mai 5

20h20 à Bastia

furiani« Maman, dis maman, je peux y aller quand même ?

Antoine, quatorze ans  est assis sur le canapé, en face de sa mère. Depuis son retour du collège, ce mardi, il essaie, tant bien que mal de la convaincre de le laisser sortir le soir.

– Tu plaisantes, Toine, tu as vu tes notes ? Tu crois que c’est drôle d’avoir été convoquée par ta prof de français ? Tu crois que c’est bon pour une mère d’entendre ce que j’ai entendu ? Fumiste, paresseux, trop sûr de lui, ne fait pas la moitié du travail demandé et fait l’autre moitié en dépit du bon sens ? Tu crois que je n’avais pas honte ? Tu passeras la soirée dans ta chambre.

Antoine baisse le nez, regarde le sol, laisse passer l’orage par un silence qu’il croit bénéfique, puis attaque à nouveau :

– Mais maman, c’est la demi-finale ce soir, je ne peux quand même pas rater ça !

– Ne change pas de sujet, Toine, je me fiche bien de cette demi-finale. Ça pourrait être la finale de la coupe du monde que ça ne changerait pas mon avis. Tu m’as fait la honte. Tu n’iras pas.

– Mais enfin, ils ont construit une belle tribune supplémentaire. Dix mille places de plus, tu te rends compte ? Et puis Do m’a pris une place. Juste en  haut, on aura une vue d’enfer, on dominera tout le stade ! Je peux pas lui faire ce coup-là !

– Do, il arrivera à la revendre, ta place. Je ne me fais pas de soucis pour lui. Doué en affaires, comme son père… Il te racontera le match. Parce que toi, ce soir, c’est dans ta chambre. Tu auras tout l’occasion de rattraper ton retard en français, et dans les autres matières aussi d’ailleurs.

Antoine accuse le coup. Habituellement, elle se laisse amadouer. Plusieurs fois ils ont eu des accroches dans ce genre, plusieurs fois il a réussi à avoir le dernier mot. Mais la partie semble mal embarquée ce soir. Il va falloir jouer serré. Il prend sa respiration et se lance :

– Maman, excuse-moi pour le collège. Je te promets que je vais faire des efforts.

– J’accepte tes excuses, mais c’est un peu tard pour te réveiller, Toine. Moi je reste avec ta prof de français en travers de la gorge. Tes belles promesses, je n’y crois plus. Tu m’as trop souvent déçue.

– Je ferai la pelouse, je laverai la voiture, je sortirai les poubelles, je mettrai le couvert toute la semaine, je viderai le lave-vaisselle tous les jours. Maman, s’il te plait, c’est Marseille ce soir… Allez, Maman.

– Je note, je note, répond la mère. Je note tout ce que tu as promis et que tu es conscient de ne pas faire d’habitude. On verra pour le prochain match, mais pour l’instant, c’est non, no, niet, nein… Tu n’iras pas.

Antoine, cette fois-ci, sent que la partie est perdue. Jamais sa mère n’a été aussi « coriace ». Il faut dire aussi qu’elle a ses raisons. Au fond de lui, il sait bien qu’il ne fout rien au collège, que son attitude est déplorable, qu’il ne fait rien pour arranger les choses. Le foot, les copains, le baby au bistrot, la musique et les filles, là oui. Mais le collège… Pfff… Alors, se sentant perdu, Antoine propose une nouvelle alternative.

– M’man ?

– Oui.

Elle commence à être fatiguée de cette longue discussion. Elle a envie de passer à autre chose. Et puis elle se connaît. Elle sait que s’il continue, elle va finir par céder, comme les autres fois. Parce qu’elle n’aime pas les conflits, parce qu’elle n’aime pas faire mal, parce qu’au fond d’elle-même, elle l’aime, son Toine !

– OK, je monte dans ma chambre, je bosse et…

Antoine laisse flotter la fin de sa phrase.

– Et ???

– Et tu me laisses le regarder à la télé.

Négocier, toujours négocier, c’est fatigant à la longue.

– Fais ce que tu as promis, on verra après. File dans ta chambre.

Bon, aller au stade, il a compris, il a fait une croix dessus. Elle ne bougera pas, ne cèdera pas d’un pouce. C’est plié. Mais la demi-finale de la coupe de France est diffusée sur TF1. Quand même, ce sera moins bien que le stade, il n’y aura pas l’ambiance, les copains, la bière, les pieds que l’on tape en cadence sur le plancher de la belle tribune. Mais bon, la télé, ça reste un compromis acceptable quand même.

La soirée a été un rêve. Antoine n’a pas quitté sa chambre pendant deux bonnes heures. Puis il est descendu, a mis le couvert, sans rien oublier, ni le pain, ni le sel et le poivre. Le repas a été agréable. Pas de heurts, une discussion tranquille.

20 h15. Maman cède.

– Allez, finis de débarrasser la table et regarde toi ton match. Moi, je vais aller lire.

Jamais table n’a été aussi rapidement nettoyée. Plus une miette, rien. A 20h20, Antoine est assis devant la télé branchée sur la une. C’est la fin du journal. Patrick Poivre d’Arvor termine son service, et juste avant de rendre l’antenne, donne la parole au duo infernal : Thierry Roland et Jean-Michel Larqué pour tester l’ambiance à Bastia à dix minutes du coup d’envoi. Les drapeaux bleus du FC Bastia flottent sur le stade Furiani. Ce soir, on les mettre minables les marseillais !!

Soudain, alors que les journalistes parlent, un grand bruit résonne dans tout le stade. Les caméras, alors fixées sur les présentateurs, tournent vers la droite.

La tribune vient de s’effondrer dans un fracas de tôles.

Antoine n’en croit pas ses yeux. Le regard perdu, il n’arrive pas à quitter l’écran de télévision.

– La tribune, ma tribune… Merde, putain de merde… Ma tribune… J’aurais du y être. Do ? Où es-tu ? »

 

(Le mardi 5 mai 1992, à 20h20, la tribune nord ajoutée au stade Furiani de Bastia s’est effondrée sous le poids des spectateurs présents. On relèvera 18 morts et plus de 2400 blessés.)

http://www.dailymotion.com/video/xgz0h_furiani-5-mai-1992_news

© JM Bassetti 05/05/2013 Tous droits réservés.

 

 

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Ecrit 5 mai 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Hommage", "Uchronie

2 COMMENTS :

  1. By Laurence on

    Dur souvenir pour tout le monde.
    Peut-être une histoire vraie !

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  2. By Goussedail on

    Belle uchronie !
    Antoine ne peut que remercier sa mère !

    Répondre

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