octobre 9

Marcher

Peut-être influencé par le débat Angot-Moreau de la semaine dernière.

Bonne lecture de ce nouvel atelier d’écriture de Bricabook.


Photo : © Kot

Dire ou ne pas dire ? Avouer ou ne pas avouer ?

Elsa sort du café des Arts où elle s’était réfugiée pour être seule. Un café, puis un autre, un cognac, puis un autre… Comme les actrices au cinéma. Sa tête, son cerveau, c’est Verdun. Bombardé, détruit, démoli. Elle ne sait plus que faire, à quoi se vouer, à qui se confier.

Oui, elle avait remarqué depuis son arrivée dans l’entreprise que Gautier ne la saluait pas comme les autres secrétaires. Oui, elle avait remarqué ses regards insistants sur ses yeux, sur sa bouche, sur ses seins. Oui elle l’avait surpris plusieurs fois en train de baisser les yeux quand elle se retournait. Oui, pour un oui pour un non, il lui touchait la main. Elle l’avait toujours retirée prestement. Elle avait aussi remarqué sa manie de raconter des histoires salaces à la machine à café et de la regarder dans les yeux pour voir quel effet ça lui faisait. Si elle souriait, si elle semblait choquée ou amusée, si le mot bite la faisait réagir.

Elle avait remarqué tout ça, mais elle était sûre d’avoir toujours été rigoureuse, droite, de ne jamais avoir donné l’impression qu’il pourrait se permettre n’importe quoi. Elle ne lui avait jamais donné l’illusion que quoi que ce soit serait possible. Pas la moindre brèche. Pas le moindre d’espoir d’une quelconque relation autre que professionnelle.

La semaine dernière encore, en partant du bureau, il était passé derrière elle, entre la chaise et le mur, et lui avait posé la main sur l’épaule, puis l’avait faite glisser jusqu’à l’autre épaule, en lui caressant le cou au passage. Elle s’était levée d’un bond, l’avait fusillé du regard et s’était vigoureusement frottée la nuque « Oh, c’est bon, c’est pas grave, lui avait-il dit. Y’a pas beaucoup de place non plus pour passer derrière toi. Excuse-moi, je l’ai pas fait exprès » Elle s’était rassise sèchement mais n’avait osé rien dire. Elle avait pensé bêtement que sa réaction serait suffisante, que ses excuses étaient sincères, mais elle avait pourtant bien vu le petit sourire qu’il avait adressé à Richard en quittant la pièce.

Oui, elle est jeune et belle. Oui, elle aime s’habiller court parfois, ou près du corps. Oui, elle aime les pantalons Slim ou les hauts ajustés, les jupes légères et les robes près du corps. Oui, elle aime se maquiller, se parfumer, porter des boucles d’oreilles pendantes. Oui, elle est célibataire et seule chez elle le soir. C’est sa vie, ce sont ses choix.

Pourquoi s’est-il cru permis ce soir, de se frotter à elle dans l’ascenseur ? Elle a parfaitement senti sa main droite s’aventurer sur sa jupe à fleurs pendant que la main gauche la tenait par l’épaule. Elle a bien senti qu’il allait se pencher pour l’embrasser dans le cou. C’est pourquoi elle s’est dégagée violemment.  C’est pourquoi elle l’a dégagé violemment. La porte s’est ouverte, elle est sortie en courant, en maintenant sa jupe contre sa cuisse pour qu’elle ne vole pas dans sa course.

Elle a couru, longtemps, suffisamment longtemps du moins pour ne plus avoir l’impression de sentir son souffle dans son cou. Elle est entrée dans le premier café venu, s’est installée pour reprendre son souffle. A commandé un café et un cognac. Deux fois de suite.

Se calmer. Respirer. Réfléchir. Revivre la scène. Analyser. Pleurer. Renifler. Réfléchir. Revivre la scène. Analyser… cent fois, mille fois. Elle sait ce que va être sa soirée, ce que va être sa nuit. Réfléchir, revivre la scène, analyser, encore et encore.

Et demain matin, il va falloir retourner au boulot. Affronter son regard. Lui parler ? Que va-t-il faire ? Que va-t-il  dire ? Nier ? Faire le malin comme à chaque fois ? « Mais ma Pauvre Elsa, tu te fais des idées. Mais non… » « Et puis tu as vu comment tu t’habilles ? » Elle ne veut pas entendre ça.

Pour le moment, elle doit rentrer chez elle. Prendre le métro, affronter encore la promiscuité des hommes, leurs regards, leurs mains baladeuses.

Ce n’est pas possible. Pas ce soir. Elle ne le pourra pas.

Alors elle marche, elle sait qu’elle en aura pour une heure au moins, mais ce n’est pas grave.  L’air est doux. Elle marche sur ce trottoir, dans le soir qui tombe. Elle marche entre les immeubles qui lui paraissent immenses, démesurés, à la hauteur de son désarroi. Elle marche pour ne plus réfléchir. Elle se sent minuscule devant les problèmes qu’elle va avoir à affronter. Se justifier alors qu’elle est innocente. Se défendre alors qu’elle est victime.

Mais quoiqu’il en soit, elle continuera à se tenir debout.  A rester droite et forte.

Et à marcher.

 

© Amor-Fati 9 octobre 2017 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 9 octobre 2017 par Amor-Fati dans la catégorie "Atelier d'écriture

25 COMMENTS :

  1. By Aurelia on

    Ils sont pesants ces immeubles! Comme la situation. « Rester droite et forte, tenir debout »… Que d’énergie. C’est terrible d’en arriver là alors que rien n’est anormal de son côté à elle.

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    1. By Amor-Fati (Auteur) on

      Je ne peux qu’imaginer, mais j’ai beaucoup suivi de débats à ce sujet…

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  2. By Gandalf on

    et,
    ne jamais céder,
    ne jamais s’offrir, ni à ses miroirs, ni à son regard,
    ne jamais céder,
    pour ne pas trébucher, pour ne pas tomber,
    ne jamais céder,
    pour rester droite, pour rester digne, pour rester belle,
    ne jamais céder,
    ni à son miroir, ni à ses regards,
    ne jamais céder,
    ni aux pas qui suivront, ni aux rêves oubliés,
    et,
    aussi,
    ni jamais,


    Merci pour les larmes matinales que je dédie à mes princesses poupées

    Une belle journée à tous
    Gandalf

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  3. By Le Dû Loïc on

    Très beau texte … comme les derniers que tu nous as offerts. J’ai toujours apprécié tes écrits mais je trouve que tu as encore passé un cap. Sur le même thème, « Harcelée » sur France 2 mercredi soir.

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    1. By Amor-Fati (Auteur) on

      Vu.. C’était un bon téléfilm. Peut-être un peu too much quand même

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  4. By Françoise Clamens on

    Une histoire comme tant d’autres malheureusement..qu’on soit habillées court , long, près du corps ou au large..

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  5. By Nath on

    J’ai vraiment aimé.
    Tant de femmes bafouées et pourtant, comme tu l’écris, qui continuent ou qui essaient de continuer à marcher.

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  6. By Valerie on

    Un super texte, tu décris parfaitement le ressenti de cette femme blessée car abusée, bafouée pour simplement vouloir rester femme et jolie. Bravo.

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  7. By Nady on

    je suis bluffée par ta plume si juste ! ton teasing a fonctionné, je ne pouvais pas ne pas passer par ton blog avant la fin de la journée pour lire ton texte sur la marche et je ne regrette pas le détour ! congrats et à tout bientôt dans la vie réelle ! tu as compris pourquoi dans mon texte il faut plus reculer ??? 😉

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    1. By Amor-Fati (Auteur) on

      Merci à toi aussi. Et merci pour tes gentils mots. Vivement le 4 novembre en effet !!

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  8. By Leiloona on

    Bonjour à toi.
    Oui, effectivement un texte qui reprend l’émission qui a fait débat la semaine dernière.
    (Une petite chose qui concerne la mise en ligne : est-il possible de mettre un lien vers Bric à Book lorsque tu le mentionnes ? Si jamais certaines personnes souhaitent écrire, c’est plus simple … tout comme il existe un lien vers ton blog sur la page de l’atelier.)
    Merci bien … C’est comme pour les commentaires : un échange est toujours le bienvenu, c’est même la base selon moi. Les personnes commentent ton texte, c’est pas mal de commenter le leur.)

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  9. By Jos Plume on

    Une histoire bien construite et un texte qui relate bien une situation malheureusement courante, souvent passée sous silence et minimisée… Le courage et la détermination de cette femme restent la meilleure réponse à ce genre d’attitude. Merci d’avoir aussi bien abordé ce sujet délicat.

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  10. By Le Dû Loïc on

    Ironie du sort, je viens d’entendre sur France Inter que Bertrand Cantat t’a piqué « amor fati » pour le titre de son nouvel album.

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    1. By Amor-Fati (Auteur) on

      Hé oui, moi aussi, mais ca fera peut-être venir du monde sur ma page..

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  11. By la fllibust on

    Quelle histoire, qui dure depuis plusieurs jours, mois, bref, cela m’est arrivé une fois de trop, un jour, et je ne sais pas ce qu’il m’a pris, je me suis tournée face à l’imposteur et avec douceur je lui ai demandé s’il avait perdu quelque chose ? décontenancé, il a sourit, c’est excusé, très maladroitement, peu sûr de lui, puis les jours suivants nous avons ri et nous sommes rapprochés. bonne journée à toi

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    1. By Amor-Fati (Auteur) on

      En tant qu’homme, j’ai tenté d’imaginer la douleur et l’injustice.. Il y a deux ans, nous avions travaillé sur le harcelement de rue avec leiloona, il y avait eu de très jolis textes..

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