janvier 31

La visite de la femme au bijou

fernand

Fernand est dans sa loge. A Toulon. Au Théâtre municipal. Il est arrivé hier pour les dernières répétitions de l’Auberge du Cheval Blanc, opérette qu’il a déjà jouée et qu’il connait bien. Cette fois-ci, il tient le rôle de Napoléon. Napoléon Bistagne, un inventeur de génie qui a créé la combinaison pour femme qui se ferme par devant !!

Tout à l’heure, avant la pause, juste après « On a le béguin pour Célestin », il a eu un petit malaise. Un étourdissement. Rien de grave, mais il a prévenu le metteur en scène qu’il souhaitait se reposer un peu dans sa loge avant de reprendre.

« Pas de problèmes, lui a-t-il répondu. Va tranquille ! Si tu veux, on va reprendre deux scènes où tu n’es pas, ça te laissera un peu de temps pour dormir, toi qui aimes tant ça !! Tu as une bonne heure devant toi. Sacré Fernand, va ! »

Il est là, dans sa loge, assis devant le miroir entouré de trente ampoules allumées. Il ferme les yeux et essaie de se concentrer pour se sentir mieux. Ce n’était pas un prétexte, il n’a pas simulé. Il a bien senti un point bizarre dans sa poitrine. Il avait déjà eu ça il y a quelques années, il reconnaitrait le mal entre mille.

On frappe à la porte.

Etrange, il avait pourtant demandé à ce qu’on ne le dérange pas.  Il fait un effort, ouvre les yeux, et répond doucement:

-Entrez.

La porte s’ouvre et une femme entre dans la petite pièce juste éclairée par les ampoules du miroir. Fernand se retourne pour contempler cette personne qu’il n’a jamais vue.

– Madame ? dit-il.

Elle est grande. On ne lui donne pas d’âge. Fine, élancée même. Tout est finesse chez elle. Son visage est presque maigre. Elle a des pommettes saillantes et un nez long mais pas disgracieux pour autant. Elle porte un joli grain de beauté sur la joue droite. Vraiment une mouche, comme si quelque chose était posé sur la joue. Ses cheveux noirs, longs, sont retenus en arrière par une barrette toute simple. Elle a dû se coiffer avec soin avant de venir. Elle est vêtue de sombre. Un pantalon droit, noir, sobre, visiblement bien repassé, avec un pli net au milieu de la jambe. Son haut est une sorte de tunique noire, les manches lui arrivent à mi-bras. Elle descend jusqu’au-dessus du genou.

– Ce doit être une femme du monde, se dit Fernand.

En connaisseur, et malgré le malaise qui lui bloque toujours la poitrine, il ne peut s’empêcher de la regarder, d’un œil averti. Dans le sud, on aime les belles femmes. Et lui tout particulièrement.

Sur la poitrine de la nouvelle arrivante, à hauteur du sein gauche, une broche attire l’attention de Fernand. Une broche en or qui ressort sur le noir de la tunique. Joliment ciselée. De là où il est, il n’arrive pas à déceler ce qu’elle représente. Est-ce un croissant ? Une lune en quartier. Non. Ca a la même forme, mais ce n’est pas une lune… Mais il est trop fatigué pour insister. Quelle importance ce bijou ?

Qui est donc cette femme ?

– Madame ? reprend-il.

– Bonjour Monsieur Sardou, dit-elle.

Sa voix est douce. Elle ne va pas bien avec son physique. Il s’attendait à un registre plus bas. Pas à une voix un peu mielleuse.

– Je ne me sens pas très bien, murmure Fernand. J’avais demandé à ce qu’on me laisse seul. Personne ne vous a fait la commission ?

– Je n’ai vu personne, répond-elle. Je n’ai pas l’habitude de passer par des intermédiaires. Quand je viens rencontrer des gens, je viens directement.

– Mais c’est fâcheux, répond Fernand qui semble reprendre un peu du poil de la bête. Je ne vous attendais pas.

Son joli accent marseillais semble surprendre la jeune femme.

– Personne ne m’attend jamais, reprend-elle. Je ne suis pas la bienvenue la plupart du temps. C’est pourquoi je préfère venir sans me faire annoncer. Habituellement, je ne prends pas la peine de frapper. J’entre directement.

– Hé oui, mais voyez-vous, c’est que je suis monté dans ma loge pour me reposer, alors, si je suis dérangé toutes les cinq minutes, je ne pourrai jamais reprendre la répétition à temps.

– Je suis venu vous chercher, tranche alors la belle femme. C’est l’heure, Monsieur Sardou.

– Comment ça, c’est l’heure ?

– Oui, la grande horloge du temps a sonné. C’est l’heure.

– Ecoutez, il y a plusieurs choses que j’aime faire dans la vie : chanter et jouer la comédie, raconter des histoires à n’en plus finir, faire l’amour, boire et manger. Et une autre chose que j’aime par-dessus tout, c’est dormir.

– C’est justement ce que je suis venue vous proposer. Dormir… Dormir éternellement, Monsieur Fernand.

– Peuchère, je vois que vous ne comprenez pas ce que je vous dis. Dormir, j’aime ça, c’est vrai, mais j’aime aussi me réveiller. Dormir, ce n’est pas ma vie non plus, voyez-vous.

– Mais qui vous a parlé de vie ? Certainement pas moi.

– Oh dites-moi, vous commencez à m’escagasser, vous ! Vous arrivez ici sans prévenir, vous venez me déranger sur un temps de repos, et vous avez des phrases particulièrement désagréables. Je ne sais pas trop quoi penser de tout ce que vous me dites. Alors, zou, fichez moi la paix, laissez-moi ronfler une demi-heure. Vous reviendrez plus tard.

– Je n’ai pas l’habitude de me déranger pour rien, Monsieur Sardou.

C’est étonnant, mais d’un seul coup, Fernand se sent mieux. Il reprend de la vigueur. Les  Marseillais  sont comme ça. Dès qu’il y a un peu de castagne, des gens qui parlent fort, ça leur met un coup de fouet dans le sang et ils repartent comme en 14. La pointe dans la poitrine n’est plus qu’un vilain souvenir.

– Oh Bonne mère, c’est qu’il va falloir vous y habituer. Moi j’aime pas qu’on me dise ce que j’ai à faire. Avant-hier, ai enregistré une télé avec Danièle Gilbert, et d’ailleurs, il parait qu’elle est passée ce midi ; ce soir, je dois faire l’acteur devant deux mille personnes, et demain, je repars à Marseille retrouver mon Michel et son petit pitchoun de Romain qui vient d’avoir deux ans et que j’ai pas encore eu le temps de lui souhaiter son anniversaire.

– Vos arguments, je les connais, mais je ne les entends pas. Un poète a dit « Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret » (1). Ce que vous me dites là n’a rien de nouveau !

– Ah mais je ne prétends pas faire du neuf, Madame. J’ai toujours dit ce que je pensais et ce n’est pas aujourd’hui que je vais changer ma façon de faire. Et puis vous avez dit «L e plus semblable à quoi ? » Mais je n’ai que soixante-six ans. Je ne sais pas qui vous êtes, et je n’ai rien à faire de votre demande immédiate !!  Partir tout de suite, avec vous ? Mais vous rigolez. Et ma Jackie ? Je lui ai promis de l’appeler de l’hôtel ce soir. Ah non ! Vraiment, ce n’est pas le moment. Allez, bonsoir Madame, je ne vous raccompagne pas.

– Monsieur Fernand, pour la dernière fois…..

C’en est trop. Elle n’a pas le temps de terminer sa phrase. Fernand se lève. Il va tout à fait bien désormais. Elle a bien fait de venir cette inconnue. Le voilà définitivement remis sur les rails maintenant ! D’un geste élégant, mais ferme, il attrape la dame par la taille, ouvre la porte de sa main gauche, et sans lui laisser le temps de réagir, la pousse sur le palier. Rageusement, il referme la porte de sa loge et tourne la clé avec autorité.

En retournant à sa chaise, il remarque quelque chose par terre. Il se baisse et reconnait la broche en or qui ornait la poitrine de la visiteuse. Il chausse ses lunettes et détaille attentivement le bijou.

– Ce n’est pas une lune, dit-il pour lui-même.  C’est une lame de faux. Une lame de faux en or. Quelle drôle d’idée de porter des bijoux pareils. Enfin… En tout cas, le dernier qui m’a empêché de dormir, il est pas jeune !!! »

(Fernand Sardou, mari de Jackie,  père de Michel et grand-père de Romain est mort d’une attaque cardiaque survenue lors des répétitions de l’Auberge du Cheval Blanc au Théâtre municipal de Toulon le 31 Janvier 1976. C’est l’un des souvenirs les plus marquants de mon adolescence. Le midi, nous l’avions vu à Midi Première avec Danièle Gilbert. Ils étaient à Mougins. Il avait chanté « Aujourd’hui peut-être » avec les pieds dans une bassine. Je m’en souviens comme si c’était hier. Le soir, quand je suis rentré de je ne sais où, ma mère m’a annoncé son décès. Je ne l’ai pas cru puisque je l’avais vu le midi ! En fait, nous étions samedi et l’émission du midi avait été enregistrée le mercredi.)

(1)    Devinez qui…. Pour ceux qui me connaissent bien !!

© JM Bassetti 31/01/2013 Tous droits réservés.

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Ecrit 31 janvier 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Hommage", "Uchronie

2 COMMENTS :

  1. By Jacqueline Satterlee on

    La seul fois que ma Grandmère est sortie avec moi c’était pour voir l’Auberge du Cheval Blanc au Châtelet à Paris…en 1958, si je me souviens bien 🙂

    Répondre

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