décembre 27

A quelques degrés près…

chatelLa foule se masse devant l’hôtel du Bouchage situé en face du palais du Louvre. Une quarantaine de grands seigneurs se trouvent là, attendant l’arrivée probable du carrosse royal. Viendra-t-il, ne viendra-t-il pas ? Personne n’en est sûr, mais les probabilités sont fortes.
Ce qui est certain par contre, c’est que Gabrielle d’Estrée est chez elle. Le carrosse du roi l’a déposée là vers deux heures de l’après-midi.
«  A ce soir. Comme je te l’ai promis, je passerai la nuit près de toi, lui avait dit le Roi, mais avant, je dois faire une courte visite chez ma sœur Catherine pour lui souhaiter Joyeux Noël et l’embrasser pour l’occasion.
– Emmène-moi avec toi, je t’en prie, je te ferai honneur, sois en sûr.
– Non, pas encore, le temps n’est pas venu. Mais nos démarches d’hier feront accélérer les  choses et tu pourras bientôt te montrer à mes côtés en public. Pour le moment, il ne serait pas de bon goût que le Roi de France se présentât chez sa sœur au bras de sa maîtresse. »
Henri IV et Gabrielle d’Estrée étaient allés passer deux jours en Picardie afin d’accélérer le démariage de la maîtresse du roi. Les choses sont en bonne voie. Nicolas d’Armeval, sire de Liancourt et baron de Benar, époux officiel de la maîtresse du roi a donné un accord verbal. Les papiers officiels seront bientôt signés. Il ne restera plus alors qu’à démarier le roi de Marguerite de Valois, mais cela risque d’être moins simple.

Dans la foule, un jeune homme semble bien impatient. Au milieu de la quarantaine des grands de France qui se pressent devant l’entrée de chez Madame d’Estrée, il fait de grands gestes et se renseigne auprès de tout le monde.
Il semble moins bien habillé que les autres et surtout beaucoup plus jeune. Il doit avoir à peine vingt ans.
– Etes-vous sûr que le roi doive venir ?
– C’est ce qui se dit et c’est pourquoi nous l’attendons.
– Pensez-vous qu’il fera audience ?
– Nous l’espérons, nous avons des choses importantes à lui dire, et nous souhaitons vivement être entendus.
– Reçoit-il individuellement ?
– Vous êtes bien curieux Monsieur, vous verrez bien le moment venu. Quel est donc votre nom ?
– Je me nomme Jean Châtel et suis venu souhaiter un joyeux noël à notre bon roi.

Et ces messieurs battent la semelle, car il fait un froid intense.

Soudain, dans un bruit assourdissant, un carrosse tiré par quatre chevaux ralentit puis stoppe devant l’entrée de l’hôtel du Bouchage. Il est cinq heures et la nuit commence à tomber. Les chevaux fument et un air chaud fuse violemment de leurs naseaux. Ils sont en nage, signe que la chevauchée a été longue et intense. Quelques instants se passent, puis le cocher descend de son poste de conduite, prépare le marchepied et ouvre la portière.
Trois hommes descendent du carrosse. Ils sont tous trois richement vêtus et chaudement emmitouflés. Ils marchent à grands pas vers la porte cochère. A leur passage, les hommes en attente se courbent en un salut respectueux. Tout en étant baissé, notre homme demande à son voisin :
– Lequel donc est le roi ?
L’homme interrogé jette un rapide coup d’œil vers les trois personnages et répond :
– Celui qui a les moufles de fourrure. Vous ne le connaissez donc pas ?
– Si, si, mais là, je le l’ai pas reconnu.

Une fois les hauts personnages à l’intérieur de la maison, un serviteur ouvre les deux battants de la porte et déclare :
– Sa majesté recevra vos vœux dans la chambre de Madame.
– Est-ce habituel ? demande le jeune homme ?
– Oui, lorsqu’il est chez Gabrielle d’Estrée, c’est ici qu’il donne audience.
Tout l’équipage se presse dans l’immense escalier de marbre. L’ensemble des gentilshommes forme un troupeau haletant et fumant. Les torches de résine sont allumées et la lumière est vive à l’intérieur du bâtiment.
– Sa Majesté ne recevra que quelques minutes, veuillez présenter vos hommages et vous retirer prestement, conseille le majordome à l’entrée de la chambre.
Les quarante personnages, parmi lesquels a réussi à se glisser Jean Châtel s’engouffrent alors dans la pièce. La cheminée ronronne et distille une douce chaleur. L’air n’est pas étouffant. Gabrielle d’Estrée n’est pas là, mais le Roi de France est assis sur un large fauteuil de couleur rouge placé juste devant un immense lit à baldaquins recouvert de velours vert et or. Il semble de méchante humeur. Cela se voit à sa mine renfrognée et à son sourcil froncé plus qu’à l’ordinaire. Lui habituellement si allant est aujourd’hui renfermé et sombre.
A force de jouer des coudes, Jean Châtel réussit à se placer au premier rang. Il est à deux mètres à peine du souverain.
– Messieurs, je vous salue, commence Henri IV. Avant de vous recevoir un par un,  laissez-moi ôter mon manteau, il fait une chaleur suffisante et cette pelisse me serre au gosier plus que de normal.»
Le roi se lève, défait son lourd manteau et le pose sur le lit derrière lui.
Deux hommes s’avancent. Ce sont des Seigneurs angevins venus spécialement pour rencontrer le roi. Ils sont un peu déçus car l’audience sera courte. Cinq jours de cheval pour cinq minutes, c’est vraiment un long voyage pour si peu d’écoute. Aussi ne veulent-ils pas perdre une minute. Au moment où ils se baissent pour saluer le souverain, Jean Châtel s’élance, un couteau à la main et enfonce sa lame dans le cou du Roi. Immédiatement, le sang gicle. La carotide est certainement sectionnée. Henri IV fait deux ou trois soubresauts, vomit du sang et tombe de son fauteuil.
La lame rouge est aux pieds de Châtel qui ne cherche pas à s’enfuir. D’ailleurs le souhaiterait-il qu’il ne le pourrait pas. Quatre gardes le ceinturent solidement. Il ne peut plus bouger. Devant lui, sur le sol, face au lit, Henri de Navarre, celui que la France s’est donnée pour Roi il y a dix mois à peine est étendu, baignant dans son sang. La mort a dû être instantanée.
Ce 27 décembre 1594 sera à jamais marqué d’une pierre noire, ou d’une pierre rouge dans le flot incessant des événements qui marquent l’Histoire de France.
Le Roi est mort, la France n’a plus de souverain, du moins pas en descendance directe. Henri n’a pas d’enfants, il n’a pas non plus de frères. Va commencer à compter de cette date une longue période de doute et d’incertitudes. Pour le moment, c’est Marguerite de Valois, plus connue sous le nom de Reine Margot, qui est chargée d’assurer la régence.

(Vous ne vous trompez pas, Henri IV a bien été assassiné le 14 mai 1610 par François Ravaillac. Mais ce que l’on connait moins, c’est cette tentative d’assassinat qui a effectivement eu lieu le 27 décembre 1594 au domicile de Gabrielle d’Estrée. La petite différence avec ma version est qu’il faisait extrêmement froid dans la chambre et que Henri avait conservé son manteau, laissant à peine apparaître son cou. Au moment où Châtel s’est jeté sur lui, le Roi a fait un léger geste vers la gauche et la lame n’a fait que l’effleurer. Il s’en est tiré avec une balafre à la lèvre supérieure et une dent cassée. Quant à Châtel, il n’a pas eu un long procès et a été écartelé le surlendemain 29 décembre en place de Grève. Ses parents et l’ensemble de sa famille ont été chassés du royaume, sa maison a été  rasée et ses maîtres jésuites ont été exécutés. Comme quoi, il aurait suffi de quelques degrés dans une pièce pour faire disparaître toute une lignée de Rois de France. Car avec la mort d’Henri IV en 1594, c’est toute la lignée des Louis (de Louis XIII à Louis XVIII)  qui, d’un seul coup disparaît !!!)

© JM Bassetti 27/12/2012. Tous droits réservés.

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Ecrit 27 décembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Uchronie

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