octobre 24

Le chant des baleines

Assis à une table en bois face à l’immensité du fleuve, Frank n’avait d’yeux que pour Mary.
Une légère brume couvrait le Saint-Laurent. Les hérons s’envolaient par dizaines laissant derrière eux le bruit feutré de leurs ailes.

Il y avait à peine une semaine que ce riche homme d’affaire, vice-président de East Radio Corporation à New York avait rencontré la jeune styliste à une soirée donnée par une amie commune: Dolly Singleton. Tout le long de la soirée, leur hôtesse, canadienne d’origine, n’avait cessé de vanter la beauté du paysage québécois, la splendeur du Saint Laurent à l’automne avant la prise en glace de la moitié du fleuve, large de plusieurs kilomètres à son embouchure.

« Il faut avoir vu au moins une fois dans sa vie le passage des baleines filant vers les Caraïbes avant la fermeture du fleuve par les glaces polaires. C’est un spectacle étonnant et qu’on n’oublie pas. »
Irrésistiblement attirés l’un vers l’autre, Mary et Frank avaient passé la nuit ensemble au Manhattan Hotel, tout proche du bureau de Frank.
A peine éveillée, Mary s’était nichée contre l’épaule de son jeune amant.
« Crois-tu que ce qu’a dit Dolly hier soir ?
– De quoi parles-tu ?
– Des baleines, voyons..
– Ce doit être merveilleux. Tu veux les voir ?
– J’aimerais tant. un jour peut-être…
– On y va ?
– Tu es fou. C’est impossible…
– Non, je t’assure, les affaires sont calmes en ce moment, la radio marche bien, j’ai un peu de temps devant moi. Je n’ai pas pris de congés cet été. Je passe au bureau laisser quelques consignes et nous prenons la voiture. Direction Rimouski. Attention Moby Dick, nous voilà !!!
– Mais ça fait plus de 600 miles, tu te rends compte ?
– Aucune importance, avec toi, j’irais au bout du monde !
Dans un grand rire, Mary avait tendu la main à Frank.
– Chiche ? avait-elle hurlé.
– Chiche. avait répondu Frank en sautant du lit. »

Et voilà comment ils étaient arrivés là. Un coup de folie, un coup de foudre comme seul l’amour peut les provoquer.
Loin de New-York, de la folie de la ville, sans radio ni journaux depuis bientôt trois jours, ils étaient tous les deux entièrement absorbés par la contemplation de la nature sauvage. Rien d’autre n’existait que leur amour naissant.
« Quand veux-tu rentrer ? demanda Frank, as-tu des projets pour la fin de la semaine ?
– Non, répondit Mary.
– Alors, profitons des derniers beaux jours et du spectacle qui s’offre à nous. J’ai donné des consignes pour un moment. Et j’ai confiance en Bob. East peut vivre sans moi encore quelques jours ! Nous rentrerons en fin de semaine prochaine.
– Si tu veux, répondit-elle. Il me faudra juste trouver un téléphone pour savoir comment va la ville.
– Que veux-tu qu’il se passe ? On est jeudi. Finissons la semaine loin des soucis, on appellera lundi…
– ou mardi …..

(Le jeudi 24 octobre 1929, au plus fort de ce qu’on a appelé « le jeudi noir », Frank Michael Rochester Junior, vice-Président de East radio Corporation sautait du 15ème étage du Manhattan Hotel de New-York. Sur la table de sa chambre, on trouva une note manuscrite: « We are broke. Last April I was worth $100,000. Today I am $24,000 in the red. »)

© Amor-Fati 24 octobre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 24 octobre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Uchronie

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