avril 11

Ah, si papa savait ça !

stellaMatt Wilson entre dans son bureau et referme la porte derrière lui. Comme chaque jour, il retire son manteau, le pend à la patère et se prépare un café brûlant. C’est son habitude chaque matin, en arrivant au travail. Prendre le temps, se mettre en condition avant de commencer son pénible labeur quotidien.
Car Matt est médecin. Mais un médecin un peu particulier, qui en fait reculer plus d’un. Un métier pas vraiment apprécié des habitants de notre planète, car il est intimement relié à ce qu nous effraie tous, plus ou moins. La mort ! Matt est médecin légiste. Ce n’est pas qu’il l’ait vraiment désiré. Ce sont les aléas de la vie. Un peu sans le vouloir, il est devenu le médecin des morts, de la mort.
Sa tasse à la main, il feuillette son agenda. Trois décès dans une attaque à main armée, un meurtre sordide, un suicide et une femme tuée d’une balle perdue lors d’un braquage de banque. La routine quoi. Il faut compter en plus un ou deux corps qu’on lui apportera dans la journée et que la police souhaitera voir autopsié le plus rapidement possible. Bref, une dizaine de cadavres à examiner en dix heures de boulot. Son lot quotidien.
La matinée se déroule sans aucun problème. Le train-train habituel. Regarder partout : sous les ongles, dans la bouche, rechercher des traces suspectes, observer le bol alimentaire pour savoir ce que le client avait mangé avant de ne pas le digérer, faire des prélèvements, des analyses. Des gestes habituels et quotidiens qui sont le lot journalier des médecins légistes.
Après un bref déjeuner pris dans son bureau tout en dictant ses rapports de la matinée – il s’agit de ne pas perdre de temps – Matt se prépare un nouveau café qu’il sirote tout en prenant connaissance des dossiers de l’après-midi. Son œil est attiré par un nom qui lui rappelle vaguement quelque chose : Stanislawa Walasiewicz. Citoyenne polonaise, naturalisée américaine, sexe féminin, soixante-neuf ans, décédée d’une balle reçue lors d’une attaque à main armée, hier matin, 3 décembre 1980 à Cleveland, Ohio.
« Ce sera ma prochaine cliente, se dit-il, tout en soufflant sur sa tasse de café. Mais fucking de fucking, ce nom me dit quelque chose. Stanislawa Walasiewicz. Bon sang, je la connais sous un autre nom. »
Matt reprend la fiche détaillée de la victime et ses yeux sont attirés par une annotation écrite au crayon, entre parenthèses, à côté du patronyme de la dame : Stella Walsh Olson.
Son sang ne fait qu’un tour : Stella Walsh ! Tout lui revient en tête immédiatement. Stella Walsh ! Médaille d’or aux JO de 1932, plusieurs fois détentrice du record du monde sur 60 et 100 mètres. Médaille d’argent sur 100 mètres aux jeux de Berlin en 1936. Détentrice du record du monde de la spécialité. Bon sang de bon sang. C’est une véritable sommité qu’il va avoir à examiner en ce début d’après-midi ! Rapidement, il termine son café. Il est très excité et n’a qu’une hâte, aller rencontrer celle qui a fait rêver son père avant-guerre et dont il a tant entendu parler tant ses exploits étaient formidables !
Fébrilement, il enfile sa blouse et appelle sa secrétaire.
« Helen, mon petit, pouvez-vous mettre en place le numéro 47-12 s’il vous plait ?
– Bien Docteur, tout de suite, docteur ! »
– Stella Walsh ! Ah, si papa savait ça, lui qui a tant fantasmé sur elle ! Quelle beauté c’était du temps de sa gloire. Je me demande bien la tête qu’elle peut avoir maintenant, à presque soixante-dix ans !
Matt Wilson referme doucement la porte de son bureau et descend fébrilement l’escalier menant à la salle d’examen. Une salle d’autopsie habituelle. Aluminium, métal et carreaux de faïence blancs. Tout est propre, sec, nickel, aseptisé. Au milieu de la salle, près de la salle d’autopsie, Helen a laissé le chariot sur lequel repose le corps de Stanislawa Walasiewicz. D’un  geste professionnel et parfaitement maîtrisé, Matt fait basculer le corps sur la table d’autopsie. Il est toujours recouvert d’une chaude couverture blanche, plus ou moins propre… Il prépare ses outils et ustensiles. Même devant Stanislawa, il va falloir qu’il fasse son boulot, son boulot de boucher légiste. Il passe sa main droite sur le front de la cliente, et d’un geste sec, retire la couverture pour découvrir le corps de Stanislawa Walasiewicz.
Par habitude, il reste debout, mais normalement, devrait s’écrouler tellement ce qu’il voit le surprend, l’étonne, le crucifie sur place et fait d’un seul coup tomber toutes ses belles certitudes. Son admiration pour l’athlète favorite de son père tombe à un niveau proche du zéro absolu. Calmement, pour ne rien oublier, il regarde à nouveau le corps de la la femme. Un visage ridé par les années, une bouche légèrement tombante. Le cou est « mayonnaise » comme on dit. La graisse et les années s’en sont emparées et ont fabriqué une espèce de cou tombant, gras et peu appétissant. Mais quoi, elle aurait bientôt eu soixante-dix ans, ce n’est que l’habitude pour les gens de son âge. Les seins sont flasques, sans forme, des gants de toilette. Elle a certainement eu une belle poitrine étant jeune, il n’en a pas le souvenir, mais elle a été une athlète de haut niveau, a entretenu son corps qui devait être bien ferme et bien appétissant. Son regard descend encore et s’arrête sur ce qu’il a vu du premier coup d’œil, en retirant la couverture : une verge. Une belle verge bien masculine accompagnée de ses deux inséparables testicules. Minuscule, ridée, rabougrie. Mais bien présente ! Un beau sexe masculin dans toute sa splendeur au milieu de ce corps éminemment féminin. Les bras lui en tombent. Tout s’effondre, tout s’écroule. Le sourire de son père, les fantasmes de ses jeunes années à l’écoute des exploits de Stanislawa Walasiewicz, dite Stella Walsh Olson, championne du monde, championne olympique, mariée !!! Quelle supercherie, quelle tromperie, quel mensonge !
Laissant là ses ustensiles d’autopsie, Matt Wilson recouvre pudiquement le corps de la couverture blanche et remonte dans son bureau se servir un nouveau café brûlant. La femme qu’il devait autopsier, qui était morte d’une balle perdue au cours d’un braquage était en fait….. un homme. Que pourrait-il dire de plus étonnant dans son rapport.
(Stanislawa Walasiewicz, dite Stella Walsh Olson est née le 11 avril 1911. De nationalité polonaise, elle a été plusieurs fois championne nationale sur soixante et cent mètres. Médaillée d’o en 1932 e médaille d’argent en 1936, elle a été détentrice du record du monde du soixante mètres. A la suite de sa deuxième place aux JO de Berlin en 1936, des analyses ont été faites sur l’athlète qui l’avait battue, Helen Stephens afin de vérifier que cette dernière était bien une femme ! Mariée en 1947, Stella Walsh s’était retirée de la vie publique après son dernier titre en 1951. Elle a été tuée d’une balle perdue lors d’un braquage de banque le 4 décembre 1980. L’autopsie pratiquée démontra qu’elle avait des attributs sexuels masculins. C’était certainement une hermaphrodite, possédant àa la fois les chromosomes XX et XY.)
© JM Bassetti 11 Avril 2013. Tous droits réservés.

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Ecrit 11 avril 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

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