novembre 20

Renaissance

Je vous offre des alexandrins ce matin pour commencer la semaine.
Une photo, quelques mots, c’est le slogan de l’atelier de Bric à Book que vous connaissez bien maintenant !!
Alors bonne lecture dans ce texte court.
En bas de page, une explication tirée de Wikipédia vous rappellera, si besoin, ce qu’était ce fleuve.


© Emma Jane Browne

Je ne sais qui j’étais, si j’ai assassiné
Mon père, ma mère, mon frère, un enfant égaré,
Si j’étais un tyran, un despote éclairé,
Si j’étais général, César, ou bien Pompée,
Responsable de guerres, de mille atrocités.
J’ai sûrement arrêté, trahi et torturé
Des milliers d’innocents, achevé des blessés.
C’est sûr que j’ai volé, joué, dilapidé
Des fortunes, des bracelets, des bagues ou des colliers,
J’ai frappé, dérobé, violé, cambriolé.

J’étais le pire des pires, pareil à Lucifer
C’est pour ça que dix siècles j’ai grillé en enfer.

Je ne sais pas comment, je me suis réveillé
Au bord de la rivière, nu, seul, abandonné,
J’avais froid, j’avais faim. Je me suis retourné :
La porte des enfers était bien refermée.
J’entendais derrière elle les plaintes des damnés.
Pour moi c’était fini, je pouvais retourner
Sur la terre des humains. On m’avait pardonné.
Mais avant de renaître, il fallait oublier
Les erreurs du passé. Boire les eaux du Léthé,
Marcher vers la lumière et tout recommencer.

 

Dans la mythologie grecque, Léthé, fille d’Éris (la Discorde), est la personnification de l’Oubli. Elle est souvent confondue avec le fleuve Léthé, un des cinq fleuves des Enfers, parfois nommé « fleuve de l’Oubli ».

Après un grand nombre de siècles passés dans l’Enfer (le royaume d’Hadès), les âmes des justes et celles des méchants qui avaient expié leurs fautes aspiraient à une vie nouvelle, et obtenaient la faveur de revenir sur la terre habiter un corps et s’associer à sa destinée. Mais avant de sortir des demeures infernales, elles devaient perdre le souvenir de leur vie antérieure, et à cet effet boire les eaux du Léthé, qui provoquaient l’amnésie.

Le Léthé coulait avec lenteur et silence : c’était, disent les poètes, le fleuve d’huile dont le cours paisible ne faisait entendre aucun murmure. Il séparait les Enfers de ce monde extérieur du côté de la Vie, de même que le Styx et l’Achéron les en séparaient du côté de la Mort. La porte du Tartare qui ouvrait sur cette rivière était opposée à celle qui donnait sur le Cocyte.

 

 

 

novembre 13

Ecriture inclusive – ou pas –

Longue concentration aujourd’hui devant la photo que Leiloona nous a envoyée. Retournant sur les réseaux sociaux, histoire de réfléchir, je suis tombé sur un article traitant de l’écriture inclusive. Et là, le déclic est venu. Bon sang, mais c’est bien sûr…
Que vont avoir écrit mes camarades de l’atelier Bricabook, je ne sais pas. En tout cas, je vous livre ma copie en temps et en heure !


« Qu’est-ce qu’il fait bon sang, mais qu’est-ce qu’il fait ? Et puis d’ailleurs, je ne sais même pas si c’est il ou si c’est elle. D’après l’article que j’ai lu sur l’écriture inclusive, je devrais écrire Qu’est-ce qu’il.elle fait ? Que fait donc cet.te usager.e ou utilisateur.trice ? J’ai essayé de repérer par déduction en fonction des passager.e.s présent.e.s dans le train lorsque nous sommes montés à Gaingamp. Sur le quai de la gare, il y avait des voyageur.euse.s de toutes sortes. Les accompagnateur.trice.s qui étaient avec eux.elles les ont salué.e.s sur le quai puis sont reparti.e.s vaquer à leurs occupations. Une fois assis.e.s dans le wagon, j’ai bien noté que chacun.e comme à chaque fois, jetait un regard rapide pour distinguer ses camarades de voyage. Moi, je suis dans le carré central du wagon. A gauche en se mettant dans le sens de la marche. Mes voisin.e.s n’ont pas bougé lorsque je me suis levé. J’ai tout de suite remarqué que quelqu’un.e occupait l’endroit. Et, bizarrement, j’ai noté aussi que la porte extérieure était restée entr’ouverte. Dans les trains modernes ce n’est plus possible, mais dans ces vieux TER, ça arrive plus souvent qu’on ne le souhaiterait. J’ai fini de l’ouvrir pour regarder le paysage défiler devant moi. C’est grisant, j’ai toujours adoré ça… Fixer un point au loin en se penchant un peu, puis le voir se rapprocher à toute allure jusqu’à ce qu’il passe et qu’on ne le reconnaisse même pas. Depuis tout gamin, je fais ça, même en voiture ou en bus.
Déjà cinq bonnes minutes que je saute sur une jambe devant la porte béante du train. Toujours pas de nouvelles de l’occupant.e. Pas de bruit. C’est bizarre. Peut-être s’estil.elle endormi.e ? Toujours est-il que, malgré ce que je me suis promis, le paysage m’attire de plus en plus… L’attraction du vide ? Non, pas vraiment. Mais si l’usager.e ne se dépêche pas un peu, s’il.elle n’est pas sorti.e dans la minute qui suit, je jure que je vais finir par faire par la porte. Pas question d’écriture inclusive dans un moment pareil ! Juste le bonheur d’être un homme !! »

octobre 28

Question de bon sens.

Le 7 octobre dernier, lors du salon du livre de Carentan (50), Jean-Noël Noury, l’organisateur, a proposé un petit challenge aux auteurs présents (et volontaires)  : écrire une courte histoire sur un thème proposé. Et ce thème était : Le bon sens.
Les copies devaient être rendues à la fin du salon. Jean-Noël s’engageait à les taper et à nous les renvoyer pour correction. Ce qu’il a fait. Merci à lui.
Je vous livre ma petite histoire. Je ne suis pas vraiment certain, à la relecture, qu’elle corresponde bien au thème. A vous d’en juger et de me le dire dans vos commentaires.


Le corps de la femme était allongé sur la route. Elle devait avoir une petite quarantaine d’années. Élégante, court vêtue, elle se tenait la jambe gauche qui saignait abondamment au genou et à la cheville. Un passant avait utilisé son écharpe pour faire un garrot de fortune et lui pansait la plaie avec son mouchoir. Près d’elle, un homme et une jeune fille se penchaient et lui parlaient.
Lui, grand, la cinquantaine grisonnante, les mains dans le dos, arborait un air sûr de lui, un peu hautain, un rien méprisant. Il se penchait sur la victime, mais n’osait pas trop s’approcher, surtout ne pas la toucher…
La jeune fille qui était près de lui devait avoir quinze ou seize ans. Elle n’avait visiblement pas fini sa croissance. Sortie de l’enfance depuis peu, elle portait un appareil dentaire qui lui déformait le sourire. Cachée derrière son père, elle reniflait, pleurait et se mouchait dans un petit mouchoir à fleurs.
– Arrête de pleurer comme ça ! Arrête, je te dis. Mouche-toi et tiens-toi tranquille ! grogna le père, visiblement agacé.
– Mais papa…
– Tais-toi, je te dis !
La voiture de police s’arrêta sur la place, à quelques mètres du petit groupe qui s’était formé autour de l’accident.
– Laissez passer, ordonna sèchement le brigadier Lambert, en écartant d’une main les badauds qui se pressaient.
Il se pencha sur la victime.
– L’ambulance va arriver, Madame. Je vais prendre vos coordonnées. Pourriez-vous me donner vos papiers s’il vous plait ?
La dame fouilla dans son sac et sortit une carte d’identité en bonne et due forme. Elle la tendit au policier.
– Merci dit-il. Je vais noter tout ça. Je vous la rendrai tout à l’heure. Bon, dites-moi…Racontez-moi comment ça s’est passé ?
– J’avoue, commença-t-elle, j’ai traversé en dehors du passage protégé. Et je regardais mon téléphone. Je venais de recevoir un message de mon mari. Je n’étais pas très attentive, c’est vrai…
– Ah Ah, grommela le policier. Vous aviez le nez baissé. Vous n’avez donc pas vu…
– Rien-Rien. Je n’ai rien vu. Lorsque j’ai levé la tête, la voiture était déjà sur moi.
Près d’elle, l’homme en costume commençait à s’agiter. Il voulut prendre la parole.
– Une minute lui dit sèchement Lambert, je finis d’entendre Madame.
Résigné, l’homme se tut. Près de lui, sa fille pleurait toujours.
– Continuez, madame, je vous en prie.
– J’ai entendu un coup de frein, et je me suis retrouvée ici, sur le sol, avec une jambe douloureuse. Ca a été vraiment très vite ! Les deux occupants de la voiture sont immédiatement venus me voir. Et vous êtes arrivé !
– Qui conduisait ? demanda Lambert.
Le quinquagénaire répondit aussitôt.
– Moi évidemment ! Qui voulez-vous ?
– Je ne sais pas, Monsieur, mais je me dois de poser la question. Madame, ajouta-t-il, en se penchant vers la victime. Qui conduisait la voiture qui vous a renversée ?
– Aucune idée, répartit-elle. J’ai juste vu la voiture arriver, puis le choc, puis ces deux personnes près de moi.
– Je vous remercie, madame, l’ambulance est en route, vous allez être prise en charge tout de suite.
– Puis-je appeler mon mari ? demanda-t-elle.
– Je vous en prie, évidemment !
Lambert se tourna vers l’homme.
– A nous, dit-il. Expliquez-moi…
L’homme, trop content de parler enfin, s’adressa au policier.
– Je roulais prudemment, commença-t-il, bien à droite et à vitesse raisonnable lorsque cette femme s’est littéralement jetée sous ma voiture.
Autour d’eux, d’autres policiers balisaient l’accident : bombes de couleur, décamètre, ouvraient et refermaient la voiture.
– C’est donc vous la victime, ironisa le policier !
– Peut-être pas, reconnu l’homme, c’est vrai je l’ai renversée, mais je n’ai pas pu l’éviter !
Un jeune policier stagiaire s’approcha alors du brigadier et lui glissa quelques mots à l’oreille.
– Tu es sûr, chuchota Lambert ? Ok, je m’en occupe. Prends ton téléphone et filme la manœuvre.
Lambert se tourna vers l’homme.
– Mon collègue demande si vous pouvez retirer votre véhicule, s’il vous plait. Elle gêne la circulation et nous voulons éviter le sur-accident. Mettez-la le long du trottoir, je vais vous guider.
– Bien sûr, tout de suite, répondit le quinquagénaire en sortant la clef de sa poche.
D’un pas alerte, il se dirigea vers la voiture, ouvrit la porte, recula le siège, s’assit et introduisit la clef dans le Neimann. La voiture démarra du premier coup Malgré les bosses à l’avant, le moteur fonctionnait parfaitement. En deux manœuvres efficaces, il gara la voiture à l’endroit désigné par le policier.
– C’est bon, c’est dans la boite, déclara le jeune stagiaire en montrant son téléphone.
Lambert ouvrit la porte de la voiture.
– Une nouvelle fois, Monsieur, demanda-t-il, qui conduisait le véhicule ?
– Mais moi, enfin, je vous l’ai déjà dit.
– Non, monsieur, ce n’est pas vous qui conduisiez.
– Comment ça pas moi ? Et qui voulez-vous que ce soit ? Ma fille peut-être ?
– Et pourquoi pas ? avança le policier.
– Mais vous l’avez vue ? Elle n’a pas seize ans. Elle n’a évidemment pas son permis.
– Non, répondit le brigadier, pourtant c’est elle qui conduisait, j’en suis sûr ! certain !
– Pouvez-vous m’expliquer ? Il n’y a pas de témoins et madame n’a rien vu, dit-il en la voiture.
– Pas besoin de témoin, reprit le policier. Vous venez de reculer le siège.
– Forcément, reprit l’homme. Mes jambes ne passaient pas sous le v…
Il s’interrompit.
– Sous le volant… dit le policier. Par contre, celles de votre fille oui !
Le visage de l’homme s’assombrit. Sa belle assurance disparut d’un seul coup. Mais il ne se laissa pas gagner par la défaite
– Vous n’avez pas de preuve. C’est ma parole contre la vôtre !
– Je suis assermenté, monsieur, mais comme j’ai pensé que ça ne suffirait pas, j’ai demandé à mon jeune collègue de filmer votre entrée dans le véhicule.
– OK ! D’accord. C’est elle qui conduisait. Je la fais conduire de temps en temps sur de courtes distances sans risques. Je ne pensais pas que vous le devineriez. Vous devez avoir l’habitude de ce genre d’incident !
– L’habitude, non. Pas vraiment. Moi j’ai de l’expérience, mais mon jeune collègue a du bon sens. Dès qu’il a ouvert la porte de votre véhicule, il a vu le siège rapproché et il a tout de suite fait… le rapprochement ! Expérience ? Non. Attention…Bon sens …

octobre 26

Juliette

C’est Jordane Saget qui nous fournit cette semaine la photo de travail.

Cette semaine, les copies étaient à rendre pour le jeudi. Je suis à l’heure. Bonne lecture de ce nouveau texte d’atelier Bricabook.

N’hésitez pas à vous rendre sur le site de Bricabook pour lire les textes de mes camarades qui ont planché sur la même photo.

Et comme d’habitude, je vous encourage à commenter…


©Jordane Saget

Je l’avais surnommée Juliette. Allez savoir pourquoi.

Elle était arrivée vers vingt-deux heures, comme chaque lundi. Elle portait un leggings bleu marine et une paire de Stan Smith. Une veste chinée grise lui descendait jusqu’à mi-cuisse. Habituellement, elle portait plutôt un haut de survêtement.

Comme chaque semaine, elle était restée environ deux heures. Puis était repartie, face à ma chambre, passant de l’obscurité à la lumière diffuse des réverbères. De mon balcon, je la regardais s’éloigner, sans faire le moindre bruit. Sans même respirer de peur qu’elle se retourne.

Mon imagination galopait depuis des mois. Qui était-elle ? Qui venait-elle voir ? Pour quoi faire ? Visitait-elle toujours la même personne ? Un homme ? Une femme ? J’avais beau être attentif, guetter, surveiller la porte de l’hôtel, les ascenseurs, je n’avais jusque-là pas réussi à résoudre l’énigme.

Chaque lundi, c’était le même film qui se jouait. Elle arrivait vers vingt-deux heures, en courant, par la passerelle arrière. Toujours vêtue de vêtements amples et sombres. Toujours ces mêmes Stan Smith aux pieds. Je la voyais s’engouffrer dans la porte battante de l’hôtel. Dans le tambour, elle retirait l’élastique qui retenait sa queue de cheval. Moi, tapi derrière la porte, j’attendais, j’écoutais, je surveillais. Entendrai-je ses pas feutrés sur l’épaisse moquette du couloir ? Allait-elle frapper à la porte voisine ? A la porte de ma chambre ? Mon cœur battait à tout rompre, comme un jeune amoureux attendant la venue de sa promise. Ou comme un cambrioleur perpétrant son premier casse.

Et si elle était un rat d’hôtel ? Une voleuse qui visitait justement les chambres vides ?

Ou une professionnelle de l’amour, une call girl venant chaque semaine honorer un contrat avec un client. Toujours le même ou chaque fois différent.

Ou une amante qui retrouvait chaque lundi l’homme qui avait réussi à tromper l’attention et la vigilance de son épouse ?

Une amoureuse ? Une voleuse ? Une racoleuse ? Une Arsène Lupin des temps modernes ?

Qu’importe qui elle était. Elle était un mystère que je ne voulais surtout pas résoudre. Un phantasme inaccessible.

Je ne voulais pas savoir. Chaque semaine, j’avais hâte que le week-end se termine pour reprendre ma voiture, repartir dans cette ville où je travaillais en début de semaine.

Retrouver mon hôtel le lundi soir et guetter Juliette.

 

octobre 21

Avant l’orage

Voici la micro-nouvelle que j’ai présentée au concours de radio France 2017.

Objectif: Ecrire une micro-nouvelle de 1000 caractères (ça me connait) sur le thème « Ensemble ». En fait, un peu pris par le temps (je l’ai appris le samedi pour le dimanche dernier délai et j’étais pris tout le dimanche), j’ai repris un texte écrit à partir d’une photo de Philippe Lutz et je l’ai adaptée un peu sur le thème « Ensemble ».

En fait, elle me parait répondre parfaitement au sujet. Bonne lecture et merci pour vos commentaires que j’espère nombreux.


C’était un dimanche, je m’en souviens parfaitement.
Le temps était à l’orage depuis une bonne semaine déjà.
Il faisait chaud, très chaud, trop chaud.
On sentait bien que ça allait éclater, que ça allait se gâter.
Sans tarder.
Mes parents avaient décidé de faire une longue promenade dans les vignes près de chez nous. Une sorte d’inspection générale plutôt. Papa voulait vérifier si la date qu’il avait prévue pour les vendanges était la bonne, s’il ne s’était pas trompé, s’il avait toujours le nez.
La récolte promettait d’être bonne. Excellente même.
Les cuves étaient prêtes, lavés, rincées.
Tout était prêt, même les hommes.
Le soleil était bon, les grains déjà bien formés.
Pourvu que l’orage à venir ne vienne pas tout gâter.
C’était un dimanche, je m’en souviens parfaitement.
Le dernier dimanche passé en famille. Tous ensemble. Avant que l’orage n’éclate et ne détruise tout sur son passage.
Avant qu’il ne laisse derrière lui que misère et destruction.
C’était un dimanche.
Le 2 août 1914.