novembre 26

Now’s the time

26 novembre 1945, neuf heures du matin. Il neige légèrement sur New York. Charlie entre dans le studio 3 de Savoy Records, les yeux embrumés. Le réveil a été difficile. La soirée d’hier a été longue, comme le sont toutes les soirées de Charlie depuis déjà plusieurs années. Il a quitté bien tard le club dans lequel  il a joué, puis est parti avec sa bande de musiciens, et ensemble, ils ont écumé les bars, étourdis par l’alcool, la fumée et le bruit. Ils ont participé à quelques jam sessions dans plusieurs autres clubs, ont joué toute la nuit, aidés par le whisky, la cigarette et l’héroïne.

Charlie a à peine 25 ans. Depuis déjà 10 ans, il a fait du jazz son unique occupation, sa passion, sa vie, son métier. Il est grand, présente plutôt bien, toujours tiré à quatre épingles. Ce matin, il porte un costume gris anthracite bien coupé, une chemise blanche et une cravate noire. Détail amusant, son pantalon est retenu par une ceinture de cuir et une paire de bretelles noires. Un début d’embonpoint commence à poindre sous sa veste croisée. Mais il ne s’en soucie guère.

Il salue la compagnie rapidement. A peine sa valise posée sur la chaise à côté de la vitre, Charlie vérifie dans sa poche de pantalon la présence du matériel nécessaire et se dirige droit vers les toilettes où il s’enferme à double tour. Là, il rabat le couvercle, sort de sa poche sa seringue, son garrot, sa cuiller, et une boite d’allumettes. Puis il fouille dans la poche gauche de sa veste qu’il a déboutonnée et sort une petite pochette en papier qu’il déplie soigneusement. C’est sa dose quotidienne qu’il doit savoir gérer pour la journée. Elle lui a coûté son cachet de la veille, mais elle est nécessaire pour qu’il puisse être celui qu’il prétend être : Bird.

Après avoir rempli la cuiller, ajouté deux gouttes d’eau et fait chauffer le tout à l’aide de deux allumettes, il remplit la seringue, pose le garrot en haut de son bras gauche, lèche l’aiguille de la seringue et l’introduit dans la veine gonflée de son bras déjà miné d’une vingtaine de minuscules trous rouges. L’introduction du liquide est douloureuse. Charlie s’assoit, desserre le nœud de sa cravate. Il transpire à grosses gouttes. Malgré le froid ambiant, il sue abondamment. Le dos de sa chemise est à tordre. Il sait ce qu’il fait. Il est parfaitement conscient de ce phénomène d’autodestruction, mais c’est plus fort que lui. Depuis déjà longtemps, il pense qu’il ne peut supporter la vie et donner le meilleur de lui-même que complètement défoncé. Et il ne s’en prive pas.

Il pense s’évanouir, se tient au mur, ferme les yeux, les rouvre. Puis soudain, le malaise disparait. Il se lève, renoue le nœud de sa cravate, referme sa veste, replie le papier et replace dans ses poches le matériel de mort. Prêt à servir à nouveau la prochaine fois. Il se regarde dans le miroir, passe les mains dans ses cheveux, s’asperge le visage d’eau fraiche et déverrouille la porte des toilettes.

Il fait son retour dans le studio. Tout le monde est là. Max Roach est déjà installé à sa batterie. Il est assis sur son tabouret, les baguettes sur les genoux et essuie consciencieusement ses lunettes. C’est un véritable rite avant de commencer à jouer. Miles Davis, debout près du micro de gauche rectifie l’embout de sa trompette. Dizzy attend. Il est impatient de commencer. Curly Russell joue avec les clés de sa contrebasse et recherche le la que lui a donné Dizzy. Bird leur a dit que les morceaux étaient prêts, écrits, recopiés. Tous attendent impatiemment les partitions et le début de l’enregistrement. Charlie aujourd’hui est leur chef. C’est lui qui va diriger. Pour cela, il a nommé leur groupe éphémère du nom de Charlie Parker’s Ree Boppers.

Trois morceaux doivent être enregistrés dans la matinée : Ko-Ko, Now’s the Time et Billie’s Bounce.

Pour un quintet de musiciens professionnels, ce n’est pas d’une difficulté majeure. Tous maîtrisent parfaitement leur instrument et lisent la musique comme vous ce texte. L’enregistrement de Ko-ko se déroule en deux prises seulement. Et encore, la première aurait pu être bonne, si après le premier solo de Charlie, un technicien n’avait pas applaudi, sifflé et hurlé. Il a fallu recommencer, se recaler. Charlie est nerveux, mais la drogue qui coule dans ses veines parvient à lui faire retrouver son calme. Ses doigts courent sur le sax alto et la musique coule, rapide et mélodieuse. Chacun son solo, puis ils se retrouvent à l’unisson pour la partie finale.

« Bien les gars, c’est dans la boite, rigole Charlie.

– Tu ne crois pas qu’on pourrait la refaire ? demande Dizzy, je me demande s’il n’y a pas un petit truc qui coince à la mesure 47.

– Non, c’est bon, si tu avais merdé, je l’aurais entendu tout de suite et t’aurais envoyé mon sax à travers la gueule.

Charlie rit aux éclats. Dizzy et Miles rigolent également devant leurs micros. L’ambiance est bonne. Il faut dire que la location du studio est chère et qu’il faut boucler dans la journée. Si on s’engueule, on perd du temps, alors, chacun prend son travail avec conscience et fait de son mieux pour que le chef soit content. Les colères du saxophoniste sont connues et tout le monde sait que ça pourrait être violent et long. On a déjà vu Charlie lancer son instrument à travers la pièce et un quintet entier.

La matinée se déroule selon les plans prévus. Les trois morceaux sont enregistrés.

L’après-midi verra les enregistrements de Warming Up a Riff,  Thriving on a Riff, et Meandering.

Vers dix-huit heures, tout est terminé. Charlie a fait deux nouveaux passages aux toilettes. Les autres savent pertinemment ce qu’il y fait, mais personne ne dit rien. Les musiciens se retrouvent dans un bar juste à côté du studio.

– Voilà, Messieurs, ce jour est un grand jour. Notre premier disque est enfin dans la boite. Désormais, on pourra nous écouter ailleurs que dans les clubs où nous jouons. A la vôtre les gars, je suis content de ce qui s’est passé aujourd’hui.

Et il engloutit d’un trait son verre de bourbon.

C’est Dizzy qui prend la parole.

– Oui, Bird, tu peux être fier. Nous avons fait de la grande, de la belle musique. Mais promets-moi un truc, vas-y doucement sur la seringue. On sait tous que tu te défonces à mort. Tu sais que ça va te jouer des tours, et de sacrés tours. Je voudrais t’entendre jouer encore longtemps, Bird.

– T’inquiète lui répond Bird calmement, je sais ce que je fais. Tu sais, Dizzy, toi, t’as jamais essayé, mais moi, j’arrête quand je veux. Je t’assure.

– Je voudrais bien te croire Bird. Je voudrais bien te croire. »

Dizzy Gillespie lève les yeux au ciel devant autant de mauvaise foi.

 

(Le 26 Novembre 1945, Charlie Parker enregistre son premier disque en tant que musicien professionnel. Ce premier album se nomme « The Charlie Parker Story ». En 1946, il passera 6 mois en hôpital psychiatrique pour y être désintoxiqué. Puis ce sera la longue dégringolade qui se terminera le 12 mars 1955. Charlie Parker meurt sans un sou, sans avoir le droit de jouer nulle part. Sans même son instrument près de lui.  Le matin même, il l’a déposé au Mont de Piété pour s’offrir son ultime injection. Le médecin chargé de constater son décès écrira « Homme de race noire, environ 65 ans. Il en avait 34.)

© Amor-Fati 26 novembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 26 novembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

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