mai 18

Bienvenue au club

trenet

En entrant dans le grand salon au bras de Rosa Parks, présidente d’un jour,  il ne s’attendait pas à ce qu’il allait voir. Oh bien sûr, on l’avait bien prévenu :

« Vous allez rencontrer des personnalités éminentes, de tous bords, et qui, à partir de ce jour, seront toutes vos égales. »

Mais quand même, il ne s’attendait pas à ça.

Le premier qu’il aperçut, grand, fort, beau, avec un charisme rarement atteint, fut Jean Marais. Il était debout près d’une colonne de marbre, un verre à la main. Il était en grande conversation avec Robert Capa, le célèbre photographe. Ces deux-là se connaissaient depuis longtemps, l’un ayant photographié l’autre et l’autre ayant été le modèle du premier.

Timidement, il s’approcha.

– Monsieur Marais, je suis vraiment très honoré, balbutia-t-il timidement !

– Ah comme je suis content de vous voir, répondit Fantomas. Je savais que vous seriez là ce soir. Laissez-moi vous dire toute mon admiration.

– N’en faites rien, nous sommes parait-il ici entre nous.

– On se reverra plus tard, cher ami, termina Jean Marais, je serais ravi de trinquer à votre nouvelle accession parmi nous !

Et il reprit sa conversation avec le photographe.

En avançant parmi les invités, il reconnut deux anciens présidents américains : Richard Nixon et Gerald Ford. Ils devisaient tranquillement, forcément en anglais et avec des accents différents. La langue anglaise n’était pas son fort, aussi ne s’attarda-t-il pas.

En passant près de François Brousse et de Roger Garaudy, en grande conversation philosophique certainement, il aperçut Aimé Césaire. Un poète ! Un poète, comme lui. Comme il les aime les poètes, et comme il les comprend ! Comme il comprend leur façon de penser, de vivre, d’appréhender la vie, toute différente de celle du commun des mortels. Lui, il la connait bien l’âme des poètes. Il l’a superbement décrite, il y a déjà plus de soixante ans. Il ne peut s’empêcher de fredonner : « Longtemps longtemps longtemps après que les poètes ont disparu…. »

– Peu de femmes ici, se dit-il soudain. Voyons, voyons… Ah Vivian Leigh, l’inoubliable Scarlett, mon Dieu qu’elle était belle.

Son regard continua à balayer l’assemblée :

– Est-ce Jacqueline de Romilly là-bas ? Il me semble bien, mais je ne suis pas certain. Ah ! Irène Joachim, elle j’en suis certain. Quelle voix elle avait cette femme ! Une des plus belles voix de sopranes jamais entendues. Je me souviens parfaitement d’elle dans Pelléas et Medisande de Debussy. Quelle émotion !

Soudain, il sentit qu’un homme lui frappait fermement l’épaule. Il se retourna. Klaus Barbie se tenait là devant lui.

– Je suis très heureux de vous retrouver ici, Monsieur…

Il ne lui laissa pas le loisir de terminer sa phrase :

– Je n’ai rien à vous dire, Monsieur Barbie. Nous faisons peut-être partie de la même, comment dire… association, mais nous sommes tellement différents qu’il serait préférable que vous vous éloignassiez. Allez donc chercher ailleurs quelqu’un qui accepte de vous faire la conversation. Je ne suis pas de ceux là. Je ne vous salue pas, Monsieur.

Il en était tout tremblant. D’une part de s’être retrouvé face au boucher de Lyon et d’autre part d’avoir eu l’audace de lui avoir dit ce qu’il avait sur le cœur.

Mais ce fut Albert Camus, qui, avec sa gentillesse légendaire, mit fin à l’errance de notre ami parmi les prestigieux invités de cette soirée.

Il frappa doucement son verre avec la pointe de son couteau et attendit le silence. Il dut recommencer car Félicien Marceau et Gaston Bonheur continuaient à discuter sans tenir compte du signal discret mais suffisamment autoritaire.

– Mesdames, Messieurs, commença le Prix Nobel. Comme vous le savez, cette année est notre année et nous sommes heureux de nous retrouver entre nous, et uniquement entre nous. Si nous sommes tous réunis ce soir, écrivains, hommes politiques, musiciens (remarquons la présence parmi nous de Monsieur Benjamin Britten), actrices et acteurs (je salue au passage Burt Lancaster et  Alan Ladd), c’est pour accueillir en notre sein un homme qui a été tour à tour et à la fois poète, écrivain, compositeur, musicien, acteur. Ses mille chansons ont fait de lui un homme reconnu par l’humanité tout entière. Gilbert (Cesbron), toi qui es plus jeune que lui mais qui l’as bien connu, tu ne me contrediras pas si je dis que cet homme est l’incarnation de l’insouciance des années folles, la maturité des trente glorieuses et la sagesse des deux dernières décennies. En ce 18 mai, jour de son anniversaire, je suis, que dis, je, nous sommes heureux d’accueillir dans le club des centenaires pile-poil (comme disent les jeunes) le plus âgé des jeunes hommes, le plus jeunes des vieillards, j’ai nommé Monsieur Charles Trenet ! Monsieur le Fou Chantant, bienvenue au club des centenaires !!»

Charles se sentit rougir jusqu’au bout des oreilles. Il s’apprêta à prendre la parole pour répondre aux aimables paroles de l’auteur de la Peste, mais un tonnerre d’applaudissements et de hourras l’empêcha de prendre sereinement la parole.

Mais voici que la grande porte de la salle des centenaires se referme devant nous. Éloignons-nous doucement, et laissons ces messieurs-dames discuter et se rappeler leurs bons souvenirs, puisque, comme l’a déclaré Albert Camus, ils se retrouvent entre eux, et uniquement entre eux. Un jour viendra où nous serons nous aussi dans la grande salle à palabrer avec des célébrités qui seront également nos égales. En âge du moins.

(Toutes les personnes dont les noms sont en évidence sont nées en 1913 et font donc partie des centenaires pile-poil. Et bon anniversaire à Charles Trenet.)

© JM Bassetti 18 mai 2013. Tous droits réservés.

 

 

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Ecrit 18 mai 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Hommage", "Uchronie

1 COMMENTS :

  1. By Loïc on

    Que de personnalités nées en 1913. Et Jean-Marc aurait pu encore ajouter les écrivains ou journalistes : Kléber Haedens, Max-Pol Fouchet (natif de Saint-Vaast), Jean-Paul de Dadelsen, Pierre Daninos, Christiane Desroches Noblecourt ( égyptologue) et Roger Caillois ; les sportifs : Tony Zale, Jesse Owens, et le très populaire cycliste breton Jean-Marie Goasmat ; l’actrice Frances Farmer ou encore le chef d’orchestre « vu à la télé » Franck Pourcel. En attendant l’industriel Jean Panhard, la patineuse Jacqueline Vaudecrane ou encore le gardien de but de l’équipe de France, René Llense, seul survivant de la Coupe du monde 1934.

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