décembre 23

A la gendarmerie

vg

– Alors, allons-y, commençons.

Le gendarme Tessonier retire son képi et le pose sur la petite étagère derrière son bureau.  La gendarmerie d’Arles est vide. Il n’est que huit heures du matin ce 23 décembre, et ce n’est pas vraiment l’affluence. Tant mieux dans un sens. La semaine a été plutôt agitée, ce n’est pas un mal que cette matinée soit plus calme.

– Donc, si tu le veux bien, je vais entendre ta déposition.

– Auriez-vous un café à m’offrir, s’il vous plait, j’ai plutôt mal à la tête.

En face du gendarme, se trouve un individu hirsute, mal rasé, visiblement encore alcoolisé malgré l’heure matinale. Des restes d’une cuite de la veille.

– Tout à l’heure peut-être, pour l’instant, nous allons débuter l’interrogatoire. Tu as bu quoi hier soir ?

– De l’absinthe surtout.

– Beaucoup ?

– Je ne sais pas, à partir de huit, je n’arrive plus à compter.

– Ca promet. Allons-y. Raconte ce que tu as à dire.

– Hier soir, j’étais dans la maison.

– Non, attends, reprends depuis le début. Depuis combien de temps es-tu ici ?

– Je suis arrivé dans le courant du mois d’octobre, je ne me souviens pas exactement la date précise de mon arrivée.

– Et où loges-tu ?

– Chez mon ami Vincent, vous le savez bien, puisque c’est chez lui que vous êtes venu me cueillir ce matin.

– Que faites-vous tous les deux ? Vous êtes des invertis, vous êtes des…. ??

– Oh pas du tout, c’est pas du tout ce que vous croyez. Nous travaillons, nous faisons de l’art.

– De l’art, laisse-moi rigoler. Deux pochards comme vous, à moitié saouls du matin au soir et du soir au matin, il n’y a qu’à voir ta gueule ce matin.

– Je ne vous permets pas. Nous sommes des peintres, nous avions décidé de travailler ensemble et de créer une sorte d’académie de peinture. Mais maintenant, c’est fin, terminé, torché.

– Raconte pour hier soir.

– Hier, nous sommes allés tous les deux nous promener dans la campagne pour nous imprégner de visages, de paysages, de couleurs, de nuances et de teintes à reproduire. Il faisait assez beau et les couleurs étaient chaudes. Nous avons décidé de rentrer cers 6 heures. D’ailleurs, il commençait à faire nuit et ce n’ était plus intéressant.

– Ensuite, qu’avez-vous fait ?

– Vincent a commencé à boire de bonne heure. Il m’a dit avoir besoin de ça pour se mettre au boulot.

– Vincent est un alcoolique ?

– Il a besoin de ça pour se mettre en route, appelez ça comme vous voulez.

– Et toi ?

– J’aime ça aussi. Et pas que ça.

– Quoi d’autre ?

– Ce n’est pas le propos, on est là pour parler d’hier soir. Je peux avoir un café ?

– Attends encore. Donc…

Tessonier  essaie de se souvenir des détails, il prend quelques notes car il aura besoin de tout ça pour établir son rapport.

– Une fois les deux premières absinthes descendues, Vincent a commencé à peindre. Il a installé une nouvelle toile et a débuté un nouveau tableau.  Il en avait deux non achevés, mais ce n’est pas grave. Il n’arrivait pas à déterminer les couleurs finales. Il a préféré laisser reposer et terminer plus tard.

– Et toi, tu faisais quoi ?

– Moi, j’ai commencé à picoler aussi, mais je n’avais pas envie de démarrer une nouvelle toile. J’ai repris quelques détails sur un tableau non terminé.

– Vous vous êtes engueulés ?

– ca arrivait souvent depuis quelques semaines.

– C’est parti sur quoi hier ?

– Des divergences d’artiste, vous pouvez pas comprendre.

– Explique quand même.

– Vincent n’arrivait pas à démarrer son tableau.

– Il avait trop bu ?

– Oh non, ça c’est une habitude, ça aide plus que ça n’empêche…

– Il était immobile devant sa toile. « Je me rappelle plus, je me rappelle plus ». Il passait son temps à dire ça. Je lui ai répondu « C’est pas grave, laisse aller ton pinceau, ça viendra tout seul ». Mais rien à faire. Pour lui, il faut représenter la nature telle qu’on l’a vue, à partir de souvenirs réels.

– Et toi ?

– Moi je m’en fous. Si je me souviens de ce que j’ai vu, je le retranscris, si je ne me souviens pas, j’invente. Pas Vincent. Il lui faut du concret.

– Que s’est-il passé ensuite ?

– Le ton a monté. Il ne voulait pas en démordre et moi non plus. Alors, on s’est engueulé, et on s’est battu.

– Vous vous êtes battu pour des histoires de tableau ? Dis moi que c’est pas vrai.

-Je vous avais dit que vous pourriez pas comprendre.

– Après, comme ça me faisait chier qu’on se cogne sur la gueule, je suis descendu voir Rachel. Comme ça, je fuyais la discussion.

– Raisonnable. Elle était loin Rachel ?

– Dans le quartier des putes, vous savez bien. Ne faites pas l’innocent. Tous les hommes d’Arles connaissent Rachel.

– Et tu l’as vu ?

– Oui, on est monté dans sa chambre n mais j’étais trop démoli.

– Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

– Rien, je vous dis, je pouvais pas. L’alcool et la bite, ça fait pas bon ménage. ET puis Rachel m’a dit que si Vincent me trouvait là, il allait me tuer. Il est amoureux d’elle.

– Vous êtes amoureux de la même ?

– Vous connaissez Rachel. On est pas amoureux d’une pute, mais on aime bien l’exclusivité. Moi je m’en fous, mais pas Vincent.

– Tu as fait quoi alors ?

– Je suis rentré à la maison jaune. Vincent avait commencé quelque chose. Mais c’était vraiment pas terrible. Je lui ai dit qu’il était pas sur la bonne voie. Que c’était pas bon, que c’était à chier ce qu’il faisait depuis deux semaines.

– Vous avez bu encore ?

– Oui. La bouteille était sur la table et on descendait verre sur verre. Pendant deux heures, on a bu, pissé gueulé. Et puis Vincent a sorti son coupe-chou et me l’a foutu sous le nez.

– Il a été menaçant ?

– Autant que je me souvienne, oui. Il m’a dit qu’il allait me raccourcir, qu’il avait besoin d’un beau rouge pour sa toile et que j’allais lui fournir.  Je l’ai calmé, il a fini par poser son rasoir, et on a continué à picoler.

– La suite ? Raconte et je te porte un café.

– Putain, ça fera du bien.  Moi je vous ai tout dit. J’en sais pas plus.

– Et cette histoire d’oreille alors ?

– J’en sais rien, je vous assure. J’étais dans le cirage, j’ai dû m’écrouler par terre. Je me souviens du rasoir, de Vincent, de la colère et de l’alcool, mais le reste….

– Me fais pas croire ça.

– Je vous assure. C’est vos hommes qui m’ont réveillé. Vincent était couché par terre. Il y avait du sang partout, il se tenait le coté de la tête avec un tissu et Rachel était là, toute blanche.

– Ben tu devais en tenir une belle, parce que c’est elle qui est venue nous porter l’oreille de Vincent. Il était allé lui offrir.

– Putain, c’est lourd. Je vous assure, je me souviens de rien. Mais j’ai pas de sang sur moi, c’est pas moi qui l’ai coupée cette putain d’oreille.

– Je pense que tu dis la vérité. Tu vas pouvoir boire un café pendant que je recopie ta déposition. Max, appelle le gendarme, fais un café pour monsieur, et puis un pour moi aussi….

Tessonier ouvre alors son tiroir, en extrait un formulaire, prend une plume et commence son rapport.

– Je te le le lis tout haut, si ça coince, tu me le dis.

« Moi, Tessonier Albert, gendarme de première classe, ai reçu dans mon bureau pour interrogatoire, le 23 décembre 1889 Monsieur Gauguin, Paul, né le 7 juin 1848 à Paris, qui nous a déclaré ceci…. »

 

(Le 23 décembre 1889, éclate une dispute entre Gauguin et Van Gogh. Cette dispute se terminera par l’amputation de Van Gogh de son oreille gauche. Plusieurs thèses s’affrontent : automutilation ou agression de Gauguin. La version officielle a longtemps été la première, mais il semble qu’à l’heure actuelle, la seconde gagne en crédibilité. Toujours est-il qu’on ne saura certainement jamais. Un affrontement de génies et d’alcooliques.)

© JM Bassetti 23/12/2012 Tous droits réservés

 

 

 

 

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Ecrit 23 décembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Histoire réécrite", "Hommage", "Uchronie

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