novembre 24

Incertitudes

La salle d’attente était claire et lumineuse. Par la large porte-fenêtre qui donnait sur le jardin, un immense ciel bleu et une lumière étonnante pour cette période de l’année. Une douce chaleur semblait provenir de l’extérieur. Au moment où  Sophie  était arrivée, il y avait cinq personnes qui attendaient, mais les rendez-vous semblaient défiler à bonne vitesse, et ne restaient dans la pièce que deux personnes : une très vielle dame et elle.

La vieille dame feuilletait nerveusement une revue. Même avec ses lunettes, elle était obligée de tendre les bras pour bien distinguer les pages. Elle s’arrêta soudain, tourna son journal pour en montrer la page à Sophie.

« Vous voyez, Madame, cette photographie, c’est moi qui l’ai prise. C’est étonnant de la trouver là, dans cette salle d’attente, non ?

– Mais… C’est Picasso, s’étonna Sophie.

– Oui, oui bien sûr c’est Picasso. Il est assis sur un escalier de son atelier. C’était…. Ah, je ne me souviens plus, c’est si loin…

– En 1952, c’est écrit sous la photo.

– Voilà, 1952, c’est ça… C’était à Antibes. Vous avez vu toutes les chouettes à côté de lui ? Qu’est-ce qu’on a rigolé ce jour-là. Il adorait que je le prenne en photo. On en a fait toute une série avec les chouettes. C’était…

– C’était chouette, coupa Sophie.

– Voilà. C’est le bon mot, sourit la vieille dame.

– Excusez-moi, Madame, êtes-vous une photographe célèbre ?

– Oh, je l’ai été, dans le temps. Surtout dans les années 50, où j’ai fait beaucoup de portraits de personnalités. Dans le domaine des arts surtout.

– Permettez-moi de vous votre nom.

– Je m’appelle Denise Colomb. Et j’ai 102 ans, voyez-vous.

La vieille dame retira ses lunettes et se frotta les yeux.

– J’ai besoin de me reposer maintenant, ajouta-t-elle. Je suis bien fatiguée, je suis contente d’être arrivée ici. »

A ce moment, une bruit de glissement se fit entendre dans le couloir et une jeune fille habillée tout en blanc entra. Elle avait un sourire reposant et lumineux et de longs cheveux blonds retenus par un joli nœud blanc.

« Madame Hugon, c’est à vous. Monsieur Pierre va vous recevoir tout de suite. Si vous voulez bien me suivre »

Sophie ne bougea pas. La vieille dame non plus. La secrétaire insista en regardant ouvertement Sophie.

«  Madame Hugon, s’il vous plait…

Et elle tendit la main vers Sophie.

– Ah oui, c’est vrai. Il y a tellement longtemps.

Sophie se leva. La jeune fille la laissa poliment passer devant elle, puis se retourna pour lui emboiter le pas.

La vieille dame ouvrit de grands yeux.

Dans le dos, la secrétaire avait une magnifique paire d’ailes immaculées.

– C’est donc vrai pensa Madame Colomb… Mon Dieu. .. Et je n’ai pas mon Leika avec moi.

La secrétaire conduisit Sophie par une série de couloirs, ouvrit la porte d’un grand bureau, puis elle disparut en glissant, aussi silencieusement qu’elle était arrivée. .Sophie referma la porte derrière elle.  Là aussi, la lumière était exceptionnelle. Devant, elle, une grande table de travail sur laquelle trônaient un écran d’ordinateur, un clavier et une souris. Monsieur Pierre se leva de son grand fauteuil. Il était d’une stature assez imposante, vêtu d’une espèce de djellaba blanche. Une bonne soixantaine d’années, barbe blanche et immenses mains aux doigts fins et parfaitement manucurés, lunettes à foyers progressifs sur un  nez un tantinet busqué.

On aurait dit un peu Dumbledore, pour ceux qui connaissent Harry Potter.

« Entrez, asseyez-vous, commença-t-il. Je vous souhaite la bienvenue ici. Si vous le voulez bien, nous allons remplir votre dossier d’admission au Paradis.

– Bonjour Monsieur Pierre, répondit Sophie. Je suis enchantée de faire votre connaissance, j’entends parler de vous depuis que je suis toute petite.

– Oui. C’est ce que tout le monde me dit. Venons-en aux faits. Pourriez-vous me donner votre nom s’il vous plait.

– Sophie Daumier, Monsieur.

Et Saint Pierre, puisque c’est de lui qu’il s’agit, vous l’avez deviné, prit sa souris, cliqua à différents endroits, tapa sur son clavier. On voyait qu’il avait l’habitude. Il remonta ses lunettes vers le haut de son nez et déclara.

– Je n’ai pas ce nom-là  dans mes registres. C’est étonnant. Pourtant, j’ai les noms de tous ceux qui sont arrivés ici depuis ce matin.

– Excusez-moi, Monsieur, reprit Sophie. J’ai un autre nom. C’est Hugon.

– Ah, je vois, acquiesça le vieil homme.  Hugon, Elisabeth Simone Juliette Clémence. C’est cela ?

– Oui Monsieur, c’est cela même. Je suis la fille de Georges Hugon, le musicien. Il est chez vous depuis 1980.

– Peut-être, peut-être, répondit l’homme aux cheveux blancs. Je ne connais pas tout le monde ici, vous savez. Mais pourquoi cette double identité ? Vous étiez dans la résistance ? Dans l’espionnage ? Vous avez été déserteur  quelque part ?

– Pas du tout, pas du tout, répondit Sophie-Elisabeth. J’étais artiste. Comédienne, fantaisiste, un peu chanteuse aussi. On m’a appelée Betty Laurent aussi à une époque.

– A quelle époque ? demanda l’homme en blanc.

– A l’époque où j’étais… effeuilleuse, répondit Sophie en rougissant légèrement.

– Hmm, hmm, toussa Saint Pierre, Je veux bien vous croire, mais je vais vérifier tout ça.

Et au-dessus de la tête de Sophie, s’alluma un vidéoprojecteur, éclairant le mur derrière Monsieur Pierre, qui, visiblement avait la même image sur son écran. Sophie ouvrit des yeux étonnés lorsqu’elle vit le Saint Homme lancer son navigateur Internet.

– Vous avez toutes nos vies répertoriées comme ça ?

– Oh non, répondit-il. Mais pour les gens connus, les personnalités, comme vous dites, nous avons Wikipedia. C’est pratique, il y a tout.

Et en deux clics, Sophie vit apparaître son nom et sa photo sur le mur.

– Voilà, dit l’homme aux clics d’or. Sophie Daumier, de son vrai nom Elisabeth Hugon. Vous êtes née le 24 novembre 1934 de Georges…

– Non, excusez-moi, coupa Sophie, je suis bien née le 24 novembre, mais en 1936.

– Excusez-moi, regardez vous-même, vous êtes née en 1934.  C’est écrit sur la page de Wki…

– Je suis désolé, votre Eminence, mais je suis née en 1936. – Elle ne savait plus comment l’appeler.-

– Ah, voilà qui est étonnant, répliqua Saint Pierre qui commençait à s’énerver. Voyons ce que nous avons dans la rubrique des naissances à la date du 24 novembre.

Et dans le champ du moteur de recherche, Sophie le vit taper  « 24 novembre ». La page se chargea immédiatement. Le débit devait être bon là-bas. Saint-Pierre fit manœuvrer l’ascenseur et descendit à la rubrique Naissances, XX° siècle. Et il jubila.

– 1934, 1934, Ah ! Vous voyez, je n’invente rien. 1934, Sophie Daumier, actrice française.

Sophie n’en revenait pas. Internet et Wikipedia au Paradis.

– Regardez deux lignes plus bas, intervint-elle.

Saint Pierre prit sa tête dans les mains et grommela à haute voix:

– 1936. Sophie Daumier, actrice française. C’est à n’y rien comprendre. Y aurait-il des incertitudes ? Bien, je leur mettrai un mail pour corriger.

Sophie se trémoussait sur son siège. Elle était soudain mal à l’aise..

-Et je vois que vous êtes décédée ce matin même. 1er janvier 2004.

– Excusez-moi une nouvelle fois, mais j’ai quitté la Terre le 31 décembre 2003. Dans la nuit, certes, mais c’était encore le 31 décembre. Je distinguais du bruit dans la rue, mais je n’ai pas passé l’année, j’en suis certaine. D’ailleurs, vous pouvez le voir sur la page.

Et Saint Pierre reprit la page du 24 Novembre. Sur la première ligne (1934), il était noté « décédée le « 1er janvier 2004 ». Sur la seconde ligne, « décédée le 31 décembre 2003 ».

– Par ma barbe, hurla-t-il, c’est à n’y rien comprendre. 34 ou 36 ? 2003 ou 2004 ? 1er janvier ou 31 décembre ? Comment voulez-vous qu’on travaille avec des outils pareils ?

Sophie se faisait toute petite, laissant passer la sainte colère du patron du paradis.

– Si je puis me permettre, votre Sainteté, proposa Sophie, peut-être pourriez-vous faire la modification vous-même ?

– Mais comment puis-je intervenir de la sorte dans les Livres ?

– Mais tout le monde le peut, Monseigneur, répondit Sophie. Wikipedia est une page où tout le monde peut écrire tout. Et n’importe quoi.

– Voilà qui est étrange, s’étonna Saint Pierre. Et qui vérifie les informations ?

– Heu, personne, ou pas grand monde hélas, je crois, ajouta Sophie. Vous en avez la preuve sous les yeux.

– Bien, nous tirerons cela au clair, plus tard. En attendant, je vais faire appeler votre père pour qu’il vienne vous accueillir et vous faire visiter. A bientôt, Madame Hugon, et bienvenue parmi nous.

Saint Pierre replia ses lunettes et les posa devant lui en soufflant .Il  appuya sur le bouton de l’interphone.

– Mademoiselle Jeanne, dit-il, j’en ai fini avec Madame Hugon. Faites entrer Madame Colomb, et puis ensuite, vous serez gentille de me faire un thé. Avec du lait comme d’habitude… Un nuage ! Et faites appeler ici Georges Hugon. Merci

Il leva la tête et s’aperçut que Sophie était toujours là.

– Hé bien ? demanda-t-il. Autre chose ?

– Oui, Grand Saint Pierre. Je vais vous faire un aveu. Je suis née en 1934. Femme coquette, j’ai longtemps  pensé que ce serait bien de gagner deux années pour paraître plus jeune devant les copines. Faire croire que j’étais née en 1936 me rajeunissait.

– Et alors ?

– Alors, maintenant, 1934, je peux bien l’avouer. Et puis, deux années, qu’est-ce que c’est face à l’éternité qui s’ouvre devant moi ? »

Et elle agita fébrilement ses ailes toutes neuves.

(Sophie Daumier, actrice française, seconde épouse de Guy Bedos,  est née le 24 novembre 1934 à Boulogne sur mer. Elle est effectivement décédée dans la nuit du 31 décembre 2003 au premier janvier 2004. Selon les sites, on trouve indifféremment les deux dates.)

Toutes les précisions notées dans le courant du texte sont exactes. Les erreurs existent bel et bien sur Wikipedia.

© Amor-Fati 24 novembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 24 novembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Non classé

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