septembre 18

Au 4, Brighton Road

Voilà.. Troisième atelier de Bricabook… Comme l’homme de la photo, je me suis interrogé longuement sur ce que j’allais écrire. Et puis la lumière est venue d’un seul coup.. Bonne lecture et à la semaine prochaine, ou avant !!!

Les autres textes sont ici : http://www.bricabook.fr/2017/09/atelier-decriture-n276/


© Romaric Cazaux

C’était en juin 1997. Après avoir passé plusieurs années à Londres, le révérend James Mother venait juste d’être nommé dans cette petite paroisse du Norfolk, non loin de Norwich. On lui avait attribué un petit logement très lumineux au 4 Brighton Road, non loin de l’église. Une jolie maison anglaise avec une bow-window en façade et un petit jardin à l’arrière. Deux massifs de fleurs, un bassin où nageaient quelques poissons rouges et un banc en bois. Comme dans les contes de fées. Ça le changeait du petit appartement londonien qu’il avait occupé pendant des années. Sous les toits, donnant sur une sombre cour.

Son église était pleine, les paroissiens étaient fidèles, les offices étaient tranquilles. On l’avait prévenu. Le bord de mer de l’est de l’Angleterre apporte paix et tranquillité aux habitants.

Et c’était exactement ce dont il avait besoin.

Il n’avait pas quitté Londres parce qu’il ne supportait plus la ville, ni parce qu’il avait rencontré des problèmes avec ses ouailles. Non. Rien de tout cela. Il avait quitté les églises de la capitale parce qu’il était en pleine crise spirituelle. Dieu existait-il vraiment ? Cet être uniquement supposé valait-il la peine qu’on y consacrât sa vie ? La quarantaine avait été un cap difficile à passer.  Après plus de vingt ans de sacerdoce, Il était un peu perdu. Et plus le temps avançait, plus le doute se faisait présent. Cette difficulté à accepter son âge venait s’ajouter aux doutes religieux. C’était la grosse crise de la quarantaine comme beaucoup d’hommes en connaissaient, à laquelle chaque prêtre était également confronté.

Il avait abandonné les textes liturgiques. La lecture de son bréviaire ne l’intéressait plus depuis longtemps. Il avait attaqué les romans policiers, les thrillers sanglants et même les livres à tendance légèrement érotique qu’il se procurait sous le manteau. Il avait bêtement pensé que ces genres de littérature allaient lui convenir, le faire sortir de ses doutes en le ramenant à une réalité terrestre plus certaine. Mais il s’était une nouvelle fois trompé. Son mal de vivre, son mal être étaient toujours présent.

Et puis un matin, alors qu’il était monté chercher une balance en cuivre dans le grenier pour faire des confitures, il était tombé sur une caisse de livres qu’il avait oubliée. Elle contenait quelques souvenirs de son enfance. Un plumier, une boite de billes, une balle jaune, une batte de cricket, des lunettes de soleil, un chapelet et quelques livres. Même si la redécouverte du petit chapelet argenté ramené de Rome par sa grand-mère lui avait fait un plaisir immense, c’était la pile de livres qui avait attiré son attention. Quelques contes de Grimm, un ouvrage des contes et légendes d’Ecosse, un vieux Mark Twain, une édition ancienne de David Copperfield que lui avait offerte son parrain pour ses douze ans et, tout au fond, un exemplaire en couleurs de Peter Pan.

Assis par terre comme un enfant, juste éclairé par la lucarne du toit, il avait passé deux bonnes heures à feuilleter les albums illustrés. A redécouvrir la prose de Dickens, à rechercher à travers les lectures les différents quartiers de Londres tels qu’ils existaient en 1850.

Et puis il avait ouvert Peter Pan.

Et s’était plongé dedans. Littéralement. Wendy lui parlait à l’oreille. Neverland devenait son domaine  le temps d’un après midi. Il combattait le capitaine Crochet, se retrouvait chef des enfants perdus et était l’ami passionné de la fée Clochette.

Lorsque la lumière devint trop faible pour continuer à lire, James se leva et emporta Peter Pan sous son bras pour le continuer dans son lit. Il avait envie de le relire entièrement avant de sombrer dans les bras de Morphée.

Vers vingt-trois heures, il referma le livre et s’endormit. Sa nuit fut agitée. Ses pas l’emportèrent au pays imaginaire. Il passa la nuit à voler d’arbre en arbre, à survoler la ville et la mer. En fin de nuit, il rencontra Clochette et parla longuement avec elle. Tout se mélangeait dans son sommeil : Peter Pan, Dickens, ses doutes spirituels.

Au sept heures, lorsqu’il ouvrit les yeux, une phrase lui sonna dans l’oreille. La dernière phrase que Clochette lui avait dite avant que la lumière du matin ne vienne le réveiller : « Si un jour tu me vois sortir de la lanterne sous le porche, c’est que Dieu existe. »

Et c’est ainsi que James Mother délaissa ses livres et le banc de bois du jardin pour passer ses moments de repos sous le porche de sa maison, les yeux fixés sur la lanterne.

Je l’ai encore aperçu hier en passant devant le 4, Brighton Road.

Souhaitons qu’un jour, il retrouve sa tranquillité et la paix de son âme.

Et si d’aventure, un jour, vous apercevez la fée Clochette sortir d’une lampe, vous saurez à quoi vous en tenir.

© Amor-Fati 18 septembre 2017 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr
septembre 11

Juste une mise au point.

C’est lundi, c’est Bricabook… une image, quelques mots. Merci à Leiloona et à son site de nous offrir ce bonheur hebdomadaire !!
Bonne lecture à vous tous. Et n’oubliez pas d’aller lire les textes des autres.


© Romaric Cazaux

C’est marrant que je retrouve cette photo ce soir, au fond d’un tiroir. C’est moi qui l’ai prise cette photo…

Mais laissez-moi me présenter. Peut-être un jour avez-vous eu affaire à moi. Je m’appelle Georges Lebrac et j‘étais détective privé. 27 rue des mouettes. Vers le port.

Mon pain quotidien, c’était les cocus. Essentiellement. Filatures en tous genres, planques devant les hôtels bon marchés ou les restaurants de bord de mer la plupart du temps. Des heures dans ma bagnole à bouffer des sandwiches et des barquettes de carottes râpées, à fumer clope sur clope, à écouter Philippe Bouvard et les Grosses têtes, à voir le temps passer sur ma montre à 15 euros. Le tout en essayant de se faire voir le moins possible. La discrétion, c’est notre maître mot à nous, les Sherlock Holmes, Les Nestor Burma, les Mike Hammer.

Il y a une dizaine d’années, alors que je fais un peu de paperasse dans mon bureau – il faut bien en faire de temps en temps – un type sonne. En général, j’aime pas trop qu’on se pointe directement chez moi sans passer par un rendez-vous. Au moins téléphonique. Parce qu’il faut vous dire que je bosse chez moi ; pas d’agence, pas de secrétaire. C’est bon pour la télé les Miss Moneypenny et autres blondasses au cerveau rachitique. Donc, un type se pointe et me sert le couplet habituel. Il n’a pas voulu me dire son nom, appelons-le Monsieur F. Sa femme s’absente de plus en plus de chez eux. Des fois, elle sent le tabac quand elle revient. Elle donne des excuses bidon, part faire des courses à pas d’heure, il lui arrive même de recevoir des coups de téléphone bizarre et elle a l’air un peu gênée quand elle revient. Il me paie à l’avance une petite centaine d’euros, me promet beaucoup plus lorsque je lui aurai donné l’identité de l’amant, si amant il y a.

Le lundi suivant, je me place donc au bas de l’immeuble de Madame F. Une femme d’une trentaine d’années, plutôt bien de sa personne comme on dit. Elle porte un pantalon blanc et un petit haut à bretelles rouge. A son cou, un léger collier portant une perle noire. Montre, bracelet assorti au collier. Une paire de lunettes d’écailles pour tenir ses cheveux. Je suis trop loin pour m’en rendre compte, mais je suis certain qu’en plus, elle sent bon. Dans notre métier, il faut avoir l’œil. Et vite. Le moindre petit détail peut être d’une importance capitale. Elle part à pied. Je la laisse prendre quelques mètres d’avance et je descends de la voiture pour la prendre en chasse. Elle s’engage à pied dans la rue du Maréchal Foch, longe l’ancien marché, tourne à gauche dans la rue de la mer et se dirige vers le port de plaisance. Elle marche d’un bon pas jouant avec le parapluie qu’elle tient dans sa main gauche. Etrange d’ailleurs la présence de ce parapluie puisqu’il fait grand soleil et que la météo n’est pas particulièrement alarmiste. Elle a la santé et visiblement la joie au cœur. Je prends quelques photos, un peu au pif.

Elle s’arrête devant une boutique de mode dont le nom m’amuse car il est caractéristique de notre région : « La pluie et le beau temps ». Elle s’immobilise devant la vitrine et fait mine de s’intéresser aux jupes, blouses, sandales et chaussures en exposition. Pendant ce temps, appuyé à un poteau électrique, je fais la mise au point de mon appareil photo. Bonne vitesse, bonne ouverture, bonne focale pour que les clichés soient de bonne qualité et que je mérite les deux ou trois cents euros que le cocu me versera. Juste à côté de ce magasin, un homme fume dans l’entrebâillement d’une porte. Il semble discuter avec une femme assise sur un banc. Peut-être une amie, ou sa femme, ou sa sœur, ou sa cousine. Peut-être une passante, juste assise une minute pour se reposer. Je n’en sais rien du tout. Comme la distance est la même, je fais la mise au point sur la femme. Je shoote un peu au hasard. Une dizaine de fois, le doigt laissé sur le déclencheur.

Quelques minutes plus tard, un homme d’une quarantaine d’années apparait dans la porte de la boutique. Il prend discrètement Madame F.  par la main, l’attire vers lui tout en la tirant vers l’intérieur de la pièce. Il attend qu’ils soient entrés pour la prendre dans ses bras et l’embrasser. Les deux voisins n’ont rien vu, mais moi j’étais aux premières loges. Je n’en espérais pas tant. La mise au point étant parfaite, j’ai shooté une douzaine de clichés. Le mari sera content. Il en aura pour ses sous ! Et moi, je n’aurai pas volé les miens.

C’est marrant que je retombe sur cette photo ce soir, alors que je referme à jamais les cartons de ma vie professionnelle pour me lancer à corps perdu dans une retraite que je ne souhaitais pas, mais le métier est dur et il faut savoir s’arrêter un jour. Le monde est ce qu’il est. Il y aura toujours des cocus. Il y aura toujours des détectives pour suivre leurs femmes. Il y aura toujours des photos pertinentes et des photos perdues. Des mises au point. Un peu comme celle-ci.

© Amor-Fati 11 septembre 2017 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr
septembre 3

Le carnavalier du Brésil

Voilà. Je pense que ça ne vous a pas échappé, c’est la rentrée. Certes, je n’y participe plus cette année en tant qu’enseignant, et ceci pour la première fois, puis que j’ai fait valoir mes droits au repos perpétuel en attendant le repos éternel.

Par contre, j’ai promis à Leiloona que cette année, je participerai à tous les ateliers d’écriture de Bricabook. J’espère tenir cette promesse.

Je commence donc ce dimanche avec une photo de Vincent Hequet.

N’hésitez pas à commenter ce premier texte, à le partager, à le « liker » si vous avez apprécié évidemment…

Et allez lire tous les textes de mes amis sur le site www.bricabook.fr

Bonne lecture et bonne rentrée.

JMB

© Vincent Héquet

Il en avait inventé des arbres ! Mais celui-là il n’en planterait plus jamais ! Plus jamais !

Après sa première récolte de spaghettis, dix ans plus tôt, Marcel s’était attaqué à la culture expérimentale. Ca correspondait exactement au début de sa retraite. Il aurait enfin du temps pour se consacrer à ses recherches.
L’arbre a spaghettis avait été le déclencheur, même si lui aussi avait été le fruit du hasard. Au départ, il voulait planter des nouilles. Il les avait fait sécher longtemps au soleil, comme il l’avait lu dans plusieurs ouvrages spécialisés, mais un violent orage avait dû faire migrer les graines, sans qu’il s’en aperçoive. Au printemps, alors que ses voisins s’enorgueillissaient de leurs superbes fleurs de nouilles orange et violettes, lui n’avait que des fleurs longues et pendantes. Marron et kaki. Il avait été un moment la honte du quartier. Mais lorsque, le temps avançant, les spaghettis étaient apparus, plus personne n’était venu lui faire de reproches. Il avait été le seul à récolter des pleins cartons de spaghettis mûrs à souhait. Il ne lui restait plus qu’à espérer que la récolte de bolognaise soit aussi une réussite pour que la saison le rende enfin riche.
Il avait été moins heureux avec l’arbre à tongs. Les chaussures de plages étaient de mauvaise qualité et le passage de doigts était légèrement décalé, ce qui entrainait un manque de confort évident. A la réflexion, il s’était rendu compte qu’il avait planté le tonguier en janvier, ce qui n’est pas la période la plus propice.
Dans le jardin de sa belle-mère, plus étendu que le sien, Marcel avait fait plusieurs tests : des stylos, des pelles à tarte, des sonnettes de vélos, avec plus ou moins de succès. Étonnamment, le Sopalin avait été un échec cuisant alors que la récolte du PQ  avait permis de tenir toute l’année à quatre dans la maison.
Marcel avait tenté des boutures de slips, de bolduc et d’ampoules vertes.
Et voilà qu’un jeudi, en fin de matinée, son ami René était arrivé avec un air de comploteur, cachant un pot mystérieux sous un vieil anorak.
«  Devine, avait-il dit… Devine ce que je t’apporte.
Marcel avait posé des questions et René avait fini par donner la solution : un carnavalier du Brésil. Il en existait très peu dans nos contrées et on ne connaissait que peu son mode de croissance. Les sites internet consultés indiquaient qu’il fallait que le carnavalier soit planté en mai, au bord d’un fleuve, en moyenne altitude, sous un climat tropico-polaire, ce qui était le cas ici. Il était aussi indiqué que pour obtenir de beaux déguisements complets, il fallait danser la salsa devant l’arbre, tous les soirs de pleine lune, pendant dix mois, jusqu’à la récolte prévue fin février début mars époque où il ne restait plus qu’à faire les ourlets.
Hélas, Marcel avait fait l’impasse sur la salsa, pensant qu’une petite valse de temps en temps ferait bien l’affaire. Mal lui en prit, car si les bourgeons et les fleurs avaient été prometteurs, il faut avouer que la récolte finale avait été plus que décevante : une robe de fée, des chaussettes de Batman, un short de footballeur et une blouse d’infirmière. Auxquels on pouvait ajouter quelques socquettes, mouchoirs ou masques de Zorro dépareillés.
Marcel en avait pleuré plusieurs semaines, tellement déçu par un tel échec après dix ans de travail. Mais l’espoir était revenu après avoir lu un article passionnant sur les arbres à bidets et les semis d’armoires normandes.
Sa femme lui a commandé des graines de pizzas et des pousses de couscous pour son anniversaire. Mais, si vous le croisez, ne lui dites pas, c’est une surprise !

© Amor-Fati 3 septembre 2017 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr
avril 17

Non merci

Moins connu que la tirade des nez, Cyrano déclame, vers le milieu de la pièce, la tirade du Non merci.Elle me trotte dans la tête depuis plusieurs semaines. J’en ai fait ma version, en rapport avec les élections qui arrivent très bientôt.

Bonne lecture !


Un dimanche d’avril, arriver en mairie
Entrer dans l’isoloir sans avoir réfléchi,
La gueule enfarinée comme on part en vacances,
Choisir un bulletin au p’tit bonheur la chance,
Non merci.

Pour cinq ans il nous faut désigner
Qui sera notre chef, notre guide bien aimé
Celui qui dans le monde sera le messager
De la France. Le choisir au hasard ? A main levée ?
Non Merci.

Un petit candidat qui vient pour se montrer
Entrer dans la lumière et espérer briller
Mais qui ne représente que peu de congénères
A peine quelques pour cents ? Vous dites ? J’exagère ?
Non merci.

Alors les Cheminade, les Arthaud
Les Poutou, les Lassale et les Asselineau
Je ne les soutiendrai même pas pour un an.
Vous pensez que je peux voter Dupont Aignan ?
Non merci.

La Marine. Celle qui souhaite et espère
Qu’on ne la prendra pas pour la fille de son père
Mais qui vend des idées haineuses et détestables
Me faire, moi, voter pour le parti du diable ?
Non merci.

Envoyer pour cinq ans au château
Un homme qui sans cesse reçoit des cadeaux
Des montres des euros et des complets vestons
Et se dit exemplaire. Que je vote Fillon ?
Non merci.

Ah Macron ! Candidat sans parti
Tu piques à droite à gauche, tu promets, tu paries
Que les amis d’Hollande n’auront pas d’autre choix
Que de voter pour toi. Je te donne ma voix ?
Non merci.  Non merci ! Non merci.

Mais enfin,
J’ai lu tous les programmes pour que le bulletin
Que je mettrai dans l’urne soit celui de mon cœur
J’ai bien tout regardé pour ne pas faire d’erreur
Le papier choisi sera, par déduction
Celui de Mélenchon ou celui de Hamon.

Oui mon cœur est à gauche, ce n’est pas un secret
Ceux qui me connaissent bien savent ce qu’il en est
Pour ce scrutin encor je voudrais envoyer
Un président de gauche occuper l’Elysée.
Pour que mon préféré emporte les enchères
Mon vote n’est pas utile, mais il est nécessaire.

© Amor-Fati 17 avril 2017 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr
avril 3

L’homme de ma vie

Petit à petit, je reprends l’écriture et les salons du livre. Tant mieux. J’aime ça plus que tout.
Alors pour redémarrer, après le petit court de la semaine dernière, j’ai repris le chemin de Leiloona et de son Brick à Book que j’avais délaissé depuis l’automne. Il faut dire que la photo m’a tout de suite emballé, si j’ose dire.
Bonne lecture pour cette reprise et merci de vos éventuels commentaires.

Voilà, je suis presque prête. Aujourd’hui sera certainement le plus beau jour de ma vie. Alors je veux m’en souvenir. Je veux que chaque détail soit parfait. Contrairement à la plupart des femmes, je sais que ce sera cet après-midi, voire ce soir.
Je vais le rencontrer aujourd’hui. Je veux être belle, la plus belle pour aller à notre rendez-vous. Comment ? Non, je ne l’ai jamais vu. Je lui ai beaucoup parlé. Chaque jour depuis si longtemps. Je lui parle de tout. De ce que je vois, de ce que j’entends, de ce que je ressens. Sans nous être jamais vus, nous sommes arrivés à un niveau d’intimité rarement atteint.
Nous ne voulions pas précipiter cette découverte. Il fallait que chacun d’entre nous soit prêt pour que nous nous rencontrions. Certaines rencontres prématurées tournent mal. La nôtre doit être parfaite.
Depuis ce matin, je suis en pleins préparatifs. J’ai commencé par prendre un bon bain. Pas trop chaud pour ne pas friper ma peau. L’eau trop chaude me rougit le teint. Je n’y suis pas restée trop longtemps. J’avais tant à faire avant de partir.
J’ai vérifié ma valise. Oh, je ne serai pas absente bien longtemps, mais je suis certaine de ne pas dormir chez moi au moins deux ou trois nuits. Il faut que nous nous habituions l’un à l’autre. Et puis, vous savez ce que c’est que la découverte… les premiers instants, les premiers jours d’un amour qui promet d’être long ! Nous allons vite devenir inséparables, je le sens…
Puis j’ai retiré mon peignoir et j’ai commencé à m’habiller.
J’ai choisi avec soin mes sous-vêtements. De la dentelle, évidemment. La plus fine, la plus belle. Achetée exprès pour l’événement. Plusieurs fois lavée, jamais portée. Je lui en fais la primeur. Je la retirerai pour lui. Pour l’accueillir.
J’ai remis ma robe bleue, celle du printemps dernier. A peine retouchée, bien mieux ajustée. Elle souligne bien ma taille. C’est une de mes préférées. J’espère qu’il l’aimera. Un petit fichu sur mes épaules pour me rendre au rendez-vous. Les débuts de soirée peuvent être frais.
Vous voyez, j’ai tout choisi avec soin, jusqu’au moindre détail. J’ai tout planifié, tout préparé.
J’ai fini par les chaussures. Ah les chaussures ! C’est la touche finale. Le détail qu’il ne faut pas négliger. J’en ai plus de quarante paires. Des plus larges aux plus étroites, des plus simples aux plus élégantes. Des neuves achetées sur un coup de tête et que je n’ai jamais mises. Des horribles affreuses trop souvent portées, aux pointes abimées ou aux talons déformées. Le choix a été difficile. Long. J’étais prête à prendre le bus pour aller en acheter une nouvelle paire lorsque je les ai aperçues sur l’étagère du fond du placard. Je les avais complètement oubliées. Achetées il y a trois ans pour le mariage de ma cousine Roxane et délaissées je ne sais pas pourquoi. Je crois bien que je ne les ai jamais portées depuis. Elles sont comme neuves. Et je suis dedans comme dans des chaussons. Un vrai bonheur.
Voilà. La voiture m’attend en bas. J’entends le moteur qui tourne. Je suis impatiente maintenant. Il y a tellement de temps que je me prépare. Des jours, des semaines, des mois.
J’enfile ma veste et jette un coup d’œil dans le miroir de la salle avant de partir.
Je suis prête à aller accueillir mon fils. Le terme est dépassé depuis trois jours. La date a été fixée samedi dernier. Ce sera aujourd’hui. Nous l’appellerons Camille.

© Amor-Fati 3 avril 2017 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr