janvier 24

A la vôtre, Madame.

churchillLa soirée battait son plein. Le genre de soirée où il est plus important de paraître que d’être. Toutes les personnalités importantes de la jetset anglaise étaient là.

On buvait du champagne, du whisky, on mangeait des petits fours sucrés et salés, parfois dans le désordre, indifféremment.

Affalé dans un fauteuil qui l’absorbait entièrement, Winston Churchill était installé. Il transpirait abondamment et discutait avec des amis politiciens. Il en avait déjà envoyé deux ou trois au tapis en utilisant les phrases assassines dont il avait le secret.

De loin, une femme le regardait, l’air dégoûté. Elle détestait cet homme, pour ce qu’il était, pour ce qu’il représentait, pour sa position inacceptable envers les femmes. Elle lui en voulait de son attitude aussi dédaigneuse envers les suffragettes  dont elle avait fait partie à l’époque bénie de l’avant-guerre.

Churchill parlait politique, comme d’habitude. Dans la main gauche rehaussée d’une énorme chevalière en or à l’auriculaire, il tenait son inséparable cigare. Enorme barreau de chaise roulé sur les cuisses ambrées des cubaines. Cela le faisait fantasmer. Il avait l’impression de sentir la sueur de leur peau imprégnée dans la feuille de tabac qui entourait le cylindre marron foncé. Dans sa main droite, un énorme verre à moitié rempli de whisky écossais, sa boisson préférée. Une dose qui aurait pu mettre à mal un régiment de chevaux et leurs cavaliers, mais lui résistait gaillardement. Et ce n’était pas son premier verre. Les garçons de service, las de faire aussi souvent l’aller-retour pour remplir le godet, avaient laissé la bouteille qui trônait sur le petit guéridon de bois à côté de lui. Et régulièrement, l’ancien premier ministre de sa Majesté se resservait.

Churchill disait lui-même : «Je n’ai dans le sang que des globules rouges, l’alcool a tué depuis belle lurette tous mes globules blancs.»

Il parlait fort, riait à gorge déployée. Dans la société anglaise, cette attitude ne pouvait pas plaire  tout le monde. Il le savait, mais s’en moquait. Il avait eu des ennemis toute sa vie.

La vieille Lady s’approcha de l’endroit où Churchill tenait salon. Elle savait que Sir Winston était spécialiste des bons mots et cherchait une phrase pour lui river son clou. Elle n’était pas la première à s’y essayer. Beaucoup, avant elle avait tenté l’aventure et s’y étaient cassés les dents. Mais elle avait trouvé la pique, trouvé la bonne phrase qui allait ridiculiser en public ce gros homme peu ragoutant.

A force de jouer des coudes, elle réussit à s’approcher suffisamment de sa victime. Elle jubilait à l’avance du trait qu’elle allait lui lancer. Parvenue juste à côté de lui, elle désigna du doigt le verre de Whisky que tenait Churchill et lui demanda :

-« Sir Winston, vous ne buvez donc que du scotch à longueur de journée ?

Churchill s’accouda à son fauteuil, se retourna et dévisagea la dame.

– Non, Milady, le matin, au réveil, avant mon premier verre, je vois volontiers une tasse de thé.

Un boulevard s’ouvrait devant elle. Elle allait pouvoir porter l’estocade.

– Hé bien, Monsieur Churchill, dit-elle avec des éclairs dans les yeux, si j’étais votre femme, je mettrais du poison dans votre thé.

Le silence se fit dans l’assemblée. Un silence épais comme de la mélasse. Comme dans Cyrano, juste avant la tirade du nez. Chacun flaire le danger, attend la réplique, mais elle ne vient pas. Du moins pas dans la seconde qui suit. Les hommes présents regardaient le grand homme.

Tranquillement, Churchill se pencha vers le guéridon, saisit la bouteille et se resservit un verre entier du liquide ambré. Après quoi, il se retourna et regarda la dame de haut en bas, semblant la déshabiller du regard. Il la jaugea, la transperça de ses yeux vifs, mais déjà embrumés par l’alcool ingurgité à forte dose. Puis il la fixa droit dans les yeux et lui répondit :

– Et moi, Madame, si j’étais votre mari….

Il laissa planer la fin de sa phrase. Tout le monde attendait. Il fit alors un geste très théâtral, désignant la Lady du haut en bas avec un air dégoûté et lança d’un seul coup :

– Si j’étais votre mari, Madame, je le boirais.

Puis, après un bref salut de la main, il ajouta en levant son verre:

– A la vôtre,Madame.»

 

(Sir Winston Leonard Spencer Churchill, premier ministre britannique, prix Nobel de littérature 1953 est décédé le 24 janvier 1965. Si les bons mots de Churchill vous amusent, vous en trouverez 67 à la page suivante : http://www.evene.fr/citations/winston-churchill)

© JM Bassetti 24/01/2013 Tous droits réservés.

© Amor-Fati 24 janvier 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


Copyright 2018. All rights reserved.

Ecrit 24 janvier 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *