octobre 15

Un bien étrange stylo

Herbert Lee Stivers était accoudé au bar. Devant lui, un verre de bière à moitié plein, ou à moitié vide. Le cendrier placé sur le comptoir était plein de filtres. Des bouts jaunes. Ce n’était pas courant dans le milieu des années 40. Ces filtres dorés montraient assez facilement que Herbert était américain.

– Hé mec, tu travailles bien ici, dans le quartier américain, demanda l’un des deux hommes qui s’étaient approchés de lui.

– Oui, répondit Herbert, confirmant ainsi sa citoyenneté américaine par le fort accent texan qui était le sien.

Le second s’approcha de lui à son tour. Il était grand, musclé, taillé dans une armoire, et portait sur le bras gauche un tatouage qui avait été récemment retouché mais sous lequel on reconnaissait facilement une croix gammée.

– On a des nouvelles d’Olga pour toi, dit-il…

– Vous connaissez Olga ? Vous l’avez vue ?

Olga était son « ex ». Jeune allemande habitant près du quartier américain, Herbert l’avait connue à une soirée et une courte aventure avait débuté avec elle. Mais la jeune fille, après peu de temps, avait décidé que la relation était terminée. C’était sa décision à elle, pas la sienne à lui, et Herbert espérait bien qu’ellle reviendrait sur sa position.

– Oui, boy. reprit le premier. Tiens, regarde. Et il sortit de la poche intérieure de son blouson une photo de la jeune fille qu’il ramassa aussitôt.

– Donnez-la moi, commanda Herbert en parlant fort, visiblement éméché.

– Tu la verras demain, si tu fais ce qu’on te dit…

– Quoi ?

– Ton prisonnier, tu l’a jamais entendu tousser ?

– Mon prisonnier ? Si, de temps en temps.

– Ca va pas s’améliorer. Il va tousser de plus en plus. Il est malade, vraiment.

– Je m’en fous, il l’a bien mérité, fucking german… éructa Herbert.

– Écoute moi, t’as pas grand chose à faire, tu lui fais juste passer ce stylo. C’est tout.

– Il a quoi de particulier ce stylo?

– On a mis un médicament puissant pour lui, parce que tes supérieurs ne veulent pas le soigner. Nous on va le soigner…

– Et Olga sera vachement fière de toi, ajouta l’armoire à glace. Elle a dit que si tu lui donnais ce stylo, elle te retrouverait demain soir ici, après ton boulot. Il y a des chambres de libres ici le soir.

– Juste un stylo, c’est tout ?

– Oui, juste une fois, et après, à toi les galipettes avec Olga.

– Je peux pas, se défendit Herbert. J’ai pas le droit.

– Allez, pour Olga, et puis tiens…

L’homme taillé dans le marbre plaça dans la main de Herbert un stylo en métal et un épais rouleau de billets verts. Sans se défendre davantage, le jeune GI glissa le tout dans sa poche.

– C’est OK, dit-il, mais juste une fois…

– Juste une fois promit l’allemand.

Herbert serra la main des deux hommes pour sceller le pacte qui les unissait. Puis il reprit son verre sur le comptoir.

les deux allemands se dirigèrent vers la sortie. Arrivé à la porte, le plus fort des eux, se retourna et héla le patron.

– Helmut, tu lui sers tout ce qu’il te demande et tu mets tout sur mon compte. A la santé d’Hermann !!!

– A la santé d’Hermann, oui », répondit le patron.

(Le 15 Octobre 1946, Herbert Lee Stivers, jeune GI de 19 ans attaché à la prison de Nüremberg, transmet à Hermann Göring un stylo contenant une capsule de cyanure. L’ingestion du poison le jour-même permet au chef nazi de choisir sa mort et d’échapper à l’humiliation de la pendaison. Herbert Lee Stivers avoue sa complicité en février 2005, plus de 58 ans après la mort de Göring.)

Pour cette date, j’ai hésité avec l’exécution de Pierre Laval, le 15 octobre 1945. Pas mieux..

© Amor-Fati 15 octobre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 15 octobre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite

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