octobre 16

Discussion autour d’un ver

Après avoir écrit depuis plusieurs semaines des textes un peu graves, un  peu sérieux, j’ai eu envie, cette semaine, de me lâcher un peu et d’écrire quelque bêtise.

La photo de l’atelier de Bricabooks s’y est parfaitement prêtée. Alors je ne me suis pas gêné. J’espère juste que vous ne serez pas choqué(e).

Bonne lecture et pensez à aller lire les textes des autres participants sur le site de Bricabooks.


Photo : © Sandra Le Guen / Drawoua RéCréation

« Vous reprendrez bien un petit ver ?

– Oui, je veux bien, mais juste un petit, j’ai de la route à faire pour rentrer chez moi.

– Vous avez vu ? Ça recommence !!! Pas moyen de se reposer, c’est reparti… Et que je te retourne la terre, et que je te ratisse, et que je te bêche pour planter je ne sais quoi… Comment peut-on dormir avec ce bruit ? Et tous les ans c’est le même cirque. J’en parlais encore avec Oliver Deterre hier après-midi. Lui est gêné également. Son cousin a même été coupé en deux par un malheureux coup de bêche. Puis sa moitié arrière a été ramassée et jetée de l’autre côté du jardin. Toute la famille Fourmy, vous savez, ceux qui habitent du côté de la Rue Barbe ? Obligée de déménager. Tous les cinq mille, oui oui oui… Ils ont dû partir du côté de la salle Hadeverte, sous la grande feuille de chêne rouge … Quant à nous, nous allons migrer vers le milieu du carré, histoire d’être un peu tranquilles. Mon mari creusera une nouvelle galerie un peu plus à l’écart des travaux de jardin. Et vous, Monsieur Ticot, comment vivez-vous cette nouvelle période, cher Stanislas ( Ticot… ) ?

– Exactement comme vous. Et le pire, c’est qu’ils ont l’air contents. Ils sortent même leurs enfants qui crient, qui courent et manquent de nous écraser à tout moment. Avez-vous vu qu’il y a eu une nouvelle pousse de plantée ? Juste au milieu du parterre, face au mur ? Je me demande bien ce que ça va être cette année… L’an dernier, ma mère m’a dit qu’ils avaient essayé de planter des mûres. Des mûres le long d’un mur… Tu parles ! Ça n’a pas duré bien longtemps. A la première gelée, tout est parti… Hihihi, mon cousin a dit que c’était de la gelée de mûres !! Qu’il est bête celui-là !!

– Hola, mais à la quatrième taupe, il sera huit heures. Il faut que je file. Ce soir, nous sommes invités à une partie sur la pelouse. Je crois que c’est ça, sur l’invitation, c’était marqué « Venez nu comme un ver à notre grande Part’Ouse ». C’est parait-il, un bon moyen d’échanger avec des inconnus.

– Oh, mais nous sommes invités aussi. Nous nous y retrouverons peut-être. Mon mari veut y faire un saut. Il dit que ce n’est pas bon d’être toujours dans le même trou, qu’il ne faut pas se prendre le chou et savoir profiter de la vie qui est si courte.

– Bon, à ce soir, peut-être alors… »

 

octobre 9

Marcher

Peut-être influencé par le débat Angot-Moreau de la semaine dernière.

Bonne lecture de ce nouvel atelier d’écriture de Bricabook.


Photo : © Kot

Dire ou ne pas dire ? Avouer ou ne pas avouer ?

Elsa sort du café des Arts où elle s’était réfugiée pour être seule. Un café, puis un autre, un cognac, puis un autre… Comme les actrices au cinéma. Sa tête, son cerveau, c’est Verdun. Bombardé, détruit, démoli. Elle ne sait plus que faire, à quoi se vouer, à qui se confier.

Oui, elle avait remarqué depuis son arrivée dans l’entreprise que Gautier ne la saluait pas comme les autres secrétaires. Oui, elle avait remarqué ses regards insistants sur ses yeux, sur sa bouche, sur ses seins. Oui elle l’avait surpris plusieurs fois en train de baisser les yeux quand elle se retournait. Oui, pour un oui pour un non, il lui touchait la main. Elle l’avait toujours retirée prestement. Elle avait aussi remarqué sa manie de raconter des histoires salaces à la machine à café et de la regarder dans les yeux pour voir quel effet ça lui faisait. Si elle souriait, si elle semblait choquée ou amusée, si le mot bite la faisait réagir.

Elle avait remarqué tout ça, mais elle était sûre d’avoir toujours été rigoureuse, droite, de ne jamais avoir donné l’impression qu’il pourrait se permettre n’importe quoi. Elle ne lui avait jamais donné l’illusion que quoi que ce soit serait possible. Pas la moindre brèche. Pas le moindre d’espoir d’une quelconque relation autre que professionnelle.

La semaine dernière encore, en partant du bureau, il était passé derrière elle, entre la chaise et le mur, et lui avait posé la main sur l’épaule, puis l’avait faite glisser jusqu’à l’autre épaule, en lui caressant le cou au passage. Elle s’était levée d’un bond, l’avait fusillé du regard et s’était vigoureusement frottée la nuque « Oh, c’est bon, c’est pas grave, lui avait-il dit. Y’a pas beaucoup de place non plus pour passer derrière toi. Excuse-moi, je l’ai pas fait exprès » Elle s’était rassise sèchement mais n’avait osé rien dire. Elle avait pensé bêtement que sa réaction serait suffisante, que ses excuses étaient sincères, mais elle avait pourtant bien vu le petit sourire qu’il avait adressé à Richard en quittant la pièce.

Oui, elle est jeune et belle. Oui, elle aime s’habiller court parfois, ou près du corps. Oui, elle aime les pantalons Slim ou les hauts ajustés, les jupes légères et les robes près du corps. Oui, elle aime se maquiller, se parfumer, porter des boucles d’oreilles pendantes. Oui, elle est célibataire et seule chez elle le soir. C’est sa vie, ce sont ses choix.

Pourquoi s’est-il cru permis ce soir, de se frotter à elle dans l’ascenseur ? Elle a parfaitement senti sa main droite s’aventurer sur sa jupe à fleurs pendant que la main gauche la tenait par l’épaule. Elle a bien senti qu’il allait se pencher pour l’embrasser dans le cou. C’est pourquoi elle s’est dégagée violemment.  C’est pourquoi elle l’a dégagé violemment. La porte s’est ouverte, elle est sortie en courant, en maintenant sa jupe contre sa cuisse pour qu’elle ne vole pas dans sa course.

Elle a couru, longtemps, suffisamment longtemps du moins pour ne plus avoir l’impression de sentir son souffle dans son cou. Elle est entrée dans le premier café venu, s’est installée pour reprendre son souffle. A commandé un café et un cognac. Deux fois de suite.

Se calmer. Respirer. Réfléchir. Revivre la scène. Analyser. Pleurer. Renifler. Réfléchir. Revivre la scène. Analyser… cent fois, mille fois. Elle sait ce que va être sa soirée, ce que va être sa nuit. Réfléchir, revivre la scène, analyser, encore et encore.

Et demain matin, il va falloir retourner au boulot. Affronter son regard. Lui parler ? Que va-t-il faire ? Que va-t-il  dire ? Nier ? Faire le malin comme à chaque fois ? « Mais ma Pauvre Elsa, tu te fais des idées. Mais non… » « Et puis tu as vu comment tu t’habilles ? » Elle ne veut pas entendre ça.

Pour le moment, elle doit rentrer chez elle. Prendre le métro, affronter encore la promiscuité des hommes, leurs regards, leurs mains baladeuses.

Ce n’est pas possible. Pas ce soir. Elle ne le pourra pas.

Alors elle marche, elle sait qu’elle en aura pour une heure au moins, mais ce n’est pas grave.  L’air est doux. Elle marche sur ce trottoir, dans le soir qui tombe. Elle marche entre les immeubles qui lui paraissent immenses, démesurés, à la hauteur de son désarroi. Elle marche pour ne plus réfléchir. Elle se sent minuscule devant les problèmes qu’elle va avoir à affronter. Se justifier alors qu’elle est innocente. Se défendre alors qu’elle est victime.

Mais quoiqu’il en soit, elle continuera à se tenir debout.  A rester droite et forte.

Et à marcher.

 

octobre 2

Le couloir des pendus

Pas très gaie ma production de cette semaine. Pourtant, je vais bien, je vous assure.

Petite nouveauté cette semaine, petite difficulté supplémentaire, c’est ma mère, à qui j’envoie la photo chaque semaine, qui m’a proposé le titre. Un peu par défi, je lui ai dit: D’accord, ce sera « le couloir des Pendus ».

Alors, le voilà. Vous l’avez deviné, c’est l’atelier du lundi de Bricabook. C’est même le numéro 278, excusez du peu !!

Lisez les autres textes, si le coeur vous en dit !!!

Bonne lecture et à lundi prochain !!


©Karine Minier

La journée s’achève.  Je remonte la piste qui me conduira à l’entrée du village. Le ciel descend au fur et à mesure que je me rapproche du sommet. Les ombres s’allongent, la brume apparait petit à petit. Le froid me saisit. C’est comme ça la montagne. Ça vous gagne, mais il faut la connaître, parfois l’affronter.

Je suis essoufflé par cet effort violent auquel mon corps n’est pas habitué. J’ai mal aux jambes. Je n’ai plus de jus. Obligé de m’arrêter pour me reprendre avant d’attaquer les trois derniers virages puis la longue ligne droite du départ qui permet de prendre de la vitesse, de prendre de la glisse. J’imagine les bobs descendant à toute allure. Depuis le bas, instinctivement, je marche sur le bord, pour me mettre à l’abri au cas où…

Quelques minutes de repos avant de repartir. Je m’allonge sur le muret, dos contre la pierre, les yeux dans le ciel. Tout là-haut, les oiseaux tournent et dansent. Eux aussi sentent le soir arriver. Ils se rapprochent du sol, s’aventurent moins haut que dans l’après-midi Volent silencieusement. En tournant, comme cherchant une proie.

Je ferme les yeux, j’installe le silence en moi. Le repos arrive, je ne dois pas m’endormir, juste délasser mon dos et reposer mes jambes. Je suis bien. Juste bien.

Un quart d’heure environ. Je n’ai pas la notion du temps.

Il va me falloir repartir. Tout doucement je desserre les cils et ouvre les yeux, lentement, comme à regret. Au-dessus de moi, ces lourds poteaux s’imposent à mon regard. Ces potences de béton colorées, placées là, l’une derrière l’autre dans la montagne, comme autant de gibets bariolés. Au-dessus des poteaux, tournent toujours les oiseaux.

Immédiatement son nom s’impose à moi. Il est là, je sens sa présence, ses mots remontent à ma mémoire. François Villon. Ses pendus oscillant sous le vent, offerts à la pluie, à la neige, à la risée des passants ou à leur pitié, aux éléments, aux oiseaux, aux insectes.

Les mots me reviennent à l’esprit. D’abord l’appel de fin de strophe : « Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ». Puis quelques, mots, puis un vers, puis un enchainement. Et d’un coup, l’ensemble se reconstruit.

« La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis.
Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! » (1)

Je répète trois fois en moi cette strophe que cette vue m’impose, puis je me redresse, me lève. Il me faut reprendre la marche pour atteindre le sommet, le départ. Remonter la piste comme on remonte le temps. Revenir à la réalité, au présent. Ne plus voir en ces potences que des poteaux qui soutenaient un toit. Un bête toit. Pour se mettre à l’abri. De la pluie, de la neige, du vent, des oiseaux. Protection plutôt qu’exposition.

Je regarde vers le haut, le jour a encore baissé. Je reprends ma marche dans ce sombre couloir de béton. Le couloir des pendus.

(1) La ballade des pendus, par François Villon. Texte intégral.

 

Pour laisser un commentaire, cliquer ici et descendre en bas de la page. Merci.

septembre 25

Drôle de bienvenue.

Pour ce quatrième atelier de l’année, les habitués retrouveront le Commissaire Löderup, célèbre policier suédois que j’ai déjà mis en scène dans trois autres textes (je viens de mettre Löderup dans les catégories, regardez dans Catégories dans la colonne de droite, vous trouverez Löderup).

Merci encore à Leiloona du site Bricabook pour son atelier. Et pensez à lire les textes de mes amis.


Herzlich Wilkommen…

Si le contenu du message, sorti de son contexte, pouvait paraitre sympathique et accueillant, il n’en était rien pour Erik Löderup.

Les vacances du commissaire Löderup étaient maintenant terminées. Le policier suédois était rentré depuis une semaine de sa villégiature danoise et c’est avec enthousiasme qu’il avait repris le collier au commissariat central de Malmö où il dirigeait le quatrième bureau de la police nationale suédoise. Celle du Comté de Scanie. Ici même, dans le sud de la Suède où Henning Mankel avait fait vivre et vieillir le Commissaire Wallander, sa fille, son ex-femme, ses souvenirs, son alcoolisme latent et son mal de vivre. Régulièrement, des cars de touristes de toutes nationalités ralentissaient devant le commissariat et prenaient des dizaines de photos en souriant bêtement, comme le font les bobos qui se prennent pour des intellos.

Pour son retour, il avait été gâté. Dès la reprise du  lundi matin, à peine le premier café avalé, il avait été appelé dans un hôtel du vieux Malmö pour faire les constatations sur une scène de crime. Une femme assassinée, lui avait-on dit. Aussitôt, il avait frappé à la porte du bureau de Bjorn Bjärnum, son fidèle adjoint depuis plus de dix ans. Tous deux étaient partis, toutes sirènes hurlantes dans les rues encombrées de la ville. Ils étaient passés devant Turning Torso, la fameuse tour étonnante de Malmö et avaient déboulé dans le vieux quartier aux rues sombres et étroites. Là, les lumières bleues des véhicules de pompiers leur avaient indiqué l’endroit où s’arrêter sans avoir besoin de chercher. Les deux policiers étaient passés sans encombre sous les rubans jaunes délimitant le périmètre de sécurité et avaient pénétré dans l’hôtel. Löderup avait salué machinalement celui qui devait être le gardien de nuit en lui indiquant qu’il redescendrait lui poser quelques questions puis il s’était engouffré dans l’escalier. Au deuxième étage, sur la partie gauche du palier, une porte était grande ouverte. Des flots de paroles en sortaient ainsi que des flashes d’appareils photos. L’Identité judiciaire était donc déjà là.

Comme à chaque fois, Löderup avait distribué les rôles.

– Je fais les constats, occupe-toi de la pièce. Regarde partout sans fouiller, on reviendra. Fais des photos. L’urgent

Löderüp et Bjärnum avaient pénétré dans la chambre. Etonnamment, la pièce était parfaitement en ordre. Aucune trace de lutte, des vêtements de femme soigneusement déposés sur le dossier de l’unique chaise de la chambre. Une paire de sandalettes noires attendait sa propriétaire au pied du lit King Size. Et la propriétaire était là, allongée sur la housse de couette à fleurs, les bras écartés, un fin lacet noir encerclant son cou. Son haut de pyjama était sagement fermé jusqu’au dernier bouton. Tout était impeccable. La femme, démaquillée, était impeccablement coiffée et portait un bandeau noir qui barrait son front.

Löderup s’était approché et avait sorti son dictaphone de sa poche pour énoncer à voix haute les constatations immédiates avant que le corps ne soit emporté vers le légiste qui s’occuperait de lui.

« Femme de type européen, blanche, entre trente-cinq et quarante ans. Yeux bleus, cheveux blonds retenus par un bandeau de tissu noir. Grain de beauté au-dessus du sourcil gauche. Une boucle d’oreille manquante du côté droit. Aucune trace apparente de lutte. Elle est vêtue d’un pyjama à fines rayures bleues et blanches. Visiblement étranglée par un lacet de couleur noire. Les yeux sont ouverts. La bouche aussi. »

« Vous pouvez emporter le corps, avait-il dit aux ambulanciers qui attendaient près du lit. Bjärnum ? Tout va bien ? avait-il demandé.

– Oui, Commissaire. Venez. Il y a quelque chose qui va vous intéresser.

Et l’inspecteur Bjärnum avait guidé son supérieur vers le bureau près de la fenêtre. Là, au milieu de la table, sur une feuille blanche, un court message inscrit sur deux lignes :  « Herzlich Willkommen». « Bienvenue » en allemand. Lui qui rentrait juste de vacances. Ce message lui était-il destiné ?

Tapé certainement sur une machine à écrire des années soixante ou soixante-dix. L’écriture était claire. Le ruban devait être ancien ou n’avait pas été utilisé depuis longtemps.

– Herzlich Willkommen, avait répété le commissaire Löderup. Tu parles d’un message de bienvenue ! »

septembre 18

Au 4, Brighton Road

Voilà.. Troisième atelier de Bricabook… Comme l’homme de la photo, je me suis interrogé longuement sur ce que j’allais écrire. Et puis la lumière est venue d’un seul coup.. Bonne lecture et à la semaine prochaine, ou avant !!!

Les autres textes sont ici : http://www.bricabook.fr/2017/09/atelier-decriture-n276/


© Romaric Cazaux

C’était en juin 1997. Après avoir passé plusieurs années à Londres, le révérend James Mother venait juste d’être nommé dans cette petite paroisse du Norfolk, non loin de Norwich. On lui avait attribué un petit logement très lumineux au 4 Brighton Road, non loin de l’église. Une jolie maison anglaise avec une bow-window en façade et un petit jardin à l’arrière. Deux massifs de fleurs, un bassin où nageaient quelques poissons rouges et un banc en bois. Comme dans les contes de fées. Ça le changeait du petit appartement londonien qu’il avait occupé pendant des années. Sous les toits, donnant sur une sombre cour.

Son église était pleine, les paroissiens étaient fidèles, les offices étaient tranquilles. On l’avait prévenu. Le bord de mer de l’est de l’Angleterre apporte paix et tranquillité aux habitants.

Et c’était exactement ce dont il avait besoin.

Il n’avait pas quitté Londres parce qu’il ne supportait plus la ville, ni parce qu’il avait rencontré des problèmes avec ses ouailles. Non. Rien de tout cela. Il avait quitté les églises de la capitale parce qu’il était en pleine crise spirituelle. Dieu existait-il vraiment ? Cet être uniquement supposé valait-il la peine qu’on y consacrât sa vie ? La quarantaine avait été un cap difficile à passer.  Après plus de vingt ans de sacerdoce, Il était un peu perdu. Et plus le temps avançait, plus le doute se faisait présent. Cette difficulté à accepter son âge venait s’ajouter aux doutes religieux. C’était la grosse crise de la quarantaine comme beaucoup d’hommes en connaissaient, à laquelle chaque prêtre était également confronté.

Il avait abandonné les textes liturgiques. La lecture de son bréviaire ne l’intéressait plus depuis longtemps. Il avait attaqué les romans policiers, les thrillers sanglants et même les livres à tendance légèrement érotique qu’il se procurait sous le manteau. Il avait bêtement pensé que ces genres de littérature allaient lui convenir, le faire sortir de ses doutes en le ramenant à une réalité terrestre plus certaine. Mais il s’était une nouvelle fois trompé. Son mal de vivre, son mal être étaient toujours présent.

Et puis un matin, alors qu’il était monté chercher une balance en cuivre dans le grenier pour faire des confitures, il était tombé sur une caisse de livres qu’il avait oubliée. Elle contenait quelques souvenirs de son enfance. Un plumier, une boite de billes, une balle jaune, une batte de cricket, des lunettes de soleil, un chapelet et quelques livres. Même si la redécouverte du petit chapelet argenté ramené de Rome par sa grand-mère lui avait fait un plaisir immense, c’était la pile de livres qui avait attiré son attention. Quelques contes de Grimm, un ouvrage des contes et légendes d’Ecosse, un vieux Mark Twain, une édition ancienne de David Copperfield que lui avait offerte son parrain pour ses douze ans et, tout au fond, un exemplaire en couleurs de Peter Pan.

Assis par terre comme un enfant, juste éclairé par la lucarne du toit, il avait passé deux bonnes heures à feuilleter les albums illustrés. A redécouvrir la prose de Dickens, à rechercher à travers les lectures les différents quartiers de Londres tels qu’ils existaient en 1850.

Et puis il avait ouvert Peter Pan.

Et s’était plongé dedans. Littéralement. Wendy lui parlait à l’oreille. Neverland devenait son domaine  le temps d’un après midi. Il combattait le capitaine Crochet, se retrouvait chef des enfants perdus et était l’ami passionné de la fée Clochette.

Lorsque la lumière devint trop faible pour continuer à lire, James se leva et emporta Peter Pan sous son bras pour le continuer dans son lit. Il avait envie de le relire entièrement avant de sombrer dans les bras de Morphée.

Vers vingt-trois heures, il referma le livre et s’endormit. Sa nuit fut agitée. Ses pas l’emportèrent au pays imaginaire. Il passa la nuit à voler d’arbre en arbre, à survoler la ville et la mer. En fin de nuit, il rencontra Clochette et parla longuement avec elle. Tout se mélangeait dans son sommeil : Peter Pan, Dickens, ses doutes spirituels.

Au sept heures, lorsqu’il ouvrit les yeux, une phrase lui sonna dans l’oreille. La dernière phrase que Clochette lui avait dite avant que la lumière du matin ne vienne le réveiller : « Si un jour tu me vois sortir de la lanterne sous le porche, c’est que Dieu existe. »

Et c’est ainsi que James Mother délaissa ses livres et le banc de bois du jardin pour passer ses moments de repos sous le porche de sa maison, les yeux fixés sur la lanterne.

Je l’ai encore aperçu hier en passant devant le 4, Brighton Road.

Souhaitons qu’un jour, il retrouve sa tranquillité et la paix de son âme.

Et si d’aventure, un jour, vous apercevez la fée Clochette sortir d’une lampe, vous saurez à quoi vous en tenir.