Catégorie : Au fil des jours

La rentrée du Petit Nicolas le 22 Juin 2020

A la manière du Petit Nicolas, de Gosciny et Sempé, je me suis amusé à écrire le retour de Nicolas à l’école le 22 juin après le confinement.
Tous ses copains sont là évidemment !!!
J’espère que ça vous plaira.

A la manière de, évidemment !!! Ceci dit, si les ayant-droits du Petit Nicolas n’apprécient pas, qu’ils me le fassent savoir, je retirerai immédiatement !


Ce matin, maman est venue me réveiller. Ça m’a fait tout drôle parce que ça fait un bon moment que je dors jusqu’à dix heures tous les matins.

Papa aussi d’ailleurs. Ça va faire deux mois qu’il ne va plus au bureau. Son patron lui a demandé de travailler depuis la maison parce que le virus est toujours actif et qu’il faut faire très attention.

Alors papa se lève tous les matins à sept heures, il met son ordinateur en route sur la table de la cuisine et il retourne se coucher jusqu’à neuf heures passées. Il y a même une fois ou deux où c’est moi qui ai été obligé de le réveiller parce que maman était partie faire les courses et que je voulais mon chocolat chaud. Sauf que le micro-ondes est beaucoup trop haut et que je me suis déjà brûlé en renversant mon bol par terre.

Après dix heures, papa prend son téléphone et il passe des tas de coups de fil à plein de gens en regardant son Facebook ou des zappings sur Youtube. Même que des fois, il dit Oui oui, mais je suis sûr qu’il ne sait même pas ce qu’on lui a dit.

Il reste à la maison parce que maman ne veut pas qu’il sorte faire les courses. Elle dit qu’il ferait n’importe quoi dans les magasins, qu’il mettrait ses mains n’importe où et qu’il ramènerait des tas de microbes à la maison. Au début, il a râlé un peu et puis maintenant, je vois bien que ça l’arrange plutôt. En échange, il passe l’aspirateur une fois par semaine, ce qu’il ne fait jamais d’habitude. Mais maman le repasse derrière lui parce qu’elle dit que ce n’est pas bien fait et qu’il reste sûrement des microbes dans tous les coins.

Les microbes, elle n’aime pas ça, maman.


Donc ce matin, je me suis levé et je me suis lavé les mains. Puis, je suis allé prendre ma douche et faisant attention de bien me frotter partout. Et puis je suis allé dans la cuisine pour mon petit déjeuner. Maman a poussé l’ordinateur de papa en faisant attention de ne toucher à rien, puis elle s’est lavée les mains et m’a demandé de me les laver aussi, au cas où des virus me seraient sautés dessus. Elle a lavé deux fois mon bol propre et j’ai pu boire mon chocolat tranquillement. Après, je me suis lavé les mains et j’ai mis mon blouson pour partir à l’école.

Pendant que je faisais les lacets de mes chaussures, maman est allée dans la salle de bains et m’a rapporté mon masque en tissu qu’elle avait lavé hier soir avec de la lessive désinfectante. Dans mon cartable, elle m’a mis deux masques de rechange, un en tissu et un jetable, dans des petits sacs en plastique pour que les microbes de mon cartable ne leur sautent pas dessus. Et puis elle a aussi mis deux bouteilles de gel : une pour me laver les mains et une au cas où je perdrais la première.

Puis maman a mis son masque, j’ai mis le mien et on est partis à l’école à pied. C’est rigolo de voir tous ces gens dont on ne voit que la moitié de la figure.

En chemin, on a croisé Madame Benedetti, la concierge du 205. C’est une grosse dame avec des poils sur le nez et sur les oreilles. Quand j’étais tout petit, elle me faisait peur parce qu’elle parle très fort en faisant plein de gestes dans tous les sens. Maman lui a parlé en reculant parce que Madame Michel avait son masque qui protégeait juste son menton et elle postillonnait partout en faisant des grands moulins avec ses bras. Moi, sous mon masque je lui ai tiré la langue. C’est des trucs rigolos comme ça qu’on peut faire quand on a un masque. Après, le tissu était un peu mouillé, mais était vraiment pas grave. Et comme ça, entre la maison et l’école, j’ai tiré à la mangue à toutes les grandes personnes que j’ai croisées. Et j’ai envoyé des bisous à Caroline qui marchait sur le trottoir d’en face. Si ça se trouve, elle faisait pareil sous son masque rose !


En arrivant devant la porte de l’école, j’ai vu Alceste qui attendait, appuyé à un réverbère. Il mangeait un sandwich au saucisson à l’ail, comme tous les matins. Avant le confinement, il avait le temps d’en engloutir deux avant d’entrer en classe, mais là, il est obligé de soulever son masque à chaque bouchée, je ne sais pas s’il aura le temps de manger le deuxième.

Et puis la porte s’est ouverte et on a vu le directeur apparaître. Ça nous a fait tout drôle parce que d’habitude, on voit toujours son air sévère, mais là, avec le masque on ne savait pas trop s’il rigolait ou pas. Mais on avait bien une petite idée, parce que d’habitude, c’est pas un rigolo le directeur. Il n’y a pas de raison pour que le confinement l’ait changé.

Il a voulu commencer à parler aux papas et aux mamans, mais Rufus s’est mis à siffler avec le sifflet à roulette que son papa policier lui avait donné pour la rentrée pour éloigner ceux qui ont le COVID. Caché sous le masque on a d’abord eu du mal à savoir que c’était lui, mais quand il est passé entre les jambes du directeur, tout le monde l’a repéré.

« Mesdames et Messieurs, essayait de dire le directeur…, mais il n’a pas pu finir sa phrase car tous les enfants se sont engouffrés par la porte pour arriver vite dans la cour. Tout le monde suivait Rufus qui continuait à siffler sous son masque.

« Les mesures barrière, les mesures barrière, criait la maitresse descendue aider le directeur. Un mètre entre chaque enfant ! S’il vous p…

Mais Clotaire est passé près d’elle et lui a demandé où étaient les barrières et pourquoi il fallait les mesurer. Clotaire n’est pas sûr mais il nous a dit que sous son masque, la maîtresse avait bougonné « ça commence bien ! » La suite de la journée lui donnera raison.

Maman m’a lâché la main, elle m’a fait un bisou et je suis rentré aussi dans l’école, suivi par Alceste qui avait fini son sandwich. Il est venu à côté de moi et on est arrivé ensemble dans la cour.

Il m’a dit « Chui content de revenir à l’école après chi longtemps »

Je l’ai regardé.  Son masque était plein de beurre. Mais l’avantage c’était que son haleine sentait moins le saucisson à l’ail.

Je lui ai fait un grand sourire, mais avec le masque, je crois qu’il ne l’a pas vu.


Quand je suis arrivé dans la cour de l’école, je me suis arrêté un moment pour regarder. Avec toutes ces têtes masquées en bleu, en vert ou de toutes les couleurs, je n’arrivais pas à retrouver mes copains.

J’ai vite repéré un groupe qui jouait aux billes et j’ai tout de suite reconnu Joachim. Non pas à sa tête, mais à son cri quand il a démoli les calots en verre de deux grands. Il faut dire que Joachim est toujours très fort aux billes. Il parait qu’il a passé le confinement à s’entraîner dans sa chambre et dans le couloir, même que sa sœur a failli se casser le bras en roulant sur une bille oubliée devant la porte de sa chambre.

En marchant vers la classe pour déposer mon cartable, j’ai vu Geoffroy qui était appuyé contre le mur. Il remettait son masque en place. Je me suis approché de lui et on s’est tapé les coudes. C’est rigolo cette nouvelle façon de se dire bonjour. Geoffroy avait un masque aux couleurs du PSG, avec le nom de Neymar écrit dessus. C’est son papa qui lui a acheté parce qu’il est très riche et qu’il achète toujours tout ce que lui réclame son fils.

« J’en ai aussi un du Real Madrid et un de l’équipe de France avec la tête de Deschamps sur le nez.

— Ca doit te faire une sacrée tête avec ça lui a dit Eudes qui arrivait juste aussi pour poser son cartable.

Il s’est approché de Geoffroy et lui a donné un grand coup de coude dans le bras. Geoffroy a arrêté de refixer son masque et a donné un coup de coude dans le ventre à Eudes.  Mais Eudes qui est très fort ne voulait pas se laisser faire. Alors, ils se sont donnés des tas de coups de coude partout et ils se sont roulés par terre.

— Pas de bagarre, c’est interdit ! a crié le surveillant en arrivant en courant devant mes deux copains qui se battaient.

— Oui, un mètre de distance a répondu quelqu’un que je n’ai pas reconnu sur le coup.

— On ne va pas se battre à un mètre de distance a dit Eudes en donnant un dernier coup de coude à Geoffroy, ça n’a pas de sens.

— Et il vaut mieux ne pas se battre du tout, a dit Le Bouillon, le surveillant en attrapant Eudes par le coude. Allez vous laver les mais et revenez vite, je vais sonner la cloche.

Eudes et Geoffroy sont repartis vers les toilettes.

Je suis resté avec celui qui avait parlé et que je n’avais pas reconnu aussitôt. C’était Agnan. Complètement méconnaissable. Il avait deux masques chirurgicaux l’un sur l’autre, un vert et un bleu et une casquette ADIDAS qui lui arrivait au niveau des sourcils. Entre les deux, il avait ses lunettes qui avaient coloré avec la lumière. En fait, on ne lui voyait pas un centimètre de peau. On aurait dit un serpent à lunettes avec un masque de bandit.

On s’est tapé les coudes et le Bouillon a sonné la cloche.

Et là, on a vu la maîtresse qui a ouvert la porte de la classe. On est tous resté la bouche ouverte d’étonnement, mais ça ne se voyait pas parce qu’on avait nos masques !


Écrire aux temps du Corona (jour 11) : Leçon théorique

Atelier d’écriture proposé par le site Bricabook.

Quatre danseuses ?
Trop facile…


Il y a plusieurs façons d’enfiler des chaussures de ski.
Le plus simple est quand même que vous soyez assises.
Cela demande souplesse articulaire, mais aussi gainage et travail des abdos.
Et le résultat est souvent impressionnant.
En moins de dix minutes, vous y parvenez.
Reste ensuite à fixer les skis, mais nous verrons ça plus tard.
Mais si vous n’avez pas de chaise à votre disposition ?
Ah ?
Vous n’allez quand même pas vous asseoir par terre, dans la neige et avoir les fesses trempées ?
Attrapez donc votre chaussure à deux mains et faites basculer votre bassin en arrière.
Comment ?
Oui je sais, aujourd’hui nous n’avons pas les chaussures, mais ce n’est qu’un détail. Vous avez bien appris à nager en faisant les mouvements hors de l’eau non ?
Alors…
Lancez ensuite la jambe droite sans hésiter après vous être concentrées longuement.
Normalement au premier ou deuxième essai, ça devrait fonctionner.
Sinon, recommencez jusqu’à parvenir au résultat.
Non, mademoiselle, il n’est pas possible d’enfiler les deux chaussures en même temps. Réfléchissez deux minutes, ce serait ridicule. Un peu comme si vous essayiez d’enfiler votre pantalon en sautant dedans !
Voilà. La leçon est terminée. Demain, après avoir enfilé la chaussure gauche, nous verrons comment mettre les lacets sans les mains.


Voilà…. A chaque jour suffit sa peine.
Commentez si vous voulez.
Portez-vous bien.
Prenez soin de vous.
Et des autres.
A demain.


Une soirée bien étoilée (5/5)

Allez, après ces quatre épisodes archi-sucrés et frôlant avec la romance à deux balles, voici la chute…

Merci pour vos commentaires à la suite de ce texte.

Bonne lecture.


Puis les choses se passèrent doucement. Les baisers se succédant aux baisers, les mains de Théo se mirent à danser sur le corps de Noémie. Au début impressionnée, Noémie se laissait aller doucement. Elle décida de se laisser porter, de laisser les choses se faire sans rien brusquer. Le saxo de Bird s’était fait silencieux depuis un moment. On n’entendait dans l’appartement que les respirations des deux amoureux. Doucement, Théo entraîna la jeune fille dans la chambre et l’allongea sur le lit. L’un après l’autre, les vêtements volèrent dans les airs pour s’entasser pèle mêle sur le sol. Doucement, Noémie avoua à Théo qu’il était le premier et lui demanda d’être délicat. Très compréhensif, et soigneux de laisser à sa compagne un bon souvenir de sa première nuit, il multiplia les attentions et les délicatesses, tout en expliquant qu’il n’avait pas autant d’expérience qu’elle pouvait le penser. Noémie était heureuse. Guidée par les conseils de TO2T, elle faisait preuve de beaucoup de bonne volonté et semblait bien réussir ce que son amant lui demandait ou lui suggérait délicatement. Le tutoiement s’était instauré de lui-même et semblait ne plus poser de problèmes. Il s’imposa aussi facilement que le vouvoiement avait persisté longtemps.

– Je vais y aller, avança Théo vers trois heures du matin, après que leurs corps se soient un peu apaisés, lassés des assauts répétés de leurs jeunes ardeurs.

– Non, reste, dors ici, je veux continuer à sentir ta chaleur toute la nuit.

Théo se laissa convaincre, et comme souvent les hommes après l’amour, il s’endormit rapidement. Toute chamboulée et en état second, Noémie réfléchissait à ce qu’elle venait de vivre. A la délicatesse des gestes de Théo, à sa gentillesse, à sa douceur. Elle sombrait à son tour dans le sommeil lorsque son téléphone, posé sur le la table de nuit, se mit à vibrer. Noémie se dégagea légèrement des bras de Théo et se saisit de l’appareil. L’écran était toujours allumé. Elle se frotta les yeux et dans un demi brouillard, lut le message affiché:

« Vous venez de faire l’amour plusieurs fois avec TO2T. Merci de bien vouloir évaluer sa prestation en lui attribuant une note de une à cinq étoiles. 43 jeunes filles et 12 jeunes hommes ont déjà déposé un avis sur TO2T. Lisez tous les commentaires le concernant. »


Une soirée bien étoilée (4/5)

Avant le dénouement tant attendu de demain…..


D’un commun accord, ils décidèrent d’aller chez elle prendre un café et écouter un peu de musique.

– Je dois avoir quelques CD de Jazz et une bouteille de Chivas, avait-elle ajouté pour finir de le décider. un cadeau de mon père !

Le trajet entre le restaurant et l’appartement de Noémie se déroula dans le calme. Les deux jeunes gens semblaient être sous le charme, mais toujours dans la retenue. Le téléphone de Noémie émit un petit bruit de notification; un message venait d’arriver. Elle ne se permit pas d’ouvrir sur le champ.

Une fois arrivée chez elle, elle proposa à Théo de choisir un disque. Elle s’assit près de lui sur le canapé du salon et tira de son sac son téléphone portable. Quelle était cette notification ? Noémie appuya sur la touche de droite pour éclairer l’écran.

«Vous venez de dîner au restaurant l’Espérance. Merci de bien vouloir évaluer la qualité de cet établissement en lui attribuant de une à cinq étoiles. 174 clients ont déjà déposé un avis sur le restaurant l’Espérance. Lisez tous les commentaires le concernant. »

Charlie Parker et Dizzy jouaient doucement. Noémie montra son téléphone à TO2T.

– Incroyable, dit-elle, ces téléphones sont bien indiscrets. On ne peut plus rien cacher à personne. Notre vie est surveillée perpétuellement du matin au soir. Je ne sais pas si je vais répondre, ajouta Noémie.

– Si si, venez près de moi, nous allons le faire ensemble si vous voulez, dit-il.

Ensemble, ils lurent quelques commentaires et répondirent aux diverses questions posées. Ces questions portaient sur la qualité de l’accueil, la qualité  et la quantité des plats servis, le niveau du service, de la propreté de l’établissement et demandait un commentaire global et une note de une à cinq étoiles. Tout en riant et en plaisantant, Noémie et Théo répondirent à toutes les questions. Ils terminèrent par un « Excellent rapport qualité prix. Excellente ambiance, excellente soirée. Restaurant à conseiller. » Et d’un commun accord, ils attribuèrent cinq étoiles à l’Espérance.


Une soirée bien étoilée (2/5)

Ca chauffe, ça chauffe…. La petite Noémie est toute fébrile ! Peut-être que ce soir sera le grand jour ! Allez savoir !

Bonne lecture et à demain pour le 3…

Commentaires bienvenus, comme d’hab !


Les jours suivants furent un calvaire pour Noémie. Mais un doux calvaire. Chaque passage de Théo la remplissait de bonheur. Elle respirait son eau de toilette avec avidité, se rappelant les baisers de mardi. Lorsque ses collègues de bureau plaisantaient au sujet du beau Théo, elle pensait que elle seule connaissait la chaleur de ses bras, la douceur de ses lèvres, la tendresse de ses mots. Elle en était intérieurement toute tremblante. Mais elle n’en laissait rien paraître, et lui non plus évidemment. Leurs relations étaient essentiellement professionnelles. Mais chaque soir, elle avait pris l’habitude de traîner un peu avant de partir, de passer aux toilettes pendant que ses collègues quittaient le bureau. Et durant quelques minutes, elle recevait les baisers espérés pendant toute la journée, elle lui donnait la tendresse et les mots doux qu’il attendait, mais ils étaient toujours pleins de retenue et de timidité.

Même si elle était d’un naturel timide, et toujours vierge, Noémie espérait bien au fond d’elle même que Théo serait le premier homme à lui apprendre les choses de l’amour.


Le samedi matin, Noémie ne tint pas au lit. Elle avait mal dormi. Elle se sentait nerveuse, Il fallait absolument qu’elle se lève sous peine de voir la migraine s’installer. Et ce n’était certainement pas le jour ! A sept heures et demie, elle était déjà debout. A la même heure que pendant la semaine.

Elle passa la journée à ranger l’appartement. Oh, elle était d’un naturel plutôt ordonnée mais elle souhaitait que tout soit impeccable, au cas où… L’idée lui trottait dans la tête.. Comment allait se passer le repas, et surtout, qu’allaient-ils faire ensuite ? Trop tard pour le cinéma, trop tôt pour aller en boîte. Secrètement, elle espérait bien voir le loup ce soir, comme disait son père. Une grande étape dans sa vie. Une nouvelle étape, mais si importante, Elle ne savait pas ce que serait cette nuit, ni même si elle aurait lieu, mais elle voulait que tout soit parfait si Théo et elle envisageaient d’aller plus loin que de chastes baisers. Elle nettoya donc tout l’appartement, changea les draps, astiqua la douche, les toilettes, les robinets. A dix-neuf heures, elle était prête. Elle avait même pris un bain, elle qui habituellement ne prenait que des douches.

Elle avait pris soin de sa tenue et avait choisi des vêtements légers et amples. Comme elle était un peu complexée par sa trop petite poitrine, elle avait choisi un soutien-gorge avec un léger rembourrage qui la mettait plus en valeur. Mais pas trop quand même !

A partir de dix-neuf heures quinze, Noémie commença à tourner dans l’appartement. Elle passait de la chambre au salon, de la cuisine à la salle de bains, arpentait le couloir en regardant où elle posait les pieds, s’asseyait sur le canapé sur une demi-fesse, histoire de ne pas le froisser et de ne pas froisser sa jupe en lin. Elle sentait bien qu’elle était à la limite du ridicule, mais elle ne pouvait pas faire autrement !

Enfin, à dix-neuf heures vingt-neuf, elle vit une voiture s’arrêter devant la porte de son immeuble. C’était bien lui ! Elle attrapa son manteau, éteignit soigneusement la lumière du couloir, ferma la porte à double tour et descendit les seize marches de son immeuble.

A dix-neuf heures trente, elle était assise dans la voiture, près de lui. Elle avait son eau de toilette pour elle toute seule.


Vis ta vie de poulet dans le four

Oui, je sais, ce n’est pas un poulet… Quand même, faut pas me prendre pour un imbécile !!

Si tu es un vrai scientifique et que pour toi, il vaut mieux une bonne expérience qu’une mauvaise théorie.

Si, de plus, tu t’es déjà posé la question : « Mais que ressent un poulet pendant qu’il est dans un four à 180 ° ? » Si si, je t’assure, il y a des gens qui se posent la question.

Si, enfin, tu aimes faire de la pâtisserie, suis bien une à une les instructions ci-dessous : (C’est exactement ainsi que j’ai vécu cette expérience cet après-midi. Chaque étape est importante si tu veux vraiment réussir…)

  1. Débarrasse-toi de ton pull à manches longues et mets toi en T shirt (manches courtes, très important)
  2. Préchauffe ton four à 180 °. (Tu peux tester plus chaud si tu aimes les expériences fortes).
  3. Hors du four (évidemment), prépare une tarte tatin* ( 8 pommes, 100 g de sucre, 50 g de beurre et une pâte brisée par dessus) dans un plat à charnière qui fuit, mais tu ne sais pas qu’il fuit. (Important cependant le « qui fuit » pour la suite de l’expérience… Si le plat est étanche, l’expérience sera un échec… cuisant !!).
  4. Mets ton plat dans le four (évidemment sans te rendre compte qu’il fuit) sur une grille  (pas sur une lèchefrite sinon, ce n’est pas drôle), . Le trajet plan de travail-four doit se dérouler sans la moindre goutte de caramel par terre, sinon, ça met la puce à l’oreille, tu te rends compte que ça fuit et on revient au numéro 3 étanche…
  5. Pendant une demi-heure environ, tu vas pouvoir faire ce que tu veux: ranger ton plan de travail, lire un bouquin, regarder la télé, aller aux toilettes, dans le jardin, écrire un mini-roman, faire des mots croisés, un sudoku, éplucher la soupe…etc…
  6. Etre ravi de la bonne odeur de caramel qui se répand dans la cuisine et regarder par la porte du four si la tarte est cuite.
  7. La laisser cinq minutes de plus, parce qu’elle n’est pas tout à fait assez dorée.
  8. Sortir la tarte du four et la retourner immédiatement sur le plat de service (Ben oui, c’est une tarte tatin, faut la retourner…faut suivre un peu… ah la la)
  9. La trouver un peu palote et se dire « Tiens, pourtant mon caramel était bien brun, et la dernière fois, les pommes était marron foncé« .
  10. Jeter un œil en direction du four et repérer des gouttes de caramel sur le carrelage.
  11. Se dire « Tiens tiens, c’est bizarre« , nettoyer aussitôt, tout en constatant que le caramel a déjà commencer à durcir.
  12. Innocemment, ouvrir alors la porte du four pour remettre en place la deuxième grille que tu avais retirée avant d’enfourner ton moule.
  13. Constater alors que la sole de ton four est entièrement recouverte de caramel bien brun.
  14. Et là, tu te dis: »Vu les deux gouttes qui ont figé sur le carrelage tout à l’heure en deux minutes, ça ne va pas tarder à devenir d’abord une grosse bouillasse, puis une grosse croûte de caramel dans le fond du four. »; et tu te dis aussi « si je laisse le four refroidir comme ça en faisant celui qui n’a rien vu, même la pyrolyse, elle ne pourra rien contre le plus beau four Bosch caramélisé« . Et tu imagines la tête de ta tendre épouse quand elle va rentrer et qu’elle va voir son beau Bosch complètement ruiné et toi tu vas dire comme un gamin « Oh non, j’avais pas vu... »
  15. Alors tu t’armes d’un rouleau de Sopalin et tu tartines le bas du four où le caramel a déjà commencé à refroidir puisque depuis cinq minutes, tu as laissé la porte ouverte en te demandant : « Bon, je fais quoi ?« .
  16. Et là, tu commences à ressentir ce que ressent le poulet. Tu fais bien gaffe à ne pas toucher les parois du four. Tu as les poils des bras qui commencent à roussir. la sensation de chaleur se fait plus intense au bout des doigts quand le caramel a bien imprégné le Sopalin et qu’il faut le ressortir.
  17. Une fois que tu as bien dégrossi au Sopalin, prends une éponge avec de l’eau bien chaude pour finir de nettoyer ce qu’il reste et qui, maintenant, est bien attaché. Continue à faire gaffe aux parois; c’est traître ces trucs là… une minute d’inattention et tu es marqué comme un cheval… Et là, non seulement tu as chaud aux bras, mais aussi à la main qui presse l’éponge (selon l’équation eau très chaude + caramel = caramel chaud et collant)
  18. Voilà, une fois que tu auras fini, en regardant ton bras, tu penseras au poulet que tu as mis dans ton four dimanche dernier et tu te diras qu’il vit une drôle d’expérience…
  19. Et toi, tu auras vécu l’expérience du poulet dans le four et tu auras inventé une nouvelle recette de gâteau: la tarte tatin revisitée, avec caramel servi à part sur Sopalin (voir photos)
  20. Merci qui (Non, pas Jacquie et Michel…)????

Ben oui, je sais bien qu’elle est pâlichonne !!

 


Ma blonde

 

 

Maxime se leva de son lit après avoir raccroché le téléphone. Une longue conversation vidéo avec Judith, «sa blonde», comme il disait, comme on disait chez elle. 

« Judith mon Amour, je file vers toi. J’ai tant aimé nos vacances l’été dernier. Tu me manques tellement. La surprise que tu vas avoir, je te dis même pas !

Il parlait tout seul. 

Le jeune homme attrapa une bière dans la cuisine. Il était heureux, dansait et parlait tout seul dans l’appartement. La décision qu’il venait de prendre était sa première vraie décision d’homme. Pas besoin de l’avis de ses parents, ni de ses copains !

– Plein le cul des conversations qui n’en finissent pas, des petits mots doux à cinq mille kilomètres de distance. Moi ce que je veux, c’est te serrer dans mes bras. T’embrasser, me blottir contre toi !!! Faire l’amour avec toi ! Je veux tout de toi. Tout de suite.

Il criait, il dansait, tournait avec son oreiller dans les bras, tapant des pieds sans s’occuper des voisins

– Je vais revoir Judith, je vais revoir Judith !!!

Judith…

Une grande blonde aux yeux verts, perchée sur des jambes de plus d’un mètre. Souriante, légère, gaie, radieuse, et avec un accent tellement authentique. Les français adorent l’accent québécois, et Maxime avait succombé à son charme. Ils s’étaient rencontrés par pur hasard dans un magasin de souvenirs du Mont Saint Michel pendant les vacances d’été. Judith était de passage dans la Manche, étape obligée dans le tour d’Europe qu’elle avait commencé au début du mois de juillet et qui lui avait déjà fait visiter l’Allemagne, la Belgique, le Danemark et la Suisse avant de prendre un train pour Paris. Elle avait décidé de suivre les côtes de la Manche et de l’Atlantique jusqu’aux Pyrénées avant de passer quelques jours sur la côte d’Azur et de repartir vers le Québec retrouver sa famille et son job de secrétaire. 

Maxime lui, habitait Paris où il était étudiant en architecture. Il logeait dans un petit studio de la rue de Bagnolet, dans le vingtième, tout près du Cimetière du Père Lachaise où il aimait se promener, aussi bizarre que cela paraisse. Il était en quatrième année et avait une passion pour les vieux bâtiments parisiens et les vieilles pierres moyenâgeuses. C’est cet amour de la construction féodale qui l’avait mené au Mont -Saint Michel pour admirer l’abbaye et la construction des plus anciennes maisons du mont.

Depuis trois mois qu’elle était repartie à Montréal, il ne se passait pas une journée sans qu’ils se parlent, ou qu’ils se voient sur leurs téléphones respectifs. Sur leurs cellulaires, comme elle disait. Les applications pour  conversations vidéo, c’était vraiment l’idéal pour les jeunes couples comme eux. Pour ceux que l’amour avait jetés dans les bras l’un de l’autre, à l’aveuglette, sans tenir compte des lieux d’habitation, des distances. Cupidon était bien négligent parfois lorsqu’il lançait ses flèches.

Et ce soir, après avoir parlé pendant plus d’une heure avec Judith, Maxime avait décidé d’aller la voir chez elle. De lui faire la surprise et de débarquer à Montréal comme ça, sans prévenir, un matin de bonne heure avec des croissants.

Et depuis le jour de cette décision, Maxime n’en pouvait plus. Il avait décidé de la date du voyage en fonction des prix proposés par les compagnies aériennes. L’amour fou n’empêchait pas d’essayer de voler à un prix raisonnable. Il avait changé de l’argent, obtenu son Autorisation de Voyage Electronique sur internet, avait regardé en détails le plan de Montréal, s’était baladé virtuellement dans la ville, histoire de s’y familiariser avant son arrivée sur place. Le marché Jean Talon, tout près de l’appartement de Judith, n’avait plus de secret pour lui, de même que le Mont Royal ou la cathédrale qu’il avait visitée sur le site de la ville.

Les derniers jours avaient été les plus difficiles. Il était fébrile, impatient. Les discussions vidéo avec Judith devenaient difficiles. Maxime devait mentir, raconter des histoires sur son emploi du temps et sur ce qu’il avait projeté de faire dans les jours à venir. Il était un peu tendu, craignait perpétuellement de faire des gaffes, de se contredire parfois, de dire le contraire de ce qu’il avait affirmé la veille.

Les nuits aussi devenaient pénibles. Il était vraiment temps qu’il parte. Evidemment il imaginait son arrivée sous l’angle le meilleur qu’il puisse espérer, mais rien ne lui assurait que l’accueil serait excellent. Et si elle n’était pas heureuse de le recevoir ? Et s’il y avait quelque chose qu’elle lui avait caché ? Si lui était capable de mentir et de raconter des bobards au téléphone, peut-être en serait-elle capable aussi ? Et si elle avait quelqu’un d’autre à Montréal ?  Il savait que sa visite comportait des risques et que la réaction pourrait ne pas être à la hauteur de ses espérances. Mais c’était un risque qu’il avait accepté de courir.

Métro, RER, attente à l’aéroport, salle d’embarquement, attente encore, puis huit longues heures de vol au-dessus de l’Atlantique. Lorsque Maxime récupéra son sac à l’aéroport Pierre Elliot Trudeau après une nouvelle demi-heure d’attente, il était nerveusement épuisé. Il lui restait juste à faire le trajet vers les bras de Judith. D’abord la ligne 747 en bus qui lui permettrait de gagner le centre ville, puis le métro, direction Jean Talon. Il avait tout étudié avant de partir. Le trajet lui parut court par rapport à ce qu’il avait vécu jusque là. Il découvrait, de bonne heure le matin, les rues de Montréal qu’il n’avait vues que dans des films. Il savourait pour son grand plaisir le parler des québécois, les expressions qu’il attrapait au passage, les mots typiquement locaux et certaines phrases qu’il ne comprenait pas du tout.

Judith lui avait dit que son week-end allait être calme, qu’elle allait rester tranquillement chez elle pour se reposer de sa semaine qui avait été plutôt agitée. «Une bonne grasse matinée me fera le plus grand bien» lui avait-elle assuré.

C’est pourquoi Maxime fut surpris de ne recevoir aucune réponse après son premier coup de sonnette. Il appuya à nouveau sur l’interrupteur et laissa sonner un peu plus longtemps. Elle devait avoir le sommeil lourd. Après le troisième coup de sonnette, Maxime entendit enfin du bruit dans l’appartement. Il était rassuré, elle ne lui avait pas menti. Un pas traînard et visiblement peu réveillé avançait vers la porte d’entrée. Le coeur de Maxime battait à tout rompre. Il avait hâte de voir la tête de sa blonde, de sa bien aimée. Il avait fait cinq mille kilomètres pour recevoir le baiser de la surprise. Et la surprise, ce fut lui qui la reçut en pleine figure lorsqu’un homme d’une petite trentaine d’année lui ouvrit la porte. Vêtu seulement d’un T shirt et d’un caleçon long froissé, l’homme avait visiblement été réveillé par les coups de sonnette répétés. Maxime crut que son cœur allait s’arrêter sur le champ. Son pire cauchemar se réalisait. Il y avait pensé pourtant. Judith n’était pas seule et n’avait pas que lui dans sa vie.

– C’est pourquoi ? demanda l’homme

Maxime avait du mal à parler. Une boule bloquait l’air dans sa gorge et l’empêchait de s’exprimer correctement.

– Bonjour, je ne suis pas chez Judith Blondeaux ?

– Bien sûr que si tu y es chez Judith, c’est bien écrit sur la porte.

– Alors c’est elle que je veux voir..

Maxime était agacé de voir cet homme. Sa bonne humeur s’était évanouie. Il était grand temps que tout cela se termine.

– C’est que Judith n’est pas là, là. Elle est partie hier soir.

Maxime voulait savoir. 

– Partie ? Mais tu es qui toi ? Qu’est-ce que tu fous chez Judith ?

– Arrête donc de me chanter des bêtises. Judith, elle est partie, j’te dis. Moi, j’suis juste son cousin, elle m’a prêté son flat le temps de son absence. Parce que je suis juste de passage là! Et puis toi, je sais pas qui tu es de ton côté, mais, tu la verras pas tantôt. Elle est partie à Paris pour voir son chum. Elle voulait lui faire une surprise !


T’as pas un joint ?

Petit dialogue tout à fait authentique entre une vendeuse de chez Boulanger (Elle) et moi (Moi) à propos d’un joint de cocotte minute.

Moi – C’est la cocotte minute de ma femme.
Elle – Elle est ancienne ?
Moi – Qui ? ma femme ?
Elle – Non, la cocotte.
Moi – Je ne sais pas, elle l’avait déjà quand je l’ai connue….
<silence>
Moi – Ma femme, pas la cocotte.
Elle – Et il y a longtemps que vous la connaissez ?
Moi – Qui ? La cocotte ?
Elle – Non, votre femme.
Moi – Ah ! 5 Ans. Donc, maintenant, elle doit avoir au moins 10 ans.
<silence>
Moi – La cocotte, pas ma femme !
Elle – Heureusement !!

Promis juré, ça s’est vraiment passé cet après-midi.


Salut Nana !

C’est la première fois que ce texte n’a rien  voir avec la photo. Mais tout est permis, nous dit souvent Alexandra K. Alors, cette semaine, je ne pouvais pas écrire autre chose. Qu’importe la photo… Mais allez lire les autres textes. Ils vous raconteront sûrement des jolies histoires autour de ces deux petites filles.


© Laurent Bisson

J’ai appris mercredi soir que tu étais partie. Partie pour un lieu que personne d’entre nous ne connaît encore. Tu es la première de notre petite équipe que nous formions il y a maintenant une trentaine d’années. A l’époque, et même plus récemment encore, personne n’imaginait que nous allions partir un jour. Nous nous pensions immortels, intouchables. Ta mort nous fait tous retomber sur terre, toucher la réalité du bout des doigts. Nous sommes donc comme les autres.

Lourde est la chute.

Cette photo, ce n’est pas toi, évidemment, mais elle me renvoie vers toi, comme tout me renvoie vers toi depuis mercredi. Je pense que quelque soit la photo proposée, le texte aurait été le même ! J’aurais pu faire semblant, chercher un lien avec toi, inventer une histoire… A quoi bon ?

J’aimais tes yeux, j’aimais ton sourire, j’aimais notre complicité, nos conneries d’étudiants et de jeunes adultes.

J’aimais ton rire. Ah ton rire ! Je l’entends encore, même s’il y a plus de dix ans que je ne l’ai pas entendu, car la vie nous a séparés. Je ne saurais à quoi le comparer. Il était incomparable ton rire : joyeux, aigu, cristallin, long, rebondissant, explosif, contagieux…

Je ne veux pas faire dans le pathos. Je veux juste te dire que je t’aimais beaucoup, que tu étais une perle au milieu de notre groupe de normaliens et que tu me manques. Pendant plus de  vingt ans, on s’est fabriqués suffisamment de souvenirs pour que tu sois présente dans ma tête. Ton visage, ta voix, ton rire. Tout est là, bien au chaud dans ma mémoire, et n’en sortira pas de sitôt.

Je regrette douloureusement qu’on m’ait caché ta mort, qu’on ne m’ait pas autorisé à penser à toi au moment de la cérémonie. Que personne ne m’ait prévenu. Pour être sûr que je ne vienne pas sûrement. Juste un oubli ? Non. Ça, je ne peux pas le croire.

Double peine. Double blessure.

Je pense à toi depuis que je sais où tu es. Nul ne peut m’en empêcher maintenant. Un jour, quand mon tour sera venu, je te retrouverai. Nous parlerons ensemble de nos années d’école normale, de nos souvenirs de jeunes parents, de Golf GTI, de Porsche, de la maison de Saint Aubin, de mille choses qui ne me viennent pas immédiatement à l’esprit mais qui reviendront bien vite, j’en suis certain.

Et, du plus loin que je t’apercevrai, pour annoncer mon arrivée, je te crierai d’une petite voix :« Salut Nana ! »

 

A Lydie.


Zazie dans le rétro.

Bonne lecture. L’atelier de Leiloona reprend ses droits ce matin… J’ai sêché le texte de la semaine dernière. Je tâcherai de me reprendre dans le courant de la semaine. Allez lire les textes de les amis qui se sont penchés sur la même photo… Avec un autre regard sûrement !!


Isabelle, ma grande fille chérie,

Nous sommes heureux de voir que tout va bien pour toi. Depuis que tu es partie faire ce grand voyage en Italie, tu nous as envoyé 3 267 photos toutes plus belles les unes que les autres. Tu as vraiment un sacré talent de photographe ! Nous sommes fiers de toi.

Tu apparais sur 2 895 de ces photos (ton père les a comptées), ce qui nous permet de nous rendre compte que tu prends des couleurs et que tu es radieuse.

Vu les clichés que nous recevons, nous ne pouvons que constater que tu bouges bien et que Daniel et toi profitez bien de ces vacances largement méritées.

Derrière toi, nous avons eu la chance de reconnaître la Tour de Pise (sur 421 photos), la cathédrale de Milan (sur 218 photos ), la Scala (395 images ) le Ponte Vecchio de Florence depuis l’Arno (sur 158 clichés ), l’Arno depuis le Ponte Vecchio (223 fois ), Isola Bella et ses canons, toujours aussi magnifique sur le Lac Majeur (297 photos tout de même). Tes 839 photos de Venise étaient vraiment superbes. Merci encore. Les gondoles noires vont si bien avec ton regard de feu !

Hier, nous avons bien profité de ton visage superbe dos à la Fontaine de Trévi que ton père a reconnue grâce à la barbe de Neptune qui dépassait derrière ton épaule. Vu les 431 clichés que tu nous as envoyés, nous supposons que tu as beaucoup aimé cet endroit. Le Colisée est-il aussi beau qu’on le dit ? A ce que nous avons pu voir derrière toi sur les 487 images, nous l’imaginons grandiose et spectaculaire. Quand on pense que des hommes et des femmes y ont été dévorés par des lions, ça fait froid dans le dos… Brrr…

Et là, la vue sur la Basilique Saint Pierre nous parait magnifique. Tous ces gens qui passent derrière toi ont l’air tellement heureux. Il doit se passer quelque chose quand même quand on est là-bas. Quelque chose d’inexplicable. Tes 629 photos en témoignent.

Continue à bien profiter de ce voyage, ma chérie. Envoie-nous encore de belles photos de cette Italie qui se déroule dans ton dos. Si j’en crois ton plan de voyage, vous devriez maintenant descendre sur Naples et Pompéi. J’ai hâte de te voir dos à ces ruines qui ont vu tant de malheur en si peu de temps.

Nous suivons également ton voyage sur Instagram. C’est impressionnant le nombre de likes que tu reçois. Les gens aiment vraiment l’Italie !

Papa et moi t’embrassons bien fort.

Au fait, comment va ton mari ? Nous supposons qu’il apprécie le voyage, même si on ne l’a vu sur aucune photo. J’espère qu’il n’est pas malade !

Ta maman qui t’aime.

 


 


Des sous-amendements et des homos

Oulipo un jour, Oulipo toujours. Désolé, mais c’est dans l’Oulipo que mon père m’a élevé. Et il en reste forcément des traces…
Le petit jeu auquel je vous convie aujourd’hui était un des jeux préféré de Queneau et Pérec.
Prenez un texte, un dictionnaire et remplacez tous les noms et les adjectifs par leurs suivants dans le dictionnaire.
Je me suis soumis à ce petit amusement avec le résumé du livre de Steinbeck et le petit Larousse 2010. Sans tricher.
J’ai joué à S+4.
Ce qui signifie que chaque nom commun est remplacé par le nom commun trouvé 4 places derrière lui dans l’ordre alphabétique.
Il en est de même pour les adjectifs.
Voici pour ma participation au dernier atelier de Bricabook (avec un peu de retard, je le conçois). Les autres textes sont évidemment accessibles ici.

Bonne lecture.


George Milton, un homo plutôt pétrifiant et Lennie Small sont deux amibiases d’enfer qui errent sur les routiers de Caligula en travaillant comme sakiehs de rancoeur en rancoeur. George et Lennie partagent depuis toujours le même revendeur : posséder une petite exploration, pour y vivre « comme des rentre-dedans », y élever des lapons et être licencieux. Lennie nourrit une passoire bien enfoncée : il se plaît énormément à caresser les choux dramatiques. Doté d’une très grande forcerie piaillarde, il ne parvient pas à dominer sa pullulation hors de l’ordination. Il est également intellectuellement définitif, et passe constamment pour une « idole ». Cela finit par lui causer des énonciations notamment avec Curley, le filtre de la patrouille, et sa belliqueuse et jobarde fenaison. En effet, lorsque cette dérogation va proposer à Lennie de toucher ses chevillettes, tout va mal tourner. En effet, Lennie, pris de panne, tue accidentellement la fenaison de Curley. Il court alors se réfugier dans les fourriers. Curley fougueux de ragot décide d’abattre Lennie et part à sa récidive avec les homos de la rancoeur. George part de son cotillon retrouver Lennie au lieutenant de rallye prévu entre eux en cas de « procédure ». Sachant que son amibiase est condamnée et ne voulant pas qu’il souffre, il le tue d’un ballon dans la nutrition.

J’ai pitié de vous, je vous offre gratuitement la version originale (tirée de Wikipedia).

George Milton, un homme plutôt petit et Lennie Small sont deux amis d’enfance qui errent sur les routes de Californie en travaillant comme saisonniers de ranch en ranch. George et Lennie partagent depuis toujours le même rêve : posséder un jour une petite exploitation, pour y vivre « comme des rentiers », y élever des lapins et être libres. Lennie nourrit une passion bien enfantine : il se plaît énormément à caresser les choses douces. Doté d’une très grande force physique, il ne parvient pas à dominer sa puissance hors de l’ordinaire. Il est également intellectuellement déficient, et passe constamment pour un « idiot ». Cela finit par lui causer des ennuis notamment avec Curley, le fils du patron, et sa belle et jeune femme. En effet, lorsque cette dernière va proposer à Lennie de toucher ses cheveux, tout va mal tourner. En effet, Lennie, pris de panique, tue accidentellement la femme de Curley. Il court alors se réfugier dans les fourrés. Curley fou de rage décide d’abattre Lennie et part à sa recherche avec les hommes du ranch. George part de son côté retrouver Lennie au lieu de ralliement prévu entre eux en cas de « problème ». Sachant que son ami est condamné et ne voulant pas qu’il souffre, il le tue d’une balle dans la nuque.


Super-jalousies

Coucou, c’est lundi !!!

Bonne lecture des textes de l’atelier de Leiloona… Bon, je suis un peu en retard, mais pas trop… Week-end agité dirons-nous.


Ah non, ils ne disaient rien. Chacun rongeait son frein mais intérieurement, ça bouillait dans leurs corps. S’ils n’avaient peur du scandale, ils se rouleraient bien par terre en se bourrant de coups de poings, comme au bon vieux temps de leurs gloires déchues.
Depuis leur arrivée ici, ils s’ennuyaient ferme. Repas à dix-huit heures, dominos, scrabble, jeu du bac, lecture du journal. Ah, il était loin le temps où on avait besoin d’eux, où ils volaient par monts et par vaux pour sauver l’un, pour attaquer l’autre, pour rétablir la paix mondiale, pour rendre la vie un peu plus agréable pour les habitants de leurs cités respectives.
Ils étaient dans la salle télé lorsque Loïs avait fait son apparition, entourée de deux aides-soignantes qui la tenaient chacune par un bras. Ils la reconnurent tout de suite. A un rien, à un trait du visage, à sa chevelure, certes plus grise, mais dont certains reflets leur rappelaient la crinière d’antan qu’ils avaient tous aimée. Tous les trois levèrent les yeux en même temps, abandonnant ainsi le présentateur du jeu qui continuait inlassablement à poser des questions.
Loïs Lane. Ils avaient tous les trois été follement amoureux d’elle. Mais aucun ne l’avait eue réellement. Chacun avait eu une brève aventure avec elle. C’est pourquoi ils connaissaient tous les trois le goût de ses baisers, la douceur de sa peau, la volupté de ses caresses.
Maintenant, leurs désirs étaient bien moindres qu’il y a vingt ou trente ans. S’asseoir à côté d’elle, lui avancer sa chaise, lui tendre la corbeille à pain. Un sourire d’elle et ils fondaient. Mais la jalousie était là, insidieuse, au fond de leurs cœurs. Et l’épisode du repas de ce midi les avait touchés tous les trois. Ce serait trop long à raconter mais la colère était en eux. Forte et violente.
Alors chacun se calmait comme il pouvait. Clark se cachait les yeux. Le noir lui faisait du bien, lui qui avait si souvent joué avec la lumière. Bruce jouait avec sa casquette qui lui rappelait un peu le masque qu’il portait dans les folles années de sa jeunesse. Dans sa poche, un double de la clé de sa dernière Batmobile le rassurait et il vérifiait souvent qu’elle était toujours là. Quant à Peter, il regardait au loin, les yeux perdus dans ses souvenirs, à la recherche d’une éventuelle araignée qui pourrait s’aventurer.
Ils n’osaient pas se regarder, ni même se parler. Ils savaient que le moindre mot de travers pouvait déclencher une bagarre dont ils ne mesuraient l’ampleur.
Alors Superman, Batman et Spiderman s’ignoraient, tout simplement. Obligés de s’asseoir côte à côte sur le seul banc devant la maison de retraite des mimosas, sans rien dire, sans se regarder.
Au repas de ce soir, qui allait s’asseoir près de Superwoman ? Il y aurait forcément un élu et deux déçus. Dans une heure, après le feuilleton, il sera bien temps d’y penser.


Question de bon sens.

Le 7 octobre dernier, lors du salon du livre de Carentan (50), Jean-Noël Noury, l’organisateur, a proposé un petit challenge aux auteurs présents (et volontaires)  : écrire une courte histoire sur un thème proposé. Et ce thème était : Le bon sens.
Les copies devaient être rendues à la fin du salon. Jean-Noël s’engageait à les taper et à nous les renvoyer pour correction. Ce qu’il a fait. Merci à lui.
Je vous livre ma petite histoire. Je ne suis pas vraiment certain, à la relecture, qu’elle corresponde bien au thème. A vous d’en juger et de me le dire dans vos commentaires.


Le corps de la femme était allongé sur la route. Elle devait avoir une petite quarantaine d’années. Élégante, court vêtue, elle se tenait la jambe gauche qui saignait abondamment au genou et à la cheville. Un passant avait utilisé son écharpe pour faire un garrot de fortune et lui pansait la plaie avec son mouchoir. Près d’elle, un homme et une jeune fille se penchaient et lui parlaient.
Lui, grand, la cinquantaine grisonnante, les mains dans le dos, arborait un air sûr de lui, un peu hautain, un rien méprisant. Il se penchait sur la victime, mais n’osait pas trop s’approcher, surtout ne pas la toucher…
La jeune fille qui était près de lui devait avoir quinze ou seize ans. Elle n’avait visiblement pas fini sa croissance. Sortie de l’enfance depuis peu, elle portait un appareil dentaire qui lui déformait le sourire. Cachée derrière son père, elle reniflait, pleurait et se mouchait dans un petit mouchoir à fleurs.
– Arrête de pleurer comme ça ! Arrête, je te dis. Mouche-toi et tiens-toi tranquille ! grogna le père, visiblement agacé.
– Mais papa…
– Tais-toi, je te dis !
La voiture de police s’arrêta sur la place, à quelques mètres du petit groupe qui s’était formé autour de l’accident.
– Laissez passer, ordonna sèchement le brigadier Lambert, en écartant d’une main les badauds qui se pressaient.
Il se pencha sur la victime.
– L’ambulance va arriver, Madame. Je vais prendre vos coordonnées. Pourriez-vous me donner vos papiers s’il vous plait ?
La dame fouilla dans son sac et sortit une carte d’identité en bonne et due forme. Elle la tendit au policier.
– Merci dit-il. Je vais noter tout ça. Je vous la rendrai tout à l’heure. Bon, dites-moi…Racontez-moi comment ça s’est passé ?
– J’avoue, commença-t-elle, j’ai traversé en dehors du passage protégé. Et je regardais mon téléphone. Je venais de recevoir un message de mon mari. Je n’étais pas très attentive, c’est vrai…
– Ah Ah, grommela le policier. Vous aviez le nez baissé. Vous n’avez donc pas vu…
– Rien-Rien. Je n’ai rien vu. Lorsque j’ai levé la tête, la voiture était déjà sur moi.
Près d’elle, l’homme en costume commençait à s’agiter. Il voulut prendre la parole.
– Une minute lui dit sèchement Lambert, je finis d’entendre Madame.
Résigné, l’homme se tut. Près de lui, sa fille pleurait toujours.
– Continuez, madame, je vous en prie.
– J’ai entendu un coup de frein, et je me suis retrouvée ici, sur le sol, avec une jambe douloureuse. Ca a été vraiment très vite ! Les deux occupants de la voiture sont immédiatement venus me voir. Et vous êtes arrivé !
– Qui conduisait ? demanda Lambert.
Le quinquagénaire répondit aussitôt.
– Moi évidemment ! Qui voulez-vous ?
– Je ne sais pas, Monsieur, mais je me dois de poser la question. Madame, ajouta-t-il, en se penchant vers la victime. Qui conduisait la voiture qui vous a renversée ?
– Aucune idée, répartit-elle. J’ai juste vu la voiture arriver, puis le choc, puis ces deux personnes près de moi.
– Je vous remercie, madame, l’ambulance est en route, vous allez être prise en charge tout de suite.
– Puis-je appeler mon mari ? demanda-t-elle.
– Je vous en prie, évidemment !
Lambert se tourna vers l’homme.
– A nous, dit-il. Expliquez-moi…
L’homme, trop content de parler enfin, s’adressa au policier.
– Je roulais prudemment, commença-t-il, bien à droite et à vitesse raisonnable lorsque cette femme s’est littéralement jetée sous ma voiture.
Autour d’eux, d’autres policiers balisaient l’accident : bombes de couleur, décamètre, ouvraient et refermaient la voiture.
– C’est donc vous la victime, ironisa le policier !
– Peut-être pas, reconnu l’homme, c’est vrai je l’ai renversée, mais je n’ai pas pu l’éviter !
Un jeune policier stagiaire s’approcha alors du brigadier et lui glissa quelques mots à l’oreille.
– Tu es sûr, chuchota Lambert ? Ok, je m’en occupe. Prends ton téléphone et filme la manœuvre.
Lambert se tourna vers l’homme.
– Mon collègue demande si vous pouvez retirer votre véhicule, s’il vous plait. Elle gêne la circulation et nous voulons éviter le sur-accident. Mettez-la le long du trottoir, je vais vous guider.
– Bien sûr, tout de suite, répondit le quinquagénaire en sortant la clef de sa poche.
D’un pas alerte, il se dirigea vers la voiture, ouvrit la porte, recula le siège, s’assit et introduisit la clef dans le Neimann. La voiture démarra du premier coup Malgré les bosses à l’avant, le moteur fonctionnait parfaitement. En deux manœuvres efficaces, il gara la voiture à l’endroit désigné par le policier.
– C’est bon, c’est dans la boite, déclara le jeune stagiaire en montrant son téléphone.
Lambert ouvrit la porte de la voiture.
– Une nouvelle fois, Monsieur, demanda-t-il, qui conduisait le véhicule ?
– Mais moi, enfin, je vous l’ai déjà dit.
– Non, monsieur, ce n’est pas vous qui conduisiez.
– Comment ça pas moi ? Et qui voulez-vous que ce soit ? Ma fille peut-être ?
– Et pourquoi pas ? avança le policier.
– Mais vous l’avez vue ? Elle n’a pas seize ans. Elle n’a évidemment pas son permis.
– Non, répondit le brigadier, pourtant c’est elle qui conduisait, j’en suis sûr ! certain !
– Pouvez-vous m’expliquer ? Il n’y a pas de témoins et madame n’a rien vu, dit-il en la voiture.
– Pas besoin de témoin, reprit le policier. Vous venez de reculer le siège.
– Forcément, reprit l’homme. Mes jambes ne passaient pas sous le v…
Il s’interrompit.
– Sous le volant… dit le policier. Par contre, celles de votre fille oui !
Le visage de l’homme s’assombrit. Sa belle assurance disparut d’un seul coup. Mais il ne se laissa pas gagner par la défaite
– Vous n’avez pas de preuve. C’est ma parole contre la vôtre !
– Je suis assermenté, monsieur, mais comme j’ai pensé que ça ne suffirait pas, j’ai demandé à mon jeune collègue de filmer votre entrée dans le véhicule.
– OK ! D’accord. C’est elle qui conduisait. Je la fais conduire de temps en temps sur de courtes distances sans risques. Je ne pensais pas que vous le devineriez. Vous devez avoir l’habitude de ce genre d’incident !
– L’habitude, non. Pas vraiment. Moi j’ai de l’expérience, mais mon jeune collègue a du bon sens. Dès qu’il a ouvert la porte de votre véhicule, il a vu le siège rapproché et il a tout de suite fait… le rapprochement ! Expérience ? Non. Attention…Bon sens …


Avant l’orage

Voici la micro-nouvelle que j’ai présentée au concours de radio France 2017.

Objectif: Ecrire une micro-nouvelle de 1000 caractères (ça me connait) sur le thème « Ensemble ». En fait, un peu pris par le temps (je l’ai appris le samedi pour le dimanche dernier délai et j’étais pris tout le dimanche), j’ai repris un texte écrit à partir d’une photo de Philippe Lutz et je l’ai adaptée un peu sur le thème « Ensemble ».

En fait, elle me parait répondre parfaitement au sujet. Bonne lecture et merci pour vos commentaires que j’espère nombreux.


C’était un dimanche, je m’en souviens parfaitement.
Le temps était à l’orage depuis une bonne semaine déjà.
Il faisait chaud, très chaud, trop chaud.
On sentait bien que ça allait éclater, que ça allait se gâter.
Sans tarder.
Mes parents avaient décidé de faire une longue promenade dans les vignes près de chez nous. Une sorte d’inspection générale plutôt. Papa voulait vérifier si la date qu’il avait prévue pour les vendanges était la bonne, s’il ne s’était pas trompé, s’il avait toujours le nez.
La récolte promettait d’être bonne. Excellente même.
Les cuves étaient prêtes, lavés, rincées.
Tout était prêt, même les hommes.
Le soleil était bon, les grains déjà bien formés.
Pourvu que l’orage à venir ne vienne pas tout gâter.
C’était un dimanche, je m’en souviens parfaitement.
Le dernier dimanche passé en famille. Tous ensemble. Avant que l’orage n’éclate et ne détruise tout sur son passage.
Avant qu’il ne laisse derrière lui que misère et destruction.
C’était un dimanche.
Le 2 août 1914.


31, rue de la fontaine

Ce matin, je me promenais sur le site de photos de mon fils (https://quentinbassetti.wordpress.com) et je suis tombé sur cette photo, en page d’accueil. Je l’ai bien regardée et mon oeil a été attiré, non pas par les enfants du premier plan, mais par cet immense bâtiment qui semble coupé. Il y en a quelques uns comme ça, à Caen (même si cette photo n’a pas été prise à Caen). Alors, je me suis demandé ce qu’il pouvait bien y avoir avant à ce carrefour…

Je vous laisse lire ma version.

Comme d’habitude, vos commentaires sont les bienvenus…


Paul sortit une photo de sa sacoche.

« Grand-père, tu reconnais un peu ce carrefour ?

Marcel ajusta ses lunettes et se pencha sur la photo. Il eut juste une petite hésitation.

– Oh oui, je me souviens bien, c’est le carrefour où on habitait pendant la guerre. Pourquoi tu me sors cette photo ?

– Parce que je dois faire un exposé, Grand-Père. Le prof nous a montré une lettre adressée au 31, rue de la Fontaine, alors que maintenant, ça s’arrête au 27… je dois expliquer pourquoi. Et maman m’a dit que tu avais habité là-bas quand tu étais petit.

– A ton avis, ça peut être pourquoi ? Cherche un peu.

– Le quartier a été bombardé, non ?

– Oui oui, c’était en septembre 44, le 12, je crois. Il était 23 heures, je m’en souviens très bien. Toute la journée, les allemands avaient circulé dans les rues, préparant leur départ. Pour la fin de la semaine, peut-être avant si les choses tournaient mal.  Ou bien, selon le camp dans lequel on se trouvait ! Ils étaient nerveux, sur les dents.

Depuis le débarquement américain, ils n’étaient pas à prendre avec des pincettes. La meilleure amie de ma mère en avait fait les frais. Habituellement, lorsque nous croisions un officier d’occupation sur un trottoir, nous devions descendre pour lui laisser le passage libre. Mais l’annonce de la libération de quelques villes avait redonné du courage à celles et ceux qui courbaient l’échine depuis tant d’années. Les héros naissent parfois lorsque la chance change de camp. Marinette, donc, l’avait vu venir de loin ce capitaine de la Wehrmacht. Elle marchait d’un bon pas. Lui aussi. La semaine dernière encore, elle serait descendue dans le caniveau et aurait continué à avancer en regardant ses pieds. Surtout ne pas les regarder en les croisant. C’était la consigne. Et là, forte de la puissance des milliers de bateaux qui avaient traversé la Manche, elle avait décidé de se comporter en vainqueur et de considérer que les lois établies par l’occupant étaient déjà dépassées. Elle avait donc levé la tête, serré son sac à main contre sa cuisse, et dévisagé ostensiblement l’officier. Une brusque bourrade la rappela à la raison. Sans avoir vu le coup venir, tellement sûre de son bon droit, elle n’avait pas anticipé le coup d’épaule, suivi du coup de poing dans les côtes. « Los Madame… descendre trottoir. Guerre pas finie… Nous toujours là. » Elle s’était relevée du caniveau où le boche l’avait expédiée. « Faut faire attention, ils sont encore capables de tout », avait-elle dit à ma mère.

Nous, les enfants, nous sentions bien que les choses changeaient. Nos parents parlaient, les langues se déliaient, l’ambiance changeait. Certains fermiers du coin qui avaient eu tendance à être trop généreux avec les allemands commençaient à sentir le vent tourner. Peut-être pour certains allait-il être bientôt temps de rendre des comptes, de s’expliquer. Mais tout ça viendrait plus tard, à n’en pas douter.

Monsieur Dupouy, notre maître, faisait parfois des allusions qu’il ne serait pas permises il y a encore quelques mois. Mais il fallait savoir comprendre à demi-mot, lire entre les lignes comme on dit, car tous les parents n’étaient pas comme les miens, heureux de voir cette époque se terminer prochainement. Les parents de Raymond par exemple, les bouchers de la rue des platanes se trouvaient très bien dans ce chaos. Le marché noir les avait enrichis et ils ne semblaient pas pressés de voir arriver le retour à la normale. Pour plusieurs raisons certainement. Monsieur Dupouy oubliait parfois de nous faire chanter « Maréchal nous voilà ». Petit indice, mais qui en disait long.

Notre maison était là, tu vois, là où il y a maintenant celle avec les fenêtres vertes. Elle était un peu plus basse et orientée dans l’autre sens. On avait une cour et un petit jardin où papa essayait tant bien que mal de faire pousser quelques légumes. Il y avait juste trois pièces. La pièce qu’on appelait pièce de vie qui correspondait à la cuisine et à la salle. A l’étage, il y avait la chambre des parents et de ma petite soeur, et puis celle de mon autre sœur, mon frère  et moi. Les toilettes étaient dans le jardin, évidemment !

Il était donc 23 heures quand nous avons entendu arriver les premiers avions anglais. Entendu tomber les premières bombes. La DCA allemande s’est mise à hurler. Maman nous a immédiatement extraits de nos lits et nous sommes sortis en pyjama direction le bâtiment que tu vois là, dans la rue de la fontaine. Celui qui fait le coin maintenant.  Mais il était plus grand que ça. Il y avait une autre partie accolée aux deux cheminées que tu vois ici. Là, il y avait une boulangerie et un crémier. C’était le 29 et le 31 rue de la fontaine. Le voilà ton 31 !

Nous avons passé trois heures blottis les uns contre les autres. Ma sœur Jeanne pelotonnée contre maman, Colette contre papa. Pierre et moi on faisait les courageux, mais on n’était pas fiers non plus. On était au moins cinquante là-dedans. Les adultes discutaient. Du débarquement, de l’avancée des alliés, Madame Mercier expliquait qu’elle avait une tante du côté de Caen qui avait réussi à téléphoner et qui disait que tout était rasé.

Quand nous sommes sortis, nous avons bien pensé à ce que Madame Mercier avait dit. Il ne restait rien de notre maison. Sauf un grand trou où l’on pouvait apercevoir pêle-mêle quelques ustensiles de cuisine et le lit de ma sœur. Tout le reste était enfoui, comme un grand jeu de construction qui se serait effondré. La boulangerie aussi était par terre. Et tous les appartements au-dessus aussi, forcément. Ce n’est qu’après la guerre que tout a été complètement rasé et que la maison du coin a pris cet aspect. Ils ont fait passer des grands bulldozers pour retracer la rue qui se trouvait avant au niveau du trottoir, là où tu vois les enfants du collège. Ils reviennent du gymnase qui existait déjà.

Voilà. Je crois que je t’ai tout dit à propos de ce petit carrefour de la rue de la fontaine. Et maintenant, tu vas pouvoir expliquer à ton prof ce qu’est ce 31, rue de la Fontaine. C’était une boulangerie. Et ça sentait rudement bon le matin quand on se réveillait. Mais des croissants, on n’en mangeait pas souvent !

– Merci, merci Grand-Père. C’est super !!! Merci encore !

– C’est normal !!! Si tu as une bonne note, tu m’en donneras la moitié…»


Le temps emporte tout

Et si tu m’écrivais ?
Un p’tit mot, un texto
Comme ça, pour rien
Pour savoir si j’vais bien
Si j’suis en bonne santé
S’il m’est rien arrivé
Si j’vais finir l’année.

Et si tu m’appelais
T’as bien mon numéro
Comme ça, pour rien
Pour que j’entende ta voix
Me dire que c’est bien toi
Que j’dois pas m’inquiéter
Que tu ne m’as pas oublié.

Et puis, si tu passais ?
A l’heure de l’apéro
Comme ça, pour rien
Pour partager une bière
Raconter  tes misères
J’aime bien quand tu es là
J’aime bien être avec toi.

Le temps emporte tout
Les rêves et les  souvenirs,
Les larmes et les sourires
Mais aussi, et surtout,
Les mots qu’on ne s’est pas dits
Les coups qu’on n’ a pas bus
Les rires qu’on n’a pas eus


Mot d’excuse

Monsieur le Directeur Académique,

motJe suis au regret de vous faire avoir que je ne pourrai pas reprendre le travail comme prévu jeudi matin avec les élèves.
Mes salades ne sont pas encore prêtes, les betteraves ont besoin de soin intensif et les poireaux ne sont pas encore à point.
De plus, je viens de m’apercevoir que mon figuier commence à donner de beaux fruits bien mûrs qui ont bien besoin de surveillance pour éviter que les oiseaux n’en fissent leur repas.
En tant que nouveau grand père, je me dois d’être nuit et jour disponible si mon petit fils avait besoin de me voir pour une raison ou pour une autre. Je ne voudrais pas rater une occasion de passer un moment auprès de lui au cas où l’occasion se présenterait.

De plus, depuis deux mois, je me réveille à dix heures du matin, il ne me parait pas très sain pour ma santé et pour mon équilibre de briser brusquement ce rythme si durement acquis.

Enfin, si je fais un rapide calcul, j’ai passé trois années de préparation pour enseigner pendant trente six ans, soit un ratio de un pour douze, il me semble logique que je prenne une année entière pour me préparer à mon nouveau métier de retraité que je compte bien exercer pendant une vingtaine d’années au moins. Ceci me parait un deal acceptable.
C’est pourquoi j’ai l’honneur de vous demander de bien vouloir poser un remplaçant dans la classe où je devais me présenter jeudi matin.

Je vous remercie d’avoir porté attention à mon courrier et vous prie d’agréer, Monsieur le Directeur Académique, l’expression de ma considération.

JMB


La malédiction de la Caisse 8

caissePourquoi, quand je fais des courses, je tombe toujours sur LA caisse merdique ? Vous savez, celle que vous choisissez parce qu’il y a peu de monde. Juste deux personnes avec des caddies presque vides alors qu’à côté, il y a cinq messieurs-dames avec des courses pour quinze jours.
Et régulièrement, il manque une référence, le client n’a pas pesé ses tomates, parce qu’il croyait que c’était à la pièce, il n’a pris qu’un seul avocat alors que la promo, ça ne marche que par lots de deux… Ou le prix n’est pas le bon, le ticket de réduction n’est plus valable.
Alors on appelle le responsable parce que le scan a bipé deux fois et il faut faire une annulation.
Et pour finir, la carte bancaire du client précédent ne passe pas, il faut frotter la puce, le rouleau de caisse arrive à la fin et il faut le changer, le code n’est pas le bon, le chèque est corné.
Ce matin encore, c’était l’enfer.
Existe-t-il des korrigans, des lutins maléfiques qui me guideraient vers ces caisses ?
Rien n’est exclu.

1000 caractères.


Ça pas de bon sens ça… (diraient les Québécois)

Puisque Philippe Lutz m’a donné son accord, je ne vais pas me gêner pour recommencer. Une autre photo m’a bien plu. Avec immédiatement un décalage évident entre l’esthétique de cette usine et la situation sociale actuelle.
Son site, c’est www.la-photo-du-jour.com, qu’on se le dise !

usine-rose

Photo : Philippe Lutz

Tout ça pour ça. C’était bien la peine tiens !
Un chantier de plusieurs milliers d’euros.
Des heures de discussion, des commissions et des sous-commissions, des débats et des désaccords.
Sans compter les rencontres avec les ouvriers, les réunions de mi-chantier pour faire le point, des heures ajoutées le week-end pour que tout le monde puisse venir en même temps.
Les rencontres avec les syndicats. Avec les représentants des personnels non élus. Avec les collectivités locales. Avec la mairie, le conseil général et le conseil régional.
Avec le député.
Tout ça pour ça.
Pour nous annoncer un plan de délocalisation à court terme. Sans licenciement sec. Délocalisation et pas de licenciement, ça ne va pas ensemble! Comment ils vont faire, bordel ? Attendre que les jeunes partent à la retraite ?
Se foutent bien de notre gueule, comme d’hab.
Ah ça valait bien la peine de causer pendant des heures pour choisir le rose qui allait encadrer les fenêtres !
Ça pas de bon sens ça, moi je vous le dis.

1000 bons caractères.


Ma soeur m’a dit

J’avais dit que j’aimais pasrenaud
Que je l’écouterai pas
Que je n’en voulais pas

Et puis ma sœur m’a dit

Écoute-le, tu verras
C’est touchant, c’est sympa
Y a des trucs, tu aimeras

J’avais dit j’aime pas celle là
La voix, franchement c’est pas ça
Toujours debout ? On dirait pas.

Et puis ma sœur m’a dit

Fais un effort, fais un pas
Je te le jure mon p’tit gars
Que tu ne regretteras pas

J’avais dit que je voulais pas
Les écouter ces chansons là
Que cet album c’était caca

Et puis ma sœur m’a dit

La voix d’avant, oublie-la
C’est sûr, elle ne reviendra pas
La 2 : « Les mots ». Ecoute la.

Alors j’ai mis mes écouteurs
Comme me l’a dit ma sœur
J’ai écouté pendant une heure
Et ça m’a mis de belle humeur.

J’avais dit, j’avais écrit
Que Renaud pour moi c’était fini
Il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis.

C’est ma sœur qui me l’a dit.

 


Rendez-vous à 17 h00.

En fouillant sur le net, j’ai découvert un site magnifique qui se nomme « La photo du jour« . J’ai regardé la photo d’aujourd’hui, j’ai ouvert mon traitement de texte et comme je le fais le lundi avec Leiloona, j’ai cherché ce que je pourrais bien écrire sur cette photo. Un texte un peu décalé, un peu surprenant et en 1000 caractères comme j’aime le faire.
Cliquez sur la photo de Philippe Lutz, d’abord pour la voir en grand, puis pour passer un moment sur son site à admirer ses superbes clichés.

rendez-vous

Photo de Philippe Lutz

Je lui avais donné rendez-vous à dix-sept heures.
Quand j’entrai dans le bar, elle était déjà là, à côté de la porte de la place Saint Paul, face à une tasse à café vide, son téléphone posé sur la table. Je me demandai si c’était bien elle, mais vu qu’elle était seule, le doute n’était pas possible. Sur l’annonce, elle avait noté qu’elle était de nature joyeuse, joueuse, qu’elle aimait la fantaisie et les voyages. Elle avait indiqué que l’âge l’importait peu, que toutes les expériences nouvelles étaient bonnes à prendre et que l’exentricité ne lui faisait pas peur. De mon côté, je lui avais demandé si elle accepterait de coucher chez moi ce soir même, si elle faisait l’affaire. Elle m’avait dit que oui, sans problème, à condition que sa première impression soit bonne.
Bref, nous étions condamnés à nous plaire mutuellement.
Je remontai le col de mon manteau et m’approchai d’un pas assuré.
« Bonjour, lui dis-je. Je suppose que vous êtes la nourrice que j’ai contactée pour mes enfants ? »

1000 caractères. Les commentaires sont les bienvenus.


Le printemps des mots

joncourComment est-il arrivé sur ma liseuse ? Aucune idée. Peut-être caché pendant l’hiver a-t-il développé ses mots et ses phrases en ce début d’avril ? Je ne sais pas.
Toujours est-il qu’hier soir, après avoir terminé  « Voix » d’Indridason l’islandais, je me suis demandé ce que j’allais lire pour changer un peu des polars scandinaves qui m’accompagnent depuis le début de 2016. Et je suis tombé sur ce titre : « L’Ecrivain National ». De Serge Joncour. Jamais entendu parler. Ni du titre, ni de l’auteur. J’ai ouvert virtuellement le livre, j’ai commencé à lire l’accroche. Ca me parait plutôt bien pour me changer de la Suède et de l’Islande.
Et me voilà parti. Et me voilà absorbé, scotché.
Et moi qui essaie d’écrire un peu, qui ai publié deux recueils de nouvelles et qui suis en train d’avancer un roman, je me sens petit, humble, minuscule fourmi devant ce raconteur de génie.
La force de l’écriture, la puissance des mots, la manière de faire passer un paysage ou un visage, une pièce ou une assemblée. Nous faire entendre la pluie qui commence à tomber sur une forêt en deux pages, c’est du pur génie littéraire.
Autant dans le dernier Indridason, pourtant parfaitement traduit, j’ai passé des paragraphes entiers, fini des phrases sans même les lire, autant là, je bois chaque paragraphe, chaque phrase, chaque mot. Je vais jusqu’au bout du bout des phrases, avidement, jusqu’à la dernière lettre, pour que rien ne m’échappe. Je reviens même en arrière parfois. Non pas parce que je n’ai pas compris, mais pour avoir le bonheur de la relire cette phrase, tant elle est parfaitement ciselée, comme un bijou par son orfèvre. Tant l’adjectif placé près du nom est exactement celui qu’il faut, choisi avec soin pour faire développer au substantif toute sa puissance et son arôme.
Pour le moment, j’en ai lu 20%. C’est parfait. J’ai encore quatre fois plus de bonheur et de plaisir qui m’attendent.
Merci d’avance à vous, Serge Joncour de m’offrir ce moment de lecture. Je vais vite retourner dans le Morvan suivre vos aventures vers la découverte du meurtrier du Commodore, mais surtout avoir le bonheur de vous lire.
Et attendre la saison prochaine pour voir si un nouveau livre de vous aura poussé sur ma liseuse.

Vous avez lu ce livre ou cet auteur ? Vous avez écrit ce livre (on ne sait jamais…) ?
Ecrivez donc un petit commentaire ci-dessous pour confirmer mes dires ou les contredire (mais ça m’étonnerait…)
Merci


Dormir… dormir…

moutonsImpossible de dormir ! Il est cinq heures, je dois me lever à sept pour aller travailler, et me voilà assis devant mon ordi à écrire ce petit texte de mille caractères, une tasse de café fumant près de moi.
J’ai laissé mon bouquin ouvert hier soir. Quelques pages avant de m’endormir, comme je le fais souvent.
Un roman d’aventures.
Un bouquin prenant.
Passionnant.
A tel point qu’il m’empêche de dormir.
Depuis que je suis couché, c’est une ronde sans fin des personnages du roman. Ils vont, ils viennent, font un peu ce qu’ils veulent, changent d’avis, changent même de nom et de nationalité.
C’est la grande ronde des premiers rôles.
Et bien évidemment, quand un livre me passionne, j’essaie d’imaginer la suite ! Que va-t-il se passer ? Que va-t-il dire, que va-t-elle faire ? J’échafaude des hypothèses.
Et puis non, ça ne tient pas !
Alors, je recommence !
Et ils dansent, et ils tournent.
Ah lala, c’est vraiment difficile d’écrire un roman, quand on ne sait pas soi-même comment il va finir !

1000 caractères.

PS : Mais cette insomnie a été nécessaire, car maintenant je sais… je sais tout… mais je ne vous dirai rien…

Pour lire le premier tiers du roman, c’est ici….. et on peut même s’abonner pour recevoir la suite, deux fois par semaine (lundi et jeudi).


Pourtant, j’étais motivé.

heure deteCe matin, je voulais retourner le jardin, faire un jogging (il doit y avoir vingt ans que je n’ai pas couru), aller à la messe, faire mes carnets, apprendre à tricoter, à me servir d’une machine à coudre, faire une aquarelle du Mont Saint Michel, lire un bouquin de Proust, regarder les Anges de la Téléréalité, aller dire bonjour à Bertrand, téléphoner à Christiane, aller au marché en patins à roulettes, finir d’écrire mon bouquin « Allers retours » qui est resté en plan, faire un baba au rhum, ranger les outils, descendre à la cave pour monter les étagères, nettoyer la cabane de jardin, passer l’aspirateur dans la cuisine, préparer ma classe pour mercredi et vendredi (histoire d’être tranquille).
Et en allumant la radio pendant que mon café coule, j’entends quoi aux infos ? Qu’à deux heures, il était trois heures ? Qu’aujourd’hui, on perd une heure ? J’aurai jamais le temps de faire tout ce que j’avais prévu.
Dommage, j’étais bien décidé pourtant !
Allez, je retourne dormir une heure !

J’ai quand même eu le temps d’écrire un petit texte en 1000 caractères !

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J’ai comme une envie…

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Je n’entends plus la peur
Je n’entends plus la haine
Je ne vois plus l’horreur
Je ne sens plus la peine

J’ai envie de m’ouvrir
J’ai envie de chanter
Pas envie de mourir
Pas envie de pleurer

Je ne veux plus de cris
Je ne veux plus de pleurs
J’en ai marre des folies
J’en ai marre du malheur

Fatigué de la guerre
Fatigué des tueries
Fatigué des misères
Fatigué des conneries

Écouter le printemps
Regarder le ciel bleu
Sentir souffler le vent
Faire semblant d’être heureux

S’étendre sous un pommier
Et puis pour un instant
Oublier les guerriers
Et dormir calmement


Je suis …

Je suis Charliejesuis
Je suis Paris
Je suis Belgique
Je suis Liban
Je suis Israël
Je suis Mali
Je suis Burkina Fasso
Je suis Côte d’Ivoire
Je suis Syrie
Je suis Turquie
Je suis Tunisie
Je suis Maroc
Je suis Algérie
Je suis Palestine
Je suis Egypte
Je suis Londres
Je suis Boston.

Je suis Canada, Australie,
Koweit, Pakistan
Je suis Yemen
Arabie Saoudite
Afghanistan.

Je suis Europe
Asie
Océanie
Afrique
Amérique

Je n’ai pas de nation
Je n’ai pas de religion
Je n’ai pas de couleur
Je n’ai pas de pays.

Je suis tout le monde
Tous ceux qui tombent
Sous les bombes.

Hommage des dessinateurs sur le site de Courrier International

brux

 

 


Le casse du siècle

Valise-Hauptstadtkoffer-300x300Il avait préparé son coup de longue date. Il en avait parlé à son frère et avec des copains. Ils l’avaient vu faire une fois, dans un épisode de Navarro. Peu de risque pour un gros bénéfice assuré. Téléphone portable, appareil photo, ordinateur ? On ne savait pas ce qu’on allait gagner, mais sûrement gros !
Assis à sa place, il observait attentivement les voyageurs fatigués de leur journée se reposer en regardant paresseusement le paysage défiler. Il se leva et se rendit aux toilettes. En passant, il jeta un coup d’œil sur la droite et repéra les quatre valises posées sur la grille métallique. Il fit immédiatement son choix. La petite noire serait la plus simple à prendre.
Il l’attrapa et descendit.
Le cœur battant, il la déposa sur le capot de sa voiture.
Fébrile, il ouvrit la précieuse mallette.
Trente livres identiques, une boite de cartes de visite et un fond de calva.
Lui qui détestait lire !
Il saisit la bouteille.
Juste de quoi se saouler la gueule pour oublier ce pitoyable vol.

1000 caractères.

C’est exactement ce qui m’est arrivé hier soir en rentrant du salon du livre de Paris. Ma valise contenant mes bouquins et tous les ouvrages dédicacés de mes amis n’était plus sur l’espace valises…. Et le fond de calva ? C’est vrai aussi !!


A Valérie Pion

Oujamaiti, Valérie Pion, je suis venu au même concert que toi. Non, je ne te connaissais pas avant.
Oui, tous les deux nous apprécions le même chanteur. Il s’appelle Yves Jamait, et comme toi, ça fait plusieurs fois que je me déplace pour l’applaudir, je t’ai entendu le rappeler à ton mari au début du concert.
Oui, Madame Pion, je sais que tu connais ses chansons par cœur, de la première du premier album à la douzième du sixième. Tu es une grande fan, une fidèle de la première heure. Ton mari a la même casquette que le chanteur d’ailleurs, c’est tout dire.
Mais il y a une chose qui a dû t’échapper Valérie. Et qui ne m’a pas échappée à moi. C’est que c’est lui que je suis venu écouter. C’est pour l’écouter chanter, lui, que j’ai payé vingt euros.
Pas pour t’écouter toi.
Et pendant tout le concert, tu as chanté, bien plus fort que lui, légèrement en décalage d’une seconde, histoire de lui montrer que tu connais bien les paroles.
Tu m’as hurlé dans les oreilles.
Et moi, ça m’a gonflé !
Grave !

1000 caractères pour Valérie Pion


C’est bien son jour !

8marsIl entra dans la cuisine en grognant.
– Non mais t’as vu l’heure ? Qu’est-ce que tu fous depuis que t’es rentrée ?
Virginie baissa la tête vers la casserole fumante.
– J’ai baigné Marina, j’ai fait la lecture avec Baptiste, j’ai vidé le lave-vaisselle, j’ai refait les lits et j’ai étendu une machine. Allez, les enfants, asseyez-vous, on mange !
Il jeta un coup d’œil à la gazinière.
– Encore des pâtes ? Décidément, t’as pas d’imagination. J’ai vraiment pas épousé un cordon bleu !
– J’avais pas le temps, j’ai fait au mieux.
– Au mieux ? Qu’est-ce que ça aurait été si tu avais fait au pire ?
Elle renifla dans sa manche.
– Allez, bébé, fais pas cette tête, c’est pour rire. Tu sais bien que je t’aime.
Elle noua les serviettes des enfants, égoutta les pâtes, posa la casserole sur la table. Il se servit et commença à manger.
Sans attendre.
– Et voilà, pas assez salé, comme d’habitude ! Tu le fais exprès ?
Elle jeta un coup d’œil au calendrier accroché au mur.
On était bien le 8 Mars.
La journée de l’infâme.

1000 caractères.


… volatilisation

La suite du texte d’hier, histoire d’éclaircir, si ce n’est le mystère, du moins ma pensée au moment où j’ai écrit.

En 1000 caractères, évidemment !!

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La nouvelle avait couru les rues et les rédactions dans les minutes suivant la disparition.
A l’endroit où s’élevait jusqu’à ce jour le symbole de la puissance française, se trouvait maintenant un immense emplacement vide de près d’un hectare et demi. Parfaitement balayé, parfaitement propre.
Plus aucune trace des dix mille cent tonnes de câble et d’acier de la Tour. Pas de restes de fondations, pas un billet d’entrée périmé. Rien. Le chef d’œuvre de Gustave Eiffel s’était littéralement volatilisé !
Un périmètre de sécurité fut rapidement mis en place. L’armée fut dépêchée sur le Champ de Mars dans les plus brefs délais. Toutes les télévisions du monde interrompirent leurs programmes pour suivre en direct l’évènement de la disparition de la Tour Eiffel.
Et, chose encore plus étrange, personne n’avait rien vu. Tous les badauds, tous les visiteurs présents sur place avouaient n’avoir rien compris. Comme si la vie s’était arrêtée une fraction de seconde, le temps que la Tour disparaisse.

1000 caractères.

Bon, ne m’en demandez pas plus…..

 


A la place de tes yeux

Image représentative de la vie actuelle
Ne regarde pas devant la vie qui t’attend.
Regarde derrière, regarde l’écran.
Ne regarde pas la vie qui passe
Mais un instantané du moment.
Civilisation de soi
Selfi-lisation du moi.
Un poteau entre lui et toi ?
Pas grave, toi on te verra !
Tu vas en faire quoi de ce cliché ?
Ta nouvelle photo de profil
Pour Facebook Instagram ou Twitter ?
Peut-être qu’on te demandera
Qui c’est le mec en blanc derrière toi…
Et toi, tu es venue, tu as attendu
Longtemps, longtemps
Et quand le pape est passé…
Tu ne l’as même pas regardé !

La vie, c’est ce qui se passe sans toi pendant que tu regardes ton téléphone..


Sur la plage

 

Photo retirée à la demande de l’AFP.

Un enfant sans vie sur la plage du village de Bademli, dans la province de Çanakkale, en Turquie,
après le naufrage de son embarcation sur la route de Lesbos. Photo prise le 30 janvier 2016.

La maison est vide maintenant. Ou presque. Que prendre quand il faut partir ? Partir absolument ? L’essentiel, le nécessaire. Et encore. Le sac à dos est trop petit pour le superflu. Pas question de prendre des meubles, des matelas ou quoique ce soit qui puisse représenter du poids. Le poids du souvenir et le poids du chagrin sont déjà assez lourds à porter.
Le père est déjà descendu avec les enfants. Il parle avec d’autres. Qui partent aussi. La mère reste quelques minutes dans l’unique pièce de la maison. Imprégner sa mémoire, imprégner son cerveau de ce qu’a été sa vie. Les rires dans la maison, les repas, les nuits d’amour, l’arrivée des enfants.
Il est l’heure, il faut y aller. Un dernier regard avant de tout quitter. Au moment de partir, une tache jaune or accroche son regard. Elle se baisse et ramasse la tétine du fils. Comment a-t-elle pu l’oublier ? Il en aura besoin sur la bateau pour combattre la peur.
Et puis là-bas, quand ils arriveront.
Le bateau les attend.
La mort aussi.

1000 caractères.


Juste un oubli

oubli7 heures ! Elle se leva d’un bond et fila dans la salle de bains. Au passage, elle se cogna le pied contre le coin de la porte.

« Ah b… de m… la journée commence bien, pensa-t-elle tout haut.

A cloche-pied, elle arriva jusqu’à la douche. Elle y entra, y resta peu de temps, mais, inconsciemment, augmenta la température de l’eau de façon inhabituelle.

– Trop tard pour me laver les cheveux. On verra demain, dit-elle en se regardant dans la glace. Pour aujourd’hui, ça ira bien. Et puis en plus, avec le bonnet, ça les aurait graissés, alors… C’est marrant, il me semble que j’ai oublié quelque chose…

En sous-vêtements, elle retourna dans sa chambre et ouvrit le placard.

– Chaud, chaud, il faut s’habiller chaud. Neige, glace… Ils l’ont dit aux infos hier soir.

Un tricot de peau, comme papa, le petit chemisier bleu, le pull écru avec le col châle, un bon pantalon avec des leggins en dessous, on n’est jamais trop prudente ! Et les grosses chaussettes évidemment. Elle les enlèvera au bureau, mais pour y aller…

– Les Moon-boots, bon sang, ou est-ce que je les ai foutus ? Ah, voilà, sur l’étagère du haut évidemment. Tout au fond !

Elle sauta, échoua, se résigna à aller chercher un tabouret dans la cuisine, finit par dégoter les fameux après ski qui ne servent qu’une fois par an, mais justement, c’est aujourd’hui !

– Il faut partir de bonne heure. Ils ont dit que tout allait être bloqué. P… de galère d’hiver de m… je prendrai un café au bureau, en arrivant, là il faut que je fasse fissa. Mais j’ai oublié quelque chose…. Il y a un truc que je devais faire ce matin !

Au vol, elle attrapa ses gants, son bonnet, son écharpe et son sac et elle ouvrit la porte d’entrée qu’elle verrouilla à double tour avant de partir.

Dans l’ascenseur qui descendait au garage, elle boutonna son manteau, remonta son col et réfléchit.

– Me voilà parée pour affronter l’hiver et la neige de janvier. J’ai tout, j’ai l’impression de tout avoir, mais une étrange impression d’avoir quand même oublié quelque chose….

Elle arriva dans le parking souterrain pour récupérer sa voiture.

– Bon sang, les autres ne sont pas encore partis, ils vont avoir une sacrée surprise sur la route. Moi je suis bien contente de partir de bonne heure !

Elle grimpa dans son véhicule, mit un CD dans le lecteur et monta le chauffage un peu plus que d’habitude.

La voiture attaqua la pente de sortie du garage et déboucha à l’extérieur, au coin de la rue Lafayette.

Il faisait un temps superbe. Quelques nuages épars, mais on sentait déjà que la journée allait être belle et sèche.

– Ouvrir les volets… Regarder par la fenêtre… , hurla-t-elle dans la voiture. Voilà ce que j’ai oublié !!! »

© JM Bassetti. St Aubin d’Arquenay, le 19 Janvier 2016. reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.

 


Placard (slam)

Quand tu t’ lèves le matin, placard
Qu’tu sais qu’ça sert à rien
Que tu vas te faire chier
Tout au long de la journée
Alors tu l’aimes ton lit
Et t’y resterais si
T’avais pas une conscience
Une p’tite réminiscence
Du temps où tu servais
Du temps où tu bossais.

Placard, placard,
On t’a mis au placard
Tu sais pas trop pourquoi
Mais tu t’en aperçois.
Placard placard
Va bien falloir qu’tu sortes
Par la fenêtre ou la porte
Parce que si tu restes là
Tu vas crever, mon gars

Au début c’était beau
On te filait du boulot
T’avais l’impression d’servir
A quelqu’chose, de produire
Tu donnais ton avis
Pour un non pour un oui
Même t’avais le sentiment
Que t’étais important
Que si la boite tenait
C’est parce que t’y bossais

Et puis v’là qu’un beau jour
On te dit plus bonjour
Ton téléphone sonne plus
Ta porte ne s’ouvre plus
Les boulots qu’tu sais faire
Et qu’tu faisais hier
On les donne à un autre
Un qu’est même pas des nôtres
Et toi tu comprends pas
Pourquoi ça tourne comme ça.

Placard, placard,
On t’a mis au placard
Tu sais pas trop pourquoi
Mais tu t’en aperçois.
Placard placard
Va bien falloir qu’tu sortes
Par la fenêtre ou la porte
Parce que si tu restes là
Tu vas crever, mon gars

On te donne pas de boulot
On te regarde de haut
Les heures passent, tu te lasses
Puis hélas, tu t’effaces
Le temps fuit, tu t’ennuies
Tu t’enfuis, on te nie
Alors tu fais le zélé
Tu joues le débordé
Celui qui n’a pas le temps
Qui court, qui est important

Tu rentres à ton bureau
Et t’attends l’apéro
Tu regardes la pendule
Qui n’avance pas, qui recule
Tu relèves ton courrier
Des fois qu’un mail coincé
Un courrier important
Te remette sur le devant
Mais non, pauvre imbécile
T’es devenu inutile

Placard, placard,
On t’a mis au placard
Tu sais pas trop pourquoi
Mais tu t’en aperçois.
Placard placard
Va bien falloir qu’tu sortes
Par la fenêtre ou la porte
Parce que si tu restes là
Tu vas crever, mon gars

Le premier mois c’est sympa
Tu t’en aperçois pas
T’as du temps, t’en profites
Tu t’balades sur des sites
Tu navigues sur le net
Tu fais même tes emplettes
Tu fais des trucs perso
T’es chez toi au bureau
Tu crois qu’t’es en vacances
Alors qu’t’es en souffrance

Mais très vite, c’est l’enfer
Tu t’ennuies, tu galères
T’as plus envie de venir
Pour quoi faire ? Pour dormir ?
Alors tu regardes ailleurs
Vers un avenir meilleur
Tu te dis que ce serait bien
De s’lever le matin
En sachant que ta journée
Sera bien occupée.

Placard, placard,
On t’a mis au placard
Tu sais pas trop pourquoi
Mais tu t’en aperçois.
Placard placard
Va bien falloir qu’tu sortes
Par la fenêtre ou la porte
Parce que si tu restes là
Tu vas crever, mon gars

Placard, placard,
On m’a mis au placard
Je sais pas trop pourquoi
Mais je m’en aperçois.
Placard placard
Va falloir que j’en sorte
Par la fenêtre ou la porte
Parce que si je reste là
Je vais crever, mon gars.

© Jean-Marc Bassetti – Saint Aubin le 25 Juin 2015 – Reproduction interdite sans accord de l’auteur.


Quatre heures du mat

bras

Quatre heures du mat
Je me retourne
Je te retrouve
Ta chaleur
Ton odeur
Ton souffle dans mon cou

Le lien
Entre le jour et le jour
Entre le soir et le matin
Ce sont ces petits instants
Entre vie et non vie
Entre rêve et conscience

Quatre heures du mat
Je me retourne
Je te retrouve
Je sens que tu es là
Je me rendors paisible
La main contre ton bras

© Jean-Marc Bassetti. Saint Aubin le 24 Juin 2015. Reproduction interdite sans accord de l’auteur


Communiqué d’un mégalo

foule

Pendant toute la durée du salon du livre de Caen, j’aurai un stylo dans la poche. Voire deux.

Comme ça, si je me fais arrêter dans la rue par un(e) fan, je pourrai signer un autographe avec un petit mot subtil et bien tourné comme je sais si bien le faire.

Mais en même temps, j’ai envie de faire des courses en ville et en famille sans être importuné à chaque coin de rue par des admirateurs(trices) empressés.

La célébrité, le succès et la gloire sont bien agréables, je ne m’en plains pas. La richesse qui va avec fait mon bonheur. Oui oui. L’argent fait le bonheur, je vous assure..

Vous ne pouvez pas comprendre…

Mais parfois la foule bruissante qui me suit pendant mon shopping me dérange un peu et mes gardes du corps sont souvent débordés.

Merci de respecter ma vie privée et de me laisser déambuler dans Caen sans que la police ne soit encore obligée d’intervenir pour disperser mes admirateurs.

Qu’on se le dise.

Merci


Le clic qui balance

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Concours de nouvelles organisé par Monbestseller : Mais pourquoi ai-je donc liké Camille Britton ?

Camille Britton, ne cherchez pas qui c’est… Vous ne connaissez pas ; un homme, une femme ? Taille, look, caractère, allure ? On n’en sait pas plus, et moi,  je ne peux pas vous aider. Si le personnage est toxique ? aucune idée. La seule chose que je sache, c’est que vous avez cliqué sur son nom…

Les causes les conséquences et en quoi cela a changé votre destin et/ou celui de votre entourage.
Une cellule psychologique qui assiste le jury prestigieux vous aidera à surmonter cette épreuve ou… ce bonheur absolu. 
Et même, vous récompensera. Tout dépend.

Le tout dans une nouvelle de 6000 caractères, espaces compris.

Voici ma copie…


 

La lumière, toujours la lumière… personne n’éteint donc jamais la lumière ici ?

On m’avait pourtant prévenu : « Si tu te fais gauler, si tu vas en taule, tu verras : le plus chiant c’est la lumière. Elle s’éteint jamais, comme dans les poulaillers modernes pour que les poules soient paumées et ne distinguent pas le jour de la nuit et pondent comme des folles. En taule, tout est pénible, faut te méfier de tout. Mais la lumière c’est pire que tout… »

Moi qui aimais tant m’isoler, réfléchir dans le noir, regarder le plafond sans le voir, je suis obligé de trouver une autre solution. Fermer les yeux, plonger la tête dans l’oreiller, remonter mon col au-dessus de mes yeux. De nouvelles gymnastiques, de nouvelles postures pour enfin trouver l’obscurité. Et faire le vide. Quand je le peux.

Pourtant, la lumière, je l’ai aimée, elle a été mon alliée pour travailler, pour gagner ma vie. C’était mon job. Si on peut dire.

Aller là où il y avait du monde, là où il y avait la foule. Là où il y avait le fric. Et traquer l’inattention. Attendre le moment où les quidams sont concentrés sur une activité et utiliser cette concentration comme une arme contre eux-mêmes. Etre concentré sur un point, c’est être distrait sur un autre. Quand tu cherches un horaire d’avion, un billet de train, un numéro de téléphone, tu fais pas gaffe à ton portefeuille, à ton sac à main, à ta veste posée sur une chaise, à ta sacoche sur le siège bébé du caddy.

Et j’en ai piqué des sacs, des sacoches, des porte-monnaie, des chéquiers, des cartes bancaires. Chez moi, c’était une véritable succursale de la banque.

Mais je connais trop bien le boulot pour ne pas faire d’erreur, l’erreur du débutant trop heureux de son nouveau butin. Le fric liquide, je l’écoulais rapidement, aucun risque là-dessus. Avec le liquide, je m’achetais à bouffer, à boire, des bouteilles d’alcool, des fringues, des bricoles que je gardais pas. Les chéquiers, je faisais plus gaffe. Je connaissais les magasins qui ne demandaient pas de pièce d’identité. Et si une caissière me réclamait ma carte, je lui faisais mon plus beau sourire et neuf fois sur dix, ça passait. Mais je revenais plus dans le magasin. Trop dangereux. Pas envie de me faire piquer. Les potes m’avaient dit pour la taule. Et j’avais pas envie de tester.

Les cartes bancaires, c’était pareil. Je m’en méfiais comme de la peste. Le top du top, c’était quand je prenais le sac à main entier et que la gonzesse était une blonde qui avait noté son code sur un papier dans le sac. Là, j’étais le roi du pétrole. J’allais dans un magasin, je testais avec une petite somme en ayant toujours assez en espèces sur moi. Si le code fonctionnait pas, je jouais l’imbécile, je payais en liquide et je partais fissa. Si le code était ok, c’était bonnard pour quelques heures. Après, la carte était grillée et fallait plus y toucher. Pour les cartes, fallait être rapide, plus rapide que les banques, mais faire gaffe à tout. Surtout aux distributeurs qui ont tous des caméras…

J’étais le plus méfiant des méfiants. Je laissais rien au hasard.

Mais petit à petit, j’ai fini par réussir à faire mon trou et à être considéré par les flics comme un voleur reconnaissable et un gibier intéressant. Une reconnaissance dont je me serais bien passé. Et je sais pas comment ces tordus y sont parvenus, comment ils ont fait, mais un jour, j’ai vu un avis de recherche avec ma photo dessus. Mon nom et ma tête. Derrière le bureau de la caisse centrale du Carrefour d’Epinal où j’allais souvent. Là, j’ai senti qu’il fallait que je me fasse tout petit, que je me fonde dans la foule pour passer le plus inaperçu possible.

Je me suis même dit que le mieux serait de faire une retraite, que je me planque, et que je me montre pas pendant un moment. J’ai fait un gros plein de bouffe, je suis parti loin d’Epinal et j’ai pris une chambre d’hôtel. Près de Clermont, au beau milieu de la France. A l’ombre quelques semaines, histoire de me faire oublier. J’avais un peu de liquide, ce qui me permettait de vivre quelque temps sans laisser de traces. Pendant trois semaines, je me suis baladé d’hôtel en hôtel, je ne restais pas plus de trois jours au même endroit pour ne pas attirer l’attention. Je passais mes journées à glander, à roupiller ou à regarder la télé ou des vidéos sur le net. Pas de coups de fil à personne. Pas de nouvelles. Rien.

Et puis un matin, à six heures, j’ai entendu ma porte d’hôtel s’ouvrir, et une meute de mecs est entrée. Avec des cagoules, des casques, des pistolets et des fusils. Tout ce petit monde a déboulé dans ma piaule en hurlant, et le temps que je réalise, j’étais déjà au sol, les mains dans le dos et le genou d’un gros flic au milieu de la colonne vertébrale. Immobilisé. Comme une tortue sur le dos. Incapable de faire le moindre mouvement.

Une heure après, j‘étais au commissariat. Sonné. Je ne comprenais pas ce que je faisais là. Qui m’avait donné. Je n’avais prévenu personne. Qui pouvait bien savoir que j’étais dans le massif central, moi le Jurassien qui ne sortais que rarement de ma paroisse…

« Comment m’avez-vous trouvé ? j’ai demandé.

– Géolocalisé mon p’tit gars, m’a répondu le flic qui me surveillait. Facebook.

-Facebook ?

– Ouais.

Il ouvrit mon dossier et en sortit une feuille.

– Depuis combien de temps tu la connais la petite Britton ?

– Qui ça ?

– Camille Britton ! T’es sourd ou quoi ?

– Camille Britton, connais pas… C’est qui ?

– C’est moi qui pose les questions, tu permets… C’est à cause d’elle que tu es là !

– Je sais même pas qui c’est. Son nom ne me dit rien…

Il a à nouveau regardé mon dossier.

– Ah, voilà ! Camille Britton… tu as cliqué « J’aime » sur un article qu’elle a posté dimanche soir à 21h52. »

Et là, ça m’est revenu… Dimanche, j’étais affalé sur mon lit avec mon ordi portable, en train de mater d’un œil un film à la télé. Je me baladais sur différents profils facebook, je zappais, et d’un coup, j’ai vu, tu sais quoi ? Ma photo. Ouais, ma tronche sur internet. Un avis de recherche. Comme quoi j’étais recherché dans la région d’Epinal. Pour différents vols. Et je ne sais pas pourquoi, comme un con, j’ai liké. J’ai pas fait gaffe. Depuis des mois, je faisais attention à tout. Et là, j’ai vu ma gueule. Je l’ai trouvée cool cette photo. J’me suis trouvé pas mal. Belle gueule. J’ai liké la photo de Camille machin là. C’est un clic qui m’a balancé. Juste un petit clic. Quel con quand même ! Bordel de merde. Quel con, mais quel con je fais….. Pourquoi j’ai liké Camille Britton ?

La lumière, toujours la lumière… mais putain, personne n’éteint donc jamais la lumière ici ?

© JM Bassetti. Saint Aubin, le 21 Mai 2015. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.


Lauréat

short

J’ai reçu hier ce message et je dois dire humblement qu’il m’a fait grand plaisir.
Plusieurs fois recalé, plusieurs fois en finale et cette fois-ci Lauréat.
J’avoue que je ne boude pas mon plaisir. Bravo à tous les autres lauréats. Bravo à toutes celles et à à tous ceux qui n’ont pas eu la chance d’être retenus.
L’écriture est une belle aventure. Mais solitaire… Souvent on a l’impression d’écrire dans le vide, de faire de la pub pour nos textes et puis de ne pas avoir de retour… J’ai mis toutes mes tripes dans cette histoire… Quoi ? Seulement deux « Like » sur FB, trois votes sur Short ? Merde alors…
Et puis d’un seul coup, un peu de reconnaissance… des votes, des commentaires, et aujourd’hui, le mot Lauréat à côté de mon nom.

piece
J’avoue que je suis plus heureux de cette dénomination que des 100 euros qui accompagnent le prix. Je ne les refuserai cependant pas, et ils seront transformés en un excellent repas au restaurant que nous ne nous serions pas payés autrement.
Ce qui me ravit aussi c’est de figurer sur le journal de Short et dans les « Recommandés » des applications Android et IOS. Parce que cette visibilité nous apporte des lecteurs. Et quoi de plus important pour un auteur que d’être lu ?
Merci à Short, merci aux lecteurs et aux votants.

Pour les habitués, le texte, c’est celui-ci : http://www.kervenec.net/uchronies/?p=2138

A bientôt ici, sur Short edition ou ailleurs…

JMB


Ton bleu Marine

J’aime le bleu du ciel,camaieu-bleu_242468_1412878467
Où les oiseaux se perdent en volant
Où le soleil s’éclipse de temps en temps,
Mais bordel de trou de pine
Je n’aime pas le bleu marine.

J’aime le bleu de la mer
Où les poissons se cachent en nageant
Où le soleil s’enfonce de temps en temps
Mais bordel de trou de pine
Je n’aime pas le bleu marine.

J’aime le bleu de mon steak
Où le couteau glisse en coupant
Où un peu de sang perle de temps en temps
Mais bordel de trou de pine
Je n’aime pas le bleu marine.

J’aime le bleu de tes yeux
Où je me perds en rêvant
Où les étoiles scintillent quasiment tout le temps
Mais bordel de trou de pine
Je n’aime pas le bleu marine.

J’aime le bleu outremer,
Le bleu canard, le bleu cobalt et le cyan
Le bleu de Prusse et le bleu France évidemment
Mais bordel de trou de pine
Je n’aime pas le bleu marine.

Ai-je été assez clair ?
J’aime le rose, le vert et puis le blanc
Le rouge mais pas trop, le noir de temps en temps
Mais bordel de trou de pine
Je n’aime pas ton bleu, Marine.

© JM Bassetti, le 22 Mars 2015, au soir des élections départementales. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.


Interview impartiale

microInterview entendue un matin dans une « matinale », avant de partir travailler :

– …. et en fin de compte, je trouve que le premier ministre a eu une attitude inqualifiable.

– Vous pensez qu’il doit démissionner ?

– En tout cas, il doit se remettre en question, c’est certain.

– Vous pensez donc qu’il doit démissionner ?

– Il doit réfléchir et tirer les conclusions de ses actes.

– En signant sa lettre de démission par exemple ?

– Et les gens de son parti ont le devoir de lui demander de s’expliquer.

– En exigeant qu’il remette sa démission ?

– …..

– Il doit démissionner, c’est ce que vous semblez vouloir dire ?

– En tout cas, une telle déclaration ne doit pas rester sans réaction au sein du parti de gouvernement qui le soutient, c’est certain.

– Ça veut dire que le bureau politique du parti doit demander la démission du premier ministre ?

– C’est à lui en effet de demander des comptes. Et de demander…

–  … la démission du premier ministre ?

– En tout cas, si j’étais à sa place et si mon propre parti me le demandait…

– Vous démissionneriez à la place du premier ministre ?

– Au moins je me poserais la question.

– Vous démissionneriez, comme devrait démissionner le premier ministre ? C’est ça que vous pensez ?

– Oui, je pense que je démissionnerais.

– Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa hhhhhhhhhhhhhhhhh.. Ben putain ça a été long. Mais j’y suis arrivé. Aux forceps, mais il l’a dit….

Et bien sûr, ce « scoop » est immédiatement repris dans les titres du journal qui suit. « Au micro de Machinchose, Trucmuche a demandé la démission du premier ministre.. »

De temps en temps, les interviews de certains journalistes ressemblent plutôt à des interrogatoires de policiers qui cherchent à tout prix à obtenir des aveux. Pilonner, pilonner jusqu’à ce que l’interviewé dise ce que l’interviewer a envie qu’il dise.

© JM Bassetti. A Saint Aubin, le 12 Mars 2015. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.


Sept heures dix.

penduleElle avait tout fait. Depuis son retour du bureau, elle avait tout fait. Elle avait lavé la vaisselle du petit déjeuner qui trainait depuis le matin et que personne n’avait eu l’idée de rincer à sa place. Elle avait mis une lessive en route et étendu la précédente. Dans la cave puisque le temps ne se prêtait pas encore à voir le linge dans le jardin. Et puis le soir, on n’étend pas dehors, quelle idée…

Il avait tout fait. Depuis son retour de l’usine, il avait tout fait. Il avait donné un petit coup aux derniers choux qui restaient, ramassé les tout derniers poireaux d’hiver et vérifié la bonne taille de l’ultime céleri. Pour dimanche. Il avait bêché le carré au fond à droite pour les prochaines plantations qui allaient bientôt arriver. Dans quelques semaines elle allait revenir du marché avec des plants de salade. Puis les courgettes, et les légumes d’été à mettre en place. Il fallait que tout soit prêt. Il avait arraché quelques mauvaises herbes. Saloperies, on n’en voit jamais le bout.

Elle avait tout fait. Elle avait préparé une quiche. On n’arrive pas les mains vides et Josette lui avait dit : « Tu n’auras qu’à faire une quiche et apporter une bouteille de vin, ça ira, ne t’inquiète pas. » Elle avait aussi préparé une salade. Des fois que Josette n’y aurait pas pensé. Et puis même si on ne la mange pas ce soir, ça lui restera pour demain à Josette. Comme ça, elle n’aurait pas à en acheter. C’est encore cher les salades en ce moment. Elle avait préparé la vinaigrette dans un pot à confiture. Comme elle l’aimait, avec des échalotes du jardin et une pointe de curry.

Il avait tout fait. Il avait rincé sa bêche dans le bac de récupération d’eau de pluie du jardin, il l’avait essuyée avec un vieux Ouest-France et rangée, tête en haut avec les autres outils qui lui venaient de son père. Ah cette bêche, elle en avait retournée des hectares de terrain… C’était pas comme les outils de maintenant… Il était passé dans la cave et avait choisi une bouteille de vin pour aller avec la quiche. Un vin léger. On ne met pas un Bordeaux avec une quiche. Un vin de Loire, tendre et aux goûts de fruits, c’est ce que Jeanine préfèrait. Ca fait un peu tourner la tête, mais ça n’est pas agressif, ça passe bien avec la douceur de la quiche et de la crème qu’il y a dedans… Et Dieu sait qu’il y en a !

Elle avait tout fait. Elle avait habillé les enfants dès leur retour de l’école. Et surveillé leur toilette. Une petite toilette. Pas le bain du samedi ou la grande toilette des grands jours, mais au moins le visage, les mains et les pieds. Et les fesses pour Catherine. Et les genoux pour Marc. Toujours à trainer dans la cour pour jouer aux osselets ou aux billes. Les genoux étaient des usines à ramasser la poussière. Et puis, souvent écorchés, ça apporte des cochonneries aussI. Elle leur avait choisi leurs vêtements. Bon, on n’était pas invités chez Rotschild non plus. Seulement chez Josette et René, mais un minimum de propreté quand même ça s’imposait. Alors, elle aussi, elle avait fait une petite toilette, mis un peu de poudre sur son nez, un trait de crayon sur ses yeux, une ombre de fard à paupières, pas trop, juste un petit peu, et puis un petit peu de rouge à lèvres léger. Juste pour colorer un peu. Et puis un peu sur les joues, ça donne bonne mine !

Lui, il avait tout fait.  Tout terminé avant de partir. Il s’était lavé les mains au lavoir en bas pour ne pas occuper inutilement la salle de bains, il avait vérifié l’huile et donné un coup au pare-brise. Il n’y a pas loin jusque chez René, mais il ne faudrait pas qu’ils aient un pépin. Il était remonté, avait enlevé sa tenue de jardin et mis son pantalon propre et sa chemise. Celle avec les petits boutons de nacre. Ou imitation. Il avait ouvert la porte de l’armoire de sa chambre, avait choisi la cravate noire, l’avait bien ajustée devant la glace, puis en avait changé puisque Jeanine préférait qu’il mette la bleu marine, avec le trait rouge au milieu. Et les deux petits points. Elle lui avait offert les deux, mais trouvait que la bleue faisait plus décontracté pour une soirée entre amis. De toute façon, il l’enlèverait en passant à table, après l’apéro. Comme à chaque fois.

Elle avait préparé le panier, avec la salade, le pot de vinaigrette et puis deux pochettes surprise pour les filles. Elle les avait achetées à la boulangerie en revenant des courses.

Il était remonté, avait pris le panier, y avait ajouté la bouteille de Gamay remontée de la cave, dépoussiérée et entourée dans la page des sports du Ouest-France et avait appelé les enfants. Puis il était descendu pour sortir la voiture dans la cour.

Elle avait dit : « J’arrive, va dans la voiture avec les gosses. »

Il était redescendu, les enfants aussi. Tous les trois, ils étaient montés dans la voiture dont le moteur tournait déjà. Avec le starter qu’il allait repousser petit à petit.

Et il avait regardé sa montre. Deux fois, trois fois.

Déjà dix minutes qu’ils étaient dans la voiture. Le starter était repoussé à fond, les enfants piaillaient à l’arrière, il allait falloir faire quelque chose. Jeanine avait dit qu’elle était prête. Quand il était descendu, elle était en train de mettre son manteau et avait sorti son sac à main du placard. Que pouvait-elle bien fabriquer comme ça ?

Il avait attendu encore cinq minutes, avait coupé le moteur, fait taire les enfants qui commençaient à s’énerver. Puis il avait décidé de monter.

Elle était dans la salle, assise devant la table, son manteau sur le dos, boutonné jusqu’en haut. D’une main ferme, elle tenait son sac à main bien fermé sur ses genoux. Et elle ne bougeait pas.

Il était entré dans la salle en passant par le salon et s’était approché de sa femme.

« Jeanine, qu’est-ce que tu fabriques ? avait-il avancé. Ça fait un bon quart d’heure qu’on t’attend avec les enfants. Faudrait peut-être y aller. Josette avait dit sept heures et il est déjà sept heures dix et on a dix minutes de route.

– Oui, c’est bon j’arrive. Il est dix. C’est bon, je descends.

Elle s’était levée, avait frotté son manteau avec le revers de sa main et repoussé la chaise sous la table.

– Parce que tu comprends, avait-elle ajouté, moi dans cette maison, je fais tout. Depuis que je suis rentrée, j’ai tout fait. Je me suis arrangée pour que tout soit prêt : la quiche, les enfants, toi, que la maison soit propre et bien rangée pour la fin de la semaine. Avec tout ce que j’ai fait, je n’ai même pas pris cinq ou dix minutes pour être en retard, comme d’habitude. Il est sept heures dix, tu dis ? Alors c’est parfait. Le compte est bon, on peut y aller.

Et elle s’était dirigée vers la porte d’entrée.

Lui était parti rapidement aux toilettes. Pour un petit besoin urgent.

Elle avait mis la clé dans la serrure. Puis s’était retournée et avait lancé :

– Bon alors, tu viens ? Je t’attends moi… »

© JM Bassetti. St Aubin, le 11 Mars 2015. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.

 


Pas vue pas prise.

erardLorsque l’on sonna à la porte, Madame Deslandes était encore dans la salle de bains. Elle sortait à peine de la baignoire dans laquelle elle avait fait verser une bonne poignée de sels aux algues, ceux légèrement colorés en bleu et qui donnent la peau si douce sous les doigts de son mari et surtout sous ceux de Monsieur de Riversac avec qui elle devait déjeuner ce midi. L’eau chaude était son alliée de tous les matins. Mais pas trop chaude, elle le savait. Cela ouvrait les pores de la peau et faisait apparaitre des rougeurs disgracieuses. C’était son ami le Docteur Delaporte qui lui avait expliqué cela lors d’un repas de bienfaisance au profit des orphelins du septième arrondissement. Elle tamponna son corps doucement pour se sécher. Surtout ne pas frotter, ne pas irriter sa peau de satin à laquelle elle tenait tant. Pour ne pas laisser de traces. De la salle de bains, elle avait entendu le son de la cloche de la porte d’entrée. Elle voulait voir. Juste par curiosité. Juste une minute. Elle enfila un peignoir propre dont elle croisa les pans avec soin et serra la ceinture en terminant pas un nœud simple mais ferme. Pas de danger d’ouverture inopinée. Et puis même si cela arrivait, si un sein se libérait du nid de coton, quelle importance ? Après tout. Cette idée l’amusa.

Martine avait ouvert la porte dès le premier coup de sonnette. Levée de bon matin, elle était à l’office en train de faire briller l’argenterie. Quelle corvée ! Un repas, une soirée, et deux heures de travail pour enlever tout ce qui collait aux couverts. Elle avait déposé son chiffon, avait frotté ses mains sur son tablier bleu couvert d’oxyde noir et l’avait déposé sur une chaise. Madame tenait à ce qu’elle soit toujours impeccable quand elle ouvrait la porte. Quelle que soit la personne qui se présentait et le moment de la journée.

Elle dévisagea celui qui se tenait bien droit derrière la porte de bois. Elle le reconnut tout de suite à son grand sac de cuir noir qui semblait aussi lourd qu’une enclume. Il portait la besace sur le bras gauche et tenait sa casquette et sa canne de l’autre main. Il n’était pas vraiment beau, mais il émanait de sa personne une sorte de force innée qui se voyait immédiatement. Un charisme, comme on dit. Son regard était visiblement fixe derrière ses lunettes fumées et la cicatrice qu’il portait au menton effraya un peu la jeune bonne.

« Bonjour, je suis Jacques Moulin et je viens pour…. entama-t-il d’une voix assurée.

– Je sais, Madame m’a prévenue. Suivez-moi. S’il vous plait. Par ici.

Elle passa devant. Tous deux enfilèrent le corridor, empruntèrent un minuscule boudoir dans lequel on ne trouvait qu’un guéridon portant un bouquet de tulipes et deux chaises, reprirent un petit couloir sombre décoré de tableaux de famille et débouchèrent dans le salon. Martine aurait pu passer par l’autre couloir, ils seraient arrivés plus vite, mais ils auraient alors dû prendre par la salle à manger et Madame l’interdisait pour les visiteurs de tenue modeste. Ce qui était le cas de cet ouvrier. Et la jeune bonne s’en tenait scrupuleusement aux consignes de Madame Deslandes. Elle tenait trop à sa place pour risquer de la perdre ainsi bêtement.

Ils dépassèrent le sofa tendu de toile de velours or et arrivèrent devant le meuble pour lequel ce Monsieur Moulin était venu ici : le piano. Un immense piano à queue noir. Un majestueux instrument dont le père de Madame avait fait l’acquisition dans les années quarante alors qu’elle n’était encore qu’une enfant. La mère de Mathilde Deslandes adorait y jouer des heures entières et son timbre pur avait bercé la tendre enfance de la jeune femme. A la mort de son épouse, il y a de cela quatre ans, Gaston du Terrail avait offert le piano à sa fille qui venait juste de déménager pour s’installer dans cet hôtel particulier de la rue du Cherche Midi. Depuis, elle y travaillait deux fois par semaine avec un professeur particulier qui lui avait été conseillé par sa meilleure amie Agnès, et elle aimait à distraire ses amis en leur jouant quelque pièce de ce Monsieur Chopin dont elle avait obtenu à grand prix des copies de partition. Elle était chaque fois la reine de la soirée et cela la flattait et lui donnait l’importance qu’elle aimait avoir.

Jacques Moulin posa son sac au sol et sa canne sous le tabouret de velours noir face au clavier. Il s’assit, ouvrit le rabat qui cachait les quatre-vingt- huit touches de l’instrument et chercha le premier accord du bout des doigts. Il appuya sur les touches blanches : do mi sol do… le son emplit immédiatement la pièce. Il réitéra ce premier accord cinq fois, puis changea, joua de la main droite, puis de la gauche.

– C’est un Erard, annonça-t-il d’une voix d’expert.

– Evidemment, c’est écrit dessus, reprit Martine en désignant la marque dorée sur le revers du rabat.

Elle croisa le regard de Moulin caché derrière ses lunettes noires et comprit ce qu’elle n’avait pas perçu dès le début.

– Ah, pardon, bredouilla-t-elle, vous êtes… vous êtes…

– Monsieur est accordeur de piano, je vous l’avais dit, Martine, prononça une voix venant de la salle à manger.

– Oui, Madame, répondit la domestique.

– Allez, ma fille, retournez à l’office, vous y serez sûrement plus utile qu’à trainasser ici.

– Bien madame, reprit la petite bonne en quittant le salon par le couloir du boudoir.

– Bonjour Monsieur, je sus Madame Deslandes, annonça Mathilde en posant sa main sur l’épaule gauche de l’accordeur.

Surpris de ce geste familier, il avança d’un pas et salua brièvement d’un signe de tête. Il était déjà très concentré. Il fit sonner deux nouveaux accords, plus rapidement cette fois.

– A double échappement, ajouta-t-il. De la belle ouvrage.

– Exactement, répondit Mathilde. Mon père en a fait l’acquisition en 1849.

– 1849. L’année de la mort de Chopin. C’est étrange les coïncidences ! pensa-t-il à haute voix.

Elle ne répondit pas.

Jacques Moulin s’agenouilla et déplia une toile grossière qu’il posa à même le sol. Il déposa dessus délicatement ses coins, ses clés de différentes tailles et son diapason qu’il fit sonner deux fois pour bien se le mettre dans l’oreille. Il fouilla plus longuement dans son sac noir puis il se releva, retira sa veste qu’il déposa sur le tabouret, fit le tour de l’instrument par la droite, se plaça dans le creux de la queue et souleva le couvercle. Mathilde le suivit des yeux. Elle ne rata rien du spectacle lorsqu’il souleva la lourde planche de bois et que ses muscles saillirent sous ses manches de chemise. A la différence de Martine, elle le trouvait très bel homme. Un peu rude, un rien brutal dans son attitude et dans ses gestes, mais visiblement à l’aise et bien dans son corps. Elle s’approcha de lui. Il était au travail, penché sur l’instrument. A intervalles de temps réguliers, il faisait le tour du piano, allait faire sonner une note et revenait, donnait un petit tour de clé, reprenait sa cale et recommençait. Mathilde ne le quittait pas des yeux. Elle ne savait pas pourquoi, mais la vue de cet ouvrier en plein travail la fascinait terriblement.

Elle voyait ses mains aller et venir dans le grand coffre de bois, entendait les couinements des cordes sous les doigts de l’ouvrier. Il possédait de grandes mains aux doigts longs et effilés. Bien blanches et soignées. Sans savoir pour quelle raison, Mathilde imagina ces doigts sur sa peau, songea à la précision des caresses et des frôlements comme étaient précis ses gestes professionnels. Elle avait chaud, transpirait légèrement, elle ne tenait pas en place, allait et venait dans le salon. Lui la suivait visiblement au son, stoïque derrière ses bésicles fumées. Elle aimait particulièrement se placer en face de lui et provoquer son regard de passage, consciente que s’il la sentait près de lui, il ne la voyait pas. Et ce qu’elle craignait ou espérait arriva : la pression de sa ceinture se fit moins forte sous les mouvements de son corps et les pans du peignoir pourtant bien serrés, s’ouvrirent, laissant entrevoir la naissance de sa poitrine menue. Habituellement, elle aurait immédiatement resserré les liens, mais là, elle ne trouva nulle urgence à se remettre. Au contraire, elle accentua ses mouvements et le sein gauche se dévoila presque entièrement. Elle resta ainsi deux minutes, puis, d’un geste sec, Mathilde ôta la ceinture de son peignoir et la laissa tomber à ses pieds. Elle avança vers l’accordeur.

– Tout se passe comme vous voulez ? demanda-t-elle au moment où il passait devant elle.

– Il s’immobilisa, la fixa. Elle était presque nue devant lui et n’en éprouvait aucune gêne. Au contraire ! Se savoir nue devant un homme, impunément, était une jouissance supplémentaire. Une sensation qu’elle n’avait jamais éprouvée de sa vie.

– Non, répondit-il, sans laisser paraître le moindre émoi. Il me manque quelques outils que mon collègue a omis de mettre dans ma sacoche. J’ai cru pouvoir travailler sans, mais ce n’est hélas pas possible. Je ne pourrai pas terminer ce matin.

– Vous allez donc devoir revenir demain, avança Mathilde les yeux brillants et passant la langue sur ses lèvres humides. Demain, nous pourrons continuer la séance de… comment dire ? réparation ? Peut-être pourrons-nous nous accorder définitivement mon cher Monsieur Bernier ? Réussirez-vous à faire chanter ma note la plus aigüe demain, Monsieur Bernier ?

– Je ne crois pas chère Madame, annonça l’accordeur en retirant ses lunettes. En tout premier lieu parce que je suis un homme amoureux et fidèle et que mon amour pour ma femme ne me fera jamais dévier du droit chemin que je me suis fixé, quelles que soient les tentations qui se présentent devant moi.

Mathilde sentit une sorte de gêne, de malaise s’installer. Machinalement, elle ramassa son peignoir et le plaça devant sa poitrine. Il la suivit du regard.

– Et puis, ajouta-t-il, je ne suis pas Monsieur Bernier, je suis Monsieur Moulin, Jacques Moulin son associé. Il n’a pas pu venir ce matin car il a été appelé à l’Opéra pour régler trois Pleyel et un Pappe. Mais rassurez-vous, c’est lui qui viendra demain terminer le travail. Vous le reconnaitrez facilement : il est grand comme moi, fort comme moi, porte la même chemise et le même pantalon que moi. Ce sont nos tenues traditionnelles. Il me ressemble en tous points. Mais lui, il est aveugle.

© JM Bassetti  le 23 février 2015. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.


Tu es mon arbre.

Elle lui disait : Tu es mon arbre.chene
Jamais on ne lui avait dit
Quelque chose d’aussi gentil.
A lui.

Il demandait : quel genre d’arbre ?
Elle répondait : un chêne, un beau.
Il répliquait : un chêne, c’est gros.
Elle assurait : un chêne c’est haut.
Il demandait : un chêne ? Pourquoi ?
Elle répondait : un chêne c’est droit.
Ça a la tête dans les nuages, mais
Ça a les pieds sur terre,
C’est large, c’est fort.
On se sent à l’abri
Il protège du soleil, de la pluie
On s’y abrite,
On y habite.

 

Et lui, quand elle lui disait ça
Tu es mon Arbre,
Il fondait, il souriait,
Il se sentait
Un petit arbrisseau
Comme un frêle platane
Au-dessus d’un ruisseau.
Il se voyait petit oiseau
Sur une ronce ou un roseau.
Alors il la prenait dans ses branches
Posait ses mains sur ses hanches,
Et il se sentait fort.
Dans ces moments, il était
Doux comme un chêne
Tendre comme un chêne
Léger comme un chêne.

 

Elle lui disait : Tu es mon arbre.
Jamais on ne lui avait dit
Quelque chose d’aussi gentil.
A lui.

 

A Ninon….

© JM Bassetti. Le 3 février 2015. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.


Après la pluie

charlieAprès la pluie
La grande pluie
Mon frère Charlot, le grand Chaplin
Rentre chez nous. Il dégouline.
Je cours, je nage
Dans son sillage
Serviette en main
Et gant de crin.
Lui, il frissonne
Moi, je frictionne.
Marie m’exhorte
Devant la porte
« Allez, fais vite,
Toi, la petite…
Que fais-tu donc
Tu es bien longue..
– Il est mouillé,
Il est trempé,
Alors, Marie…
J’essuie Charlie ! »

JMB. Janvier 2015. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

 


Je suis …….

8210-o-je-suis-charlie-facebook« Mais pourquoi t’écris pas ? D’habitude, tu écris, tu as les mots faciles, tu es le premier à mettre un petit mot, un poème, une chanson.. »

Ben voilà, j’écris pas.

J’écris pas sur commande.

Là, pour le moment, je ne peux pas. je suis bloqué, coincé.

Ca viendra.

Je regarde la télé, mes mails, les journaux, mon Facebook, je lis tous ces hommages, j’avale les dessins, les photos, les caricatures, les bons mots.

J’assiste à une déferlante qui me met parfois mal à l’aise.

Qui écrira le plus beau petit mot ? Le plus fort, le plus émouvant ? Qui arrivera à écrire une phrase définitive, à trouver la citation juste qui va bien et qui colle avec ce qui se passe. Qui fera le dessin le plus proche de l’esprit Charlie ? Il y a de tout. Du beau, de l’émouvant, mais aussi du moche, du laid, du facile, du mercantile, du mauvais goût…

Je suis un peu comme une souris dans une fromagerie.

C’est trop. Je ne peux pas tout digérer. Le bon comme le moins bon.

Le petit mot du philosophe, celui de Dieudonné, celui des cathos intégristes qui comparent le rassemblement d’hier avec les manifs anti-mariage pour tous.

Quelle pitié, quelle misère, quelle étroitesse d’esprit !

Il y en a trop. Pas trop pour vivre à fond ce qui se passe, non, sûrement pas. Comme tous le gens sensés et qui réfléchissent un minimum, je suis Charlie.

Je suis de tout cœur avec les victimes, leurs familles, leurs amis, ceux de leur confession, ceux de leur bord.

Mais mon émotion déborde, mon esprit est bouleversé, tourneboulé, chahuté.

Je ne suis pas calme, pas tranquille, pas placide pour écrire.

Du moins pour écrire sainement, raconter une petite histoire comme je pense savoir le faire.

Les mots ne viennent pas, ou du moins, s’ils viennent, je n’arrive pas à les associer pour en faire des phrases, pour créer des paragraphes et concrétiser tout ça en une histoire.

Ca viendra.

Un jour, dans un mois, deux, six, je ne sais pas, les mots se mettront en ordre tout seuls, et l’histoire de Charlie sortira. Et vous serez étonné de la lire à ce moment.

Vous vous direz « Tiens, qu’est-ce qui lui prend ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi revenir là-dessus ? »

Ca voudra dire que ce qui s’est passé depuis mercredi, toute cette émotion qui aura laissé des traces indélébiles dans mon cœur, que ce chagrin, sincère et profond sera toujours là, mais que je l’aurai à peu près digéré, que je pourrai l’extérioriser en dehors du chaos actuel.

 

Pour l’instant, je ne peux pas. C’est trop neuf, trop frais. Trop empli d’émotion et de larmes.

Pas assez de recul.

En tant qu’homme, que Français, que militant pour les droits des hommes et pour la liberté d’expression, je suis Charlie, de la racine de mes rares cheveux jusqu’au bout de mes ongles.

 

Mais en tant que raconteur d’histoires, je suis….. vide.

 

© JM Bassetti. A Ver sur Mer le 12 Janvier 2015. Reproducion interdite sans accord de l’auteur.


Chaleur dans mon bain

canard

J’avoue que je l’avais un peu délaissé. On s’était rencontrés il y a trois mois, présentés par une amie commune. J’avais passé un peu de temps avec lui, j’avais pris un  bain chaud en sa compagnie, il me semble, puis il avait partagé mon lit, juste une fois, juste un soir. Après quoi, je l’avais laissé dormir à côté de moi, avec d’autres. Il ne me gênait pas, ne me dérangeait pas, ne me reprochait pas mon désintérêt ou la distance que je mettais entre lui et moi. De temps en temps, je le voyais, je lui accordais un regard et puis je repartais avec d’autres. Oh, il y en a eu d’autres aventures  depuis lui. Des grands, des gros, des passionnants, des liaisons d’un soir ou d’une nuit. Et lui, il était tellement présent que je ne le voyais pas.

Et puis hier, vers dix-huit heures, je l’ai revu. Il n’avait pourtant rien fait de plus que les autres jours. Il était là, comme d’habitude. Mais dimanche soir, j’avais mis fin à mon dernier coup de cœur et j’étais disponible. J’étais open comme on dit. Après avoir mis mon bain à couler, je suis passé par la chambre et j’ai cherché qui pourrait bien partager le plaisir d’un bain brûlant avec moi. Ils étaient au moins cinq ou six qui me tentaient. Certains à qui je n’avais accordé qu’un regard, d’autres qui ne m’étaient pas indifférents et avec qui j’avais commencé quelque chose, comme lui.

gensAlors, je l’ai pris. Délicatement. Je l’ai posé sur le lit et je me suis déshabillé. Je l’ai regardé. Il n’était pas si gros. Essayons une dernière fois, me suis-je dit. Si ça ne le fait pas, tant pis, j’abandonnerai définitivement. Je l’ai emmené dans la salle de bain. Il est entré dans l’eau avec moi. Nous en sommes sortis une bonne heure plus tard, épuisés. J’avais tout pris de lui, il m’avait tout donné. Comment avais-je pu passer si longtemps à côté d’un tel plaisir ? Je l’avais encore en tête pendant que je m’essuyais. Je le voyais, il était juste à côté de moi. Quel frisson ! Quel bonheur j’avais ressenti !

Nu, je suis retourné dans la chambre et, avant de me rhabiller je l’ai délicatement reposé sur la table de nuit, sur le dessus de la pile. Il s’appelle « Les gens heureux lisent et boivent du café » de Agnès Martin-Lugand. Tentez l’aventure avec lui, vous verrez, vous ne serez pas déçu(e).

(C) JMB Novembre 2014. reproduction  interdite sans accord de l’auteur.

 


Zou, les allocs

allocsLa radio et la télé avaient annoncé la nouvelle dans un flash spécial. Le plan « Neige écarlate » avait été décrété. Les instructions étaient donc vite arrivées. Tout avait fonctionné pendant deux heures. Mails, SMS, MMS, téléphone, chaines de transmission de nouvelles : le branlebas de combat avait été mis en place dans la maison.

La table était remplie. On voyait à peine le bois ciré tellement il y avait de choses posées dessus. Maman me passait les articles, moi, je les mettais dans la valise au fur et à mesure en répétant ce qu’elle nommait à haute voix.

Consciencieusement, maman barrait les items sur les différentes listes  étalées devant elle sur un coin de la table.

« Deux caleçons molletonnés…

– Deux caleçons molletonnés…

– Une paire de chaussures de marche…

– Une paire de chaussures de marche…

– Deux paires de chaussettes…

– Deux paires de chaussettes…

– Un anorak doublé avec col de fourrure…

– Un anorak doublé avec col de fourrure… C’est obligatoire ça aussi, maman ?

– Ah oui. En cas de froid glaciaire, la fourrure protègera tes oreilles. D’ailleurs, le ministère préconise d’ajouter des protège-oreilles en gortex. Au cas où la température descendrait en-dessous de moins trente.

– Moins trente ? Mais ça n’est jamais arrivé en Normandie !

– Ah, ne commence pas. Ne m’énerve pas ; on continue…

– Un réchaud à alcool avec trois barrettes d’alcool solide…

– Un réchaud à alcool… Qui demande ça ?

– Le réchaud ? Attends..

Maman consulta les huit listes posées sur le bord de la table.

– Ah. Voilà. Le conseil général. Ils disent que si tu te perds, tu pourras l’utiliser pour faire fondre la neige. Et le conseil régional ajoute qu’il faut aussi avoir des pastilles pour stériliser l’eau au cas où elle serait empoisonnée. Deux précautions valent mieux qu’une, on ne sait jamais…

– Une bouilloire, une casserole…

– Une bouilloire, une casserole…

Consciencieusement, j’entassais tout ce fatras dans la valise qui se remplissait vite. Et il y en avait encore sur la table ! Imperturbable, maman continuait.

– Une paire de skis, des raquettes et des chaussures fourrées.

– Des skis ? Mais maman, à la radio ils ont dit deux…

– Ecoute. J’ai eu un SMS de la mairie à 22h00. C’est obligatoire. Si tu n’as pas ça et que tu es contrôlé, on me fait sauter les allocs. Alors, pas d’histoire. On continue. Trois sachets de soupe lyophilisée…

– Trois sachets de soupe lyophilisée…

– Quatre sachets de purée en flocons, une boite d’allumettes, trois boites de thon à l’huile.

– Du thon ? Mais je n’aime pas ça, tu sais bien. On peut pas mettre du jambon à la place ?

– Du jambon ? Petit inconscient, va ! Mais tu veux que notre famille soit clouée au pilori par le député qui a préconisé le thon ? Tu veux qu’on soit la honte du village ? Du département ? Tu mangeras du thon et puis c’est tout ! Pas d’histoire !

– Une trousse de toilette complète…

– Une trousse de toilette complète…

– Tu penseras à mettre ta brosse à dents et le dentifrice demain matin en partant.

– Oui, bien sûr !

– Prends le tube entamé, ça te fera moins lourd !

– Merci de penser à moi…

– Une boite de tampons et une boite de préservatifs ?

– Mais maman, je suis un garçon. Que veux-tu que je fasse avec des tampons ?

– C’est pas précisé. En titre, le sénateur a marqué « Liste du matériel à fournir pour tous les élèves ». Où vois-tu qu’il est indiqué « Pour les gars ou pour les filles » ?

– Mais maman…

– Oh, tu m’ennuies ce soir, toi ! Tu as le sens de la contradiction et ça ne me plait pas. Les conditions sont exceptionnelles, il est normal que le ministère prenne des mesures exceptionnelles.

– Bon… préservatifs, je veux bien. Ils fournissent la meuf aussi ?

– Oh toi !!! Allez, va te coucher. Debout cinq heures demain matin.

– Cinq heures ? Sérieux ? Mais ça va pas non ?

– Bien sûr que c’est sérieux. Le rendez-vous est fixé à six heures moins le quart. File vite Et pense à préparer tes chaussettes de ski avant de te coucher. Descends les skis, mets la Biafine et la pommade contre les bleus dans ton sac de toilette. Sors de ton armoire tes gants, tes après-skis, ton écharpe et ta combinaison complète.

– Mais maman…

– Allez zou, au lit. »

Le lendemain matin, maman me réveillait à quatre heures trente. Elle avait préféré prendre un peu d’avance.

Au cas où.

Ma valise était prête dans le couloir. Mes skis étaient devant la porte d’entrée. Mon petit déjeuner bien fourni avait été préparé par maman.

« Mais maman, il n’a vraiment pas beaucoup neigé… Pourquoi veux-tu que je prenne tout ça ?

– Il a neigé ! Et il n’y a pas eu de contrordre. Les mesures de sécurité sont maintenues. Ton cartable est prêt ?

– Oui m’man. Mais le collège est à dix minutes en bus de la maison. Tu crois qu’il y a vraiment…

– Les allocs, les allocs… Tu sais ce que c’est les allocs ? Tout le monde dit la même chose : le conseil général, le conseil régional, la mairie, le député, le sénateur, le ministère. Si tous les points ne sont pas respectés, les allocs, zou…. Il suffit que tu prennes un caleçon au lieu de deux, et hop…. les allocs ! Alors, prends ta valise, ton cartable, ramasse tes skis et on y va.

– N’importe quoi !!

– Et enfile ton gilet jaune. Et prends ton casque, tu sais que c’est obligatoire dans le bus !

– Oui je sais, sinon… zou les allocs… »

Nous sommes partis. J’avais du mal à marcher. On aurait dit un grognard de Napoléon avec tout son barda. Un grenadier avec un gilet jaune ! Maman portait les skis et un thermos avec du lait chaud au miel.

A l’arrêt de bus, mon copain Léo était là avec sa luge et sa cagoule, Mathis transpirait dans sa parka à col de yack, la maman de Lisa avait insisté pour qu’elle mette ses skis. Tout le monde piétinait devant l’arrêt de bus. Les voitures qui roulaient sur le centimètre de neige qui recouvrait à peine la route nous éclaboussaient dans un bruit feutré qui couvrait à peine le silence de la nuit.

Et puis le maire est arrivé. A pied. Il faisait des grands gestes. Et puis il s’est mis à hurler :

« Rentrez chez vous, rentrez chez vous !!

Personne n’a bougé. On l’a laissé arriver jusqu’à nous.

– Rentrez chez vous, a-t-il repris.

– Mais Monsieur le Maire…

– Il n‘y a pas de bus. La préfecture a annulé tous les transports scolaires.

– Et les allocs ? On va les avoir nos allocs ? demandait maman.

– Oui oui, je m’y engage, répondait le maire.

Avec les copains, on s’est tous regardés. Avec nos skis, nos valises, nos sacs et nos gilets jaunes.

– Rentrez chez vous, pas de bus… Et ne vous amusez pas à aller au collège par vos propres moyens, l’Etat ne vous soutiendrait pas si vous aviez un accident. Si vous y allez et que vous vous plantez, zou… les allocs ! »

Alors, on a repris toutes nos affaires, On est rentrés à la maison. Moi, je suis allé me recoucher dans le lit des parents. Maman a rangé toutes les affaires dans les placards, les armoires, elle a remonté les skis au grenier, le réchaud dans le garage. L’après-midi, on est allé faire une balade parce qu’il faisait très beau. Et puis j’ai fait du vélo avec Mattéo, Léo et Enzo.

A dix-neuf heures trente, au moment où on finissait de manger, la nouvelle est tombée à la radio et à la télé. Il devrait neiger trois à cinq centimètres la nuit prochaine. Le plan « neige écarlate » était reconduit. Maman a fini de débarrasser la table et elle s’est tournée vers moi.

« Va chercher la valise sous mon lit. Allez zou, on s’y remet…

– Sinon, zou les allocs… »

© JM Bassetti. Le 14 Novembre 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

PS: Il est déjà de nombreux départements, dont la Manche, où les enfants qui prennent les transports scolaires doivent obligatoirement porter un gilet jaune. Faute de quoi….. zou les allocs…


Hans et Marcel

poiluSeptembre 1915, quelque part en Artois.

La guerre bat son plein. Elle est cruelle, violente et sanglante. Les morts se comptent par milliers des deux côtés. Français et allemands se sont installés dans leurs tranchées respectives. Tranchées qui sont des lieux de repli, des lieux de repos. Chaque camp compte ses morts et se repose en vue de l’attaque suivante.

Marcel Meunier s’ennuie. Enrôlé depuis le début du conflit, il a quitté ses petits élèves de l’école publique de Saint Rome, dans l’Aveyron pour venir se battre ici, dans le Nord. Dans le grand nord même ! Blessé au pied lors d’une attaque du mois de juillet 1915, il a été soigné à l’arrière, puis ramené au front, mais il ne participe pas encore aux assauts. Il est cantonné dans la tranchée pendant encore quinze jours. Il fait à manger, entretient la casemate, chasse le rats, lit le courrier à ceux qui ne savent pas lire, écrit des lettres pour donner des nouvelles aux quatre coins de la France. Un écrivain public militaire en quelque sorte.

Mais l’exercice lui manque. Le fusil le démange. Chez lui en ce moment, c’est l’ouverture de la chasse. Pas grand-chose à chasser dans ce pays désolé par les obus et les gaz. Même pas une grive ou une bécasse.

Alors, pour se détendre, il a inventé un petit jeu.

« Tiens, René, viens voir là, souffle Marcel à René Lepic, un bleu de la classe 18. Un gamin.

– Quoi, qu’est-ce que tu veux ?

– Y a longtemps que t’as pas descendu du boche ?

– Trois semaines, répond René, pendant le dernier assaut de la cote 84.

– Tu veux t’amuser un peu et ajouter une encoche à ton fusil ?

– Dis toujours…

– Voilà. Tu vas voir. Tiens, prends en de la graine, petit.

Marcel charge son fusil et se place en position de tir.

Appuyant son épaule contre le bord de la tranchée, il place ses mains en porte-voix et se met à hurler :

-Hans ! Hé Hans !

– Qu’est-ce que tu fous bordel ? Tu vas nous faire repérer, chuchote René.

– T’inquiète ! lui répond Marcel. Attends un peu, tu vas voir… Chez ces cons de boches, il y en a toujours un qui s’appelle Hans. Et ces prussiens sont tous plus cons les uns que les autres. Regarde bien, ça va être le moment !

Et Marcel Meunier recommence son cinéma. Mais cette fois ci, il ajuste son fusil et règle la hausse avec soin.

– Hans ! Hé Hans ! Tu es là ? Bist du da ?

Une tête apparait dans la tranchée en face. Une tête nue. Sans casque. Une vraie cible de fête foraine.

– Ja ?

PAN.

Marcel tire

– Ah ! Ah Ah !

Marcel rit !

– Qu’ils sont cons, mais qu’ils sont cons… Ca en fait quatre que je descends comme ça. En pleine tête. Un vrai bonheur !

– Je pourrai jouer à mon tour ? demande René.

– Oui, petit, mais demain ou après-demain. Un seul par jour, sinon ils se méfient les boches. Ils sont cons mais ils se méfient.

– OK. A demain.

– A demain René. »

Et le lendemain, et chaque jour pendant une semaine, à la même heure, les deux compères se retrouvent.

« Hans, hé Hans ?

Attente.

– Hans, hé Hans ? Bist du da ?

– Ja !

PAN.

– Ah ! Ah Ah !”

 

« Hans, hé Hans ?

Attente.

– Hans, hé Hans ? Bist du da ?

– Ja !

PAN.

– Ah ! Ah Ah ! Qu’est-ce qu’on rigole ! »

Par contre, du côté allemand, l’exaspération commence à se faire sentir. Et là, on ne rigole pas du tout. Mais alors pas du tout. Ce matin, Hans Müller s’est écroulé, un troisième œil au milieu du front. Hier, c’était Hans Kohl, avant-hier, Hans Störber et le jour d’avant, Hans Dachboden, un tireur d’élite. Mourir à l’assaut, face à l’ennemi, bravement, à la baïonnette, c’est une mort de brave, une mort de héros. Mais se faire tirer comme une pipe dans une baraque foraine, ce n’est pas acceptable, pas héroïque du tout.

Alors, Hans Vogel décide de prendre les choses en main. Hans a lui aussi été embarqué dans cette guerre en août 14, comme tout le monde. Lui aussi est monté au front, monté à l’assaut, à l’attaque. Lui aussi a été blessé, comme beaucoup d’hommes de son côté, lui aussi a été soigné et ramené dans la tranchée. Et chaque soir depuis dix jours, il ramène un Hans vers l’arrière. Un Hans avec un troisième œil.

« Herr Hauptmann, annonce-t-il à son capitaine Nous allons les prendre à leur propre jeu, propose-t-il à son capitaine de brigade.

– C’est-à-dire, Vogel, expliquez-vous.

– Voilà. Vous n’êtes pas sans avoir remarqué que tous les hommes tués s’appelaient Hans ?

– Bien sûr, sicher, me prenez vous pour une saucisse Müller ?

– Non, évidemment, Herr Hauptmann.

– Alors ? Votre idée Müller ?

– Hé bien voilà. Après une longue recherche, je me suis aperçu que beaucoup de soldats français se nommaient Marcel.

– Et bien ? A quoi cela nous avance-t-il ?

– Nous allons faire comme eux, mon capitaine. Nous allons jouer le même jeu qu’eux.

– Wunderbar ! Magnifique ! Le Hauptmann Ekkehard exulte. Quelle merveilleuse idée !

– Merci Herr Hauptmann. Nous allons tirer tous les Marcel de France.

– Wundeschön. Commençons maintenant Vogel, voulez vous ?

– Oui. Allons-y.

Et Hans Vogel allie le geste à la parole et se met en position. Il arme son Gewehr 98, s’appuie sur le bord de la tranchée.

– Marcel ! hurle-t-il, les mains en porte-voix.

Rien ne se passe. Personne ne répond dans la tranchée française.

– Marcel ! Hé, Marcel, tu es là ?

Rien ne se passe. Personne ne répond.

Hans regarde son officier. Il ne comprend pas.

Il se remet en position, règle la hausse de son fusil et appelle une nouvelle fois :

– Marcel ! Marcel ! Bist du da ?

Toujours aucune réponse. Le piège semble ne pas fonctionner. Hans a chaud. Il retire son casque pour essuyer son crâne dégoulinant de sueur.

Une dernière fois, Hans hurle en direction de la tranchée française.

– Maaaaaaaarceeeeeellllll !

Et, miracle, une voix lui répond enfin depuis le côté opposé.

– Oui, je suis là ! C’est moi Marcel ! Je t’entends.

Le soldat allemand triomphe. On a répondu. Le piège fonctionne !

– Je suis là, reprend la voix. C’est toi Hans ? C’est bien toi ?

Alors Vogel lève la tête hors de la tranchée. Une tête nue, sans casque…

– Ja ??? »

Image : « Verdun, dans une tranchée de la cote 304 » © Jacques Moreau / Agence Bridegerman-Giroudon

© JM Bassetti. A Ver sur mer le 4 Novembre 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

Et bon anniversaire à mon papa qui nous racontait cette histoire et qui a eu 90 ans dimanche.


Lettre à Clément

ClementIl est des gens qui marquent votre vie. Clément a marqué la mienne.

Bonsoir Clément,

C’’est à toi que je vais annoncer la nouvelle en premier : j’’ai décidé, ce soir, d’’écrire des lettres à toutes les personnes qui ont marqué ma vie. J’’étais en train de lire, comme je le fais chaque soir avant de m’’endormir. Mon livre de ce soir : « Laissez-moi, de Marcelle Sauvageot ». Un livre bien triste d’’une femme qui, de son sanatorium où elle va sûrement mourir, répond à son ancien amant qui a décidé de la quitter. Après avoir posé mon livre, j’’ai pensé qu’’il était nécessaire d’’écrire à ceux qui ont été importants.
Alors, après avoir éteint la lumière, j’’ai fait dans ma tête la liste des personnes à qui je souhaitais écrire, au tournant de la cinquantaine.
Et c’’est toi qui t’’es imposé à moi pour commencer cette série de lettres.
Nous nous sommes peu connus. Tu n’’étais alors qu’’un petit bonhomme. Un peu plus de deux ans quand nous avons fait connaissance, un peu moins de trois ans quand nos chemins se sont séparés. Oui, Clément, nous nous sommes connus quatre mois, à peine. C’’est peu à l’’échelle d’’une vie d’homme, mais c’’est tellement à l’’échelle de ma vie à moi.
Quand nous avons fait connaissance, tu trottais dans ma classe. Avec ta maman, tu étais venu fièrement t’’inscrire à l’’école que je dirigeais alors. Une petite école à deux classes. Les maternelles chez Colette, et les CP chez moi. Toi, vu ton âge, tu as été inscrit dans la petite section. Chez les tout-petits, même. On était alors en juin 1985. Je me souviens parfaitement du jour de cette inscription. Tu étais bien sage, assis sur les genoux de maman. Et puis, la discussion a duré, tu es parti te promener à la découverte de ma classe. Une classe à l’’ancienne, je ne sais pas si tu t’’en souviens. Avec un poêle à mazout près de la fenêtre, des bureaux cirés et un parquet ciré aussi. Nettoyé trois fois par an à la paille de fer. Ca sentait bon le bois à la rentrée. Ca puait le fuel en hiver quand il gelait dehors et que le chauffage donnait à fond. Je te revois encore, tout au bout de la classe en train de toucher aux crayons sur la table ronde. Mais tu étais bien calme. Certains enfants profitaient de ce jour d’’inscription pour se montrer sous leur plus mauvais jour: turbulents, impatients, enfants gâtés, criards, Toi, non. Tu es resté tranquille, cool, assis sur la table des petits.
Inscription faite, sans problèmes.
« – Clément, tu viens ? », a appelé ta maman. Et tu es venu vers elle, immédiatement, sans avoir à te le demander dix fois.
Après votre départ, je suis allé voir Colette et lui ai expliqué ce que tu étais et la première impression que tu m’’avais faite.
Puis l’’été est venu. Les vacances. Moi, ou plutôt Laurence, ou plutôt nous, nous attendions un bébé pour l’’automne. Pourvu qu’’il (ou elle) soit aussi mignon que toi !!
Rentrée 85, tout se déroule comme prévu. Voilà trois ans que je suis dans cette école, celle qui est devenue ton école depuis ce jeudi 5 septembre.
Un mois et deux jours. Voilà ce qu’’allait être ta scolarité. Captivé par ma classe et le travail de direction important en début d’’année scolaire, je n’’ai pas fait vraiment attention à toi. Tu venais, régulièrement à l’’école, seulement le matin pour le moment. Ta maman te gardait l’’après-midi pour faire la sieste. Mais, sage et sans problème comme je l’’avais détecté le jour de ton inscription, tu ne me causais pas de soucis. Je te regardais jouer dans la cour. Peut-être plus timide que les autres, parce que plus jeune, Colette s’’occupait bien de toi et tu ne faisais pas de vagues.

Et puis le 7 octobre au matin, un lundi, j’’étais dans ma classe. Je faisais de la lecture avec les CP pendant que mes grandes sections dessinaient des ronds dans des pommes, exercice de graphisme classique au début de l’’automne. Comme chaque jour, j’’ai entendu la grille s’’ouvrir et le camion de la cantine entrer dans la cour pour décharger la nourriture du midi. Les bruits habituels de chargement et de déchargement, bruits confus, diffus et quotidiens auxquels je ne faisais plus attention. Puis la porte du chauffeur, le démarrage du camion, et un bruit inhabituel, sourd et inconnu suivi de cris….. Colette a ouvert à la volée la porte de ma classe:
« – Jean-Marc, viens vite, Clément !!
– Quoi Clément ?
– Un accident dans la cour, viens vite !!
– Grave ?
– Je sais pas. Oui, grave, très grave. »

Et je suis sorti.
Et j’’ai vu.
Et je n’’ai jamais oublié.
Et toi, tu n’’as sûrement pas vu…
Tu ne t’’es rendu compte de rien.
Le camion t’’avait broyé, bousillé, démoli.
Tué.
Sur le coup.
Je l’’ai su tout de suite.
Dès que j’’ai vu ton petit corps allongé sur le bitume de la cour de récréation. Dès que j’’ai vu l’immense tache rouge qui prenait une forme étrange et indécente en s’’allongeant et se tordant sur le sol chaud.
Voilà Clément.
Ici s’’est arrêtée notre rencontre.
Ici a commencé ma vie d’’homme.
Il m’’a fallu aller prévenir ta maman, en courant. Je ne souhaite à personne d’’avoir à faire ce que j’’ai fait ce jour là, pas même à mon pire ennemi, si tant est que j’’en ai un.
Il nous a fallu affronter la dure réalité.
Le désespoir d’’une famille, les larmes de tous, ton petit cercueil blanc, les regards de la famille le jour de l’’inhumation.
Puis plus tard, la gendarmerie, le juge d’instruction, l’’avocat, le tribunal. Mais ça, vois-tu Clément, ça n’’a aucune importance. Ca a été long, dur, pénible, mais ça ne compte pas.
Ma vie n’’a pas été affectée par la justice. Elle l’’a été par ta mort. Si la justice des hommes a été plutôt clémente à notre égard, la justice de Dieu nous a bien touchés. Un homme n’’est pas le même après la mort d’’un enfant.
Deux mois avec sursis. Voilà ce que la balance de Jupiter nous a infligé.
Perpétuité, voilà à quoi je me suis condamné.
Mon bébé, ma fille, est née un peu plus de deux mois après l’’accident. Important pour un père la naissance d’’un premier enfant… Mais pour moi, cette année 1985, avant d’’être l’’année de l’’arrivée de Lucile, a été longtemps l’’année de ton départ.
Régulièrement, quand je passe près de ton village, je vais te voir, discrètement. Des fois je pose juste une fleur. Et je te parle, je te vois me sourire.
Que serais-tu devenu, petit Clément ? Toi que la mort a fauché à trois ans. Comme tous les petits garçons, pompier ? docteur ? chef de gare ? pilote de chasse ? Je ne sais pas ce que la vie t’’aurait réservé. 26 ans. Tu aurais 26 ans aujourd’hui. Presque l’’âge que j’’avais quand nos chemins se sont croisés. Putain, quel gâchis….

« Qui a tué Davy Moore , qui est responsable et pourquoi est-il mort ? » Ainsi chantait Graeme Alwright. Une chanson que tu ne connais pas, que tu n’’as pas eu le temps de connaître. Un boxeur, mort sur le ring… C’’est pas la foule, c’’est pas le manager, c’’est pas l’’arbitre, c’’est pas le journaliste, c’’est pas son adversaire… « C’’est le destin, Dieu l’’a voulu !! »

C’’est pas moi qui t’’ai tué, Clément, je t’’assure.
C’’est pas Colette…
C’’est pas le chauffeur, il ne t’’avait pas vu.
C’’est pas l’’employée municipale qui t’’a laissé partir…
C’’est personne, ou c’’est tout le monde à la fois. Tous, réunis, nous t’’avons privé d’’une belle vie sans doute, de tes jeux d’’enfants, de tes émois d’’adolescent, de tes études, de ton mariage, de tes enfants. Nous avons privé tes parents de toi, d’’un sourire, d’’un bisou dans le cou, du plaisir d’’un cadeau de fête des mères, de tes croyances au Père Noël, de photos inoubliables.

Alors, pour tout ça, je te demande pardon, Clément. 23 ans après, je te demande pardon et je demande pardon à tes parents et à tes proches.
Du haut de tes trois ans, tu as marqué ma vie comme aucune autre personne ne l’’a jamais fait.
On dit qu’’une vie est construite de petits événements. Moi, c’’est un petit bonhomme aux yeux noirs et cheveux noirs qui a construit la mienne.
Toi à 26 ans, moi à 50, je me permets de t’’embrasser bien fort. Petit bonhomme de 26, de 3 ans.
Jamais je ne t’’ai oublié, jamais je ne t’’oublierai. Et jusqu’à mon dernier souffle, tu resteras mon petit bonhomme.

© JM Bassetti. Texte écrit en octobre 2009. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.


Par la fenêtre

jardinUn hôpital.
Grand bâtiment de pierre, de fer et de verre. Immense entrée des urgences, ballet incessant des ambulances et des voitures de particuliers. Grand hall, cafétéria, fleuriste, marchand de journaux. Malades devant la porte, la perfusion à roulette à la main droite, la clope à la gauche. La promesse de la vie d’un côté, celle de la mort annoncée de l’autre. Des centaines de personnes qui entrent et qui sortent chaque jour. Un bouquet de fleurs, une boite de gâteaux, un paquet de bonbons. Un sourire, un soulagement, une angoisse, une boule au ventre, une autre dans la gorge, un soupir, des larmes.
124. Un numéro sur la porte.
Une porte rouge, large, à la poignée démesurée. Une fenêtre étroite sans poignée. Qui n’ouvre pas. Sur rien. Pas moyen d’aérer, de prendre un bol d’air, de respirer. Quatre murs peints en deux teintes de bleu. Une moins pisseuse que l’autre, ça donne de la gaieté. Ca atténue la tristesse. Trois cadres : un sous-bois, la mer et la montagne. Une télé accrochée au milieu du mur. Des fils qui pendent.
Deux placards, une salle de bains.
Deux lits.
Une fenêtre.
Dans le lit près de la fenêtre, un homme assis. Il regarde par la fenêtre.
Dans l’autre lit, près de la porte, un homme couché. Il regarde le plafond.
« Y a-t-il toujours des fleurs dans le jardin de la maison de pierre ? demande l’homme couché.
– Oui, répond l’homme assis. Elles sont encore plus belles qu’hier. Les tulipes sont ouvertes ce matin. C’est une véritable festival de couleurs.
– Et les oiseaux ? demande l’homme couché.
– Chaque jardin possède son rouge-gorge, parait-il, répond l’homme assis. Celui de la maison de pierre vient de passer. Il s’est posé sur un cerisier. Attendez. Attendez…
– Quoi ? Que se passe-t-il ?
– C’est la sortie de l’école, les enfants sortent et passent en courant. Ils sont gais, je le vois sauter et rire. Le rouge-gorge s’est envolé. Il vient juste de passer devant la fenêtre.
– Mais je ne les entends pas les enfants, déplore l’homme couché.
– Non, hélas. Double, triple vitrage, fenêtres blindées impossibles à ouvrir. Des fois qu’on voudrait sauter.
– C’est dommage. J’aimerais tant me mettre à la fenêtre pour voir tout ce que vous me décrivez.
– Ca viendra, ça viendra. Quand vous irez mieux, vous pourrez venir regarder. Pour le moment, reposez-vous. Je me rassois pour dormir un peu aussi.
Et les deux hommes s’endorment. Les fleurs dans les yeux et les oiseaux en tête.
La faucheuse.
Elle vient. Ici, plus qu’ailleurs. A l’hôpital, elle est chez elle. Elle entre dans les chambres, elle fauche. Pas tous évidemment, mais elle fait son marché. Quotidiennement.
Les deux hommes ne l’ont pas vue venir, entrer dans la chambre. Il faisait nuit. Il faisait noir. Il faisait silence. La surveillante de garde était pourtant là, mais la dame est venue sur la pointe des pieds.
Et elle a emporté l’homme.
L’homme assis.
Près de la fenêtre.
Un grand paravent sépare les deux lits. Un grand paravent triste et gris qui cache pour quelques heures  le lit de celui qui n’y sera bientôt plus. Pourquoi pas un paravent à fleurs ? Pour dédramatiser tout ça. La mort n’est pas toujours triste à l’hôpital. Elle soulage parfois.
Celui qui part.
Pas ceux qui restent.
Parce qu’ils restent.
L’homme couché appelle l’infirmière.
« Je voudrais vous demander une faveur. Puis-je être placé près de la fenêtre, là où était mon voisin il y a encore peu de temps. Les journées passeront plus vite en regardant le jardin. Les fleurs et les oiseaux. Les enfants et les mariés. Les vélos et les motos. Les femmes en robes courtes. Tout ce que m’a décrit mon voisin assis.
L’infirmière jette un œil par la fenêtre, mais ne s’attarde pas. Elle sourit. Elle sourit de son joli sourire de femme gaie qui vient de voir pour son plaisir ce qu’il va voir prochainement.
– Bien sûr, dit-elle, vous y serez bien. »
Et le temps passe. Les heures, les jours, les semaines.
L’homme couché va mieux. Petit à petit, il arrive à se redresser légèrement, en s’appuyant sur son coude. Un nouvel homme couché est venu prendre sa place dans le lit près de la porte
Et un matin, pour son plus grand bonheur, l’homme couché de la fenêtre devient homme assis. Il se redresse, se pose sur son céans et regarde vers la gauche.
Il va voir le jardin, les oiseaux, le rouge-gorge, les femmes aux jupes courtes.
Il s’appuie sur ses mains, se redresse le plus qu’il peut. Son corps quitte presque le lit.
Il regarde.
Et il voit.
Derrière la fenêtre, à quelques mètres à peine, se dresse un mur.
Un mur bête, un mur gris. Même pas taggé, même pas peint, même pas décoré.
Un mur. Mur.
Et l’homme assis sourit en regardant ce mur.
Il repense à son voisin. A son regard, à sa voix. Au bien qu’il lui a fait pendant tous ces jours.
Au plaisir qu’il a eu d’imaginer ces choses qui n’existaient pas.
Du moins pas à cet endroit. Pas à ce moment.
Et les jours passent.
Et un matin :
« Excusez-moi, Monsieur, dit l’homme couché, pourrais-je vous demander un petit service ?
– Bien sûr, si je peux vous aider, répond l’homme assis.
– Puisque vous avez la chance de pouvoir vous asseoir, pourriez-vous me dire ce que vous voyez par la fenêtre ? La vue de ce plafond m’est insupportable. Et vous, vous…
La tête de l’homme assis tourne un peu. Un jour, il savait que ça arriverait.
– Juste en face de la fenêtre, répond l’homme assis, se trouve un……
Il réfléchit, marque une pause. Avale sa salive, revoit l’image de l’homme assis près de la fenêtre lorsque lui-même était homme couché.
– Un ?
– Un jardin, c’est le jardin d’une grande maison avec un toit de chaume.
– Un toit de chaume, ici ?
– Oui oui, je vous assure. Et dans ce jardin…..»

 

© JM Bassetti. Le 30 septembre 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.