24 avril 2014

Une maladie inconnue

evierParents, vous n’imaginez même pas ce que vivent vos enfants. Comme ça, en regardant votre ado qui vit à la maison, vous le croyez équilibré, calme, tranquille, menant une vie sereine entre sa musique, sa chambre, le lycée, sa chambre, son portable, sa chambre, la télé, son ordi, son portable, Mac Do, son portable  et sa chambre.
Vous avez parlé avec lui (ou avec elle, ce texte est unisexe, valable pour les ados et les adoes..) du lycée ou du collège, des relations parents- profs, enfants-parents et vous pensez, à juste titre que tout s’améliore.
Vous avez parfois encore du mal à ce que la chambre soit rangée, le linge mis au sale et la toilette faite convenablement et dans les temps. Mais l’un dans l’autre, pas vraiment de quoi vous plaindre. Chez votre meilleur(e) ami(e), c’est bien pire !
Vous avez réglé les heures de réveil, de coucher, de sortie, de retour et tout semble rouler comme sur des rails.
Vous avez parlé alcool, drogue, sexe, préservatifs, rapports protégés. Tout parait bien compris et votre enfant a l’air de bien accepter vos remarques et vos idées.
Vous êtes ouvert(e) à la discussion, il le sait et vous en sait gré. Vos rapports sont plutôt bons, même quand vous parlez argent, ce qui n’est pas le cas dans d’autres familles.
Au niveau du boulot, tout va plutôt pas trop mal. Certes, ce n’est pas tous les jours l’enthousiasme, la grande joie d’aller à l’école, mais vous vous dites que c’est normal, que vous-même ne donnez pas toujours le bon exemple. D’ailleurs, allez-vous chaque jour au boulot avec le sourire et sans râler un petit peu ?
Alors, vous vous dites que la vie est douce, que, bon an mal an, vous avez plutôt bien réussi votre travail de parent et que vos enfants n’ont pas de stress ni d’anxiété qui leur pourrit la vie.
Détrompez-vous !!! Un mal incurable et dangereux guette pourtant vos enfants !

La Lavevaisselleophobie.

A partir de douze ans environ, et pendant une durée indéterminée qui varie selon les individus, un danger plane sur nos chères têtes blondes. Un mal que vous n’imaginez même pas. Un mal dont vous avez peut-être vous-même souffert, mais qui s’est atténué avec le temps. C’est une douleur insidieuse dont les enfants ne veulent pas parler. Aucun médecin n’a la solution. Les psys sont étrangement silencieux sur le sujet. Les revues de parents n’en parlent que peu tellement le mystère est épais.
L’essence même du mal tient en une seule et unique question : « Quel danger guette les enfants entre l’évier et le lave-vaisselle ? »
Pourquoi, si, un enfant accepte de débarrasser son assiette, son bol, son verre, ou un saladier qu’il a utilisé, le pose-t-il toujours dans l’évier et jamais dans le lave-vaisselle ?
Pourquoi vos demandes répétées n’ont-elles aucun effet ?
Pourquoi à votre réflexion « Tiens, mets donc ton bol dans la machine tant que tu y es », ne recevez-vous jamais la moindre réponse, si ce n’est un « Ouais ouais » évasif ?
Pourquoi cette peur irraisonnée de l’évier et de la machine à laver la vaisselle ? Y a-t-il un loup-garou, un elfe, un korrigan, une fée, un être venu d’ailleurs qui rôde entre ces deux lieux stratégiques du domicile familial ?
Oh bien sûr, parfois vous essayez d’aborder le sujet, en choisissant soigneusement vos mots pour ne pas affronter le mal trop directement, mais vous sentez bien que la tension est vive, que les craintes sont présentes et qu’il vaut mieux ne pas insister. Parfois, vous tentez de faire le forcing. Vous insistez, voire même vous vous dites « Non, non et non, je ne rangerai pas le bol, elle va le faire elle-même », mais vous craquez vite, voyant qu’au bout de vingt-quatre heures, les tensions ne sont pas retombées et le bol toujours dans l’évier.
Et vous avez besoin de laver la salade.
Souvent d’ailleurs, cette crainte d’ouvrir le lave-vaisselle se prolonge dans le temps, tourne à l’obsession et la vaisselle s’accumule dans l’évier. On commence par un verre, puis deux, puis une cuiller, puis un bol et une assiette… Chaque passage de votre enfant dans la cuisine est pour lui une source de tracas. Remarquez d’ailleurs que s’il est parfaitement capable de prendre quoique ce soit dans le frigo ou dans un placard, il lui est souvent beaucoup plus difficile de le remettre, de le ranger à la place où il l’a pris, voire même de mettre le papier, la bouteille ou le paquet vide  à la poubelle si nécessaire…. N’est-ce pas là le signe d’un vrai malaise, d’un véritable mal de vivre que notre société ignore superbement ? Pourquoi le gouvernement n’a-t-il jamais pris la moindre mesure pour éradiquer le problème qui touche quand même 94,5% des familles françaises ? Pourquoi la question n’a-t-elle pas été évoquée lors des dernières élections municipales ?
Maintenant que j’ai levé le lièvre, que j’ai parlé sans crainte de ce sujet tabou, que faire ? Alerter les pouvoirs publics ? Se regrouper en association ? Créer une page facebook, voire un site pour parler sans crainte du sujet ?
A la suite de la lecture de cet article, n’hésitez pas à briser le tabou, à en parler avec vos enfants. Peut-être aurez-vous une réponse, peut-être arriverez-vous à tuer le mal dans l’œuf. Mais surtout, ne prenez pas de risque et pensez avant tout à l’équilibre de votre famille. Agissez petit à petit, doucement, avec tact mais fermeté. Faites ranger d’abord un verre, puis une cuiller. N’essayez pas d’aller trop vite. Procédez par étapes. N’allez pas tenter de faire ranger tout un repas d’un seul coup. Le reste de la journée serait immédiatement gâché !
Et surtout, surtout, n’hésitez pas à nous faire part de vos commentaires à la suite de cet article. Vos points de vue nous intéressent. Evoquez vos problèmes si vous avez besoin d’en parler, nous sommes à votre écoute, et peut-être que la communauté des lecteurs de cet article arrivera même à répondre à vos demandes.
Et surtout, à tous bon courage pour affronter la lavevaissellophobie au quotidien.

© JM Bassetti 24 Avril 2014. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.

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23 avril 2014

Du bien à l’âme

photo5 Grand rêveur va !!
Non mais tu espérais quoi gros malin ? Tu croyais vraiment que ça allait marcher ? Tu pensais sérieusement que le public, le bouche à oreille allait te faire la promo de ton livre ? Pour qui tu prends les gens ? Pour des attachés de presse ?
Alors comme ça, Monsieur dépose des livres à droite à gauche, sur des bancs, devant la FNAC, sur des terrasses de bistrot, sur des distributeurs d’argent, dans des salles d’attente, dans des salles d’embarquement d’aéroport, dans des gares et d’autres endroits incongrus et tu espères un retour ? Ah, tu écris un petit mot à l’intérieur ? Tu expliques ta démarche ? Tu dis que c’est gratuit, que la personne qui trouve le livre peut le lire tranquille et puis le reposer ailleurs et puis surtout te mettre un petit mot ? Pour te dire quoi, malin ? Merci ? Non mais c’est bien toi, ça… Tu donnes bien ton adresse mail au moins ? Oui ? En gros ? Et personne te ne répond ? Tu as bien déposé vingt livres dans l’espoir idiot d’avoir un retour… Et ? Rien ? Pas un mot, pas un merci, pas une commande surtout, pas un retour…. Mais tu connais la société pourtant. Tu sais comment ça marche… On prend, on prend… Mais pour donner, pour renvoyer l’ascenseur, c’est autre chose…
Tu as choisi d’être ton propre éditeur aussi, ne te plains pas… Tu assures la promotion de ton livre…
Faire la promo de son livre,  c’est épuisant ! J’ai publié tout seul sur  Kindle, sur Kobo, impression papier à mes frais chez un imprimeur. J’ai fait des marque-pages, des cartes, des flyers… J’ai cherché des éditeurs, des gens qui te demandent 3000 € pour que tu aies le droit d’acheter ton propre livre avec une réduction de 20% par rapport aux autres !! Je démarche chez les libraires, j’écris, on ne me répond même pas. Je fais parfois des signatures dans les librairies, à force d’insister. Parfois ça se passe bien, les gens sont sympas. Parfois, t’es dans un coin de la librairie pendant trois heures, on ne t’offre même pas un café, on ne s’occupe pas de toi, pas de promo, pas d’affiche, et quand tu pars, on te redonne 65% du prix du bouquin, et encore, t’as l’impression de faire l’aumône… 35 % pour le libraire qui t’a juste prêté 2 m2 pour que tu vendes trois livres…
J’ai aussi fait le forcing sur Monbestseller.com. J’ai été sélectionné en Janvier pour le Grand Prix du livre non édité de Monbestseller. Ca a été épuisant. Twitter, facebook, contacts tous les jours… J’ai épuisé mes contacts et les contacts de mes contacts. Ils en avaient plein le cul à force de les solliciter ! Rappeler, inciter, convaincre, discuter. Tu t’uses la santé, tu passes la moitié de ta journée à regarder le classement, tu balises dès que tu baisses. Total, j’ai été sélectionné, Youpi, mais depuis, j’ai un peu abandonné et mon livre est descendu jusqu’à la 33eme place… Là, je m’y remets, mais c’est épuisant !!
Et en plus, tu donnes des coups de main aux copains qui sont dans la même galère que toi. Tu twittes pour eux parce que tu y crois. Déborah, Virginie, Thierry, Macha, Yannick, Lionel, Sabine, Denis, Mathieu sont des gens que je ne connais pas physiquement, mais que j’aide sur leurs sites, sur Ipagination, sur ShortEditions, etc… Entre nous, « les auteurs », on s’entraide ! parce qu’on a la même passion, parce qu’on veut être lus. Pas nécessairement payés. Juste lus…
Alors, maintenant, je recommence à écrire. J’ai acheté un nouveau nom de domaine : www.jmbassetti.fr sur lequel je mettrai tous mes textes.
Je vais continuer à déposer quelques livres à des endroits stratégiques, parce que j’y crois toujours, jusqu’à ce que quelqu’un enfin un jour me réponde.
Et parce qu’un petit mot, une remarque à la suite d’un texte, un « merci » sur un mail, ça a autant de valeur, si ce n’est plus qu’un billet de dix euros.
Ca fait du bien à l’âme !

© JM Bassetti 23 avril 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

21 avril 2014

Comme tournent les manèges

manegeD’un pas assuré, sans se poser la moindre question,  Julien monta sur le manège et s’installa sur le tracteur rouge. Il n’y avait là aucun hasard dans sa démarche. Tout était calculé. C’était Sci-en-ti-fi-que. Selon l’étude statistique qu’il tenait parfaitement à jour dans sa chambre, c’était indéniablement le tracteur qui avait les meilleurs résultats.
Ne cherchez pas à comprendre, les chiffres étaient là, secs, froids, glacés même.
Tout avait commencé  il y a de cela un mois. Sa mère l’avait laissé là, au bord du manège avec deux pièces de 1F. De quoi faire quatre tours. Minimum… Elle lui avait dit : « Je sors juste du square, j’ai une petite course à faire en face, je reviens dans quelques minutes, amuse-toi ! ». Et dans sa main gauche, elle avait glissé deux Figolus pour son goûter. Il était resté là, les bras ballants, les deux gâteaux dans une main et les deux pièces dans l’autre. Deux francs, quatre petits tickets de plastique jaune que le préposé au manège vous donnait et vous reprenait immédiatement. Ne pas en profiter tout de suite. Attendre, étudier, sonder, calculer, laisser les autres faire, les laisser se lancer tête baissée, bêtement et ne monter sur le carrousel que lorsque la certitude serait là, présente et évidente.
Alors, il avait pris une chaise métallique, à l’assise ajourée et tellement lisse d’avoir accueilli des milliers de culs de papas, de mamans, de mémés et de pépés aux regards ébahis devant leurs progénitures, certainement les plus beaux de la terre, et il avait observé.
Six fois, le manège avait tourné, presque au complet et ses calculs venaient bien compléter scientifiquement ce qu’il avait deviné empiriquement. Ah, les mathématiques étaient décidément une bien belle chose ! Avant que sa mère ne revienne, il avait mis les deux pièces dans la poche gauche de son short, avait replacé son mouchoir par-dessus pour que les pièces ne s’entrechoquent pas et s’était rassis en attendant maman bien sagement, tout en continuant à scruter de ses grands yeux bleus. Même le gardien du square, même les petites filles en jupes légères ne l’intéressaient pas. Il était dans une démarche scientifique implacable et rien ne viendrait le distraire.
Les deux vélos furent immédiatement mis à l’écart. Même s’ils étaient suffisamment hauts, ils étaient trop centrés, trop mal placés.
Au retour de l’école, au lieu de passer par le boulevard comme d’habitude, il passait désormais par le square et longeait le lac où les cygnes glissaient doucement et silencieusement. Le gardien était souvent là à discuter avec des retraités qui lançaient du pain sec dans l’eau brillante sous le soleil printanier. Il remontait la petite butte arborée et débouchait dans la clairière où trônait le manège. Oh, il ne pouvait pas rester longtemps, sa maman se serait inquiétée, mais il prenait quand même le temps de regarder le manège tourner pendant deux, voire trois tours. Il notait alors mentalement le résultat de son observation et rentrait en courant, comme pour rattraper le temps passé à regarder. Une fois dans sa chambre, il consignerait par écrit le résultat de son étude. Au crayon à papier, comme d’habitude.
Pas la voiture bleue. Malgré son numéro 9 et son étoile jaune à l’arrière, elle est trop basse et on a les jambes coincées dedans. Trop peu de chances, vraiment trop peu de chances. Les chiffres parlent d’eux-mêmes !
Jeudi, pas d’école. Une bonne raison pour sortir. Peut-être…
« Julien, s’il te plait, tu pourrais être gentil et aller chercher mes chaussures chez le cordonnier ? C’est juste à côté du square. Ca fait peut-être un peu loin, mais j’en ai vraiment besoin et je n’ai pas le temps
Lui qui d’habitude rechignait même pour aller chercher le pain en bas de la cour n’allait pas laisser passer une occasion pareille.
– Bien sûr maman, je vais y aller.
– Merci mon Juju, tu me sauves. T’es vraiment trop mimi. Tiens, voilà 1 Franc pour te remercier. Coupe par le square, ce sera plus prudent. Au retour, passe au manège de Victor si tu veux. Il fait beau. Profites-en. Mais pas longtemps, hein ? Promis ?
– Promis, M’man. »
Et muni du ticket du cordonnier, d’un billet de dix francs pour les chaussures et d’une pièce de un franc, Julien s’apprête à partir. Au passage, il file dans sa chambre récupérer les deux autres pièces. Ce soir, au retour, il rangerait son butin dans sa boite de pastilles Vichy en métal dans le deuxième tiroir de son bureau.
Le passage chez le cordonnier se fit en un éclair. A peine quinze minutes après avoir quitté l’appartement, il était assis sur la plus usée des chaises blanches, en face de Wili, le petit filou qui gardait le manège. Dans sa cabine, Victor vendait des tickets à une grosse nounou venue accompagner les deux petits sous sa garde.
De sa chaise, Julien observait tous les mouvements, écoutait les cris des enfants.
Et surtout, il regardait la peluche jaune accrochée à une corde légère et que Victor faisait monter et descendre au fil de la musique. A l’arrière de la peluche, accrochée par une pince à linge, se dandinait une queue de fourrure, comme celle de David Crocket, comme celle que son père avait achetée dans une station Esso et accrochée au rétroviseur de la voiture.
Julien ne tenait plus compte des vélos et de la voiture, leur compte était réglé.
Pour compléter ses calculs compliqués, il lui restait les deux motos et le tracteur. Il y avait encore une incertitude.
Le manège tournait, la musique tintinnabulait, les enfants riaient, Victor rigolait tout fort. La grosse nounou secouait sa grosse main pour faire coucou aux gamins. Et Julien regardait attentif. Et ce qu’il voyait confirmait ce qu’il pensait depuis un moment.
C’était le tracteur.
A 58 %, c’était le tracteur.
D’un pas assuré, sans même se poser la moindre question,  il acheta deux tickets, monta sur le manège et s’installa sur le tracteur rouge. Il n’y avait là aucun hasard dans sa démarche. Tout était calculé. C’était Sci-en-ti-fi-que. Selon l’étude statistique qu’il tenait parfaitement à jour dans sa chambre, c’était indéniablement à partir du tracteur qu’on avait le plus de chances d’attraper la queue et d’avoir un tour gratuit.
Au premier tour, ce fut une petite fille installée sur le vélo rose qui attrapa la queue.
Au second tour, encore une petite fille, cette fois-ci assise dans la voiture bleue qui décrocha le Saint Graal. Victor l’avait visiblement fait exprès. C’était évident !
Julien descendit du tracteur, mais laissa ostensiblement le sac de chaussures sur le siège, histoire de garder la place. Il acheta quatre nouveaux tickets avec les deux francs économisées.
Les jumeaux installés sur les deux motos décrochèrent le pompon chacun leur tour.
La petite fille de la voiture l’attrapa immédiatement après.
Désespéré, assis au volant de son tracteur rouge, Julien entama son dernier tour de la journée. Le sixième ! Les mathématiques ne pouvaient pas se tromper ainsi. 58%, c’était plus d’une chance sur deux.
Le manège démarra. Jusque-là, il n’avait pas osé, mais là, il fallait forcer la chance. Julien eut mal au ventre lorsque Victor se saisit de la corde et accrocha la pince à linge au derrière de la peluche. Cette fois-ci, c’était pour lui. Certain. Et à chaque fois qu’il tendait le bras pour attraper la queue de fourrure, Victor la faisait sauter d’un rapide coup de poignet. Debout sur le tracteur,  Julien tendait les deux bras vers le haut et se grandissait sur la pointe des pieds. Le désespoir fut à son comble quand une petite fille qui en était à son tout premier tour, assise tranquillement sur un vélo décrocha l’appendice que Victor lui avait carrément mis dans la main.
Le manège stoppa. Toute la misère du monde dans le crâne, Julien descendit du tracteur. Il plongea  les mains dans ses poches et découvrit un Figolu que sa mère lui avait donné avant de partir. Il croqua dans le biscuit et prit le chemin de la sortie du parc. Au moment où il finissait son gâteau, il entendit une voix derrière lui.
« Petit !!  Hé, petit !!
– Oui, M’sieur ?
C’était Victor.
– Tu as oublié tes chaussures sur le tracteur.
– Ah. Merci M’sieur.
– Tu la voulais vraiment la queue aujourd’hui non ?
– Oui, M’sieur, j’avais tout calculé, tout regardé. Elle ne pouvait pas m’échapper.
– Tu as fait des calculs ?
– Oh oui, M’sieur, plein.
– Mais dans tes calculs, tu as oublié quelque chose d’important.
– Ah bon ?
– Oui. Moi.
– Vous ? Comment ça, vous ?
– Tu veux que je te dise un secret ?
– Oh oui.
– La queue, je le donne à qui je veux.
– Comment ça ? Mais… mes calculs ?
– C’est moi qui décide.
– Alors ?
– Alors, la prochaine fois, je te promets, la prochaine fois, tu l’auras. Deux fois de suite.
– La prochaine fois ? Deux fois ?
– Oui, c’est promis, tu verras. »

Un sourire immense éclaira le visage du petit garçon.
Ce jour-là fut un jour important dans la vie de Julien. Le jour où il comprit quelque chose d’important. C’est que tous les calculs du monde ne peuvent rien contre la volonté de celui qui tient la ficelle.

Ainsi va le monde comme tournent les manèges.

Image: Macha Seruoff

Manège: Le Bazar Roulant : https://my.zikinf.com/lebazarroulant

© JM Bassetti, le 21 Avril 2014. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.

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20 avril 2014

Nuit pluie, matin, chagrin

pluieHier soir soleil.
Je rentre c’est bon
Musique à fond
Plein les oreilles

Pendant la nuit
Ca dégringole
Et moi j’rigole
Bien à l’abri
Du fond d’mon lit
J’entends le vent
Putain quel temps
Bon sang quelle pluie.

C’matin j’descends
J’mets mes chaussures
Vite ma voiture
Je vais à Caen

Quelle découverte !
J’suis attrapé
Hier j’ai laissé
La f’nêtre ouverte

Le cul mouillé
Sur dix serviettes
Quelle prise de tête
J’suis dégouté !

 

JM Bassetti 20 Avril 2014. Droits de reproduction interdits, mais qui oserait reproduire ça, sans rire !!

3 avril 2014

Ma première gare mondiale

Sauf le dimancheMacha Seruoff, obsédée textuelle et serial écrivailleuse visible et lisible sur www.machaseruoff.com a publié récemment sur son site un texte intitulé « Jamais le dimanche ». Vous pouvez le lire (et voter pour lui) ici  ou là.

Ce joli texte a été écrit par Macha en s’inspirant de la photo qui illustre cet article (photo de Sébastien Blon).

A mon tour, j’ai voulu me prêter à l’exercice, comme je l’ai fait il y a quelque temps avec la nouvelle érotique de Emma. Qu’allait-il sortir de moi à la vue de cette photo ? Je me suis mis devant mon clavier, la photo sur un écran, le traitement de texte sur l’autre, et les mots sont venus, petit à petit, au fil de l’écriture. Ils m’ont bercé et ont constitué la petite histoire que je vous livre aujourd’hui. Bonne lecture à toutes et à tous, et pensez à commenter si mes mots vous inspirent une quelconque remarque.

 

 

Putain, ça a changé.

Je me souviens, on venait là avec les grands-parents. On partait le dimanche matin. On se levait de bonne heure, Grand-mère nous avait mis nos beaux habits après nous avoir lavé les pieds. Moi, mes chaussettes me grattaient les mollets. Faut dire que j’en avais pas dans la semaine.

C’est là que j’ai fait connaissance avec le chemin de fer. C’est la première gare de ma vie. La plus importante sûrement. Depuis, j’en ai vu bien d’autres. Mais celle-là, c’était ma toute première. Ma première gare mondiale, tiens !!!

On prenait le train à 9h08. Tous les dimanches. Sauf quand il y avait de la neige. Quand il y en avait trop. De toutes façons, quand il y en avait trop, on pouvait pas descendre de la ferme. Et puis les bêtes avaient besoin de plus de soins, alors on restait. On passait le dimanche devant la cheminée. On grillait les pruniers  que Grand-père et Parrain avaient coupés l’été précédent. Ils suaient, ils pétaient, ils pétillaient. Et Marie venait nous raconter des histoires, avec le chat sur les genoux, coincé dans ton tablier à fleurs. Mais c’était seulement quand il faisait trop froid. Autrement, le 9h08. Tous les dimanches. Le rituel. Depuis dix-huit mois.

9h08, c’était pile quand la grande aiguille était entre le 3 de 13 et le 1 de 14. Regarde, tu vois ? Là, les chiffres en blanc. Pile au milieu. On entendait le train arriver. On l’entendait de loin. On avait l’impression que c’était la montagne qui en accouchait. Juste derrière la gare, tu vois, regarde, suis mon doigt, il y avait un grand virage et la loco se découvrait d’un seul coup. Notre grand jeu, c’était de fermer les yeux le plus longtemps possible à partir du moment où on commençait à entendre. On regardait la pendule. 9h00, 9h02, toujours rien… Et puis 9h05, 9h06. J’avais des fourmis dans les fesses, je guettais, je savais que d’une seconde à l’autre, j’allais commencer à l’entendre. Et dès les premiers bruits, je fermais les yeux. Paul se retournait et se mettait les mains sur le visage pour être sûr de ne pas voir. Et, d’un coup, on enlevait nos bandeaux, on ouvrait les yeux. On était un peu éblouis par la lumière vive, mais immédiatement, on voyait le train. C’était magique. On fermait les mirettes, y’avait rien, on les ouvrait, il y avait des tonnes d’acier devant nous. T’imagines un peu ?

Grand-mère se baissait   difficilement, ramassait le panier du pique-nique et me donnait la main. Moi je portais le colis qu’on allait lui donner : des fruits, du fromage, des noix, et puis parfois un saucisson ou un morceau de poulet cuit. L’été, Grand-mère ajoutait un peu de confiture dans un papier journal. Y’avait pas droit aux pots en verre. Paul s’accrochait à sa jupe, sur le côté droit et Celestine la suivait comme un petit canard suit sa maman cane. On était notre petit train à nous, et on montait dans le grand train. C’est marrant quand j’y repense maintenant, mais  on prenait toujours les mêmes places. Comme si elles étaient réservées pour Grand-mère, Paul, Célestine et moi. Aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais vu personne assis sur ces quatre sièges face à face. Grand-mère s’asseyait dans le sens de la marche avec Célestine à côté d’elle ou sur ses genoux. Paul et moi en face. On parlait, on riait, on chantait. C’était à l’aller.

Au retour, c’était pas la même chanson, tu t’en doutes. On repensait à ce qu’on avait vu, à ce qu’on avait dit. A ce qu’il nous avait sûrement caché, à ce qu’il ne nous avait pas dit ni montré. Le voyage paraissait plus long. Même si on était contents de l’avoir vu, comme tous les dimanches, il nous restait une bonne dose d’amertume, de chagrin et de questions. Pour combien de temps il en avait encore ? Quand est-ce qu’il allait rentrer ? Est-ce qu’il serait toujours comme ça ou est-ce que ça irait mieux avec le temps ? Des fois on nous disait qu’il y en avait encore pour un an ou deux, des fois on nous faisait comprendre que ce serait plus long ou plus court. De toutes façons, ça ne sera jamais comme avant. Ca c’était sûr. Sûr et certain.

Grand-père, lui, il s’en fichait. Il disait qu’on n’avait pas besoin de ses deux bras pour s’occuper des bêtes, que si on était courageux et qu’on s’arrangeait, on pouvait très bien s’en sortir. Mais il disait qu’il voulait savoir pour s’organiser. Il disait que maintenant que tout ça était fini, il fallait que les hommes reviennent au village, à la ferme. Ceux qui restaient. Quel que soit leur état. Il disait que la montagne avait besoin d’eux, que les vieux allaient bientôt mourir et qu’il fallait que les jeunes reviennent, pour faire revivre les villages, pour marier les femmes et faire des enfants. Les boches nous ont tout pris, il disait. Maintenant, il faut se remonter les manches et se remettre au boulot, même si on n’a plus de bras…

Alors le soir, tu vois, à 6h24, quand la grande aiguille était pile sur le 7 de 17, tu vois, on descendait du train, moi je portais le panier qui était moins lourd.

Immobile, j’attendais de ne plus voir le train. J’attendais que la petite lumière rouge du dernier wagon soit engloutie, avalée par la montagne. Le train retournait d’où il était sorti le matin. Il ne se remontrerait que le dimanche suivant, à 9h08.

Grand-mère donnait la main aux deux petits et on allait rejoindre la charrette dans la cour de la gare. Grand-père nous attendait, la pipe à la bouche, à côté de la jument qui fumait de chaud en hiver.

Il n’entrait jamais dans la gare. La dernière fois qu’il était venu sur le quai, c’était en août 14, quand papa était parti. Il avait juré que la fois suivante ce serait pour venir rechercher son garçon que le chemin des dames lui avait abimé.

Papa n’est jamais revenu. On n’a jamais su pourquoi. Les médecins nous ont dit qu’il n’avait plus toute sa tête. Que les bras c’était une chose, mais que les gaz avaient aussi fait des dégâts. L’homme de Marie, il est revenu, lui. Et le maire aussi. Et même le curé.

Et le village a repris goût à la vie. Et les fleurs sont ressorties au printemps. Et les oiseaux ont recommencé à chanter et le blé à pousser. Le nom de papa brillait un peu plus que les autres sur le monument aux morts de la ville, parce qu’il avait été ajouté un peu plus tard que les autres.

9h08, 6h24, ça ne voulait plus rien dire pour moi. Le temps du dimanche s’était arrêté un beau jour de juin 19. Un soir, bien plus tard, en cachette, je suis allé à la gare, j’ai escaladé la gouttière, tu vois, on la distingue encore… et j’ai arraché les aiguilles de la pendule. Plus de père, plus de train. Plus de train, plus d’heure, plus d’heure, plus d’aguilles. CQFD. Elles n’ont jamais été remplacées.

Quand je pense que bientôt, tout ça va disparaitre, englouti sous les eaux du barrage. Tant de souvenirs coulés, tant de nostalgie noyée. Tu as bien fait de me ramener là. Ca m’a fait plaisir. J’ai revu notre village, la ferme, la mairie, la ferme des voisins, j’ai revu mon école, l’église. Et le monument aux morts, avec le nom de papa. Il ne brille plus plus fort que les autres. Avec ou sans aiguilles, le temps a passé quand même !

Plus d’aiguilles à la pendule ? C’est pas bien grave. Bientôt, il n’y aura plus de temps pour personne, sous vingt mètres de flotte.

Allez, viens, on y va, ta grand-mère nous attend pour la soupe.

 

© JM Bassetti pour le texte. Le 3 Avril 2014. Tous droits réservés.

© Sébastien Blon pour la photo. Tous droits réservés.