phrase lui sonna dans l’oreille. La dernière phrase que Clochette lui avait dite avant que la lumière du matin ne vienne le réveiller : « Si un jour tu me vois sortir de la lanterne sous le porche, c’est que Dieu existe. »

Et c’est ainsi que James Mother délaissa ses livres et le banc de bois du jardin pour passer ses moments de repos sous le porche de sa maison, les yeux fixés sur la lanterne.

Je l’ai encore aperçu hier en passant devant le 4, Brighton Road.

Souhaitons qu’un jour, il retrouve sa tranquillité et la paix de son âme.

Et si d’aventure, un jour, vous apercevez la fée Clochette sortir d’une lampe, vous saurez à quoi vous en tenir.


Juste une mise au point.

C’est lundi, c’est Bricabook… une image, quelques mots. Merci à Leiloona et à son site de nous offrir ce bonheur hebdomadaire !!
Bonne lecture à vous tous. Et n’oubliez pas d’aller lire les textes des autres.


© Romaric Cazaux

C’est marrant que je retrouve cette photo ce soir, au fond d’un tiroir. C’est moi qui l’ai prise cette photo…

Mais laissez-moi me présenter. Peut-être un jour avez-vous eu affaire à moi. Je m’appelle Georges Lebrac et j‘étais détective privé. 27 rue des mouettes. Vers le port.

Mon pain quotidien, c’était les cocus. Essentiellement. Filatures en tous genres, planques devant les hôtels bon marchés ou les restaurants de bord de mer la plupart du temps. Des heures dans ma bagnole à bouffer des sandwiches et des barquettes de carottes râpées, à fumer clope sur clope, à écouter Philippe Bouvard et les Grosses têtes, à voir le temps passer sur ma montre à 15 euros. Le tout en essayant de se faire voir le moins possible. La discrétion, c’est notre maître mot à nous, les Sherlock Holmes, Les Nestor Burma, les Mike Hammer.

Il y a une dizaine d’années, alors que je fais un peu de paperasse dans mon bureau – il faut bien en faire de temps en temps – un type sonne. En général, j’aime pas trop qu’on se pointe directement chez moi sans passer par un rendez-vous. Au moins téléphonique. Parce qu’il faut vous dire que je bosse chez moi ; pas d’agence, pas de secrétaire. C’est bon pour la télé les Miss Moneypenny et autres blondasses au cerveau rachitique. Donc, un type se pointe et me sert le couplet habituel. Il n’a pas voulu me dire son nom, appelons-le Monsieur F. Sa femme s’absente de plus en plus de chez eux. Des fois, elle sent le tabac quand elle revient. Elle donne des excuses bidon, part faire des courses à pas d’heure, il lui arrive même de recevoir des coups de téléphone bizarre et elle a l’air un peu gênée quand elle revient. Il me paie à l’avance une petite centaine d’euros, me promet beaucoup plus lorsque je lui aurai donné l’identité de l’amant, si amant il y a.

Le lundi suivant, je me place donc au bas de l’immeuble de Madame F. Une femme d’une trentaine d’années, plutôt bien de sa personne comme on dit. Elle porte un pantalon blanc et un petit haut à bretelles rouge. A son cou, un léger collier portant une perle noire. Montre, bracelet assorti au collier. Une paire de lunettes d’écailles pour tenir ses cheveux. Je suis trop loin pour m’en rendre compte, mais je suis certain qu’en plus, elle sent bon. Dans notre métier, il faut avoir l’œil. Et vite. Le moindre petit détail peut être d’une importance capitale. Elle part à pied. Je la laisse prendre quelques mètres d’avance et je descends de la voiture pour la prendre en chasse. Elle s’engage à pied dans la rue du Maréchal Foch, longe l’ancien marché, tourne à gauche dans la rue de la mer et se dirige vers le port de plaisance. Elle marche d’un bon pas jouant avec le parapluie qu’elle tient dans sa main gauche. Etrange d’ailleurs la présence de ce parapluie puisqu’il fait grand soleil et que la météo n’est pas particulièrement alarmiste. Elle a la santé et visiblement la joie au cœur. Je prends quelques photos, un peu au pif.

Elle s’arrête devant une boutique de mode dont le nom m’amuse car il est caractéristique de notre région : « La pluie et le beau temps ». Elle s’immobilise devant la vitrine et fait mine de s’intéresser aux jupes, blouses, sandales et chaussures en exposition. Pendant ce temps, appuyé à un poteau électrique, je fais la mise au point de mon appareil photo. Bonne vitesse, bonne ouverture, bonne focale pour que les clichés soient de bonne qualité et que je mérite les deux ou trois cents euros que le cocu me versera. Juste à côté de ce magasin, un homme fume dans l’entrebâillement d’une porte. Il semble discuter avec une femme assise sur un banc. Peut-être une amie, ou sa femme, ou sa sœur, ou sa cousine. Peut-être une passante, juste assise une minute pour se reposer. Je n’en sais rien du tout. Comme la distance est la même, je fais la mise au point sur la femme. Je shoote un peu au hasard. Une dizaine de fois, le doigt laissé sur le déclencheur.

Quelques minutes plus tard, un homme d’une quarantaine d’années apparait dans la porte de la boutique. Il prend discrètement Madame F.  par la main, l’attire vers lui tout en la tirant vers l’intérieur de la pièce. Il attend qu’ils soient entrés pour la prendre dans ses bras et l’embrasser. Les deux voisins n’ont rien vu, mais moi j’étais aux premières loges. Je n’en espérais pas tant. La mise au point étant parfaite, j’ai shooté une douzaine de clichés. Le mari sera content. Il en aura pour ses sous ! Et moi, je n’aurai pas volé les miens.

C’est marrant que je retombe sur cette photo ce soir, alors que je referme à jamais les cartons de ma vie professionnelle pour me lancer à corps perdu dans une retraite que je ne souhaitais pas, mais le métier est dur et il faut savoir s’arrêter un jour. Le monde est ce qu’il est. Il y aura toujours des cocus. Il y aura toujours des détectives pour suivre leurs femmes. Il y aura toujours des photos pertinentes et des photos perdues. Des mises au point. Un peu comme celle-ci.


L’homme de ma vie

Petit à petit, je reprends l’écriture et les salons du livre. Tant mieux. J’aime ça plus que tout.
Alors pour redémarrer, après le petit court de la semaine dernière, j’ai repris le chemin de Leiloona et de son Brick à Book que j’avais délaissé depuis l’automne. Il faut dire que la photo m’a tout de suite emballé, si j’ose dire.
Bonne lecture pour cette reprise et merci de vos éventuels commentaires.

Voilà, je suis presque prête. Aujourd’hui sera certainement le plus beau jour de ma vie. Alors je veux m’en souvenir. Je veux que chaque détail soit parfait. Contrairement à la plupart des femmes, je sais que ce sera cet après-midi, voire ce soir.
Je vais le rencontrer aujourd’hui. Je veux être belle, la plus belle pour aller à notre rendez-vous. Comment ? Non, je ne l’ai jamais vu. Je lui ai beaucoup parlé. Chaque jour depuis si longtemps. Je lui parle de tout. De ce que je vois, de ce que j’entends, de ce que je ressens. Sans nous être jamais vus, nous sommes arrivés à un niveau d’intimité rarement atteint.
Nous ne voulions pas précipiter cette découverte. Il fallait que chacun d’entre nous soit prêt pour que nous nous rencontrions. Certaines rencontres prématurées tournent mal. La nôtre doit être parfaite.
Depuis ce matin, je suis en pleins préparatifs. J’ai commencé par prendre un bon bain. Pas trop chaud pour ne pas friper ma peau. L’eau trop chaude me rougit le teint. Je n’y suis pas restée trop longtemps. J’avais tant à faire avant de partir.
J’ai vérifié ma valise. Oh, je ne serai pas absente bien longtemps, mais je suis certaine de ne pas dormir chez moi au moins deux ou trois nuits. Il faut que nous nous habituions l’un à l’autre. Et puis, vous savez ce que c’est que la découverte… les premiers instants, les premiers jours d’un amour qui promet d’être long ! Nous allons vite devenir inséparables, je le sens…
Puis j’ai retiré mon peignoir et j’ai commencé à m’habiller.
J’ai choisi avec soin mes sous-vêtements. De la dentelle, évidemment. La plus fine, la plus belle. Achetée exprès pour l’événement. Plusieurs fois lavée, jamais portée. Je lui en fais la primeur. Je la retirerai pour lui. Pour l’accueillir.
J’ai remis ma robe bleue, celle du printemps dernier. A peine retouchée, bien mieux ajustée. Elle souligne bien ma taille. C’est une de mes préférées. J’espère qu’il l’aimera. Un petit fichu sur mes épaules pour me rendre au rendez-vous. Les débuts de soirée peuvent être frais.
Vous voyez, j’ai tout choisi avec soin, jusqu’au moindre détail. J’ai tout planifié, tout préparé.
J’ai fini par les chaussures. Ah les chaussures ! C’est la touche finale. Le détail qu’il ne faut pas négliger. J’en ai plus de quarante paires. Des plus larges aux plus étroites, des plus simples aux plus élégantes. Des neuves achetées sur un coup de tête et que je n’ai jamais mises. Des horribles affreuses trop souvent portées, aux pointes abimées ou aux talons déformées. Le choix a été difficile. Long. J’étais prête à prendre le bus pour aller en acheter une nouvelle paire lorsque je les ai aperçues sur l’étagère du fond du placard. Je les avais complètement oubliées. Achetées il y a trois ans pour le mariage de ma cousine Roxane et délaissées je ne sais pas pourquoi. Je crois bien que je ne les ai jamais portées depuis. Elles sont comme neuves. Et je suis dedans comme dans des chaussons. Un vrai bonheur.
Voilà. La voiture m’attend en bas. J’entends le moteur qui tourne. Je suis impatiente maintenant. Il y a tellement de temps que je me prépare. Des jours, des semaines, des mois.
J’enfile ma veste et jette un coup d’œil dans le miroir de la salle avant de partir.
Je suis prête à aller accueillir mon fils. Le terme est dépassé depuis trois jours. La date a été fixée samedi dernier. Ce sera aujourd’hui. Nous l’appellerons Camille.


Dimanche noir

Ma participation au concours de Short-Edition. Écrire un texte très très court commençant par « l’impact des gouttes sur le métal… » Peur et suspens doivent être au rendez-vous…

Voilà qui est fait.. Content de vous retrouver sur ce blog… ça fait plaisir de retrouver l’écriture, après tout ce temps…


L’impact des gouttes sur le métal le rappela à la réalité. Il ouvrit les yeux sur ce fameux matin. Il savait bien que ce jour devait arriver. Sa mère le lui avait enseigné depuis son plus jeune âge. Il savait depuis sa naissance que cette journée allait être la pire de son existence. On ne se cache pas ces choses-là dans la famille.

Déjà son oncle et sa tante étaient morts l’année dernière. Ensemble. Foudroyés dans la force de l’âge. Plusieurs de ses cousins avaient été portés disparus. Personne n’était certain de leur mort mais c’était plus que probable. Une chose est certaine : on ne les avait jamais revus.

Jeannot, comme tout le monde l’appelait, fit un rapide point dans sa tête. Qu’avait-il de si important à faire aujourd’hui ? Honnêtement pas grand-chose. Il avait pris ses précautions depuis une semaine en prévision de ce dimanche matin. Le garde-manger était plein. Il avait à manger et à boire pour un bon moment. Ses parents étaient allés rendre visite à des amis bien loin du danger. Rien ne justifiait une sortie aujourd’hui.

En plus, il pleuvait. Tic Toc Tic Toc…

Il s’approcha à pas de fourmi de l’entrée de chez lui, passa son nez au dehors et regarda. La pluie tombait à grosses gouttes. Ce qui était plutôt rassurant et minimisait quelque peu le danger. Les statistiques étaient formelles : il y avait plus de victimes les jours de grand soleil. Ce qui ne voulait pas dire qu’il ne risquerait rien aujourd’hui.

Ni les jours suivants d’ailleurs. Il fallait se méfier. Chaque jour était un danger.

Histoire de se dégourdir un peu, il sortit de chez lui, non sans avoir pris mille précautions. Oh il ne s’aventura pas bien loin. Juste quelques pas devant l’entrée. A vingt mètres de lui, en face, il aperçut Violine, son amie de toujours. Il l’appela.

« Violine, ça va ? Tout se passe bien ?

– J’ai peur Jeannot, j’ai peur.

– Moi aussi, mais si tu es prudente, tu ne risques rien. Tu es toute seule ?

– Oui, si tu venais me rejoindre ?

– OK, j’arrive…

Soudain, alors que Jeannot s’apprêtait à  rejoindre Violine, Le vieux Max déboula à toute allure. Il criait :

– Jeannot, Jeannot, rentre… »

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Une déflagration énorme se fit entendre et Max s’écroula dans la poussière. Jeannot eut tout juste le temps de voir le sang de Max jaillir d’une plaie ouverte. Ils l’avaient eu, lui, le vieux Max. Un sage pourtant.

Hors de question d’aller voir ce qui se passait, Jeannot ne le savait que trop. Il retourna à fond de caisse vers chez lui et s’engouffra le plus loin possible du danger. Il le savait, quand il reviendrait, Max ne serait plus là.  Les corps ne restaient jamais à la même place. Ils étaient très rapidement évacués. Comme si les victimes n’avaient jamais existé. Parfois on retrouvait des ossements, beaucoup plus loin, mais c’était rare.

La journée allait être longue. Jeannot savait bien que ce dimanche allait traîner. Petit à petit, imperceptiblement, il s’approcha de l’entrée. Il faisait chaud en cette fin d’été. Même si la pluie tombait à grosses gouttes, la chaleur lourde était quand même étouffante. Jeannot regarda dehors. Le cadavre de Max n’était plus là.

Il ne vit rien, mais il entendit.

Des coups de feu provenaient de tous les points cardinaux. Ca tirait partout. Dehors, ce devait être l’enfer. Un carnage. D’autant plus que le ciel se dégageait et que le soleil pointait son nez entre les branches des arbres. Les quelques SDF qu’il connaissait devaient connaître une journée épouvantable. Les victimes seraient nombreuses, à n’en pas douter. Pourvu que sa famille soit épargnée. Et ses amis aussi. Mais il ne se faisait guère d’illusion. Il savait bien qu’il aurait à pleurer la perte de plusieurs de ses proches.

Jeannot ferma les yeux. L’impact des gouttes de pluie sur le métal de la boite de conserve qui traînait près de la porte de chez lui le ramenait sans cesse à ce jour maudit. A ce dimanche de tous les dangers.

Aujourd’hui était le jour de l’ouverture de la chasse et le temps était plus que dangereux pour les petits lapins comme lui.