décembre 8

Elle s’appelait Anna

 

Ca existe peut-être… pas loin de chez vous…

L’appartement était impeccablement tenu. Rien ne traînait. Dans le salon, pas un grain de poussière n’était visible, ni sur la table en marqueterie, ni sur les fauteuils en cuir, ni même sur les statues en ébène qui trônaient sur une étagère de verre près de la porte-fenêtre. Les rideaux parfaitement lissés et sans un faux pli laissaient filtrer une lumière douce et agréable. Il en était de même dans la salle à manger qui jouxtait le salon. Sur la longue table de noyer, trônait un bouquet de roses rouges parfaitement disposées dans un vase de cristal.

Madame Leclerc sursauta lorsque la sonnette de la porte d’entrée se fit entendre. Elle s’était légèrement assoupie sur sa lecture, dans le canapé du salon. Après le repas du midi, il en était toujours ainsi. Elle avait pris l’habitude de lire un ou deux chapitres avant de sortir voir ses amies ou de les recevoir. Elle entendit Anna ouvrir la porte.

« Anna, qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle en se levant du canapé et en réajustant sa coiffure.

– C’est la police Madame, répondit Anna qui avait fait quelques pas vers le salon.

– La police ? Mon Dieu mais pourquoi donc ?

Madame Leclerc sortit du salon et se présenta dans le vestibule. Anna avait quitté les lieux et était repartie dans la cuisine. Un homme en jean et blouson de cuir se tenait là, une carte tricolore à la main. La porte d’entrée était restée ouverte. Une femme se tenait dans le couloir, deux pas en arrière. L’air très sûr de lui, l’homme montra sa carte à la propriétaire des lieux. Il se présenta :

– Bonjour Madame, je suis l’inspecteur Christophe Desmoulins, et voici l’inspecteur Caroline Marchandier, dit-il en désignant la policière derrière lui Nous venons voir votre employée.

– Anna ? Mais que se passe-t-il ?

– C’est à elle que je dois le dire Madame.

– Elle est là, vous l’avez vue tout à l’heure.

– Je souhaiterais qu’elle vienne avec moi jusqu’au commissariat, nous avons quelques questions à lui poser.

Un drôle de sourire passa sur les yeux de Madame Leclerc.

– Elle n’a pas commis de faute trop grave au moins ?

– Je n’ai rien à vous dire, Madame, c’est à elle et à elle seule que nous devons nous adresser.

– Vous dites « Nous », c’est-à-dire ?

– Je souhaiterais qu’elle vienne avec nous, Madame, rien de plus. Nous avons des questions à lui poser.

– Bien sûr, bien sûr, reprit Madame Leclerc un peu pincée de l’attitude du policier. Je vais la chercher.

Elle se dirigea vers la cuisine et ouvrit la porte.

– Anna, mon petit, dit-elle en entrant dans l’office, ces policiers souhaitent vous parler.

Timidement, Anna passa la tête hors de la cuisine. Elle semblait fragile, timide. C’était une belle femme de type africain, aux longs cheveux noirs ramassés en un chignon piqué de six épingles. Aucune trace de maquillage. Elle portait un pantalon noir, un haut vert foncé et un tablier crème qui la protégeait des taches de cuisine. elle semblait un peu triste, un peu résignée. Aucun sourire sur un visage pourtant jeune, dénué de rides. Comme seuls bijoux, deux anneaux d’or ornaient ses oreilles.

– Moi, Madame ? osa-t-elle doucement.

– Oui, Mademoiselle, ajouta le policier, nous souhaitons nous entretenir avec vous. Veuillez nous suivre s’il vous plait.

Anna reposa sur la chaise le torchon qu’elle tenait à la main, retira son tablier qu’elle plia et déposa sur le dossier d’une chaise et emboîta le pas du policier qui avait déjà franchi la porte d’entrée.

Le trajet en voiture du domicile des Leclerc au commissariat se fit en silence. Anna ne posa aucune question et les policiers semblaient vouloir attendre d’être arrivés dans leurs locaux pour commencer la discussion.

– Entrez, je vous en prie, commença l’inspecteur Desmoulins en poussant la porte d’une salle d’interrogatoire.

Anna entra et prit place sur une chaise, face à l’inspecteur. Sa collègue s’installa également.  La salle était vide de tout meuble. Juste devant Anna, une caméra accrochée au mur clignotait régulièrement, signifiant ainsi que l’entretien allait être enregistré. Le policier ne le cacha pas d’ailleurs, et en s’asseyant, désigna la caméra à Anna.

– Notre entretien sera enregistré, je préfère vous le dire tout de suite. Vous comprenez bien ce que je vous dis, Madame ?? Vous parlez le français ? Je ne connais pas votre nom de famille Madame. Vous êtes madame ?

– Oui, je comprends, ça va. Je m’appelle Nkomo répondit Anna. Nurah Nkomo.

– Vous ne vous appelez pas Anna ?

– Non. Nurah. Madame Leclerc veut Anna.

Le policier prit alors la parole. Il parla lentement, en prenant bien son temps et en s’assurant que Nurah comprenait tout ce qu’il disait.

– Madame Nkomo, je vous remercie de nous avoir suivis. Nous avons été alertés par Monsieur Loyer qui habite l’étage au-dessus de chez monsieur et madame Leclerc. Vous le connaissez ? Il dit que vous travaillez beaucoup.

– Oui. Monsieur Loyer. Oui. Beaucoup.

– Pouvez-vous nous donner quelques renseignements ? Quelle est votre date de naissance ?

– Je suis née en 1993 à Badmé.

– C’est dans quel pays ?

– Erythrée, répondit Nurah. A côté de l’Ethiopie.

– Il y a combien de temps que vous êtes en France ?

Nurah ne répondit pas aussitôt. Elle semblait réfléchir. Ou essayer de comprendre la demande du policier. Il reprit.

– En France ? Combien de temps ?

– Trois ans, répondit-elle. Elle confirma en montrant trois doigts.

– Comment êtes-vous arrivée ici ?

– Des amis de Madame Leclerc ont payé pour mon voyage pour que je garde bébé.

– Madame Leclerc a un bébé ?

– Non, pas de bébé, répondit Nurah en confirmant sa réponse par un mouvement de tête. Jamais de bébé.

– Alors que faites-vous ?

– Je travaille à la maison.

– Vous avez des horaires de travail ?

– Des horaires ? demanda la jeune fille qui semblait ne pas comprendre.

Le policier désigna la pendule. Le temps, combien de temps par jour ?

– Toujours, répondit la jeune africaine. Matin et soir. Et après-midi aussi.

– Vous faites quoi ? questionna la jeune fonctionnaire.

– Tout. Cuisine, linge, laver la vaisselle, laver par terre.

– L’aspirateur ?

– Oui, aspirateur aussi. Les poubelles aussi.

Les deux policiers se regardèrent. Visiblement, Monsieur Loyer avait dit vrai. Mais ils voulaient en avoir le cœur net.

– Voulez-vous un verre d’eau ? Un café ?

– Oui, un verre d’eau, je veux bien.

Elle semblait aller bien. De mieux en mieux. Le sentiment de crainte qu’elle avait en arrivant s’effaçait. Visiblement, les policiers ne voulaient pas lui reprocher quelque chose. Au contraire. Bizarrement, elle commençait à se sentir protégée, en sécurité.

– Combien êtes-vous payée ? demanda la policière. Et elle sortit un billet de dix euros de sa poche pour que la question soit sans ambiguïté.

La réponse cingla et atteignit les policiers.

– Non. Pas payée. Rien.

– Vous ne touchez pas d’argent ?

– Non. Madame Leclerc donne à manger. C’est tout.

– Mais vous n’achetez rien ?

– Non, rien. Jamais.

Desmoulins se tourna vers sa collègue.

– Va chercher le patron, lui chuchota-t-il. Il faut qu’il entende ça.

– Oui. J’y vais. Je ne pensais pas que ça existait encore, soupira la policière

Caroline Marchandier quitta la pièce. L’inspecteur se tourna vers la jeune Erythréenne.

– Madame Nkomo, avez-vous un passeport ?

– Oui mais c’est Madame Leclerc qui a mon passeport.

– Elle vous l’a pris ?

– Oui, quand je suis arrivée. Elle m’a dit elle le garde pour pas que je le perde.

– D’accord. Je vois, je vois…

A ce moment, le commissaire Letourneur entra dans la pièce.

– Bonjour Madame, dit-il en tendant la main à la jeune femme.

– Bonjour Monsieur.

– Je suis le commissaire Letourneur. Ne craignez rien madame, vous voulez bien venir avec nous ? Nous allons retourner chez Monsieur et Madame Leclerc. Je pense qu’ils vont avoir des choses à nous expliquer.

– Oui.

– Et vous voudrez bien nous montrez où vous dormez ?

– Oui, d’accord, répondit-elle. Je montrerai.

La jeune femme se leva. Tout le monde sortit de la pièce. Le commissaire se tourna vers les deux inspecteurs.

– Quelle bande de salauds. Pourriture. Ordure. Vous aviez raison les enfants. Suspicion d’esclavage moderne. Les Leclerc vont devoir s’expliquer. Et vite.


Le deuxième décret de l’abolition de l’esclavage en France a été signé le 27 avril 1848 par le Gouvernement provisoire de la Deuxième République. Il a été adopté sous l’impulsion de Victor Schœlcher. 

 

 

 

 

 

décembre 6

5 Décembre. Une mort oubliée.

Voilà, nous sommes le 6 Décembre et pas un mot… De là où je suis, j’ai bien écouté les radios, les télévisions, les différents médias et je n’ai rien entendu à mon sujet.

Je sais bien que la mort d’un artiste n’est pas une information de la plus haute importance, mais quand même. Quand on sait l’importance que j’ai dans la musique, pas seulement en France mais dans le monde entier, je suis étonné de ne pas en avoir entendu parler. Je suis quand même certainement le musicien le plus écouté, le plus joué dans le monde. Je n’ose imaginer le nombre de disques que j’ai vendus, le nombre d’interprétations et de reprises dont mon oeuvre a fait l’objet.

J’ai passé ma vie sur les routes, à jouer dans des centaines de villes, devant des chefs d’état, des personnalités de haut rang, devant le pape lui-même. Il paraît même que ma musique est jouée en permanence dans le monde. A chaque minute, à chaque seconde, quelqu’un me joue ou m’écoute. Vous vous rendez compte ? Et malgré ça, pas un mot le 5 décembre…

Alors l’an prochain, essayez de faire un effort… Le 5 décembre, c’est l’anniversaire de ma mort. En 2019, ça fera 228 ans que j’ai quitté ce monde , moi, Wolfgang Amadeus Mozart.

Mozart est mort le 5 décembre 1791, dans l’indifférence générale. Hein ? Johnny aussi est mort le 5 décembre ? Ah oui, peut-être…

décembre 5

Le forgeron de Sainte Marie

Une histoire de légende du Tour de France….


Joseph Bayle est un costaud. Un dur de dur. Et pas un rigolo. C’est un homme simple. En Général, torse nu quelle que soit la saison, ne portant devant lui qu’un tablier de cuir plus pour le protéger du chaud que pour le préserver du froid. Sa musculature est impressionnante et n’importe lequel d’entre nous se trouverait chétif face à lui. Pour vous donner une idée, son tour de biceps équivaut à peu près à mon tour de cuisse. Identique pour les deux bras. Le bras droit, depuis des années manie la pince et le marteau de métal. Le bras gauche, quant à lui, passe sa journée à manœuvrer l’immense soufflet qui attise le feu en permanence. Vous l’avez deviné en lisant ces quelques lignes : Joseph est forgeron. Il habite une petite maison, à l’entrée de Sainte Marie de Campan, au pied du Tourmalet, dans les Pyrénées françaises. Depuis plus de vingt ans, il a pris la suite de son père qui avait lui-même appris le métier de son propre père. Avant ? On ne sait pas. Ça se perd dans la nuit des temps. Voilà plus de soixante ans que les Bayle cognent le marteau contre l’enclume, fabriquent, forgent, réparent tout et n’importe quoi. Ils font des clous, des rivets, des habillages de tonneaux, des pièces pour les carrosses, des roues de charrette. Ils fabriquent des outils : des marteaux, des lames de rabot, des pinces, des limes. Bref, tout ce qui est ou contient du métal passe dans les mains des Bayle.

Il est près de dix-huit heures et Joseph voit arriver d’un bon œil la fin de la journée. Oh, il n’a pas vraiment d’horaires, vu qu’ils ne sont que deux à travailler ici : Joseph et Alexandre, un gamin de douze ans qui lui donne la main pour apprendre le métier. La journée est organisée en fonction de ce qu’il y a à faire, de la force du feu et de la chaleur ambiante. Vers dix-huit heures, Joseph et son apprenti ont l’habitude de faire une petite pause casse-croûte, pour attendre le repas du soir.

« Va donc nous chercher ce que tu sais ! dit Joseph à son arpète. »

Alexandre comprend immédiatement et disparait derrière la forge. En attendant qu’il revienne, Joseph reprend son marteau. Mais son attention est attirée par un brouhaha venant du haut du village. Curieux, le forgeron fait deux pas en avant pour jeter un coup d’œil par la porte grande ouverte. Une petite troupe d’enfants arrive. Bruyante, comme une troupe d’une quinzaine de gamins qui parle, rit et crie. A sa tête, il reconnaît Maria Despiau. Au milieu du groupe, un homme marche, court presque, une roue de vélo dans la main droite et le reste de sa monture sur l’épaule gauche. L’homme est habillé en cycliste. Il est sale, son maillot est maculé de boue et il transpire abondamment. Son visage est barré d’une longue moustache noire qui le fait ressembler à un gaulois. Autour de son buste, un boyau est enroulé, prêt à être utilisé pour réparer une éventuelle roue crevée.

Derrière le groupe, une voiture roule au pas, évitant de dépasser.

L’homme s’approche de la forge. Il pose son vélo cassé contre la porte. Il a l’épaule en sang.

« Bonjour, c’est vous le forgeron ?

– Oui, bien sûr, vous voyez bien.

– Voilà, je m’appelle Eugène Christophe, je fais le tour de France et j’ai cassé ma fourche sur un caillou.

– Tout de suite, là ? demande l’artisan.

– Non, dans le Tourmalet, il y a deux heures.

– Mais vous êtes venu à pied ?

– Bien sûr, je n’avais pas d’autre choix. Mais bon, ça fait quoi ? A peine quinze kilomètres non ?

– Ouais, environ, selon l’endroit où vous avez cassé.  Vous voulez boire un coup ?

– Oui, je veux bien. Je suis crevé. J’ai mal aux pieds surtout dans ces foutues godasses de cycliste.

– Bon, on va réparer ça ?  Je vais voir ce que je peux faire.

– Ah non, sûrement pas, répond un des hommes descendus de la voiture. Il n’a droit à aucune aide. S’il veut repartir, il doit se débrouiller tout seul.

Eugène Christophe n’est pas étonné. Il connaît le règlement.

– Je peux utiliser votre forge s’il vous plait ?

– Bien sûr répond Joseph Bayle, j’ai presque fini ma journée. Vous savez forger ?

– Un peu, j’ai vu faire dans mon village quand j’étais gamin. Il va bien falloir que je me débrouille.

Et Eugène Christophe se met à l’ouvrage. Il frappe, il cogne. Il forge un petit morceau de métal qu’il introduit d’un côté dans la fourche et de l’autre dans le cadre du vélo calé près de lui par une bûche en bois. Il transpire, il n’en peut plus. Voilà plus d’une heure qu’il est là à travailler. Mais Eugène ne peut pas tout faire tout seul. Il n’a que deux mains ! Près de lui, Alexandre Tornay, le petit apprenti actionne le soufflet pour que les braises soient bien rouges. Les trois officiels sont toujours derrière lui, à regarder ce qu’il fait, à surveiller ses faits et gestes. Juste avant vingt heures, l’un d’eux s’adresse à Eugène.

– Eugène, il fait nuit, nous avons faim, dit-il. On irait bien chercher un petit casse-croûte.

– Certainement pas, répond le cycliste en levant la tête de son travail. Le règlement est le même pour tout le monde. Si vous avez faim, mangez du charbon ! Je suis votre prisonnier, vous êtes mes geôliers.

Le travail touche à sa fin. Pour consolider sa réparation, Eugène forge un petit rivet qui permettra de fixer définitivement la fourche. Une nouvelle fois, il demande l’aide d’Alexandre pour actionner la chignole. Une petite minute, un petit trou de part en part de la fourche. Quelques coups de marteau pour fermer le rivet et la réparation est terminée.

Eugène remercie Joseph Bayle et Alexandre, salue Maria et les enfants qui l’entourent toujours, prend le morceau de pain et la tomate que lui offre le forgeron et remonte sur son vélo. Il y a encore soixante-quinze kilomètres à parcourir avant l’arrivée. Devant lui, se dressent le col d’Aspin, le col de Peyresourde et la montée vers Bagnères de Luchon (douze kilomètres avec des passages à 8 %).

De la main, il salue tout le monde et disparaît au bout du village, suivi de près par la voiture des officiels.


Eugène Christophe avait disputé sa première course professionnelle le 5 Avril 1903.

C’est le 22 juillet 1913 qu’a eu lieu cet épisode véridique du tour de France. Eugène Christophe était alors leader du tour. Il est arrivé à Bagnères de Luchon avec quatre heures de retard sur Thys, le vainqueur de l’étape (malgré ces quatre heures perdues, il n’est pas arrivé dernier de l’étape. Quinze coureurs ont franchi la ligne après lui !) Les officiels lui ont infligé une minute de pénalité pour avoir été aidé par Alexandre qui a manié le soufflet et la chignole.

En 1951, Eugène Christophe est revenu à Sainte Marie de Campan. Il y a retrouvé Maria, Alexandre, Joseph et tous ses admirateurs. Occasion pour lui de faire une reconstitution de son exploit et d’inaugurer une plaque posée sur la forge. « Ici, en 1913, Eugène Christophe, coureur cycliste français, 1er du classement général du Tour de France, victime d’un accident de machine dans le Tourmalet, répara à la forge sa fourche de bicyclette. Quoiqu’ayant parcouru de nombreux kilomètres à pieds dans la montagne et perdu plusieurs heures, Eugène Christophe n’abandonna point l’épreuve qu’il aurait dû gagner, fournissant ainsi un exemple de volonté sublime. »

 

décembre 4

La jolie colonie de vacances (1)

Mon livre  » A chaque jour une histoire » plait beaucoup aux personnes que je rencontre lors des salons du livres auxquels je participe. C’est pourquoi j’ai décidé de publier, début 2019, le tome 2 de cette série, regroupant les mois de mars, avril et mai. Si mars est complet et qu’il ne manque qu’un texte en mai, avril est plein de trous. Il manque au moins une douzaine de jours. C’est pourquoi vous allez prochainement voir arriver un certain nombre de textes ayant un rapport avec le mois d’avril. Le denier (sous la lanterne) traitait du 4 avril, celui-ci relate des événements du 6 avril.

Comme d’habitude, vos commentaires sont les bienvenus. Bonne lecture.


Ma chère maman,

Ça y est, je suis bien arrivé à la colonie. Le voyage a été très long, mais tout s’est bien passé. Nous nous sommes arrêtés plusieurs fois pour manger et boire un peu. Sabine, la directrice était devant avec le chauffeur et ils regardaient souvent la carte. Nous avons pris des petites routes. Pour éviter les contrôles, je pense. Ça a marché puisque nous sommes arrivés sans jamais avoir été arrêtés.

Tu verrais comme c’est joli ici : une grande maison au pied de la montagne avec un immense jardin. Je n’ai pas compté, mais il y a au moins quinze pièces. Il y a une grande terrasse avec une superbe vue sur le fleuve. Edmond m’a dit que c’était le Rhône. Du moins c’est ce que j’ai compris. La Suisse n’est pas très loin, On verra bien. Il paraît qu’en été on se baigne dans le fleuve. Mais je ne sais pas si je serai encore là en juin. Je serai peut-être rentré à la maison. J’espère !

Je dors dans le grenier, sur un matelas posé par terre avec d’autres gars de mon âge. Parce que nous sommes des grands ! Les filles et les petits couchent dans des chambres au premier étage. Pour le moment, il fait froid, mais ne t’inquiète pas, nous avons assez de couvertures pour ne pas être gelés la nuit. Il n’y a pas de chauffage dans les chambres. Juste quelques petits poêles à bois dans la maison mais ça fait du bien. Chacun notre tour, nous aidons Emma ou Lucie à aller chercher de l’eau à la grande fontaine, dans la cour.

Chaque jour, nous allons à l’école évidemment. Notre maîtresse s’appelle Mademoiselle Perrier. Elle est très jeune et très jolie.   « La classe est jolie, il y a deux tablaux, il y a un poêl, des cartes de geographie, des image sur les mur, il y a 4 fenetres, je mamuse bien, Il y 15 buraux » ; « (…) en classe le matin on fait de l’ecriture du calcul. Lapré midi on fait une dictée ou un devoir de grammaire est quand on saie on aprent des leçon, une resitations, des verbes la table de 1 de 2 de 3 de 4 de 5 de 7 de 8 de 9 de dix. On fait des conpositions j’ai u 64 points edemi j’ai etait le troisième sur 8. » (2)

Nous sommes une bonne quarantaine d’enfants, des grands, des moins grands et des petits. Le plus jeune a quatre ans. Il s’appelle Albert et il est belge. Tu sais, ici, il y a des enfants qui viennent de plein de pays différents : des belges, des polonais, des autrichiens, des français évidemment et aussi beaucoup d’allemands.  On rigole bien, même si on ne comprend pas toujours bien ce qu’on se dit. « Pas besoin de parler pour faire des bêtises », dit Sabine !

Il parait qu’en été, on joue beaucoup dans la cour ou dans les champs et que les grands (comme moi) entretiennent un jardin pour avoir des légumes à manger. Pour le moment, il fait froid, on est beaucoup dans la classe. On apprend bien sûr, mais on dessine aussi beaucoup. Il y a des copains qui dessinent drôlement bien !

Des grands m’ont dit que l’été ils faisaient leur toilette dans la cour, à la grande fontaine et qu’ils s’éclaboussaient tout le temps. Pour le moment, on se débarbouille dans le couloir de l’entrée, dans des chaudrons d’eau chaude. Il paraît aussi qu’il y a un docteur qui passe de temps en temps voir ceux qui sont malades. Pour le moment, je ne l’ai pas encore vu. Je ne suis pas pressé !

Hier, c’était l’anniversaire de Claudine, une petite parisienne. Elle a eu cinq ans. Elle a soufflé ses cinq bougies devant tout le monde et on a applaudi et chanté « Bon anniversaire » en plusieurs langues !

Voilà, ma petite maman, tu vois, tu n’as pas à t’inquiéter, je vais très bien. Ici c’est presque le paradis. Sabine et Miron sont vraiment très gentils et j’ai hâte qu’il fasse beau pour qu’on sorte un peu.

Comment vas-tu ? J’espère que tu vas bien ainsi que Papi et Mamie. Avez-vous des nouvelles de papa ? J’espère qu’il reviendra vite à la maison et reprendra son travail.

Je t’embrasse très très fort. Je t’écrirai encore une grande lettre bientôt pour te raconter ce que nous faisons dans cette grande maison.

Ton fils qui t’aime.


Ils avaient de 4 à 16 ans. Il y avait 44 enfants juifs dans la maison d’Izieu le 6 Avril 1944 lorsque la Gestapo aux ordres de Klaus Barbie a fait irruption au moment du petit déjeuner. Il y avait également 7 adultes. Tous ont été déportés. Tous sont morts, pour 42 d’entre eux gazés à leur arrivée dans le camp de Auschwitz. Aucun n’a survécu.

Miron Zlatin, directeur du centre, a été fusillé à Tallinn en juillet 1944.

Sabine Zlatin, sa femme, surnommée la Dame d’Izieu était absente au moment de la rafle. Elle a survécu. Elle est décédée en 1996 après avoir vu la Maison d’Izieu devenir « le Mémorial des enfants d’Izieu », inauguré par le Président Mitterrand en 1994.

Le site http://www.memorializieu.eu est le site officiel du Mémorial des enfants d’Izieu.

(1) Le titre peu paraître choquant quand on sait ce qui s’est passé, mais d’une part, les enfants appelaient cette maison « la colonie » et d’autre part, ils y trouvaient un peu de calme et de tranquillité. 

« Nous sommes arrivés en camion, pas en autocar, en camion ; et je me rappelle toujours, vous savez, Reifman, il a sauté du camion et a dit : ″Quel paradis !″ » Sabine Zlatin, directrice de la colonie.

(2) Témoignage écrit de Grégory Halpern (8 ans) dans une lettre à ses parents.

décembre 2

Sous la lanterne.

Un petit texte comme j’en ai déjà fait il y a quelque temps.

Derrière ce texte nostalgique, un peu triste, un peu ringard, un peu pleurnichard, se cache la version française d’une chanson bien connue.

Evidemment, je l’ai écrite un peu à ma sauce, mais l’essentiel de la chanson est bien là. Je vais vous laisser quelque temps, peut-être une semaine, avant de vous donner la solution. 

Attention, ce n’est pas une petite ritournelle chantée comme ça au coin d’une rue. Non… C’est une chanson ultra-connue, qui a fait le tour du monde. Du moins pour sa musique, un peu moins pour ses paroles.

Alors ?

De quelle chanson s’agit-il ? (celles et ceux qui lisent la musique seront avantagés par l’illustration)

La réponse en bas de cette page.


Tant d’années après, me voilà revenu près de la caserne où je fus soldat autrefois. Je me souviens qu’à la nuit tombée, la lanterne là-haut s’allumait et luisait de mille feux. Les feux de l’amour sûrement, de l’amour que nous nous portions mutuellement. Au coin de la rue, sous la lanterne, c’est là que nous nous attendions. Un jour toi, un jour moi. Nous nous espérions, plein d’espoir, espérant juste que l’autre avait pu se libérer pour venir au rendez-vous. Nous aimions nous retrouver.

Tous deux.

Et lorsque nous nous retrouvions, ce n’était que du bonheur. J’oubliais que j’étais soldat et que mes journées étaient longues et terribles. Toi, petit oiseau, tu oubliais ta pauvre condition. Sous la lanterne, nous nous embrassions et plus rien n’existait. Rien d’autre que nos corps enlacés qui ne faisaient plus qu’un dans l’ombre de la lanterne. Nous ne nous lâchions pas, et joue contre joue, nous nous promettions monts et merveilles pour notre vie à venir. Une belle vie, à n’en pas douter. Nous aimions nous embrasser.

Tous deux.

La nuit se faisait de plus en plus sombre, nous marchions dans la vile, main dans la main, sans trop nous éloigner. Comme le temps passait vite ! Comme le temps passe vite lorsque l’on est deux et que l’on est heureux ! Hélas, les heures étaient sombres et le couvre-feu nous obligeait alors à repartir chacun de son côté. Te souviens-tu comme nous étions tristes lorsque la sirène déchirante nous séparait. Tu t’en souviens n’est-ce pas ?

Dis-moi.

La ville a changé, cette ville où je n’étais pas revenu depuis des années. Aujourd’hui, le hasard de la vie a guidé mes pas jusqu’ici. Et la lanterne est toujours là, au coin de la caserne. Et elle s’allume encore lorsque finit le jour. Je suis resté exprès pour m’en assurer. Le quartier n’est plus le même, les voitures ont envahi la ville, les gens ont l’air pressés, occupés à mille tâches. Moi-même j’ai changé. Je ne me sens plus chez moi comme autrefois lorsque nous nous retrouvions. Ai-je tellement vieilli ? Ai-je tellement changé ?

Dis-moi.

Je pense à toi.  Je ne t’ai jamais oubliée. Je ne sais où tu es. Je ne sais avec qui, je ne sais même pas si tu es encore de ce monde, mais souvent, bien souvent, je nous revois tous deux, sous la lanterne. Nous avions vingt ans, nous étions insouciants et nous aimions ces rendez-vous tendres et amoureux. Le temps a passé. Les années se sont succédé et ont laissé des traces sur mon front. Malgré les jours, malgré les ans, lorsque la nuit tombe et que le silence se fait profond, du fond de mon lit il me semble t’entendre, entendre ton pas. Alors je ferme les yeux, je me retourne et te serre dans mes bras. Penses-tu à moi ?

Dis-moi.

Le 4 Avril 1915, le soldat Hans Leip écrit à Berlin le poème « Lied eines jungen Wartpostens » (littéralement « Chant d’une jeune sentinelle ») qui sera immortalisé plus tard sous le nom de Lili Marleen. 

Dans sa version originale, elle a d’abord été interprétée par la chanteuse Lale Andersen en 1938. Les versions les plus populaires ont été chantées en allemand ou en anglais par Marlene Dietrich qui modifia le titre Lili Marleen en Lili Marlene, qui deviendra le titre utilisé en France.

Voici les paroles françaises dont je me suis inspiré pour écrire ce texte (version de Jean-Claude Pascal)

« Devant la caserne
Lorsque vient la nuit,
La vieille lanterne
Soudain s’allume et luit.
C’est dans ce coin-là que le soir
On s’attendait, remplis d’espoir,
Nous deux, Lily Marlène. (bis)
Et dans la nuit sombre,
Nos corps enlacés,
Ne faisaient qu’une ombre
Lorsque l’on s’embrassait.
Nous échangions ingénument,
Joue contre joue bien des serments,
Nous deux, Lily Marlène. (bis)
Le temps passe vite
Lorsque l’on est deux.
Hélas on se quitte,
Car c’est le couvre-feu.
Te souviens-tu de nos regrets
Lorsqu’il fallait nous séparer ?
Dis-moi, Lily Marlène ? (bis)
La vieille lanterne
S’allume toujours
Devant la caserne
Lorsque finit le jour,
Mais tout me paraît étranger,
Aurais-je donc beaucoup changé ?
Dis-moi, Lily Marlène ? (bis)
Cette tendre histoire
De nos chers vingt ans
Chante en ma mémoire
Malgré les jours, les ans.
Il me semble entendre ton pas
Et je te serre entre mes bras,
Lily Marlène. (bis) »