19 janvier 2014

A la Lanterne

lanterneAprès avoir parcouru la courte allée bordée de peupliers, la voiture noire s’arrêta devant la barrière de bois. Des gardes du corps évidemment étaient là, ainsi que des membres de la garde républicaine. Pas nécessaire de se camoufler ou de jouer la discrétion, tout le monde sait ce qu’est la Lanterne et à qui elle sert. Précédemment résidence de repos du Premier Ministre, la Lanterne à Versailles était devenue, depuis peu, résidence présidentielle.

La première dame de France était fatiguée, à peine remise du grand choc qu’elle avait subi récemment. Tout le monde s’accordait à dire qu’elle avait besoin de repos, de beaucoup de repos avant de pouvoir à nouveau paraitre en public devant les photographes et les caméramans du monde entier, toujours prêts à guetter la moindre image d’un personnage qui était devenu depuis peu la proie des paparazzis. Ces photographes, ils étaient là, devant la barrière, en nombre, avec motos puissantes, voitures et scooters bruyants. Mais dans la voiture, c’était le calme. Les vitres fumées mettaient l’intérieur à l‘abri de photos indiscrètes et le blindage du véhicule filtrait les bruits et les cris.

Elle arrivait seule pour le moment. Le Président de la République avait décidé de venir la rejoindre dans le courant de la soirée, voire le lendemain, le temps qu’elle s’habitue à cette nouvelle demeure. C’est que les rapports entre le chef de l’Etat et elle allaient beaucoup changer dans les jours à venir. L’arrivée d’une nouvelle personne est toujours source de déstabilisation, tout le monde en est d’accord. L’intrusion de cette nouvelle femme dans le couple présidentiel devra se faire en douceur, chacun devant faire un effort et bousculer ses habitudes pour faire un peu de place à la nouvelle arrivante.

La barrière s’ouvrit. La voiture pénétra dans la cour gravillonnée de la Lanterne. Une myriade de flashes crépitait autour de la voiture. Le chauffeur avança prudemment. Au passage du véhicule, la barrière se referma doucement. Les journalistes en seraient pour leurs frais, aucune déclaration n’avait été faite. La présidence de la république l’avait d’ailleurs annoncé.

L’hospitalisation de la First lady avait duré plus longtemps que prévu. Peu de nouvelles filtraient. Même le président, habituellement loquace, était plutôt sur la réserve. Ses déclarations à la presse avaient été timides. Il avait dit le strict minimum, guère plus, et souhaitait garder les moments à venir dans l’intimité du couple, à l’Elysée ou ailleurs. D’ailleurs, il ne pouvait pas se permettre la moindre relâche. Son travail l’accaparait trop et quelques jours de repos n’étaient pas les bienvenus en ce moment. Le pays était en forte crise, la France n’aurait pas accepté le moindre relâchement. Il ne devait pas oublier qu’il avait été élu pour gouverner le pays, à cinquante ans passés et que l’événement qui le taraudait actuellement était plutôt l’apanage d’hommes plus jeunes. « Ce n’est plus de ton âge, il y a un âge pour tout » lui avait lancé son meilleur ami alors que le président  venait de lui apprendre la nouvelle autour d’un verre de vin blanc.

Les médecins avaient prescrit un repos complet et rapide. C’est pourquoi le couple présidentiel avait choisi d’arriver ce samedi à la résidence de Versailles, non loin de l’Elysée pour passer quelques jours de calme après la tempête médiatique des jours précédents.  La Première dame avait prévu de rester ici une petite semaine, le Président la rejoignant au mieux de son emploi du temps en fonction de ses déplacements prévus de longue date.

La France était contente de sa voir que celle qui était chaque jour aux côté du chef de l’Etat pour le soutenir et l’appuyer, se reposait dans une résidence d’état. Quelques pinailleurs avaient osé poser des questions déplacées : « Est-il normal que l’Etat paie pour le calme et repos de cette dame ? » « Après tout, c’est nos sous, c’est nous qui payons », « Moi aussi, en pareil cas, j’aimerais bien me reposer dans une résidence de luxe », « Sale profiteuse, c’est pas parce qu’elle couche avec le président qu’elle a droit de se faire entretenir par la République !! »

Les noms d’oiseaux volaient bas dans certains milieux. Certaines personnes étaient allées jusqu’à demander qui avait payé l’hôpital. « Pourquoi a-t-elle été hospitalisée plusieurs jours à nos frais ? » « C’est un véritable scandale ». « Est-ce que c’est la sécu qui a payé les gardes du corps et les flics chargés de sa sécurité pendant tout ce temps ? »

Mais bien à l’abri derrière les hauts murs de la Lanterne, Carla Bruni Sarkozy ne s’en souciait guère. Elle n’avait que faire des sarcasmes et des « on dit ». Elle était depuis plusieurs années aux côtés du Président, l’accompagnait dans ses déplacements officiels, se tenait à ses côtés lors de repas avec les dirigeants du monde entier, personne n’avait de reproches à lui faire et elle avait l’esprit tranquille.

Le 31 octobre 2011, fatiguée par sa grossesse et son accouchement, Carla Bruni Sarkozy arrive à la Lanterne pour y prendre quelques jours de repos. Où est le problème ?

© JM Bassetti 19 Janvier 2014. Tous droits réservés.

21 décembre 2013

Retour sur Terre.

orgasmeElle pénétra dans la cabine de douche et referma soigneusement la porte vitrée derrière elle. La tête lui tournait un peu, une sorte de malaise qui la submergeait à chaque fois.Elle avait envie de la sensation qu’elle allait éprouver dans quelques instants. C’était une habitude chez elle. Après une sensation forte, une autre.

Elle tourna le robinet et laissa couler l’eau à ses pieds. Elle régla le thermostat sur 40. Il fallait que l’eau soit chaude. Lorsque la température voulue fut atteinte, elle leva la pomme de douche au-dessus de sa tête. Le bien-être attendu l’envahit immédiatement. Sentir l’eau couler le long de son corps était un plaisir à nul autre pareil. Elle suivit des sens le trajet de l’eau qui coulait. Elle descendait de son visage, gouttait de son menton, s’insinuait entre ses seins, rigolait le long de son ventre, tournait autour de son nombril, glissait vers sa douce toison et suivait le long trajet rectiligne de ses jambes.

Le bonheur de la douche était un bonheur qu’elle éprouvait depuis sa plus tendre enfance. Elle pointa la pomme de douche vers le haut de sa poitrine et se plaça le dos collé à la faïence blanche. Elle ferma les yeux et se laissa envahir par une douce rêverie. Elle diminua la puissance du jet d’eau jusqu’à ce qu’il ne devienne plus qu’un léger ruisseau. Des dizaines d’images passaient devant ses yeux. Elle se laissa guider doucement par son imagination débordante,  n’opposant aucun tabou aux rêves qui l’envahissaient. Elle était bien, juste bien. Elle entendait faiblement les bruits de la maison, des pas feutrés dans la chambre à côté de la salle de bains, puis le craquement de l’escalier. Des bruits dans du coton, étouffés, légers, mais qui lui rappelaient la réalité.

Elle rouvrit les yeux et remonta la puissance de la douche. Il était temps de revenir dans la vie, dans la vraie vie. Pour cela, la solution était toujours la même: baisser la température de l’eau, attraper le savon, le gant et savonner la moindre partie de son corps . La douche bienfaitrice et réparatrice devenait douche énergique. Elle se rinça soigneusement, reposa la pomme de douche sur son support et ouvrit la porte de verre. La différence de température la saisit immédiatement, mais elle s’y attendait. Cela faisait partie de l’habitude. Le froid après le chaud qui appelait la serviette et une friction efficace. Le retour à la vie était à ce prix.

Elle ouvrit la porte de la salle de bains et traversa  le couloir sur la pointe des pieds . Des traces humides restaient derrière elle, à son passage. Elle entra dans sa chambre. Une douce et tendre odeur d’amour flottait. une odeur qu’elle aimait. Une odeur d’intimité, de transpiration, de parfums mélangés. Une odeur de baisers, de caresses, de je t’aime et de j’ai envie de toi. Une odeur de prends moi, de oui comme ça, un mélange subtil de j’aime être avec toi et de tu me rends heureuse. D’un geste efficace, elle tira la couette vers le bas du lit pour que tous ces effluves puissent sortir librement. Elle tira les rideaux et ouvrit grand la fenêtre. La vraie vie fit son entrée dans la chambre.Elle était définitivement de retour sur Terre.

En bas, la cafetière coulait déjà.

Depuis 2006, le 21 décembre est la journée mondiale de l’orgasme. Selon ses deux fondateurs, si nous faisions tous l’amour en même temps, une vague d’ondes positives envahirait le monde.

© Jean-Marc Bassetti. Le 21 décembre 2013. Tous droits réservés.

 

 

 

 

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5 décembre 2013

L’APIPE dans la rue

prostateLa colère monte dans le monde paysan. La révolte des bonnets rouges n’est pas encore terminée, que ce sont les agriculteurs de toute la France qui ont décidé aujourd’hui, de « monter sur Paris ».

Ils étaient près de 5000 selon les organisateurs, 1500 selon les forces de l’ordre, à battre le pavé devant le ministère de l’agriculture ce matin, aux alentours de dix heures.

Ils sont venus avec leurs tracteurs, leurs pelles, leurs pioches et leurs binettes pour faire connaitre au ministre leur mécontentement face à la publicité faite hier sur toutes les radios et toutes les télévisions faisant la part belle à la production étrangère.

Aux cris de « La prostate française ne doit pas mourir », « L’endive de Hollande oui, sa prostate non », « Défendons  la prostate nationale » ou encore « En France, la prostate, c’est bath », les manifestants ont déversé près de vingt tonnes de prostate devant les grilles du ministère.

« Depuis hier, on ne parle plus que de la prostate de Hollande, nous a déclaré Ronan Kervedel, producteur de prostate dans le Morbihan et président de l’APIPE, l’Association des Producteurs Indépendants de Prostate Ecologique. Cette publicité est honteuse et nous fait grand tort. Quand on sait le travail que représente la production de prostate, on ne peut que s’attrister devant un tel déferlement de désinformation. L’avenir de la prostate française est en jeu, a-t-il ajouté. Si l’on continue ainsi, c’est la mort des petits producteurs quasiment annoncée.

– Non, la prostate française n’est pas malade a ajouté Henri Berthier, vice-président de l’APIPE. On nous fait prendre nos vessies pour des lanternes en nous promettant des fonds européens, mais c’est au gouvernement français de faire le nécessaire pour défendre la production nationale de prostate.  On nous verse de l’argent pour produire français et on nous poignarde dans le dos en faisant la pub de la prostate hollandaise. Anatole France, lui, en son temps, avait fait le nécessaire pour que la production de prostate de France soit mise à l’honneur. On donne d’une main, et on reprend de l’autre. C’est se mordre la queue que d’agir ainsi !

A noter que les producteurs de scrotum et les défenseurs du périnée se sont associés à la manifestation, craignant à leur tour d’être touchés par la crise qui sévit dans le monde agricole. A quand la publicité pour le scrotum de Hollande ? s’inquiète  le monde agricole.

Les producteurs d’utérus et d’ovaires quant à eux, se disent sereins.  « L’utérus de Hollande n’est pas prêt de faire la une des gazettes, a déclaré Jacques Lesein, représentant de l’ANUS, l’Association Nationale des Utérusiens Syndiqués.

Gageons que la colère de l’APIPE sera entendue en haut lieu et que les représentants de l’agriculture française feront le nécessaire pour défendre la prostate française, fleuron de la production agricole nationale.

« Pour que la prostate française vive, bandons, bandons  l’arc de la vérité, face au mensonge et à la désinformation étrangère. »

© Jean-Marc Bassetti 05/12/2013. Tous droits réservés

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25 novembre 2013

Pas une trace.

violence

Arnaud claqua la porte de la voiture. Il paraissait tendu. Tranquillement, Louise s’installa à côté de lui. Elle boutonna son manteau.

« Tu peux mettre le chauffage s’il te plait Arnaud ? Il caille, c’est pas possible…

– Allez, on y va, il est déjà minuit. Demain, on bosse, tu te rends pas compte ?

– Oui, moi aussi je suis fatiguée. J’ai hâte de me coucher. On a passé une bonne soirée non ?

– Si t’avais pas trainé comme ça à dire au revoir à tout le monde. Et que je te bise, et que je te rebise… Je bouillais moi… On devrait être loin déjà à cette heure.

– J’espère que ça s’est bien passé avec la baby sitter. J’ai envoyé un texto à dix heures, ils dormaient. Pas de nouvelles depuis. J’espère que tout va bien.

– Justement, tu fais bien d’en parler.  Avec tes au revoir qui n’en finissaient pas, on va sûrement payer une heure de plus. Mais ça, ça te passe au-dessus, je suppose.

– Arnaud, s’il te plait. C’est ma famille, je ne les vois pas si souvent.

– Pas souvent ? Je sais pas ce qu’il te faut. Ca fait déjà trois fois depuis le début de l’année qu’on se tape ce genre de repas de famille interminable.

– Arnaud…

La voiture roulait dans la nuit. Arnaud conduisait brutalement, sans souplesse. Trop vite, sûrement trop vite. Il passait les vitesses sèchement, sans chercher à ménager le moteur.

– Et qu’est-ce qui t’a pris de rigoler comme ça avec ta cousine ?

Louise remua les doigts.

– Elle racontait des conneries, ça m’a fait bien rire, c’est tout.

– Mais tu riais tout fort, on n’entendait que toi…

– Et alors ? Quelle importance ? Tu as bien parlé et rigolé avec mon cousin, toi ?

– Il n’est pas question de moi, ne change pas de sujet, veux-tu ? Qu’est-ce que tu as voulu faire en rigolant comme ça ? Tu as voulu m’humilier ? Tu as voulu me ridiculiser ?

Louise avança la main vers la manette du chauffage, mais elle se ravisa. Elle augmenta légèrement le volume de la radio. Machinalement, elle tripota les touches de son téléphone portable. Les kilomètres défilaient. Et le silence s’installait.

– On a bien mangé en tout cas, tenta Louise.

– Oui. C’est vrai, c’était assez réussi. Pour une fois. Par contre ta mousse au chocolat était beaucoup trop sucrée.

– C’est la recette de ta mère, je l’ai suivie au mot près.

– Au mot près ? Ma pauvre Louise… Alors explique-moi comment ça se fait que celle de maman est meilleure…

– Au mot près, je te dis, Arnaud.

– Allez, tu dis n’importe quoi. Tout le monde s’est rendu compte qu’elle était trop sucrée. Je ne savais plus où me foutre, moi. Tu aurais vu la tête d’Axel !

– Betty m’a dit qu’elle était excellente.  Tu pourrais monter un peu le chauffage s’il te plait ? Je suis gelée.

– Moi, j’étouffe déjà. Pas question que je remonte quoique ce soit. Couvre toi. Remonte ton col. Au prix où je l’ai payé ton manteau, il faut bien qu’il serve à quelque chose. »

Silencieusement, Louise remonta le col de son manteau noir. Elle cacha son nez dans la fourrure et renifla.

 

D’un geste ferme et sûr, Betty referma la porte du lave-vaisselle.

-« Ouf. Terminé. La cuisine sera nickel demain matin au réveil.

– Oui, c’est mieux comme ça, ça donne un peu de boulot, mais au moins, la maison est rangée. Sympa la soirée, comme d’habitude ma chérie.

– Merci de m’avoir aidée. Tout s’est bien passé. Je suis contente. Mes parents ont l’air en forme. Ca m’a fait plaisir de les voir comme ça.

– Oui, mais il y a quand même un truc qui m’embête.

– Ah bon ? Quoi ? Raconte…

– Tu as vu ta sœur et Arnaud ?

– Oui, comme d’habitude. Quel chieur ce mec..

– Tu n’as pas vu comment il la regardait quand elle rigolait avec Sophie ? On avait l’impression que ça le faisait chier qu’elle s’amuse comme ça.

– C’est toujours comme ça, tu sais bien. Au dernier repas, il l’a aussi reprise parce qu’elle riait. On dirait que ça lui retire quelque chose à lui le fait qu’elle s’amuse.

– Oui, et au mariage de Maxime, tu te souviens la comédie à cause du short de garçons ?

– Et à l’anniversaire de mes parents, j’ai trouvé Louise qui pleurait dans la cuisine parce qu’Arnaud lui avait reproché devant tout le monde de ne pas porter le collier qu’il lui avait offert pour son anniversaire.

– A chaque fois c’est pareil, il faut toujours qu’il trouve quelque chose à lui reprocher. Pas moyen qu’il lui foute la paix, qu’il la laisse vivre tranquille… A chaque repas, il y a une nouvelle raison de la casser et de la recasser.

– Et nous, on ne dit rien. Elle m’en a parlé plusieurs fois, mais il faut lui tirer les vers du nez. Elle n’ose rien dire. Pourquoi personne n’ose lui dire quoique ce soit ? Arnaud, il peut être charmant, charmeur, agréable, mais parfois, tu ne sais pas pourquoi, il prend plaisir à démolir Louise, comme ça, sans réelle raison valable.

– Oui. Et tes parents s’en rendent compte aussi, ton père me l’a fait remarquer la dernière fois… ta mère en est malade…

– La prochaine fois, s’il recommence, il faut lui dire. Paul, tu lui diras quelque chose ?

– Oui. Mais en même temps, c’est pas nos oignons ; Si on lui dit quelque chose…

– Ce sera peut-être pire pour elle, tu as raison.

– On verra. Mais s’il va trop loin…»

 

« Louise ? Je suis couché, tu viens ?

– Une minute, je me démaquille.

Louise était dans la salle de bain, face à son miroir. Elle avait caché son visage depuis leur arrivée à la maison. Elle savait bien que les larmes versées au creux de son manteau avaient fait couler son mascara. Pourvu qu’il ne se soit rendu compte de rien. Rapidement, elle se saisit d’une cotonnette et de sa bouteille de démaquillant. Cacher vite au cas où il arriverait. Deux rapides coups de coton effacèrent les dégâts. Plus personne ne se rendrait compte de rien maintenant. Même pas elle. Son visage était normal. Plus aucune trace de ces larmes une nouvelle fois versées sur sa vie, sur son amour-propre. Il ne s’était rien passé. Tout était redevenu normal.

Louise finit de se démaquiller, rinça son visage et étala sa crème de nuit. Elle se regarda à nouveau dans le miroir. Aucune trace de maltraitance. Pas un bleu, pas une trace de coup. Tout allait bien. Demain, elle pourra rire, donner le change à ses amies et à ses collègues. Tout le monde la prendra, comme d’habitude, pour une femme heureuse, amoureuse, mère de famille comblée. Elle rongera son frein et fera bonne figure jusqu’au soir, quand Arnaud rentrera. Comment sera-t-il ? Quel reproche lui fera-t-il encore ? Qu’elle se garde à droite, le coup viendra de la gauche, insidieux, mesquin.

«  Pourvu qu’il dorme… se dit Louise en marchant silencieusement vers la chambre.

Doucement, sur la pointe des pieds, elle contourna le lit. Le plus doucement possible, elle souleva le coin de la couette et se coucha. Sans la moindre secousse, elle posa sa tête sur l’oreiller. Ses yeux fixèrent la lumière bleue du réveil.  Elle tournait le dos à Arnaud. Il dormait sûrement à poings fermés. Elle se décontracta et allongea enfin les jambes. Elle sentit soudain une main se poser sur son épaule et descendre vers son sein gauche.

– Viens, approche toi, j’ai envie de toi mon amour. »

Louise recula docilement, sans se retourner, ferma les yeux et serra les dents.

 

Certaines femmes sont des femmes battues sans avoir jamais reçu un coup.

Le 25 Novembre est la journée internationale contre les violences faites aux femmes.

© JM Bassetti 25 Novembre 2013. Tous droits réservés.

8 septembre 2013

97 grammes

balance« Les calories sont des petites bêtes qui entrent dans vos placards la nuit pendant que vous dormez et qui s’amusent à faire rétrécir vos vêtements… » Cette blague l’avait amusée jusqu’à ce que la réalité vienne la heurter brutalement.

Ce lundi soir, après le travail, elle était entrée dans le Leroy Merlin près de chez elle. Elle savait exactement ce qu’elle venait acheter. Elle avait vu une pub à la télé la semaine passée et avait été réellement impressionnée. L’objet était devenu indispensable au regard de la décision qu’elle venait de prendre : perdre du poids. La balance, puisque c’était de ça qu’il s’agissait, marquait le poids au gramme près. Mémoire, rapport taille poids. Le top du top des balances.

62,646. Voilà le triste constat qu’elle avait fait le lendemain matin en montant sur l’objet pour lequel elle avait quand même laissé plus de cent soixante-dix euros.

Ses soixante-deux kilos et des poussières l’obsédaient. Elle ne voyait que ça, imaginait les petits grammes cachés çà et là, disséminés sur son corps, sur ses cuisses, sur ses fesses, sur ses seins, dans la base de son cou. Son reflet dans la glace était devenu insupportable. Ses amies lui disaient bien que ça ne se voyait pas, elle, elle le savait. Trois kilos pendant les vacances, c’était plus qu’elle ne pouvait supporter.

Elle était déjà venue ici quinze jours auparavant pour acheter un nouveau robot de cuisine. Râper soi-même ses carottes, ses concombres, ses betteraves rouges crues et se faire des repas consistants mais hypo caloriques. Une vinaigrette légère, un tout petit bout de pain et un fromage blanc. Ou un yaourt zéro pour cent.

Et, jour après jour, son sourire revenait. Les efforts payaient.

62,646. 62,528. 62,314. 62,076. 61,995. 62,042 (du sucre dans le fromage blanc, c’était sûrement ça…). 61,917. 61,883. 61,713. 61,652.

Dix jours pour un kilo. Les efforts étaient énormes mais elle y était arrivée. Elle avait tiré un trait sur les chouquettes de la pause du matin (avec le thé sans sucre), sur le verre de vin à table, sur tous les petits plaisirs quotidiens, insidieux et caloriques.

Ce dimanche matin, en sortant de la douche, après s’être soigneusement essuyée (il ne fallait pas peser l’eau surtout), elle déposa sa bague sur le lavabo (elle pèse au moins cinq grammes) et monta sur la balance. Celle-ci commença par lui rappeler son poids de la veille : 61,652. Marie imprima mentalement le nombre (même si elle le connaissait par cœur depuis hier) et puis ferma les yeux. C’était son rituel quotidien. Fermer les yeux le temps que la balance donne son verdict et les rouvrir pour lire la bonne surprise. Tout sourire, elle posa son regard sur la fenêtre à cristaux liquides de la balance : 61,749. Entre parenthèses, + 0,097.

Quatre-vingt-dix-sept grammes de plus. La catastrophe… Ce n’était pas possible. Elle vida l’air contenu dans ses poumons et d’un pas assuré, remonta sur la balance. Elle ne ferma même pas les yeux. 61,749. Puis l’écran s’effaça une fraction de seconde et marqua à nouveau 61,749. Entre parenthèses +0,000. Dix fois elle descendit de la balance, dix fois elle remonta, mais la réponse était toujours la même. Elle avait pris quatre-vingt-dix-sept grammes en vingt-quatre heures.

Elle s’enveloppa de sa serviette et s’assit sur le bord de la baignoire. Machinalement, elle remit sa bague, le regard dans le vide. Qu’avait-elle bien pu manger d’exceptionnel pour reprendre ainsi quatre-vingt-dix-sept grammes ?  Carottes, tomates, bâtons de surimi, un fromage blanc et un fruit. Le morceau de pain du petit déjeuner ? Il pesait à peine cinquante grammes. Ce ne pouvait pas être lui qui lui avait fait reprendre une tonne comme ça… Elle se prit la tête entre les mains et réfléchit longuement. Se repasser mentalement sa journée de samedi pour trouver l’erreur, la raison pour laquelle la courbe s’était brutalement inversée. Et prendre les mesures drastiques qui s’imposaient pour qu’un tel incident ne se reproduise pas.

Ce samedi, elle avait sûrement fait plus attention que d’habitude. Robin était venu la voir et elle avait quasiment sauté un repas.

Robin. Elle ne l’avait pas vu depuis près de deux semaines. Elle lui avait fait deviner la bonne nouvelle et avait été heureuse qu’il lui dise qu’elle était mince, qu’elle était sa petite femme chérie. Qu’il l’aimait au plus profond de lui. Ils étaient ensemble allés se promener en ville, puis étaient rentrés dans le petit appartement de Marie et avaient fait l’amour le restant de l’après-midi. Trois heures de tendresse, de câlins, d’étreintes et de baisers, entrecoupés de petits mots doux. Le soir, après son départ, elle avait juste bu un thé sans sucre et mangé un petit gâteau sans gluten.

Ceci n’expliquait pas ces quatre-vingt-dix-sept grammes.

Et soudain, toujours assise sur le rebord de la baignoire, Marie sourit en regardant en l’air. Elle se remémora son après-midi avec Robin, revit son lit défait, sens dessus dessous, ravagé par l’amour de son homme à elle. Il avait été très, très attentionné hier. Elle s’était abandonnée dans ses bras et s’était complètement laissé aller. Les lèvres de Robin avaient couru partout : sur son ventre, sur ses cuisses, sur ses seins, sur son cou, sur son dos, sur ses mollets, sur ses bras, sur ses lèvres. Elle avait été embrassée comme elle ne l’avait jamais été. En se couchant le soir, bien après le départ de son amant, elle avait encore senti sur sa peau le picotement agréable de ses lèvres et de sa langue.

Cela ne pouvait pas être autrement. Son corps avait reçu quatre-vingt-dix-sept grammes de baisers. L’amour de Robin était tellement fort, ses baisers tellement ardents qu’ils avaient laissé une trace sur la peau de Marie.

C’était maintenant évident. Elle portait sur elle le poids de l’amour de Robin. Quatre-vingt-dix-sept grammes de graisse, c’était insupportable, mais quatre-vingt-dix-sept grammes de baisers, quatre-vingt-dix-sept grammes de tendresse, quatre-vingt-dix-sept grammes d’amour, c’était un joli cadeau, une preuve, s’il en fallait une, que leur amour était fort et puissant.

Marie s’habilla en chantant, ouvrit les volets et la fenêtre, refit son lit et pénétra dans la cuisine pour prendre son habituel petit déjeuner : un yaourt zéro pour cent, une biscotte et un thé sans sucre. Machinalement, elle feuilleta son agenda, histoire de s’imprégner de ses rendez-vous à venir. Elle tourna deux pages et son regard s’alluma : samedi prochain, Robin. Et depuis quinze jours qu’elle avait commencé son régime, une folle idée lui traversa l’esprit. Ce samedi là, elle espérait bien…. prendre deux cents grammes.

© JM Bassetti 08/09/2013. Tous droits réservés.