octobre 31

Deux de plus au 4128

L’uchronie, c’est bien joli, mais il y a des événements que je n’ai pas envie de transformer, juste de raconter, à ma manière.

« Tu as bien ta gamelle ? demande Charlotte.
– Oui, ne t’inquiète pas.

– Pense à prendre ta gabardine, on sait jamais qu’il se mette à pleuvoir.
– Ne t’inquiète pas, je te dis.. Allez, à ce soir, Charlotte, ou à demain, ça dépendra de ce qui m’attend.
– Bonne journée mon Léon. »
Le temps est correct, mais sans plus. La Toussaint 42 approche et la météo est conforme à la saison. Son sac sur l’épaule, Léon Bronchart ferme la petite porte du jardin. Il jette un coup d’œil rapide sur le potager. Il ne reste plus grand’chose. Pas le temps pour le moment. On verra au printemps..
Le chemin n’est pas bien long de la maison à la gare. Deux petits kilomètres à peine. Les chaussures à semelles de bois résonnent sur le bitume de la ville. Le matin de bonne heure, c’est plutôt agréable de marcher.
La gare de Montauban est enfin en vue. Quelques véhicules allemands sont garés devant le bâtiment. C’est pas l‘habitude.. Le cœur de Léon s’accélère soudainement. Quand on est résistant, le plus petit changement est inquiétant.
« Léon, tu embarques quai 4 ce matin, et vite fait.
– Une seconde, Michel laisse-moi arriver quand même, j’ai pas encore posé mes affaires.
– Vas-y, mais fais vite, je sais pas si tu as remarqué, mais ça bouge ce matin.
– Où est le problème ? interroge Léon.
– Tu verras bien, pose ton sac et file à ta loco, la manœuvre va bientôt commencer. »
Léon passe au local des employés, dépose son sac au pied de la table, attrape les papiers de route et file directement vers le quai numéro 4. Là, l’attend son train. Le 4128. Tous les samedis, c’est l’habitude. Le 4128.
Le moteur tourne déjà lorsqu’il arrive au quai 4. Robert Delporte, sous-chef de gare est au pied de la motrice.
– Salut Léon, on est samedi, prêt pour le 4128 ?
– Oui ,oh, tu sais, ça ne m’inquiète pas vraiment, j’ai l’habitude, allez, je vais faire chauffer la bête, pas de temps à perdre. Ça a beau être juste des marchandises, l’heure c’est l’heure, pas question de prendre du retard.
Léon s’apprête à monter dans la cabine de la locomotive lorsque son attention est attirée par un mouvement sur sa ligne, à 300 mètres droit devant. Il descend, regarde attentivement. Bon sang, mais oui, ce sont bien des wagons, poussés par une loco, qui arrivent sur sa voie. Il se tourne vers son chef :
– C’est quoi cette nouveauté ?
– Deux wagons qu’on ajoute à ton train, Léon, et qui seront ajoutés tous les samedis à chaque trajet du 4128.
– Je les tracte au terminus ?
– Non, juste jusqu’à Saint Pol.
– Pourquoi Saint Pol ?
Pas de réponse.
Les wagons approchent lentement. Léon distingue maintenant nettement des silhouettes debout sur les marchepieds des wagons. Des gars de la Gestapo, ça ne fait aucun doute.
– C’est quoi ce bordel ? demande Léon ? Y’a quoi dans tes wagons pour que les frisés les surveillent comme ça ? Des munitions ? de la bouffe ?
– Non. Les ordres sont arrivés ce matin, Léon. Ce sont des juifs. En transit. L’Allemagne les envoie en camp à l’est. Tu dois assurer leur transfert.
La réponse de Léon est immédiate, comme si les mots étaient déjà prêts dans sa bouche.
– Des juifs ? Les tracter dans des camps ? Tu rigoles ou quoi ? Tu m’as bien regardé ?
– T’as pas le choix Léon, t’es chauffeur, faut que tu mènes ton train, c’est ton boulot.
– Mon boulot ? Sûrement pas. Hors de question. Je mange pas de ce pain-là, Monsieur… Moi, je tracte des marchandises, c’est pour ça que je suis payé. Des bêtes à la rigueur, mais pas des hommes, c’est pas mon boulot. Et pas des juifs, , ni des noirs, ni des prisonniers politiques et pas pour les boches. Je bosse pas pour les hommes du Maréchal, tu me connais, Robert. Ton train, amène-le si tu veux, moi, une chose est certaine, je ne transporte pas ces pauvres bougres là-bas.
– Léon, c’est de la désobéissance que tu fais là.
– Oui, c’est de la désobéissance, et je le revendique. Je persiste et je signe, le 4128 partira sans ces wagons ou il restera là.
– Il partira Léon, tu sais bien.
– Sans moi.
– Je vais aller appeler le chef, Léon, tu sais bien que je ne peux pas faire autrement..
– Fais ton boulot, Robert, fais ton sale boulot de petit fonctionnaire zélé au service du Reich. Moi, je refuse de faire ce que tu me demandes.
– Qu’est-ce que j’apprends, Léon ? Tu ne veux pas faire le transport ? Tu as un ordre de mission, c’est ton boulot, tu montes dans ta machine et tu pars, sans discuter. Ne résiste pas.
L’homme qui parle, minuscule au pied de la bête de métal se nomme Marcel Ribaud. Il est responsable des transports pour les départements du Tarn, du Tarn et Garonne et du Lot. C’est un petit homme sombre, engoncé dans un costume sombre. Sa cravate sombre tombant sur son ventre rebondi lui donne une allure encore plus ridicule.
– Non, Monsieur. Pas question. Je résiste comme je peux, appelez ça comme vous voulez . De la résistance si ça vous chante. Du refus d’obtempérer si vous voulez aussi …
– Mais je ne peux pas cautionner ça, Léon, tu le sais bien. Je vais avoir de gros ennuis.
– C’est votre affaire, Monsieur. Mettez tout sur mon dos, ça ne me dérange pas. Je prends tout.
– Ca va te coûter cher, Léon, tu le sais bien ? Tu vas le payer un jour ou l’autre, et ta femme, et tes fils aussi…
– Pas de menaces, Monsieur Ribaud, vous me faites pas peur…
Pendant ce temps, les mécanos de la gare ont vite fait d’attacher les wagons de queue. La seconde loco, vite détachée et est déjà repartie.
– Léon, ta machine tourne, elle est prête. Tu n’as pas d’autre solution. Monte dans ta loco, c’est un ordre.
– Bien Monsieur, puisque c’est un ordre.
Plantant là ses supérieurs hiérarchiques, Léon se dirige vers sa locomotive, monte dans la cabine, manœuvre ses leviers.
Dans un grand jet de vapeur, le moteur s’arrête. Léon descend.
– Voilà, c’est fait. Vous savez où j’habite. Je vous attends.
– Léon…..
– Quand vous voulez…. Salut…
– Léon, c’est un ordre…..
– Sans moi.
(Le 31 octobre 1942, en gare de Montauban, Léon Bronchart, résistant de 46 ans, est le premier conducteur de train à refuser de transporter des prisonniers juifs dans des camps. Arrêté en janvier 43 en même temps que son fils, il est déporté au camp d’Oranienbourg, transféré à Buchenwald, puis à Dora. Survivant, il est libéré en avril 1945.
Léon Bronchart a été promu Chevalier, officier, puis commandeur de la légion d’honneur. Il a obtenu la Croix de guerre avec palmes, la médaille des résistants.
Décédé le 25 septembre 1986, le titre de Juste parmi les nations lui a été décerné à titre posthume en 1994.)
J’ai assisté, il y a deux ans, en tant que chanteur choriste, à la remise de la médaille des Justes devant les Nations à une famille de l’Orne. Cette manifestation avait lieu au Musée Mémorial de Caen. C’était magnifique, poignant d’émotion. J’en conserve toujours un souvenir ému et je continue à me poser la question : « qu’aurais-je fait à leur place ? »
Nos enfants doivent savoir. Il ne faut rien leur cacher.

© Amor-Fati 31 octobre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 31 octobre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

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