octobre 23

Deux bons petits gars

Robert déboula en courant dans l’auberge de la mère Louise. Il était tout essoufflé. Il faut dire qu’il habitait de l’autre côté de Tourcy et que pour venir ici, ça faisait un sacré bout.
Il avait une dizaine d’années, tout comme Pierre, le fils de la Louise. On aurait dit des jumeaux, tellement ils étaient toujours ensemble. D’ailleurs, ils étaient nés le même jour.
 » B’jour M’ame Louise, il est là Pierre ?
– Bien sûr, il doit être en train de lire, comme d’habitude, tiens, passe derrière le comptoir et entre à la maison, tu le trouveras sûrement..
– Merci la Louise!!
– Tu penses bien à lui souhaiter bon anniversaire, il a dix ans aujourd’hui !
– Evidemment, je m’en souviens, c’est le mien aussi !
– Bah oui, j’suis bête..
Tel une tornade, Robert déboucha derrière le comptoir de bois, passa entre la patronne et le zinc, ouvrit la porte à la volée et entra dans la pièce commune en hurlant:
– Pierre !!! Pieeeeerrrrrreeee !!! T’es là ???
Pierre leva les yeux de son livre et répondit placidement:
– Oui, je suis là, t’affole pas…
– Viens vite, il y a le père Latrogne qui a besoin de nous.
– Ca commence à être pénible, grogna Pierre. C’est quoi ce coup-là ?
– Une armoire, répondit Robert, il parait qu’elle a un pied de cassé. A cause du déménagement.
– Ils pourraient faire gaffe quand même, râla Pierre. Hier, c’était un secrétaire chez la mère Pinard, avant-hier, une table de salle chez Monsieur le Curé..
– Ca n’empêche qu’on commence à être connus pour ça dans le pays, et que bientôt, on demandera des sous pour les aider.
– T’as raison, Robert. Faudrait qu’on demande des sous, on est des psécialistes quand même..
– Spécialistes, pas psécialistes… Allez, viens, plus vite on sera partis, plus vite on sera revenus…. Bon anniversaire, au fait !!
– Oui, à toi aussi.
Au moment où ils repassaient par l’auberge, la porte s’ouvrit et la silhouette de l’instituteur se décalqua dans le soleil couchant, comme tous les soirs à cette heure-là.
– Salut la compagnie, dit-il, mes hommages, Madame Larousse, ajouta-t-il en souriant à l’adresse de la patronne. Où filez-vous donc si vite tous les deux ? demanda-t-il aux deux garçons qui arrivaient en courant. Il commence à se faire tard, faudrait pas vous éloigner trop.
Devant leur maître, les deux garçons s’arrêtèrent, le saluèrent et lui répondirent respectueusement:
– On va chez le père Latrogne, M’sieur, dit Robert. Il parait qu’il a une armoire qui branle…
– Qui est bancale, corrigea Pierre, il voulait dire bancale, M’sieur… On va la caler, et puis on revient vite. Au revoir, à tout à l’heure…
Les enfants sortirent en courant et en criant.
– c’est vraiment des bons petits gars, dit Louise en souriant.
– Oui, et puis serviables avec ça, ajouta l’enseignant. Dans le pays, tout le monde le sait: Le petit Robert et le petit Larousse, pour caler les armoires,c’est vraiment des champions. »

(Né le 23 octobre 1817 à Tourcy dans l’Yonne, Pierre Larousse fêtait ses 10 ans le jour de l’aventure véridique décrite ci-dessus. Quand il ne calait pas les armoires avec son copain le petit Robert (dont on n’a jamais su le nom d’ailleurs), le petit Larousse écrivait et éditait des livres. Il était aussi grammairien, lexicographe et encyclopédiste à ses heures perdues. Son oeuvre colossale, déclinée en plusieurs volumes, est rééditée tous les ans, pour le plus grand plaisir des libraires et des cruciverbistes. Il se partage d’ailleurs le marché avec le petit Robert dont le nom n’est écrit nulle part, pas même dans le petit Larousse !!!)

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Ecrit 23 octobre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Hommage

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