mai 12

Cas de conscience douloureux

religieuse« Le petit malade est dans sa chambre ?

– Oui, ma sœur. Il va un peu mieux, mais a encore beaucoup de fièvre.

La religieuse entre dans la chambre de l’enfant. Enfoui sous ses couvertures, il est rouge, porte sur la tête une magnifique coiffe de chef indien que son parrain lui a offerte comme un clin d’œil complice en apprenant sa maladie.

La rougeole. Au début des années soixante, c’était encore considéré comme une maladie grave qu’il fallait combattre à coups de piqûres douloureuses.

Sœur Marie se penche sur l’enfant.

– Comment te sens-tu ?

L’enfant esquisse une réponse mais a du mal à parler tant la fièvre le tient dans un état semi-comateux.

– Je suis venue pour te soigner. Le docteur m’a demandé de venir te faire une petite piqûre, mais tu verras, ça ne fait pas mal.

Mentir, pour une sœur. Difficile dilemme. Mais c’est son travail quotidien. Soulager la peine des malades, leur donner le réconfort, tant par les mots que par les gestes.

– Tourne-toi, mets-toi sur le ventre.

L’enfant lance un regard terrifié vers sa maman. Va-t-elle le laisser se faire martyriser ainsi ?

Sœur Marie remonte les manches de sa lourde tenue de religieuse et sort de son cartable une longue boite métallique et brillante. Elle sort également une bouteille d’alcool à 90, l’ouvre, s’en verse un peu dans le creux de la main et frotte. L’odeur de l’alcool emplit la chambre. Avec d’infinies précautions, elle ouvre la boite et en extrait une longue seringue de verre et une aiguille imposante par sa longueur et son diamètre.

A la vue de l’aiguille, l’enfant hurle.

– Non, pas d’aiguille, ça fait mal.

– Mais non, ne t’inquiète pas, tu verras, ça va vite et ça ne fait pas mal.

Ce qui est complètement faux. L’intra musculaire doit être faite lentement et le passage du liquide est extrêmement douloureux lors de son injection.

Et de fait, l’opération se passe plutôt mal. Le petit garçon hurle, depuis la vue de l’aiguille jusqu’à la fin de l’acte médical.

Un petit coup de coton imbibé d’alcool sur la fesse endolorie et sœur Marie fait claquer l’élastique du pyjama sur la taille de l’enfant. Elle est en sueur, mais sourit quand même.

– Tu vois, ça s’est bien passé, dit-elle avec une mauvaise foi évidente.

Les larmes et les sanglots empêchent l’enfant de répondre.

– Allez, bonne journée, et à demain.

L’enfant renifle et réussit à s’adresser à la religieuse :

– Ma sœur, est-ce que demain, vous pourrez me faire la piqûre sans aiguille ?

La religieuse lance un regard perdu vers la maman qui lui sourit  et bat des yeux rapidement.

Elle préfère éluder la question.

– A demain.

Elle referme son cartable et quitte la pièce.

Le lendemain matin sur les coups de neuf heures, Sœur Marie se présente devant la porte de l’appartement. Au moment où elle entre dans la chambre, l’enfant la regarde, la panique dans le regard et la fesse encore douloureuse de l’injection de la veille.

– Bonjour, tu vas bien ce matin ?

Elle jette un regard sur la coiffe d’indien posée sur la table de nuit.

– Tu n’as pas mis ta coiffe de chef ce matin ?

Pas de réponse.

Alors elle ouvre son cartable et recommence le cérémonial de la veille.

– Sans aiguille. Ma sœur, s’il vous plait, sans aiguille.

Le regard de l’enfant est suppliant, ses larmes sont sincères, mais ce matin, il ne crie pas.

La religieuse porte son regard vers la maman, malade elle-même de voir son enfant se mettre dans un tel état.

– Bon d’accord, mais c’est bien parce que c’est toi.

Elle se saisit d’une petite lime blanche, du flacon de produit transparent, lime, casse le haut d’un coup sec, prend la seringue, l’aiguille et remplit la seringue d’un geste sûr.

– Non, pas d’aiguille ma sœur, pas d’aiguille.

– C’est juste pour remplir la seringue, ne t’inquiète pas, tu vois, maintenant, je l’enlève.

Et Sœur Marie devant les yeux de l’enfant, retire l’aiguille de son emplacement.

– Allez, retourne-toi maintenant et montre-moi tes jolies fesses. On va faire de l’autre côté aujourd’hui !

L’opération se déroule plutôt bien. L’enfant est tendu, mais la promesse de la religieuse l’a rassuré. Pendant l’injection, elle demande :

– Ca va bien ?

– Oui, c’est mieux qu’hier, ma sœur.

La religieuse, elle, se sent mal. Elle ment encore, elle le sait.

D’un geste habile, elle retire l’aiguille du bout de la seringue à la fin de l’injection.

– Et voilà.

Vif comme l’éclair, l’enfant se retourne et constate bien qu’il n’y a pas d’aiguille au bout de l’engin de torture.

– C’était mieux comme ça ma sœur. Demain, vous ferez encore sans aiguille ?

– Oui, je te le promets. Allez, à demain.

– A demain ma sœur, répond l’enfant en esquissant un petit sourire.

Et chaque jour de la semaine, l’opération se reproduit. Chaque jour, l’infirmière religieuse réussit à faire à un enfant de cinq ans une piqûre sans aiguille qui fait de moins en moins mal !

Une fois la série terminée, elle fait un baiser sur le front de l’enfant et se dirige vers la cuisine pour se faire payer ses soins.

– Il était temps que ça se termine, avoue-t-elle à la maman.

– Vous êtes surchargée de travail, demande la mère du petit malade (qui l’est beaucoup moins maintenant).

– Non Madame, c’est ce mensonge quotidien qui me pèse. Chaque jour je viens ici et je mens ouvertement à votre fils. Chaque jour je commets un pêché en lui faisant croire que je fais la piqûre sans aiguille. Et chaque soir, en rentrant, je vais me confesser pour me laver de ce mensonge. Je ne pense pas que j’aurais pu continuer ainsi si le traitement avait dû se poursuivre.

– Merci ma sœur, dit la maman qui a du mal à ne pas rire.»

Et Sœur Marie quitte l’appartement du boulevard Saint Denis à Courbevoie où j’habitais quand j’étais petit.

Dans le tas de photos familiales, on trouve encore une photo de moi (en noir et blanc) avec ma coiffe d’indien et un pauvre petit sourire malheureux. Maman rigole toujours lorsqu’elle raconte cette histoire et le combat interne de cette religieuse obligée de me faire chaque matin une piqûre sans aiguille. La crédulité des enfants et la gentillesse de cette religieuse ont permis de soigner sans larmes cette rougeole qui m’avait cloué au lit douloureusement.

(Aujourd’hui, 12 mai, journée internationale des infirmières en souvenir de la naissance de Florence Nightingale le 12 mai 1820, je tiens publiquement à rendre hommage et à demander pardon à celle que j’ai appelée Sœur Marie ce matin et qui a été la première femme à accepter de mentir pour moi.)

© JM Bassetti 12 mai 2013. Tous droits réservés.

© Amor-Fati 12 mai 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 12 mai 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

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