novembre 25

Ma plus belle histoire

Le public a fait la queue pendant des heures. Dehors, devant l’entrée du palais de Bercy, hommes et femmes ont attendu depuis le matin,  juste pour être bien placés. Chacun se demandait  s’il valait mieux se mettre en haut, aux balcons, d’où avec des jumelles, on pourrait mieux la voir. Ou essayer de s’approcher le plus possible, histoire de dire, « J’y étais, j’étais juste devant elle, prêt à la toucher. »

La presse, la radio, la télévision en parlent depuis des mois. Ce soir, c’est la dernière, la toute dernière. Un concert unique. Un retour après dix-huit ans de silence. Comme il y a quelques années, Renaud avait fait un retour fracassant en faisant chanter Docteur Renaud à la place de Mister Renard.

Le 26 mars 1994, à Tours,  Barbara avait fait ses adieux. Épuisée, elle était sortie de scène en annonçant que c’était sa dernière prestation publique. Sa voix ne suivait plus. Les montées dans les aigus n’arrivaient plus à fonctionner. Elle ne trouvait pas la note, la juste note qu’il fallait placer, au bon endroit, au bon moment. Cette dernière prestation avait été une déchirure pour la dame en noir. Elle qui adorait la scène plus que tout, elle qui arrivait à huit heures du matin pour un concert à vingt-et-une heures, son univers s’effondrait d’un coup. Elle aurait bien voulu continuer, mais c’était plus raisonnable. Les quantités de cortisone ingurgitées chaque jour ne suffisaient plus.

Depuis, elle avait renoncé à chanter. Elle avait fait quelques brèves apparitions dans quelques émissions de télévision, mais elle avait décidé de donner le restant de sa vie à la cause du SIDA. Depuis plus de quinze ans, maintenant, elle est la porte-parole des malades, la voix qui parle aux médecins. Présidente d’honneur de France Sida, elle apparait régulièrement sur les écrans  pour parler de la maladie et de cette cause qui la touche tant. Elle a profité de toutes ces années pour reposer sa voix.

Et puis, en février dernier, à bientôt quatre-vingt-deux ans, la longue femme brune a annoncé qu’elle donnera un concert. Un concert unique. A Bercy. En novembre. Et l’intégralité de la recette sera versée à Sidaction. Les billets se sont vendus en une journée. Le marché noir a fait monter les prix à des sommets rarement atteints.

Moi, je suis arrivé ici ce matin à dix heures. J’ai fait le poireau dehors pendant près de dix heures. J’ai vu le public arriver au fur et à mesure de la journée. Un public de connaisseurs. Et de tous âges. Des cinquantenaires dans mon genre, mais aussi des jeunes de vingt, trente ans. Le sourire aux lèvres. Chacun est persuadé qu’il va vivre ce soir un grand moment, un moment unique. Le concert a déjà lieu dehors. Les gens chantent, par petits groupes.

La salle est bruyante, il est vingt-et-une heures quinze et tout le monde attend le grand moment. Bercy est complet comme rarement il l’a été.

Petit à petit, les lumières diminuent. Le noir se fait en presque trois minutes. C’est long.

Le silence est lourd dans la salle. Un silence qui s’est fait seul, instantanément. Comme on dit que le silence après la musique de  Mozart en encore du Mozart, le silence avant Barbara est déjà du Barbara.

Et soudain, l’intro, « Le petit bois de Saint Amand » se fait entendre, discret. La même introduction qu’il y a vingt ans. Tous ses succès s’enchainement en version instrumentale. La scène s’éclaire. Un immense piano noir sur la gauche de la scène, un accordéoniste, un bassiste, un pianiste-synthé. Tout le monde est en place et joue consciencieusement sa partition. La salle est silencieuse, goûte, chaque note, chaque instant. Et puis, la poursuite s’allume, blanche, et Barbara entre sur scène, côté cour, comme d’habitude. L’ovation est immense, dure plusieurs minutes. Plusieurs fois elle fait signe de la main pour obtenir le silence, sans succès tant l’émotion de ce retour est immense. Et puis, elle fait signe au pianiste et démarre la chanson qui a toujours été la première de ses tours de chant : « Chapeau bas ». L’attente est énorme. Sa voix sera-t-elle à la hauteur ? Arrivera-t-elle à la placer correctement ? Le miracle se fait. Tout est parfait. Etonnamment. Comment une femme de quatre-vingt-deux ans peut-elle encore chanter avec une voix aussi claire. Au fur et à mesure du déroulement de cette première chanson, chacun comprend qu’il va trouver ici ce qu’il est venu chercher. Le souvenir, l’émotion, la sincérité. Les mots de Barbara, sa musique, sa voix, son sourire. Tout est en place. Elle enchaine sur Rémusat.

Tout y est passé. Vingt-trois chansons exactement. Je jette de temps en temps un regard vers mes voisins. Tout le monde fredonne, ou chante à pleine voix. C’est un grand moment, un moment unique.

Elle a tout enchaîné, sans entracte. Nantes, Mon enfance, Madame, Si la photo est bonne, Gare de Lyon, gueule de nuit, la solitude, l’aigle noir, Drouot, le mal de vivre.

Pas un trou de mémoire, ni au piano, ni dans la voix. Un concert unique, mais un concert exceptionnel. « Ma plus belle histoire, c’est vous », dernière chanson du dernier récital de Barbara est repris par la salle entière qui a bien saisi toute l’émotion de cette chanson, tout ce qu’elle contient d’important. Comme au temps des concerts multiples, le laser rouge écrit « Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous » sur le mur du fond de la scène. Le rideau se ferme. La salle acclame, hurle, chante, applaudit à tout rompre.

Le rideau s’ouvre à nouveau. Elle revient sur le milieu de la scène. Une fois le silence revenu, elle s’approche du micro.

« Je vous remercie, du fond du cœur. Merci à toutes et à tous pour ce moment unique que vous m’avez fait vivre. Pour le temps qu’il me reste à vivre, je penserai chaque jour au bonheur que vous venez de me donner.

Elle a du mal à parler, on sent que l’émotion est vraiment intense, qu’elle a du mal à ne pas pleurer. Les applaudissements ponctuent ses phrases.

– C’était important de vous retrouver une dernière fois. Tours m’avait laissé un goût amer d’une histoire qui ne s’était pas terminée proprement. Maintenant, je suis heureuse. La boucle est bouclée. Portez-vous bien, vivez votre vie aussi profondément que vous le pouvez. Adieu à toutes et à tous. Merci encore. Je vous aime. »

Et le rideau se ferme. La foule l’acclame, demande son retour. Mais elle se tient à ce qu’elle a dit. C’est fini.

Voilà. Aujourd’hui, 25 novembre 2012, une page se tourne définitivement. Une vieille dame va rentrer chez elle, chercher le sommeil comme elle le cherche depuis des années.

Que Dieu lui donne encore de longues années à vivre, discrètement avec ses chats. Elle a bouclé la boucle. Et quand viendra le moment de partir, comme elle l’a chanté elle-même, encore ce soir, « Y aura du monde à l’enterrement ».

(Barbara est morte le 24 novembre 1997 à l’âge de soixante-sept ans. Le plus bel hommage entendu est la phrase de Juliette Gréco : « Barbara n’est pas morte, elle n’est plus là, c’est tout.)

 

© Amor-Fati 25 novembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 25 novembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Hommage", "Uchronie

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