novembre 27

Un jugement respectable

« Non, Monsieur le Juge, je réfute ici les allégations de la partie civile !
L’avocat de la défense, rouge comme une tomate hurlait dans le prétoire.
– Votre client est néanmoins accusé de faux et usage de faux, faux en écriture, faux en

dénomination, ce n’est pas rien, tout de même, répondit le juge du haut de son perchoir.
– Vous n’irez pas jusqu’à nier l’appartenance de mon client ici présent à la longue famille des Brassicacées, tout de même … Ce serait un peu fort.
– Comme vous y allez mon cher maître. Il n’est nullement question dans ce tribunal de remettre en question les liens de famille de l’accusé. La moutarde vous monte au nez facilement. Je vous ai connu plus calme.
– Comment se fait-il alors que la partie civile n’ait pas fait de procès au cousin belge de mon client ?
– Mais parce que cet illustre cousin est belge, voilà tout, répondit le juge faisant montre d’un calme quasi olympien. Ses ancêtres ont vu le jour dans l’enceinte extérieure de Bruxelles au XIV° siècle. Il est donc tout à fait normal qu’il porte ce nom et il faudrait être fou pour le trainer devant les tribunaux, pour quelque raison que ce soit. Et personne n’a jamais essayé d’ailleurs.
– Et son lointain cousin chinois ?
– Il vient de Chine, j’ai ici les documents attestant officiellement son origine asiatique, rétorqua le juge en désignant devant lui une chemise jaune contenant au moins cinq cents feuillets. Si vous voulez les voir, ils sont à votre disposition. Mais cessez donc de faire diversion en faisant allusion à la longue famille de votre client. Famille irréprochable si j’en juge par l’épais dossier que j’ai sous les yeux.
– Mon client reconnait en effet qu’il a fait usage d’un nom auquel il navet pas droit. Mais il n’y a aucune malice là-dessous. Il l’a fait juste pour que ce soit plus facile à retenir. Il l’a fait sans vouloir nuire à quiconque et nous trouvons que le procès qui nous est fait ici est bien injuste.
– Puisque votre client reconnait partiellement l’utilisation frauduleuse de cette dénomination, dites- nous ici, devant ce tribunal son véritable nom. Vous êtes sous serment, je vous le rappelle.
L’avocat de la défense se tourna vers son client. Celui-ci était effondré par la question du juge. Il portait une large chemise verte à col très large. Ses cheveux d’un blanc immaculé lui donnaient une allure presque divine. Son parfum, d’habitude discret, se faisait plus présent au fur et à mesure qu’il transpirait. Lorsque la colère était intense, qu’il était bouillant de rage, en présence d’une cocotte par exemple, il exhalait un parfum assez incommodant qui trahissait immédiatement sa présence dans les lieux.
Le juge posa la main sur la chemise verte de l’accusé.
– Allez-y, dites-lui tout, ne lui cachez pas la vérité.
L’accusé se leva et presque sans respirer, déclara :
– Méristème, mon véritable nom est Méristème Monsieur le Juge.
Le silence se fit dans le tribunal. Un silence pesant. Lourd. Un tel aveu ne laissait personne indifférent. Malgré son émotion, le juge se ressaisit et déclara avec un peu de familiarité.
– Cet aveu vous honore mon chou. Je commence à comprendre. C’est un nom difficile à porter.
L’accusé, qui était resté debout, reprit un peu de sa superbe.
– Je suis heureux de vous l’entendre dire Monsieur le juge. C’est pour des raisons de commodité que j’ai choisi le pseudonyme de Fleur. Mais ne pensez surtout pas que ma volonté était de me lier avec les roses ou les tulipes. Je n’ai rien d’un hortensia ni d’une marguerite, évidemment. J’ai souhaité, en prenant ce pseudonyme, faciliter le travail de la ménagère de moins de cinquante ans, j’ai souhaité ne pas effrayer les enfants qui déjà ont du mal à me supporter. Que penseraient-ils de moi, ces pauvres lardons, si on leur demandait « Veux-tu du méristème ? » Déjà qu’avec mon nom poétique, ils me repoussent et me délaissent, je n’aurais eu aucune chance de leur plaire sous mon vrai nom.
– Et puis, ajouta l‘avocat, ce nom que l’on prétend usurpé ne l’est pas tant que ça.
– Expliquez-vous, répondit le juge piqué par la curiosité.
– S’il n’est pas réellement une fleur, mon client est quand même une chou-fleur, pardon, une sous-fleur, un organe pré floral. Si on le laissait se développer plus longtemps qu’on ne le laisse d’ordinaire, il grandirait, monterait sur ses grandes tiges et produirait de magnifiques fleurs jaunes.
– Pourquoi ne pas le laisser se développer complètement alors ? questionna le juge.
– Mais parce que dans ce cas, il n’aurait d’autre intérêt que de se reproduire. Il deviendrait parfaitement inutile. Purée, ce n’est pas difficile à comprendre quand même. Alors que là, au moment où on le prend, il fait partie du gratin parmi ses congénères. C’est une grosse légume que les gens accompagnent comme ils le souhaitent. Et puis, vous imaginez lire sur un menu de restaurant : « Gratin de méristème à la tomate », « Purée de méristème à la muscade et au gingembre » ? Non, Monsieur le juge, Non, Mesdames et Messieurs les cuisiniers. « Gratin de Chou-fleur », avouez quand même que c’est plus poétique, plus imagé. Vous vous imaginez déjà avec des fleurettes blanches dans votre assiette. Vous voyez en rêve une assiette appétissante. L’imagination est importante partout, Monsieur le Juge, même dans la cuisine.
Le juge se tourna alors vers la partie civile.
– Monsieur l’avocat de la partie civile, vous qui représentez ici votre client Brocoli, avez-vous quelque chose à déclarer ?
L’avocat de l’accusation parla quelques instants avec son client qui avait déposé plainte. La discussion semblait paisible et la colère initiale avait l’air de retomber.
– Mon client, Monsieur Brocoli, ici présent, qui lui est une fleur, je tiens à le signaler devant ce tribunal, a décidé de retirer sa plainte. Il considère que la dénomination de Chou-Fleur peut continuer à être donnée à l’accusé. Même s’il a été prouvé devant cette cour qu’il n’est en rien une fleur.
Le juge se redressa sur son fauteuil, remonta dignement sa manche aux bordures d’hermine, se saisit du marteau de bois posé sur la table et frappa deux coups.- Accusé, levez-vous.
Le chou-fleur se leva dignement.
– Après avoir entendu vos explications, après avoir bien saisi les arguments de la défense, et vu que l’accusation a décidé de retirer sa plainte contre vous, après en avoir délibéré avec moi-même, je déclare que vous êtes non coupable des chefs d’accusation qui pesaient sur vous. Vous pourrez sortir libre de ce tribunal. Vous êtes autorisé, à compter de ce jour, à porter le nom de chou-fleur, et en vertu de ce jugement qui fera jurisprudence, personne ne sera plus autorisé à vous dénier ce patronyme. L’affaire est jugée.
L’accusé et son avocat se congratulèrent mutuellement.
Le juge se leva et solennellement, déclara :
– La séance est levée !
Puis, se tournant vers la défense, il ajouta :
– Monsieur l’avocat, monsieur le Chou-fleur, je vous invite à ma table ce midi, je crois qu’avec vous deux, je pourrai faire un bon repas. »

(Dans le calendrier républicain, le 7 Frimaire, correspondant au 27 Novembre, est le jour du Chou-Fleur, qu’on se le dise.)

© Amor-Fati 27 novembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 27 novembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction

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