mars 5

Ca aurait pu faire une bonne photo

cheLa Havane. Cuba. 5 Mars 1960. Le soleil baigne la tribune où Fidel Castro a déjà commencé à prononcer son discours. Il fait beau. Idéalement placé, Alberto Korda, photographe cubain pour le journal Revolucion mitraille à tout va.

« Les voilà, Pedro, je shoote tout ce que je peux et je te rejoins. C’est bientôt fini.

– Hey Alberto, je te commande une bière ?

L’œil vissé au viseur de son Leica, Alberto cherche les meilleures poses de Fidel, les images qui montreront au monde sa détermination et sa volonté de diriger le pays avec fermeté. Viser, shooter, réarmer, viser, shooter, réarmer. Il regarde à peine, déclenche au jugé, fixe un maximum d’images sur la pellicule en un minimum de temps. Le bruit régulier du déclencheur et du réarmeur rythme son travail.

– Oui, j’arrive bientôt. Mais, Pedro, avant d’y aller, peux-tu passer à la voiture me ramener des pellicules, je vais être juste, j’ai l’impression.

– Si patron, j’y vais. Tout de suite.

A dix mètres devant lui, Fidel Castro continue à haranguer la foule, à avancer ses mots choisis pour frapper l’opinion mondiale, car il sait qu’il est suivi et que ses paroles seront écoutées, disséquées, analysées par la planète entière suspendue à ses lèvres.

Juste en dessous de la tribune, Alberto reconnaît Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Ils ont été invités pour un mois par son journal : Revolucion. Sartre est une tribune à lui seul et ce qu’il dira à son retour en France pourra justifier la position de Cuba. Son chef de service lui a demandé de prendre beaucoup de clichés du philosophe et de son épouse.

Alors Albert reprend son rythme : viser, shooter, réarmer, viser, shooter, réarmer. A l’aveugle, presque.

– Bordel, Pedro, qu’est-ce que tu fous, dit-il tout fort pour lui-même. Il me reste une dizaine de photos, je ne vais pas aller loin avec ça.

Alberto scrute autour de lui. Pas de trace de Pedro. Pourtant, la voiture est juste à côté. Il y en a pour trois minutes à ramener des pellicules.

Tout en guettant l’arrivée de Pedro, Alberto continue à jeter un œil sur la tribune en face de lui. Il a baissé le rythme des photos. Il sait maintenant qu’il lui en reste très peu. Sartre prend une pose très esthétique, le doigt posé sur la bouche, les yeux mi-clos. Il est attentif aux paroles de Fidel. Ce sera une bonne photo. Alberto déclenche, double l’image pour être sûr de son coup. Là-haut, Fidel entame la conclusion de son discours.

– Putain, mais qu’est-ce qu’il fout. Quand Fidel va lever les bras pour se faire acclamer, je n’aurai plus de biscuit. Je peux pas rater ça pourtant…. Merde de merde !

Pedro n’arrive pas. Soudain, entre Sartre et Beauvoir, passe une silhouette qu’Alberto reconnaît tout de suite. Che Guevarra. L’icône de la révolution cubaine.  Il n’interviendra pas à la tribune maintenant. La fermeture de son blouson relevée jusqu’en haut, il remonte son col. A-t-il froid ? Ses cheveux sont mi- longs, caressant la base de son cou. Il porte son inséparable béret noir orné de l’étoile rouge de la révolution. Son regard est noir, dur, on sent la colère et la force dans ce regard. Alberto doit faire un choix. Il lui reste deux poses dans son chargeur. Pas plus. Le Che est encore là, il balaie l’assistance du regard. Au-dessus de lui, lancé dans la fin de son discours, Fidel, lève les bras dans une pose suggestive et décidée. La pose à ne pas rater. Alberto lève la tête, et shoote. Deux fois. Comme d’habitude, il a doublé. Vite fait, il descend son regard. Le Che est toujours là. Vite, avec un peu de chance, il peut avoir les deux. Alberto déclenche, au jugé, comme d’habitude. Son doigt ne s’enfonce pas sur le déclencheur. Plus de pellicule. Le reportage s’arrête là, puisque le magasin est vide.

Derrière lui, il entend :

– Patron, patron, voilà les pellicules. Il y avait du monde, j’ai mis du temps. Désolé.

– Merci Pedro. File maintenant.

Alberto a déjà rembobiné la pellicule vide. D’un geste rapide et professionnel, il insère le nouveau rouleau dans l’appareil. Au-dessus de lui, Che Guevarra s’appuie sur la balustrade, lance un dernier regard et disparaît, happé par la foule des curieux.

– Dommage, lance Alberto Korda. Ca aurait pu être une bonne photo. Mais bon, sans grand intérêt non plus. L’important, c’était Fidel, Simone et Sartre. J’ai rempli mon contrat, on sera content de moi au journal. »

(Le 5 mars 1960, à la Havane, Alberto Korda réalise, par hasard, la célèbre photo de Che Guevara. La photo étant floue, le journal Revolucion ne la publie pas. A la mort du Che, en 1967, cette image ressortira  et fera le tour du monde. Alberto Korda ne touchera jamais un sou de droits d’auteur pour ce cliché considéré comme l’un des plus célèbres au monde. En 2000, il fera verser à une ONG fournissant des médicaments aux enfants, les 50 000 dollars de dommages et intérêts retirés de l’utilisation non autorisée de l’image du Che par SMIRNOFF. Alberto Korda est mort à Paris en 2001.)

© Amor-Fati 5 mars 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 5 mars 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Histoire réécrite", "Uchronie

2 COMMENTS :

  1. By Loïc Le Dû on

    « Il porte son inespérable béret noir… » C’est joli mais je pense que tu voulais écrire « inséparable », non ?

    Répondre

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