décembre 28

7 h 46 à Norfolk.

carr

Il est 9h30 dans la chambre 9407 du Norfolk General Hospital à Norfolk en Virginie. Le docteur Mason Andrews retire son bonnet de protection, sort de la pièce et s’adresse à Roger qui attend dans le couloir.

« Vous pouvez y aller mon vieux. Elle est magnifique. Félicitations !

– Merci Docteur. C’est un réel soulagement. Je suis heureux que ce long voyage soit enfin terminé.

– Entrez doucement, Judy vient de s’endormir.

– Tant mieux, elle doit se reposer.

– On se retrouve dans une demi-heure dans le hall, ça vous convient ?

– Oui. Ca aussi, ce sera une épreuve. Il y a du monde ?

– 200 personnes environ.

– Mon Dieu, donnez-moi la force. A tout à l’heure Doc. »

Roger, avec d’infinies précautions, pousse la porte de la chambre. Elle couine légèrement sur ses gonds. Alors, il arrête la rotation et se faufile par le petit espace qu’il a déjà créé. Immédiatement, il jette un coup d’œil dans la pièce. Judy, la femme de sa vie, est dans le lit, les yeux fermés. Roger n’ose pas faire le moindre pas. Il reste immobile dans l’entrée. Il a l’impression que le moindre pas va déclencher un bruit d’enfer et réveiller sa femme. Il la regarde encore. Sa respiration est régulière. Elle semble tranquille, apaisée.

Sur la pointe des pieds, avec une attention de chaque instant, Roger s’avance. Il est papa depuis à peine deux heures et déjà, il est attentif à ne pas déranger l’équilibre de sa nouvelle famille. Lentement, très lentement, il s’approche du berceau. De loin déjà, il aperçoit un petit bonnet blanc noué à son sommet et une touffe de cheveux bruns qui en dépasse sur le côté.

« Mon bébé, ma fille, enfin tu es là. »

Il ne sait pas quoi faire. Ou plutôt si, il sait. Il reste sans bouger au-dessus du petit lit. Et il regarde. Il s’en met plein les yeux. Il incruste cet instant au plus profond de sa mémoire, pour être certain de ne jamais l’oublier. Il y a tellement longtemps qu’il attendait ça, qu’ils attendaient ça.

Il est soudain tiré de son admiration par une petite toux sèche, faite juste pour attirer son attention. Il lève les yeux et regarde en direction du lit, du grand lit.

Judith a les yeux ouverts. Le bonheur transparait dans son regard qui pétille. Roger jette un dernier coup d’œil sur sa fille endormie et s’approche du lit.

« Ma Judith, mon amour, tu l’as fait. Je suis le plus heureux des hommes.

– Non, Roger, nous l’avons fait. Je suis la plus heureuse des femmes.

– Je profite de ces premières minutes que nous attendions depuis des années. Comment vas-tu ?

– Bien, je t’assure. Tout à l’heure, quand le docteur était là, j’ai senti que j’avais un besoin vital de dormir, ne serait-ce que quelques minutes. J’ai beaucoup regardé Elizabeth, elle était silencieuse et calme, et j’ai glissé dans le sommeil sans même m’en rendre compte. Je n’ai même pas entendu Mason sortir.

– Georgeena est-elle venue te voir ? Elle m’a dit qu’elle passerait.

– Non, elle était en salle d’accouchement. Elle avait l’air heureuse que tout se passe bien, elle aussi. Je suis vraiment déçue que tu n’aies pas pu assister à l’arrivée de notre bébé juste à côté de moi..

– On me l’avait interdit, mais tu m’as vu, j’étais derrière la vitre. J’ai été près de toi à chaque instant.

– Je l’ai bien senti, mais il me manquait cette intimité qui est normalement due aux nouveaux parents.

– Oui, mais nous ne sommes pas des parents comme les autres, tu le sais bien.

– Il va le falloir, Roger, il va falloir que nous devenions des parents comme les autres. Il va falloir que nous protégions Elizabeth. Vingt personnes et une équipe de télévision pour assister à mon accouchement, ça a déjà été plus que je n’en pouvais supporter.

– C’était le prix à payer, tu le sais bien. Mais je te promets que je ferai en sorte que notre vie soit paisible et calme, à l’abri des curieux.

– Merci. Je te fais confiance, j’y veillerai aussi. Tu vas bientôt devoir y aller ? Tu es sûr que c’est obligatoire ?

– Oui. Georgeea, Monsieur Andrews et le docteur Jones seront là aussi. J’ai hâte que tout ça soit terminé et que l’on puisse rentrer à la maison, Lizzy, toi et moi.

– Roger s’approche de sa femme et lui dépose un baiser sur le front.

-Repose-toi Judy, je te promets, je ne serai pas long.

– Certainement. 200 journalistes et 500 questions, ça va prendre cinq minutes !!

Judy sourit. Roger aussi. Il s’approche à nouveau du berceau dans lequel dort sa fille. Cette fois-ci, il ose le faire. Il descend son visage à l’intérieur du couffin et le plus doucement du monde, embrasse sa fille sur le bout du nez.

Au moment où il se redresse, il perçoit un coup léger contre la porte de la chambre. Le docteur Jones est là.

– Monsieur Carr, il est l’heure, on ne peut pas faire les attendre plus longtemps.

– J’arrive, répond Roger.

– Vous n’êtes pas trop tendu ?

– Si,  je sais que c’est un mauvais moment à passer. Mais un passage obligé.

Roger se dirige vers la porte. Il envoie du bout des doigts un baiser à sa femme.

– Repose-toi, je fais vite. Je n’ai qu’une chose à leur dire : que je suis papa, que tu es enfin maman et que nous sommes  heureux. Nous avons été bénis. Je t’aime. »

 

(Elizabeth Jordan Carr est née le 28 décembre 1981 à 7h46, à Norfolk ; Virginie. Elle pesait 2,970 kg. Elle est le premier bébé américain à avoir été conçue « in vitro ».  Judith, sa maman, alors âgée de 28 ans était devenue stérile à la suite de plusieurs grossesses infructueuses. Le 5 août 2010, Elizabeth donnait à son tour naissance à un petit Trévor, conçu, lui, naturellement.)

© JMBassetti 28/12/2012. Tous droits réservés

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Ecrit 28 décembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

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