Catégorie : Fiction

Une soirée bien étoilée (5/5)

Allez, après ces quatre épisodes archi-sucrés et frôlant avec la romance à deux balles, voici la chute…

Merci pour vos commentaires à la suite de ce texte.

Bonne lecture.


Puis les choses se passèrent doucement. Les baisers se succédant aux baisers, les mains de Théo se mirent à danser sur le corps de Noémie. Au début impressionnée, Noémie se laissait aller doucement. Elle décida de se laisser porter, de laisser les choses se faire sans rien brusquer. Le saxo de Bird s’était fait silencieux depuis un moment. On n’entendait dans l’appartement que les respirations des deux amoureux. Doucement, Théo entraîna la jeune fille dans la chambre et l’allongea sur le lit. L’un après l’autre, les vêtements volèrent dans les airs pour s’entasser pèle mêle sur le sol. Doucement, Noémie avoua à Théo qu’il était le premier et lui demanda d’être délicat. Très compréhensif, et soigneux de laisser à sa compagne un bon souvenir de sa première nuit, il multiplia les attentions et les délicatesses, tout en expliquant qu’il n’avait pas autant d’expérience qu’elle pouvait le penser. Noémie était heureuse. Guidée par les conseils de TO2T, elle faisait preuve de beaucoup de bonne volonté et semblait bien réussir ce que son amant lui demandait ou lui suggérait délicatement. Le tutoiement s’était instauré de lui-même et semblait ne plus poser de problèmes. Il s’imposa aussi facilement que le vouvoiement avait persisté longtemps.

– Je vais y aller, avança Théo vers trois heures du matin, après que leurs corps se soient un peu apaisés, lassés des assauts répétés de leurs jeunes ardeurs.

– Non, reste, dors ici, je veux continuer à sentir ta chaleur toute la nuit.

Théo se laissa convaincre, et comme souvent les hommes après l’amour, il s’endormit rapidement. Toute chamboulée et en état second, Noémie réfléchissait à ce qu’elle venait de vivre. A la délicatesse des gestes de Théo, à sa gentillesse, à sa douceur. Elle sombrait à son tour dans le sommeil lorsque son téléphone, posé sur le la table de nuit, se mit à vibrer. Noémie se dégagea légèrement des bras de Théo et se saisit de l’appareil. L’écran était toujours allumé. Elle se frotta les yeux et dans un demi brouillard, lut le message affiché:

« Vous venez de faire l’amour plusieurs fois avec TO2T. Merci de bien vouloir évaluer sa prestation en lui attribuant une note de une à cinq étoiles. 43 jeunes filles et 12 jeunes hommes ont déjà déposé un avis sur TO2T. Lisez tous les commentaires le concernant. »


Une soirée bien étoilée (4/5)

Avant le dénouement tant attendu de demain…..


D’un commun accord, ils décidèrent d’aller chez elle prendre un café et écouter un peu de musique.

– Je dois avoir quelques CD de Jazz et une bouteille de Chivas, avait-elle ajouté pour finir de le décider. un cadeau de mon père !

Le trajet entre le restaurant et l’appartement de Noémie se déroula dans le calme. Les deux jeunes gens semblaient être sous le charme, mais toujours dans la retenue. Le téléphone de Noémie émit un petit bruit de notification; un message venait d’arriver. Elle ne se permit pas d’ouvrir sur le champ.

Une fois arrivée chez elle, elle proposa à Théo de choisir un disque. Elle s’assit près de lui sur le canapé du salon et tira de son sac son téléphone portable. Quelle était cette notification ? Noémie appuya sur la touche de droite pour éclairer l’écran.

«Vous venez de dîner au restaurant l’Espérance. Merci de bien vouloir évaluer la qualité de cet établissement en lui attribuant de une à cinq étoiles. 174 clients ont déjà déposé un avis sur le restaurant l’Espérance. Lisez tous les commentaires le concernant. »

Charlie Parker et Dizzy jouaient doucement. Noémie montra son téléphone à TO2T.

– Incroyable, dit-elle, ces téléphones sont bien indiscrets. On ne peut plus rien cacher à personne. Notre vie est surveillée perpétuellement du matin au soir. Je ne sais pas si je vais répondre, ajouta Noémie.

– Si si, venez près de moi, nous allons le faire ensemble si vous voulez, dit-il.

Ensemble, ils lurent quelques commentaires et répondirent aux diverses questions posées. Ces questions portaient sur la qualité de l’accueil, la qualité  et la quantité des plats servis, le niveau du service, de la propreté de l’établissement et demandait un commentaire global et une note de une à cinq étoiles. Tout en riant et en plaisantant, Noémie et Théo répondirent à toutes les questions. Ils terminèrent par un « Excellent rapport qualité prix. Excellente ambiance, excellente soirée. Restaurant à conseiller. » Et d’un commun accord, ils attribuèrent cinq étoiles à l’Espérance.


Une soirée bien étoilée (2/5)

Ca chauffe, ça chauffe…. La petite Noémie est toute fébrile ! Peut-être que ce soir sera le grand jour ! Allez savoir !

Bonne lecture et à demain pour le 3…

Commentaires bienvenus, comme d’hab !


Les jours suivants furent un calvaire pour Noémie. Mais un doux calvaire. Chaque passage de Théo la remplissait de bonheur. Elle respirait son eau de toilette avec avidité, se rappelant les baisers de mardi. Lorsque ses collègues de bureau plaisantaient au sujet du beau Théo, elle pensait que elle seule connaissait la chaleur de ses bras, la douceur de ses lèvres, la tendresse de ses mots. Elle en était intérieurement toute tremblante. Mais elle n’en laissait rien paraître, et lui non plus évidemment. Leurs relations étaient essentiellement professionnelles. Mais chaque soir, elle avait pris l’habitude de traîner un peu avant de partir, de passer aux toilettes pendant que ses collègues quittaient le bureau. Et durant quelques minutes, elle recevait les baisers espérés pendant toute la journée, elle lui donnait la tendresse et les mots doux qu’il attendait, mais ils étaient toujours pleins de retenue et de timidité.

Même si elle était d’un naturel timide, et toujours vierge, Noémie espérait bien au fond d’elle même que Théo serait le premier homme à lui apprendre les choses de l’amour.


Le samedi matin, Noémie ne tint pas au lit. Elle avait mal dormi. Elle se sentait nerveuse, Il fallait absolument qu’elle se lève sous peine de voir la migraine s’installer. Et ce n’était certainement pas le jour ! A sept heures et demie, elle était déjà debout. A la même heure que pendant la semaine.

Elle passa la journée à ranger l’appartement. Oh, elle était d’un naturel plutôt ordonnée mais elle souhaitait que tout soit impeccable, au cas où… L’idée lui trottait dans la tête.. Comment allait se passer le repas, et surtout, qu’allaient-ils faire ensuite ? Trop tard pour le cinéma, trop tôt pour aller en boîte. Secrètement, elle espérait bien voir le loup ce soir, comme disait son père. Une grande étape dans sa vie. Une nouvelle étape, mais si importante, Elle ne savait pas ce que serait cette nuit, ni même si elle aurait lieu, mais elle voulait que tout soit parfait si Théo et elle envisageaient d’aller plus loin que de chastes baisers. Elle nettoya donc tout l’appartement, changea les draps, astiqua la douche, les toilettes, les robinets. A dix-neuf heures, elle était prête. Elle avait même pris un bain, elle qui habituellement ne prenait que des douches.

Elle avait pris soin de sa tenue et avait choisi des vêtements légers et amples. Comme elle était un peu complexée par sa trop petite poitrine, elle avait choisi un soutien-gorge avec un léger rembourrage qui la mettait plus en valeur. Mais pas trop quand même !

A partir de dix-neuf heures quinze, Noémie commença à tourner dans l’appartement. Elle passait de la chambre au salon, de la cuisine à la salle de bains, arpentait le couloir en regardant où elle posait les pieds, s’asseyait sur le canapé sur une demi-fesse, histoire de ne pas le froisser et de ne pas froisser sa jupe en lin. Elle sentait bien qu’elle était à la limite du ridicule, mais elle ne pouvait pas faire autrement !

Enfin, à dix-neuf heures vingt-neuf, elle vit une voiture s’arrêter devant la porte de son immeuble. C’était bien lui ! Elle attrapa son manteau, éteignit soigneusement la lumière du couloir, ferma la porte à double tour et descendit les seize marches de son immeuble.

A dix-neuf heures trente, elle était assise dans la voiture, près de lui. Elle avait son eau de toilette pour elle toute seule.


Une soirée bien étoilée (1/5)

Il y a longtemps que vous n’avez rien lu de moi et vous vous dites:  » Il  a arrêté d’écrire, il ne fait rien de sa retraite, il va sombrer dans la tristesse, l’ennui et la mélancolie… »

Que nenni… En douce, sans publier, je suis en train d’écrire un nouveau roman dans le même style que « Je m’appelle Mo »… une centaine de chapitres courts…

Mais en attendant, et pour vous prouver que j’écris toujours, voici une petite nouvelle, découpée en cinq morceaux.

De mardi à samedi.

Une étoile par morceau…


Si Théo avait voulu l’épater, il avait réussi son coup.

Depuis longtemps, Noémie voyait bien qu’il lui tournait autour. Elle n’était pas non plus indifférente à son charme.

Au bureau, nombreuses étaient les secrétaires, comme elle, qui se retournaient sur son passage. Son eau de toilette dégageait quelque chose qu’elles ne connaissaient pas. Le matin, lorsqu’il entrait dans le pool des secrétaires, chacune levait la tête pour être aperçue, pour espérer avoir un regard, un sourire, une attention particulière. Rien que pour elle.

Plusieurs fois, il s’était intéressé à elle, lui avait posé des questions. Il lui faisait confiance et lui confiait des tâches à responsabilité qui faisaient l’envie de ses copines de bureau. Le travail, personne ne courait vraiment après, mais le travail donné par Théo, tout le monde en voulait bien.

Théo. Il devait être d’une grande famille. Il s’appelait Théophile de Tiriac. Mais, depuis sa plus tendre enfance, tout le monde l’appelait Théo de T, souvent aussi écrit TO2T.

Mais Théo était timide, extrêmement timide, et tout le monde le savait.

Pourtant, un mardi, il s’était lancé…

Ce soir-là, à l’heure de la sortie des employés, il lui avait demandé, en dernière minute, de passer dans son bureau. Noémie avait attendu que ses collègues disparaissent dans l’ascenseur pour rejoindre le bureau de Théo.

Il n’avait pas fait semblant longtemps. A son arrivée, il s’était levé, avait contourné sa table de travail et s’était approché d’elle. Il n’arrivait pas à dire un mot, aucun son ne sortait de sa bouche à elle. Leurs mains se joignirent, leurs sourires se répondirent, leurs bouches se frôlèrent d’abord, puis se réunirent enfin en un long baiser qu’ils avaient tous les deux tant attendu. Les quelques minutes qui suivirent furent douces et tendres. Les bras de Théo étaient chauds et accueillants, les baisers de Noémie tendres et lascifs. Mais Théo n’était pas homme à aller trop vite en besogne et Noémie, d’une nature plutôt réservée, ne souhaitait pas non plus que les choses allassent trop vite. C’est pourquoi, d’un commun accord, ils s’éloignèrent l’un de l’autre et détachèrent leurs mains.

« Que faites-vous samedi soir ? demanda-t-il soudain.

– Samedi ? répondit Noémie, un peu prise au dépourvu. Je n’ai rien de prévu. Rien de particulier.

– Hé bien, reprit-il, que diriez vous de m’accompagner au restaurant ?

– Au restaurant ?

C’est tout ce qu’elle avait trouvé à répondre. Elle s’attendait tellement peu à cette invitation que les mots ne lui venaient pas naturellement.

– Oui, je souhaite vous inviter à l’Espérance, le long du canal.

– A l’Espérance ?

Décidément, Noémie ne pouvait rien faire d’autre que de répéter bêtement ce que lui avançait Théo.

– Oui, à l’Espérance. C’est l’un des restaurants de Stéphane Carbone, chef étoilé de Caen.

Noémie n’en revenait pas. Pour une première invitation, il mettait la barre plutôt haut. Lorsqu’il avait parlé de restaurant, elle n’avait pas imaginé un fast-food, genre Mac Do ou KFC, ce n’était pas son genre, mais pas non plus l’Espérance.

– Avec plaisir, avait-elle bafouillé. Evidemment.

Noémie était écarlate. Certainement aussi rouge que ses chaussures préférées.

– Ah ! tant mieux. Heureux que vous ayez accepté. Alors, c’est entendu, je passerai vous prendre à dix-neuf heures trente devant chez vous.

– D’accord, d’accord, bien sûr, s’entendit-elle répondre.

– Au revoir Noémie, et à demain.

– Au revoir, à demain. Merci.

Merci ? Elle avait bien dit merci ? C’était n’importe quoi. Elle avait l’impression de se regarder vivre, de ne pas être maîtresse d’elle même !

Elle voulut s’approcher de lui pour lui donner un dernier baiser, mais elle sentit intérieurement que l’instant d’intimité était passé et n’osa pas en demander plus. Elle remonta le col de son manteau et se dirigea vers la porte.

– Noémie, lui dit il doucement.

Elle se retourna, espérant recevoir une demande de baiser.

– Pas un mot de tout ça à personne, n’est-ce pas. Evidemment ! Il ne s’est rien passé !

– Bien sûr, répondit-elle, il ne s’est rien passé ! »

Comme si elle pouvait imaginer un instant qu’il ne s’était rien passé. Ils ne s’étaient pas dit cinquante mots dans le bureau, mais il l’avait invitée à l’Espérance. Elle n’en espérait pas tant !


A l’escargot pressé.

Deux semaines d’absence pendant lesquelles je n’ai pas publié de textes pour les ateliers.
Mais deux semaines rattrapées puisque j’ai envoyé jeudi et vendredi deux textes que vous pouvez évidemment lire et commenter : Le bateau de Rimbaud et Des sous-amendements et des homos.
Cette semaine, en plus de la photo, Leiloona nous a demandé de placer 5 mots dans notre texte. J’aurais eu mauvaise grâce de refuser ce challenge, vu que je l’ai donné de nombreuses fois à mes élèves.
Il s’agissait cette semaine de placer Asphalte, bois, escargot, oxymore et pantin.
Allez voir sur la page de Bricabook ce qu’ont écrit Leiloona et les autres participants.
Bonne lecture et merci pour vos commentaires.


« A l’escargot pressé ».
C’est dans cet établissement de restauration rapide au nom-oxymore que Akemi et Fukuno se retrouvent chaque vendredi pendant leur pause méridienne.
Akemi est employée dans une entreprise qui fabrique des pantins de bois pour les professionnels du spectacle. Des personnages immenses pour le Bunraku, théâtre de marionnettes traditionnel japonais.
Graphiste de formation, elle ne travaille pas de ses mains, mais elle dessine les poupées selon des plans séculaires.
Elle est mariée à Motoaki depuis deux ans.
Motoaki qui est ouvrier spécialisé dans une usine d’injection de plastique.
Et qui est l’amant de Fukuno.
Akemi s’en doutait depuis un moment, mais maintenant, elle en est sûre.
Depuis quelques minutes.
Depuis de Fukuno a gaffé en demandant à son amie comment allait sa maman.
Alors qu’Akemi ne lui avait pas annoncé qu’elle était malade.
En terminant sa phrase, Fukuno a compris qu’elle n’aurait pas dû poser la question.
Au moment même où Akemi, de son côté, a eu confirmation de ses doutes.
Et les voilà toutes deux, silencieuses, assises sur leur banc habituel où elles ont tant ri ensemble, où elles se sont tant moquées, gentiment, des gens qui passaient devant elles, fixant chacune un point différent de l’asphalte, n’osant ouvrir la bouche.
De complices, les voilà ennemies.
Mais Akemi ne dira rien aujourd’hui.
Elle va ajuster son écharpe bleue, comme elle le fait chaque fois en partant.
Dire au revoir à Fukuno.
Et réfléchir une semaine.
Jusqu’à vendredi prochain.
Où elles se retrouveront à « l’Escargot pressé ».



Visite guidée

Pff.. je m’y mets de plus en plus tard… La semaine dernière, j’avais écrit lundi matin, et là j’ai commencé à15h30. Mais bon, le texte est fait. Tout va bien. J’ai encore une fois honoré l’atelier de Leiloona ( un clic sur ce lien vous enverra lire les textes de mes collègues. Et ils sont nombreux cette semaine !)
Bonne lecture et à lundi. Si Dieu nous prête vie…


Photo de Caroline Morant

René s’arrêta au milieu du jardin. Il attaquait sa vingt-deuxième saison en tant que guide du Fort Saint Jean. Remontant son pantalon de toile, il toussa deux fois pour s’éclaircir la voix. La trentaine de touristes qui l’entouraient attendait impatiemment la bonne parole. Ah ils étaient beaux tous ces estivants ! Un hommage à Bilou, le dieu du Mauvais goût ! Quasiment tous en short, de toutes les couleurs, de toutes les matières, de toutes les formes.
– Mon Dieu quelle horreur, pensa-t-il. Quand je pense qu’à mes débuts, les hommes venaient en pantalon de popeline et les femmes en jupes volantes. Ça avait quand même une autre gueule que ces horribles fringues bon marché.
Une bonne douzaine de t-shitrts bleu ciel arborant les couleurs de l’OM et sa devise « Droit au but » rappelait que le foot était roi dans la cité phocéenne.
Il attendit encore quelques secondes qu’un couple cesse de se disputer bruyamment et attaqua :
– Pour terminer la visite du Fort Saint…
Un téléphone sonna. René s’arrêta net. Sans aucune gêne, l’appelé répondit à sa communication :
– Oui… Dans un bon quart d’heure je pense. On est presque à la fin. D’accord, je te rappellerai. Oh non… Prends des chipos plutôt, tu sais bien que les gosses n’aiment pas les merguez… C’est ça. A toute, bisous…
René avait horreur de ces sans-gênes qui ne respectaient rien. Il était bientôt dix huit heures. Comme avait dit ce bonhomme, c’était bientôt la fin. Même pour lui qui bouclait ainsi son sixième tour du Fort Saint Jean de la journée.
L’homme au téléphone lu fit un petit signe de la main. Il reprit.
– du Fort Saint Jean, disais-je, nous allons nous intéresser à la tour du…
Il n’en revenait pas. Face à lui qui était en train de parler, une douzaine de personnes, d’un même élan, avaient décidé de lui tourner le dos. Presque la moitié de son auditoire s’était retourné, comme un seul homme. Cela lui coupa la chique et une nouvelle fois, René s’arrêta au milieu de sa phrase. Que se passait-il donc ? Soudain, une perche émergea du groupe des dos tournés. A son extrémité, trônait un téléphone portable ; un smartphone comme on dit.
– Pouvez-vous vous décaler un peu, lui demanda un abruti en short bleu et Tshirt OM ? On ne voit pas bien la tour.
René fit un pas vers la gauche.
– Merci, c’est mieux comme ça.
Un selfie. A douze, face (ou dos à la tour)… Et en plus il gênait. Mais bon sang, que faisait-il là ?
On prit sept ou huit photos bruyamment. Puis tout le monde se retourna.
– Quel culot, murmura à sa femme l’homme qui avait reçu un coup de fil cinq minutes plus tôt. Les gens ne respectent rien et se croient tout permis !
René le regarda en souriant. Puis il reprit.
– par la tour du fanal dont la construction commença en 1644 à la demande de…
– On dirait une bite ! déclara l’un.
– Quelle santé ! ajouta un deuxième.
– La tienne à côté ! compléta une femme en riant.
– Je te permets pas…
Et la discussion redémarra de plus belle. Tout le monde parlait. Tout le monde y allait de sa comparaison grotesque, vaseuse, grasse, grosse, lourde. C’est vrai que l’image était facile, que cette tour ronde faisait forcément penser à …
Et pendant que tout le monde y allait de sa blague, René fit le tour du groupe et partit en coupant à travers le jardin. Il courait encore vite et fut vite hors de vue des touristes.
– Visiblement ils n’ont pas besoin de moi. Quand ils auront fini leurs bons mots, ils prendront leur guide vert ou leur guide bleu ou iront sur internet et apprendront tout seul ce que j’allais leur dire. Quand je pense qu’on n’est que le quatorze juillet. Encore presque deux mois à me taper ces nazes. Allez, moi, je rentre à la maison, je vais me jeter un jaune avec Loulou, ca va me reposer. Demain, ça ira mieux. Ou pas…

A noter, pour les curieux, que la tour du fanal a été érigée en 1644, à la demande des armateurs marseillais.  Elle était destinée à être repérée des navires de commerce depuis 20 Km de la rade de Marseille.


Drôle de bienvenue.

Pour ce quatrième atelier de l’année, les habitués retrouveront le Commissaire Löderup, célèbre policier suédois que j’ai déjà mis en scène dans trois autres textes (je viens de mettre Löderup dans les catégories, regardez dans Catégories dans la colonne de droite, vous trouverez Löderup).

Merci encore à Leiloona du site Bricabook pour son atelier. Et pensez à lire les textes de mes amis.


Herzlich Wilkommen…

Si le contenu du message, sorti de son contexte, pouvait paraitre sympathique et accueillant, il n’en était rien pour Erik Löderup.

Les vacances du commissaire Löderup étaient maintenant terminées. Le policier suédois était rentré depuis une semaine de sa villégiature danoise et c’est avec enthousiasme qu’il avait repris le collier au commissariat central de Malmö où il dirigeait le quatrième bureau de la police nationale suédoise. Celle du Comté de Scanie. Ici même, dans le sud de la Suède où Henning Mankel avait fait vivre et vieillir le Commissaire Wallander, sa fille, son ex-femme, ses souvenirs, son alcoolisme latent et son mal de vivre. Régulièrement, des cars de touristes de toutes nationalités ralentissaient devant le commissariat et prenaient des dizaines de photos en souriant bêtement, comme le font les bobos qui se prennent pour des intellos.

Pour son retour, il avait été gâté. Dès la reprise du  lundi matin, à peine le premier café avalé, il avait été appelé dans un hôtel du vieux Malmö pour faire les constatations sur une scène de crime. Une femme assassinée, lui avait-on dit. Aussitôt, il avait frappé à la porte du bureau de Bjorn Bjärnum, son fidèle adjoint depuis plus de dix ans. Tous deux étaient partis, toutes sirènes hurlantes dans les rues encombrées de la ville. Ils étaient passés devant Turning Torso, la fameuse tour étonnante de Malmö et avaient déboulé dans le vieux quartier aux rues sombres et étroites. Là, les lumières bleues des véhicules de pompiers leur avaient indiqué l’endroit où s’arrêter sans avoir besoin de chercher. Les deux policiers étaient passés sans encombre sous les rubans jaunes délimitant le périmètre de sécurité et avaient pénétré dans l’hôtel. Löderup avait salué machinalement celui qui devait être le gardien de nuit en lui indiquant qu’il redescendrait lui poser quelques questions puis il s’était engouffré dans l’escalier. Au deuxième étage, sur la partie gauche du palier, une porte était grande ouverte. Des flots de paroles en sortaient ainsi que des flashes d’appareils photos. L’Identité judiciaire était donc déjà là.

Comme à chaque fois, Löderup avait distribué les rôles.

– Je fais les constats, occupe-toi de la pièce. Regarde partout sans fouiller, on reviendra. Fais des photos. L’urgent

Löderüp et Bjärnum avaient pénétré dans la chambre. Etonnamment, la pièce était parfaitement en ordre. Aucune trace de lutte, des vêtements de femme soigneusement déposés sur le dossier de l’unique chaise de la chambre. Une paire de sandalettes noires attendait sa propriétaire au pied du lit King Size. Et la propriétaire était là, allongée sur la housse de couette à fleurs, les bras écartés, un fin lacet noir encerclant son cou. Son haut de pyjama était sagement fermé jusqu’au dernier bouton. Tout était impeccable. La femme, démaquillée, était impeccablement coiffée et portait un bandeau noir qui barrait son front.

Löderup s’était approché et avait sorti son dictaphone de sa poche pour énoncer à voix haute les constatations immédiates avant que le corps ne soit emporté vers le légiste qui s’occuperait de lui.

« Femme de type européen, blanche, entre trente-cinq et quarante ans. Yeux bleus, cheveux blonds retenus par un bandeau de tissu noir. Grain de beauté au-dessus du sourcil gauche. Une boucle d’oreille manquante du côté droit. Aucune trace apparente de lutte. Elle est vêtue d’un pyjama à fines rayures bleues et blanches. Visiblement étranglée par un lacet de couleur noire. Les yeux sont ouverts. La bouche aussi. »

« Vous pouvez emporter le corps, avait-il dit aux ambulanciers qui attendaient près du lit. Bjärnum ? Tout va bien ? avait-il demandé.

– Oui, Commissaire. Venez. Il y a quelque chose qui va vous intéresser.

Et l’inspecteur Bjärnum avait guidé son supérieur vers le bureau près de la fenêtre. Là, au milieu de la table, sur une feuille blanche, un court message inscrit sur deux lignes :  « Herzlich Willkommen». « Bienvenue » en allemand. Lui qui rentrait juste de vacances. Ce message lui était-il destiné ?

Tapé certainement sur une machine à écrire des années soixante ou soixante-dix. L’écriture était claire. Le ruban devait être ancien ou n’avait pas été utilisé depuis longtemps.

– Herzlich Willkommen, avait répété le commissaire Löderup. Tu parles d’un message de bienvenue ! »


Le grand partage.

«Je ne sais pas encore si j’écrirai lundi prochain, mais je ne voulais pas que vous vous sentiez abandonnés d’atelier … Voici la photo. Comprenne qui pourra.» Voilà le message que Leiloona nous a laissé mardi pour l’atelier de cette semaine. Encore une fois, dès que j’ai vu la photo, j’ai su ce que j’allais écrire, du moins de quoi elle allait parler. C’est amusant comme parfois les photos ne m’inspirent pas du tout, parfois elles me parlent immédiatement….
Tous les textes des participants sont à lire sur le site de Brica Book.

yalta2

Voilà. C’est terminé. Le conflit mondial qui déchirait la planète depuis dix longues

années a connu ce matin son dénouement.
Enfermés dans la bibliothèque de l’université de Greenwitch, c’est symboliquement à minuit heure GMT que les chefs des cinq puissances mondiales ont poussé ensemble la double porte « ouvrant sur un jour nouveau pour l’humanité ».
C’est en ces termes qu’ils ont annoncé la naissance d’une nouvelle ère pour les siècles à venir.
A l’instar de la conférence de Yalta en 1945, la conférence de Gafam, autrement appelée Yalta 2 a scellé le partage du monde entre les cinq grands qui se livraient depuis trop longtemps une guerre sans merci dont seuls le temps et  l’histoire dénombreront le nombre de victimes, qu’elles soient directes ou indirectes.
Espérons maintenant qu’au temps des beaux discours et des belles intentions succédera celui d’un quotidien meilleur où chaque habitant de notre Terre trouvera son compte.
Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft sont, officiellement depuis ce matin, les maîtres du monde en charge du destin de chacun.
Mais Twitter, exclu du partage, n’a pas dit son dernier mot et attend le premier faux pas pour relancer le conflit.

1000 caractères, mais espaces non compris cette fois, contrairement à mes autres 1000 caractères…


Réponse au terrorisme

Alors là, c’est bien la première fois que ça m’arrive !

J’ai reçu plusieurs mails exigeant (gentiment) que je m’explique sur la disparition de la Tour Eiffel dans mes textes d’hier et de lundi. La disparition pure et simple de la dame de fer parisienne ne suffisait donc pas. Pourquoi et comment ?
Voici ma réponse, en deux mille caractères. Et aller plus loin serait écrire un roman entier sur ce sujet et ce n’est pas mon dessein. J’espère que cette réponse conviendra à celles et ceux qui souhaitaient une explication claire.

solutionAppuyé à la balustrade du troisième étage de la tour d’acier récemment arrivée, Balthazar Lequin observait de haut la statue de Bartholdi posée juste en dessous de lui.
Un par un, tous les symboles des pays les plus puissants arrivaient ici. Il était actuellement en pourparlers avec l’Italie et l’Inde. Des bruits d’attentats étaient parvenus aux oreilles de leurs dirigeants. On savait de source sûre que la tour de Pise à son tour était en grand danger. Et le Taj Mahal également.
Enfant, Lequin avait découvert son don de télékinésie. Il en avait fait un jeu. Déplacer des objets par la seule force de son esprit était son amusement préféré. Petit à petit, il avait joué avec des éléments de plus en plus gros. Toujours avec succès. Et toujours sans laisser aucune trace de son « opération ».
La destruction du Parthénon et l’explosion de l’Opéra de Sidney trois mois plus tard avaient été le point de départ de sa réflexion. Fini de jouer avec des voitures, des camions ou des trains. Le temps n’était plus aux amusements. Les terroristes n’avaient plus peur de rien. Leur dessein était évident : détruire tous les symboles artistiques et culturels des civilisations actuelles ou éteintes.
La multiplication des attentats lui avait donné l’idée de proposer ses services afin de mettre à l’abri les merveilles du monde. Dans le plus grand secret, les états le contactaient et mettaient en lieu sûr leurs chefs d’œuvre en attendant des jours meilleurs.
Nul ne savait où il était ni où étaient stockés les monuments et bâtiments évaporés de leurs places originelles. La discrétion totale était de rigueur. C’était stipulé dans le contrat holographique. Et les chefs d’état le savaient. C’était ça ou la victoire du terrorisme.
En attendant, Lequin jouait et gagnait sur les deux tableaux : il amassait une fortune considérable grâce aux droits de garde phénoménaux qu’il engrangeait jour après jour et il pouvait profiter, pour lui seul, de toutes les merveilles du monde sans avoir à se déplacer.


Mourir pour si peu (14)

Je vous ai présenté la semaine dernière le premier chapitre d’un roman policier suédois baptisé « Mourir pour si peu », mettant en scène le commissaire Erik Löderup. J’ai reçu beaucoup de plaintes à ce sujet et beaucoup de lecteurs m’ont interrogé sur la suite à donner à cette enquête. Ce début est-il vraiment le premier chapitre d’un vrai roman policier ? Qui a tué ces deux personnes ? Pourquoi ?
C’est pourquoi j’ai décidé de vous livrer cette semaine le quatorzième chapitre de ce roman. J’inaugure de ce fait un nouveau concept : le roman policier suédois express : Le premier chapitre, deux chapitres intermédiaires et l’épilogue. La semaine prochaine, grâce à la nouvelle photo, je vous livrerai le chapitre 26 de ce roman palpitant. Et dans deux semaines, vous serez fixé. Vous saurez tout.
Finis le blabla et les paragraphes inutiles de remplissage. Dans un polar, l’essentiel est de connaitre le meurtre, le déroulement rapide de l’histoire et le meurtrier, ainsi que le mobile. Vous ne serez pas déçus.
Et cette semaine, voyageons en Norvège pour ce quatorzième chapitre. Bonne lecture.


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14

Le commissaire Erik Löderup ouvrit la porte de l’appartement et se retrouva dans un corridor peu éclairé. La femme qu’il laissait derrière lui dans le lit dormait encore, épuisée par leur belle nuit d’amour. Le drap était à peine posé sur son corps nu et deux longues jambes fuselées aux ongles rouges pointaient, silhouettes blanches, dans la pénombre de la chambre. Il ne se souvenait ni de son nom, ni du son de sa voix. Ni même de l’endroit où il l’avait rencontrée exactement. Certainement dans la boite de nuit où il avait fini la nuit avec Peter Müller et Birgit. Toute la soirée, il avait surveillé Birgit, ne l’avait pas lâchée d’un centimètre car il savait qu’à un moment ou à un autre, elle pourrait craquer, se dévoiler, faire le faux pas qu’il attendait, qu’il espérait. Il avait même tenté quelques approches avec elle, histoire de l’avoir bien à l’œil mais, visiblement, son charme légendaire n’avait pas fonctionné puisque ce n’était pas elle qui dormait là, à trois pas de lui. Le parfum féminin qu’il sentait sur sa peau le rassura quand même sur son pouvoir de séduction. Il n’avait pas dormi seul et il n’avait pas fait que dormir !

D’un coup d’œil, il repéra le nom sur la sonnette, ouvrit la porte qui donnait sur la cage d’escalier et descendit lentement. Il avait mal à la tête. Trop fumé, trop bu certainement. L’âge ne lui réussissait pas. Il y a encore vingt ans, il aurait descendu le même escalier en sifflant et en sautant une marche sur deux. Mais là, la cinquantaine bien tassée et trente années de clopes avaient considérablement ralenti ses élans.

Déjà trois jours qu’il était arrivé en Norvège et son enquête n’avait guère avancé. Les deux cadavres de Trelleborg avaient parlé et l’avaient guidé vers Kristiansand où habitait et travaillait Anna Jakobsen. La rencontre avec Erika Lie, responsable de la galerie de peinture où exerçait Anna n’avait rien donné et c’est tout à fait par hasard qu’il avait fait la connaissance de Brigit, une amie d’enfance de la victime. Mais la découverte du cadavre de Erika Lie dans une cale sèche du port avait encore compliqué l’enquête. Même blessure étrange que Anna, et surtout, même marque dans le cou, exactement au même endroit. L’assassin avait signé son crime. C’était un message à l’adresse du policier. « Je sais qui tu es, je sais ce que tu fais.. »

Arrivé devant la double porte vitrée du bâtiment, Erik Löderup jeta un coup d’œil sur la batterie de boites aux lettres et constata que celle de sa mystérieuse compagne de la nuit avait été enfoncée. La serrure avait visiblement été forcée et la petite porte était entrouverte. Löderup la tira vers lui. Une enveloppe l’attendait à l’intérieur du réceptacle. Une enveloppe blanche, sans marque extérieure. Le policier tâta le contenu à travers le papier. Un petit rectangle dur de deux centimètres sur trois environ, avec un coin cassé. Il le sentait bien sous ses doigts. Aucun doute. C’était une carte SIM. Le policier empocha l’enveloppe. Vite, il fallait trouver un magasin de téléphone, effectuer une coipe de la carte et la remettre dans la boite aux lettres. Sa disparition serait trop voyante. Il regarda dehors. Il avait encore neigé. Décidément, l’hiver était précoce cette année. Löderup boucla les trois gros boutons de son manteau, enroula son écharpe autour de son cou. La rue était déjà animée et encore éclairée. Les voitures avaient encore leurs phares allumés. A huit heures passées. La neige tombait à gros flocons, striant de blanc la vue du policier suédois. Elle redonnait une couche blanche aux amas de neige et de boue qui ornaient les trottoirs.

Löderup remonta le col de son manteau contre sa barbe naissante et s’engagea dans la rue. Avant ce soir, il fallait qu’il ait éclairci le mystère de la mort de la galeriste. Ensuite, la suite viendrait toute seule.

Peut-être…

Ceci est évidemment ma participation à l’atelier d’écriture  proposé par Leiloona Bricabook.  Une photo, quelques mots…

© JM Bassetti. Le 9 février 2015. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.


Hans et Marcel

poiluSeptembre 1915, quelque part en Artois.

La guerre bat son plein. Elle est cruelle, violente et sanglante. Les morts se comptent par milliers des deux côtés. Français et allemands se sont installés dans leurs tranchées respectives. Tranchées qui sont des lieux de repli, des lieux de repos. Chaque camp compte ses morts et se repose en vue de l’attaque suivante.

Marcel Meunier s’ennuie. Enrôlé depuis le début du conflit, il a quitté ses petits élèves de l’école publique de Saint Rome, dans l’Aveyron pour venir se battre ici, dans le Nord. Dans le grand nord même ! Blessé au pied lors d’une attaque du mois de juillet 1915, il a été soigné à l’arrière, puis ramené au front, mais il ne participe pas encore aux assauts. Il est cantonné dans la tranchée pendant encore quinze jours. Il fait à manger, entretient la casemate, chasse le rats, lit le courrier à ceux qui ne savent pas lire, écrit des lettres pour donner des nouvelles aux quatre coins de la France. Un écrivain public militaire en quelque sorte.

Mais l’exercice lui manque. Le fusil le démange. Chez lui en ce moment, c’est l’ouverture de la chasse. Pas grand-chose à chasser dans ce pays désolé par les obus et les gaz. Même pas une grive ou une bécasse.

Alors, pour se détendre, il a inventé un petit jeu.

« Tiens, René, viens voir là, souffle Marcel à René Lepic, un bleu de la classe 18. Un gamin.

– Quoi, qu’est-ce que tu veux ?

– Y a longtemps que t’as pas descendu du boche ?

– Trois semaines, répond René, pendant le dernier assaut de la cote 84.

– Tu veux t’amuser un peu et ajouter une encoche à ton fusil ?

– Dis toujours…

– Voilà. Tu vas voir. Tiens, prends en de la graine, petit.

Marcel charge son fusil et se place en position de tir.

Appuyant son épaule contre le bord de la tranchée, il place ses mains en porte-voix et se met à hurler :

-Hans ! Hé Hans !

– Qu’est-ce que tu fous bordel ? Tu vas nous faire repérer, chuchote René.

– T’inquiète ! lui répond Marcel. Attends un peu, tu vas voir… Chez ces cons de boches, il y en a toujours un qui s’appelle Hans. Et ces prussiens sont tous plus cons les uns que les autres. Regarde bien, ça va être le moment !

Et Marcel Meunier recommence son cinéma. Mais cette fois ci, il ajuste son fusil et règle la hausse avec soin.

– Hans ! Hé Hans ! Tu es là ? Bist du da ?

Une tête apparait dans la tranchée en face. Une tête nue. Sans casque. Une vraie cible de fête foraine.

– Ja ?

PAN.

Marcel tire

– Ah ! Ah Ah !

Marcel rit !

– Qu’ils sont cons, mais qu’ils sont cons… Ca en fait quatre que je descends comme ça. En pleine tête. Un vrai bonheur !

– Je pourrai jouer à mon tour ? demande René.

– Oui, petit, mais demain ou après-demain. Un seul par jour, sinon ils se méfient les boches. Ils sont cons mais ils se méfient.

– OK. A demain.

– A demain René. »

Et le lendemain, et chaque jour pendant une semaine, à la même heure, les deux compères se retrouvent.

« Hans, hé Hans ?

Attente.

– Hans, hé Hans ? Bist du da ?

– Ja !

PAN.

– Ah ! Ah Ah !”

 

« Hans, hé Hans ?

Attente.

– Hans, hé Hans ? Bist du da ?

– Ja !

PAN.

– Ah ! Ah Ah ! Qu’est-ce qu’on rigole ! »

Par contre, du côté allemand, l’exaspération commence à se faire sentir. Et là, on ne rigole pas du tout. Mais alors pas du tout. Ce matin, Hans Müller s’est écroulé, un troisième œil au milieu du front. Hier, c’était Hans Kohl, avant-hier, Hans Störber et le jour d’avant, Hans Dachboden, un tireur d’élite. Mourir à l’assaut, face à l’ennemi, bravement, à la baïonnette, c’est une mort de brave, une mort de héros. Mais se faire tirer comme une pipe dans une baraque foraine, ce n’est pas acceptable, pas héroïque du tout.

Alors, Hans Vogel décide de prendre les choses en main. Hans a lui aussi été embarqué dans cette guerre en août 14, comme tout le monde. Lui aussi est monté au front, monté à l’assaut, à l’attaque. Lui aussi a été blessé, comme beaucoup d’hommes de son côté, lui aussi a été soigné et ramené dans la tranchée. Et chaque soir depuis dix jours, il ramène un Hans vers l’arrière. Un Hans avec un troisième œil.

« Herr Hauptmann, annonce-t-il à son capitaine Nous allons les prendre à leur propre jeu, propose-t-il à son capitaine de brigade.

– C’est-à-dire, Vogel, expliquez-vous.

– Voilà. Vous n’êtes pas sans avoir remarqué que tous les hommes tués s’appelaient Hans ?

– Bien sûr, sicher, me prenez vous pour une saucisse Müller ?

– Non, évidemment, Herr Hauptmann.

– Alors ? Votre idée Müller ?

– Hé bien voilà. Après une longue recherche, je me suis aperçu que beaucoup de soldats français se nommaient Marcel.

– Et bien ? A quoi cela nous avance-t-il ?

– Nous allons faire comme eux, mon capitaine. Nous allons jouer le même jeu qu’eux.

– Wunderbar ! Magnifique ! Le Hauptmann Ekkehard exulte. Quelle merveilleuse idée !

– Merci Herr Hauptmann. Nous allons tirer tous les Marcel de France.

– Wundeschön. Commençons maintenant Vogel, voulez vous ?

– Oui. Allons-y.

Et Hans Vogel allie le geste à la parole et se met en position. Il arme son Gewehr 98, s’appuie sur le bord de la tranchée.

– Marcel ! hurle-t-il, les mains en porte-voix.

Rien ne se passe. Personne ne répond dans la tranchée française.

– Marcel ! Hé, Marcel, tu es là ?

Rien ne se passe. Personne ne répond.

Hans regarde son officier. Il ne comprend pas.

Il se remet en position, règle la hausse de son fusil et appelle une nouvelle fois :

– Marcel ! Marcel ! Bist du da ?

Toujours aucune réponse. Le piège semble ne pas fonctionner. Hans a chaud. Il retire son casque pour essuyer son crâne dégoulinant de sueur.

Une dernière fois, Hans hurle en direction de la tranchée française.

– Maaaaaaaarceeeeeellllll !

Et, miracle, une voix lui répond enfin depuis le côté opposé.

– Oui, je suis là ! C’est moi Marcel ! Je t’entends.

Le soldat allemand triomphe. On a répondu. Le piège fonctionne !

– Je suis là, reprend la voix. C’est toi Hans ? C’est bien toi ?

Alors Vogel lève la tête hors de la tranchée. Une tête nue, sans casque…

– Ja ??? »

Image : « Verdun, dans une tranchée de la cote 304 » © Jacques Moreau / Agence Bridegerman-Giroudon

© JM Bassetti. A Ver sur mer le 4 Novembre 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

Et bon anniversaire à mon papa qui nous racontait cette histoire et qui a eu 90 ans dimanche.


Sécurité routière

securiteAnne Hidalgo propose aujourd’hui une vitesse réduite à 30 km/h dans Paris, le gouvernement commence à penser à la réduction de la vitesse sur le périph parisien et sur les routes nationales, la baisse de la vitesse autorisée à 110 sur les autoroutes. Certains proposent le taux d’alcoolémie nul en voiture (même plus possible de manger un « Mon chéri » avant de prendre le volant). Et tout ça « pour notre bien », pour notre sécurité. Mais jusqu’où pourrait-on aller, « pour notre bien » ?

« Oh non, décidément, on n’a pas de pot… Mais à quelle heure on va arriver ?

Là-bas, à environ cinquante mètres de moi, au milieu de la route, un agent de la force routière de sécurité se tient, le bras droit en l’air et le bras gauche m’indiquant un parking sécurisé où je dois stopper mon véhicule.

– Tu avais vu le radar ? me demande ma femme, sanglée à son siège à côté de moi.

J’essaie de me tourner vers elle pour lui répondre mais la présence de ce nouveau casque directement moulé dans le siège m’interdit tout mouvement de rotation de la tête vers la droite. Et c’est bien comme ça. Les anciens casques, ceux que l’on accrochait librement, étaient peu sécurisants et l’an dernier, il y a eu encore trois morts. Des inconscients qui n’avaient pas suffisamment serré la troisième courroie de sécurité. Il faut dire que les gens ne sont pas raisonnables non plus. Ils n’appliquent pas les règles élémentaires du code de la route. Pas étonnant qu’il y ait encore des victimes. Maintenant, les casques sont directement inclus dans le siège et moulés aux formes de votre visage. Leur non-fermeture aux six points réglementaires empêche simplement la voiture de démarrer. Ce qui, de vous à moi, me parait juste.

Le policier, de son bras, me guide vers l’ouverture pratiquée dans le mur de mousse qui borde toutes les routes depuis deux ans maintenant. La suppression des derniers arbres bordant les chaussées n’ayant pas été jugée suffisante et les anciennes barrières de sécurité métalliques ayant entraîné quelques victimes notamment chez les quelques inconscients qui s’entêtent à rouler à moto, il a été décidé, par le gouvernement précédent, de border toutes les routes d’un mur de mousse de vingt-huit centimètres d’épaisseur et de trois mètres quarante-sept de hauteur. Au début, nous avons eu un peu de mal à les accepter et il y a même eu quelques manifestations sporadiques vite réprimées, mais assez rapidement, des tagueurs officiels recrutés par le ministère ont utilisé ces espaces pour dessiner des paysages, des arbres, des champs, des vaches, et en définitive, c’est presque mieux qu’avant, quand les paysages naturels détournaient parfois notre attention de la seule chose qui doit nous intéresser : la route.

D’un geste rapide et leste, le représentant de la loi regoupille la grenade qu’il tenait dans la main gauche et la range dans la poche de la jambe de son pantalon. Le fusil mitrailleur reste néanmoins pointé vers moi, précaution élémentaire prise il y a six mois, suite à la velléité de fuite d’un cycliste contrôlé pour excès de vitesse dans une descente.

Le policier salue de sa main libre, puis se baisse vers le grillage à maille serrée de ma fenêtre. L’ombre des fils métalliques dessine de jolis quadrillages sur la visière blindée de son casque en titane.

– Brigade d’intervention, de sécurisation et de répression des usagers de la route, agent matricule 14 365B, dit-il en parlant bien fort dans le micro intégré à son casque.

Sa voix me parvient directement par le biais des écouteurs de ma protection vitale.

– Vous venez d’être pris en infraction de vitesse excessive, continue-t-il. Pouvez-vous me présenter les documents afférant à votre véhicule et à votre déplacement : carte grise, carte verte, certificats de conformité, votre permis de conduire, les attestations de participation aux dix derniers stages de remise à niveau, votre dossier médical et celui de Madame, votre plan de route visé par la haute autorité des déplacements routiers et le huit derniers disques d’enregistrements de vitesse et de kilométrage.

Aussi vite que je peux, je réunis les documents demandés et les lui transmets par la fente prévue à cet effet dans ma portière (23,4 cm de large sur 3,8 de hauteur).

– Ma dernière prise de sang m’autorisant à conduire ma voiture date de dix jours, je suis désolé, je n’ai pas eu le temps de la refaire cette semaine.

Je préfère l’avouer moi-même. Je vais certainement écoper de la juste amende prévue pour les inconscients de mon style, mais en avouant mon forfait, j’espère échapper à la confiscation temporaire de ma voiture, comme c’est arrivé à mon beau-frère le mois dernier. Il a dû verser trois mille cinq cents euros pour récupérer sa voiture après deux semaines d’immobilisation. Il faut dire aussi que lui, s’est fait pincé pour des essuie-glaces qui ne fonctionnaient pas à la vitesse règlementaire, ce qui est, vous en serez bien d’accord avec moi, de l’irresponsabilité pure et simple. Quand je pense que cet homme fait partie de ma famille… Nous sommes la honte de la ville depuis l’affichage public réglementaire du forfait du frère de ma femme.

– Je verrai avec mon supérieur ce qui sera retenu ou non.

Il continue :

– Vous avez été contrôlé à vingt-huit kilomètres à l’heure dans la descente du Poirier.

– Vingt-huit ? Mais c’est impossible, ma voiture est bridée à vingt-cinq, conformément au dernier décret de sécurité routière, ce doit être une erreur !

– Aucune erreur possible, Monsieur, confirme le policier, les six radars qui ont enregistré votre vitesse sont tous du même avis.

Six radars. Il y a maintenant six radars qui doivent être tous d’accord pour vérifier la vitesse des automobilistes. Les associations des familles de victimes routières avaient interpelé le gouvernement l’an dernier pour dire que les quatre radars habituels étaient nettement insuffisants. Il ne doit rester aucun point d’ombre, aucune incertitude. Si les six radars ne donnent pas tous la même vitesse au mètre près, la contravention ne peut pas être dressée. Les radars sont toujours d’accord. Au centimètre près. C’est beau la précision. C’est bon de se sentir en sécurité.

– Veuillez descendre de votre véhicule s’il vous plait, m’ordonne le militaire.

Le temps que les airbags automatiques de ma combinaison se dégonflent et que les déverrouillages de la portière me permettent de sortir de ma voiture, le soldat fait le tour du véhicule et inspecte les pneus arrière. Mince, s’il s’aperçoit qu’ils ont plus de mille kilomètres, je suis bon pour la tôle… Non, il passe, il ne dit rien. De la sueur me coule dans le dos.

– Tu as eu chaud, me dit ma femme. Je t’avais bien dit…

Je la fais taire. Elle a sûrement oublié que nos conversations étaient enregistrées. Pour notre sécurité, évidemment.. Inconsciente…

Je défais les six points de fixation de mon casque, commence à retirer les sangles qui me retiennent à mon siège baquet. Ensuite, une fois descendu de ma voiture, il ne me restera plus qu’à retirer ma combinaison fluo ignifugée et ma cagoule anti-feu et je pourrais être libre de mes mouvements.

Au début, tous ces systèmes de protection nous pesaient bien un peu, mais nous nous y sommes tous bien habitués, surtout les enfants qui aiment bien jouer avec les plaques réfléchissantes de leurs manches. Le gouvernement nous a bien expliqué que c’était pour notre sécurité et celle de nos familles, pour notre bien. Que les cinquante personnes qui ont été blessées cette année sur la route doivent être pour nous source de réflexion. Certes il n’y a plus eu de morts depuis dix mois mais cela ne doit pas pour autant faire fléchir notre vigilance.

De nouveaux moyens de protection sont à l’étude pour bientôt, notamment la couverture des routes. Ce qui empêcherait la pluie de mouiller le sol et les moustiques de salir les parebrises. Trop d’automobilistes ont eu l’an dernier à combattre ces insectes qui viennent s’écraser sur les vitres.

Au moment où je m’apprête à retirer mes chaussures de conduite (réglementaires et officielles évidemment, il n’est pas question de conduire avec n’importe quelles chaussure, ce serait trop dangereux), un hurlement se fait entendre dans le parking aménagé. C’est la panique, cela se voit immédiatement dans le comportement de la vingtaine d’hommes en armes qui travaillent ici pour notre bien.

Le policier qui m’a arrêté m’attrape par le bras.

– Venez ! Prenez votre famille avec vous et venez vous mettre en sureté dans le périmètre de sécurité installé à deux cents mètres de la route.

Son ton n’incite pas à la mollesse. Ce qui se passe doit être extrêmement grave.

– Vous n’aurez peut-être pas le temps, couchez-vous et bouchez-vous les oreilles. Vite, vite, vite !!!

Et là, allongé sur le sol, les mains sur les oreilles, je le vois passer à travers le trou du mur de mousse. Mon fils en a les yeux qui sortent de la tête. C’est la première fois qu’il en voit un en vrai.

Un camion.

Un camion qui, pour une raison encore inexpliquée, n’est pas transporté sur un wagon de chemin de fer. Un camion bâché qui roule inconsciemment sur notre route à une vitesse folle d’au moins vingt kilomètres à l’heure. Un véritable danger pour la population.

La troupe est en ébullition, prête à intervenir. Ils vont faire le travail. Vite et bien. On peut compter sur eux. C’est bon de savoir que l’on veille sur notre nous, sur notre sécurité et que le gouvernement fait tout pour préserver notre bien-être et notre joie de vivre.

Bien sûr, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs et cette sécurité a un prix : quelques petits désagréments et quelques sanctions.

Mais franchement, ce n’est qu’une goutte de contrainte dans un océan de sérénité.

© JM Bassetti. Ver sur mer le 20 Mai 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.


Le rôti du dimanche

mob

Ce matin, défi d’écriture sur le site Short-editions. Le thème imposé: » »road trip en mobylette ».

J’ai bossé et envoyé mon texte 6 minutes avant l’heure prévue…

Il fait plus de 9000 signes et la limite imposée était de 6000. Tant pis, il ne participera pas au concours, mais je suis heureux de l’avoir écrit quand même.

Le voici :

****************************************

Bordel, il est déjà 13h13. A nche08, j’étais réveillé pourtant.

Je me suis dit « super, je vais participer à la course du jour sur Short édition. La cavale. Il parait que c’est aujourd’hui, je guette ça depuis dix jours, pas question que je rate ça.

Vite, le thème, c’est quoi ?

Juste au moment où je descends l’escalier, voilà ma femme qui m’appelle.

– Jean marc, j’ai commandé un rôti chez le boucher, tu peux aller le chercher stp ?

– Ouais, mais vite fait, faut que je participe à la cavale.

– Pas de problèmes, t’en as pour une demi-heure à peine.

– Ok. Je prends la voiture ?

– Non, j’en ai besoin, prends Poupette plutôt, pour aller à Courseulles, c‘est pas loin.

– Pas loin, pas loin, elle en a de bonnes, ça va rallonger la sauce tout ça.

Et me voilà parti. Même pas le temps de me faire un café ni de prendre une tartine, si je veux être rentré pour la cavale, faut que je fasse fissa. Le casque, le sac carrefour sur le porte bagages avec les sandows à rayures et j’enfourche Poupette, direction Courseulles . Il fait beau début mai. Le premier grand vrai week-end ensoleillé. C’est bon de rouler par ce temps. Allez, hop, je vire mon casque. Je m’en fous, je suis jeune, si je tombe, je mettrai mes mains sur ma tête et il ne m’arrivera rien. Si… j’aurai mal aux mains !! Je m’arrête, je fixe le casque au phare, comme je faisais quand j’étais ado. Avec un intégral j’aurais jamais pu faire ça ! Ca a du bon les antiquités !

Pas de cheveux sur le crâne, dis donc, ça donne des sensations la calvitie ! A quinze ans, tu sens les cheveux qui te caressent le cou, mais à cinquante, tu sens le vent s’engouffrer dans… ben dans rien justement, ça glisse sur ton crâne lisse et c’est ça qui est cool.

Nouvel âge, nouveaux plaisirs !!

Feu rouge, … Tranquille le dimanche ici. Tout à l’heure, forcément il y aura du monde. Le beau temps, la plage, ça attire le touriste et le citadin qui vient prendre son bain d’air iodé. Pique-nique, jambon, salade, tomates… Lundi matin, on ramassera les canettes de coca et de bière sur la plage, c’est sûr, comme tous les lundis de beaux week-ends !

Je roule à cinquante à l’heure, le vent dans les oreilles, en chantant du Yves Jamait, comme d’habitude : « Vois tu mon vieux Jean-Louis, j’ai comme des langueurs… » Comment il écrit ce mec, comme j’aimerais avoir une telle plume, un tel phrasé !!

Une voiture me dépasse, ralentit, la fenêtre passager s’ouvre et m’intime l’ordre de le ranger sur le côté. La voiture est bleu marine, le bras qui sort de la fenêtre est bleu aussi et les lettres floquées sur la voiture sont blanches et forment le mot GENDARMERIE. Ca y est, j’ai pas joué au loto, mais j’ai gagné. Tous les numéros…

– Gendarmerie nationale, bonjour Monsieur.

– Bonjour Monsieur.

– Avez-vous les papiers de votre véhicule, s’il vous plait ? attestation d’assurance. Merci.

Coup de pot, je les ai. Non, pas coup de pot, pourquoi me dévaloriser ? Je les ai toujours sur moi. Je les donne.

– Beau temps aujourd’hui, me dit le pandore.

– Oui, ça fait du bien. Après le printemps pourri qu’on a eu.

Je sais très bien où il veut en venir avec ses allusions. Mais je joue l’innocent.

–  C’est bon, me dit-il en me rendant ma pochette en skaï. Tout est en règle. Mais je vois que vous êtes très soigneux. Vous prenez soin de votre phare.

Je le regarde, perplexe. Il sourit. P’tain, je lui ai tapé dans l’œil ou quoi ?

– C’est bien de prendre soin de votre phare, monsieur, ajoute-t-il, mais votre crane a plus besoin de protection que votre engin.

– Oui. Vious avez raison, dis-je humblement.

– Ca ira pour cette fois, parce que c’est dimanche et qu’il fait beau.

–          Merci monsieur, m’entends-je répondre.

Il salue.

– Bonne journée, et prenez soin de vous.

– Merci, au revoir, bon dimanche, Monsieur l’agent. »

Monsieur l’agent… Il y a au moins dix ans qu’on ne dit plus ça. Encore moins à un gendarme. C’est le soleil qu me tape déjà !!

Je remballe mes papiers, la voiture bleue redémarre. Je reprends mon casque que je remets sur mon crâne à regret et je reprends ma route direction Courseulles sur mer.

«  On les emmerde tous, sers moi n’importe quoi, j’m’en fous pourvu qu’ça mousse…

Jamait à fond les ballons sans auto radio ! Juste moi tout seul.

Les voitures me dépassent dans la ligne droite. Certaines mettent le clignotant, d’autres pas. Je compte celles qui laissent assez de place entre elles et moi. J’ntends un bruit derrière moi. Punaise, elle arrive vite celle-la. Je coupe Jamait parce que j’ai un peu la trouille.

En face de moi, une autre qui arrive plein pot. Et celle de derrière qui semble ne pas ralentir. Je fais quoi ? He jette un coup d’œil derrière moi. Elle va me doubler, c’est sûr, elle n’a pas le temps de ralentir. Ou alors elle me rentre dans le cul… Mais en face, elle continue sa toute aussi. C’est moi qui vais prendre. Même si je ne suis pas gros, y a pas la place pour trois en toute sécurité sur cette route.

Je ne fais ni une ni deux, je file un coup de guidon sur la droite, et je pars sur le bord. Au début, tout se passe bien. ? De l’herbe. Mais rapidement, ça se gâte. Derrière les roseaux, il y a de l’eau. Poupette se bloque net. Et moi je passe par-dessus. Direction le ruisseau. Derrière moi, j’entends les deux bagnoles qui se croisent en klaxonnant. Pas le temps de ralentir, mais le temps de klaxonner. Connards va !

Moi, je suis comme un idiot, les fesses au frais et ma Poupette couchée à côté de moi. Encore un coup de chance que j’avais mon casque tiens… Comme quoi rencontrer des flics de bonne heure, ça peut avoir des heureuses conséquences.

Je me tâte, je m’ausculte. Je suis entier. Et debout ? Ouais, ça le fait. Visiblement, je suis en état de marche. Reste à savoir si Poupette va vouloir repartir. Je suis à peine à Graye. Courseulles, ça fait encore un bout. Un petit coup de pédale, et hop, la voilà repartie. Dis voir, les mobylettes bleues, c’est plus à la mode, mais c’est du solide. Le moulin tourne impec. Juste un petit éclat à la peinture sur le réservoir, mais bon, elle n’est plus à ça près. Sacrée Poupette, on en a vu ensemble !! Elle est mouillée, moi aussi, mais on repart ensemble ! Le bail n’est pas fini visiblement !

Quelle heure il est ? Bientôt dix heures ? Merdum, le temps que je fasse l’aller-retour, il ne me restera pas beaucoup de temps pour la cavale de Short. Et je ne connais toujours pas le thème. Je ne vais quand même pas demander au boucher. A mon avis, il n’écrit pas sur Short, et puis même s’il écrivait, il s’en fout, il bosse ce matin, puisque je vais chez lui… Ah ah ah !!!

Courseulles, enfin ! Je coupe par le pont ? Non, avec ma chance de ce matin, je vais me prendre une bagnole ou me faire gauler par les flics. Allez, je fais le tour du bassin. Ca me gave, mais je préfère…

– Vingt-cinq euros douze. Il vous faut autre chose ?

– Non, c’est bon merci. Oh et puis si, tiens, mettez moi une tranche de jambon persillé, j’adore ça.

–          Voilà. Ca fera trente deux euros quarante. Allez, trente deux parce que c(‘est dimanche.

Il me fait cadeau de quarante centimes. Tu parles… Le jambon persillé, c’’est bon, mais c(‘est lourd. Sept euros la tranche, si j’avais su… Enfin bon.

Hop, le tout dans le sac carrefour tout mouillé. Le casque sur la tête. Je grimpe sur Poupette, un petit coup de pédale habituel… Rien… Tiens… Je pédale un peu plus qu’à l’habuitude… Rien. Je la mets sur la béquille et je pédale comme un fou. Elle ne veut rien savoir. Ne démarre pas. Ne pas insister, tu vas la noyer. Je vais avancer un peu à pied, j’essaierai plus tard. Je pose le casque sur la selle. Je ne connais rien de plus con qu’un mec qui a un casque et qui marche à côté de sa bécane. Quoique bientôt, avec la sécurité routière, ils nous feront prter des casques dans les voitures, avec les gilets jaunes. On parie ?

– Jean-Marc, t’es en panne ?

C’est Max mon voisin.

–  Oui, c’est Poupette, elle fait sa star, elle ne veut rien savoir.

– Tu veux un coup de main ?

– Non, tu es gentil, je vais pousser.

– Tu rigoles, tu as vu la route jusqu’à Ver ? Et puis c’est dangereux, et puis il y a du monde aujourd’hui.

– Tu proposes quoi ?

–  Je vais aller chercher la remorque, on met Poupette dedeans et je te ramène.

– Ca marche. T’es super sympa. Je continue en t’attendant.

–  Ouais, à tout de suite.

– Prends des courroies !

– Ouais, t’inquiète ! A plus

– A plus !

Il est arrivé vers 11 heures et demi ; On a chargé Poupette sur la remorque, on l’a calée avec des cartons et attachée avec des sagles pour qu’elle ne bouge pas. Ah en voiture, ça va plus vite.

– Merci Max, allez, viens, on va prendre un café.

– Oh, un petit jauune, à la limite, ça m’irait mieux qu’un café à cette heure.

Et nous voilà partis pour l’apéro. Plus rincette. Plus olives. Plus saucisson… Tu parles d’une matinée. Tout ça pour un rosbif haricots verts. Il est au four maintenant, il n’ira plus bien loin !!

Et Max est parti à une heure bien sonné. Et moi aussi, je suis bien sonné.

Le temps de manger, c’est mort pour la Cavale de Short… J’aurai le temps de rien faire.

Tiens, par curiosité, c’ est quoi le thème, histoire d’avoir bien des remords, bien les boules ne pas avoir pu écrire ce matin….

www.short-editions.com. La Cavale…..

Road-trip en mobylette…..

Tu parles d’un thème à la con…. Ou est-ce qu’ils vont chercher des thèmes pareils ?

Aucun regret.

De toutes façons, j’aurais pas sur quoi raconter, c’est vraiment un thème qui ne m’inspire pas.

Je vais reprendre un jaune, tiens…

© JM Bassetti Ver sur mer le 18 mai 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

 

 

 


T’es là ? lol (2)

bulles– Ca m’étonne pas de lui, c’est vraiment un sale con.
– tu t’en es bien tiré, c’est ça le plus important.
– Oh c’est bon, pour moi, c’est oublié
– Je vais pas en faire tout un fromage non plus
– t’as raison.
– Je voulais t’en parler, c’est tout.

– Et toi ? Tu as passé une bonne journée ?
– Je t’ai pas trop manqué ?
– Claire, t’es là ?
– J’étais toute chose une bonne partie de la journée
– Moi aussi

– a l’ouest
– Oui oui j’suis là !
– tkt

 – lol
– et pour la même raison que moi je pense… ;-))

– Ouais…
– Cochon, va !

– Faut dire que hier soir, ça a été chaud tous les deux.

– Oui. La vidéo, c’est quand même autre chose que le texte pur…
– et tu as une façon de me faire grimper aux rideaux…

– j’adore ça
 – mais toi, tu sais m’exciter aussi
  – coquin…
  – tu as bien joué le jeu aussi
– salopiot !!
– lol   
– si on remettait ça ?
– ce soir…
– non pas ce soir,
– je t’ai dit tout à l’heure
– pas en forme
– et puis pas sexy, pas présentable
– pas comme hier soir quoi…
– Ca peut pas être tous les soirs
– Et puis je veux dormir tôt
– demain ?
– c’est vendredi demain
– on travaille pas samedi
– On pourrait chatter plus tard
– en vidéo…
– on verra
– J’te promets pas
– tu pourras mettre les petits dessous que j’aime bien ?
– et tu prendras les accessoires ?
– Ouah, t’es chaud bouillant toi ce soir…
– comment tu vas faire quand on aura éteint les ordis ?
– quand je dormirai…
– tu t’ finiras…
– ben… tout seul…
– j’ai pas le choix…
-Si on éteint, maline !
– Dis ? je vais te laisser pour ce soir
– déjà . Oh non.. Claire, pas déjà …
– si, je suis vraiment naze,
– tu me verrais, j’ai les yeux qui piquent
– j’ai du mal à voir l’écran.
– on s’est endormis trop tard hier soir.
– pas grave
– vraiment
– faudra pas qu’on recommence trop souvent…
– demain ? Promis ?
– On verra
– je te textoterai dans la journée.
– Allez, j’éteins…
– Claire
– yes ?
– tu m’aimes ?
– mais oui, évidemment
– mais j’suis fatiguée
– je dois me lever à six heures demain
– J’avais besoin que tu me le dises
– avant qu’on éteigne.
– six heures ?
– OK.
– Ca fait tôt..
– mais oui que t’es bête, tu le sais que je t’aime…
– tu l’as pas vu hier soir ?
– Oui, c’est tôt, mais j’y peux rien…
– Si
– j’ai adoré.
– allez, on remet ça demain.
– Dors bien mon Alex
– Dors bien ma Claire !
– a demain soir, je te préviendrai quand je serai pête.
– OK
– Bises
– A demain
– A demain
– Je t’embrasse.

Claire éteignit son ordi immédiatement. Elle était réellement fatiguée. Elle posa l’ordi sur le sol, tout près du lit, retira ses bagues qu’elle posa sur la table de chevet. C’était toujours sa dernière action de la journée avant de sombrer dans les bras de Morphée. Puis elle posa sa tête sur l’oreiller et s’endormit immédiatement.

Alex, lui, resta encore un peu sur l’ordi, après avoir fermé à regret la fenêtre de chat. Ce qu’il pouvait aimer ce genre de rendez-vous, chaque soir avec la femme de sa vie! Ca lui faisait toujours beaucoup de bien, mais ça le laissait à chaque fois tout bizarre. Surtout quand les séances avaient été un peu sexy, un peu chaudes, voire bouillantes comme hier soir. Après, il avait toujours du mal à s’endormir.

Et on peut le comprendre.

Il repassa une dernière fois ses mails, vérifia son compte Facebook. Combien avait-il récupéré de « J’aime » à son dernier statut ? Claire avait-elle commenté un de ses posts ? Avait-elle mis quelque chose sur son mur ?

Il traina ainsi presque vingt minutes. Après quoi, à son tour, il referma l’ordinateur portable, le posa au sol et éteignit. Il ne mit pas longtemps à réagir… En fait dès qu’il vit l’heure affichée sur le réveil. A quelle heure demain matin ?

A quelle heure mettre le réveil ? Pas question d’être en retard.

Il fouilla sa mémoire, ça ne lui revenait pas. A contre cœur, n’y tenant plus, et ne voulant pas commettre d’impair, il se retourna dans le lit et chuchota à l’oreille de sa femme.

– Claire ?
– Claire ?
– Tu dors ?
– Mmmmm
– A quelle heure le réveil demain ?
– Six heures, j’tait dit.
– Ok, excuse-moi. Dors mon ange.
– Bonne nuit ma Clairette
– Bonne nuit Alex…

© JM Bassetti. Ver sur mer le 17 mai 2014. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.


Homer Hémor.

homerLa nouvelle est tombée tôt en début d’après-midi. Le monde de la télévision et du dessin animé est en deuil.

Homer Simpson est mort.

Le célèbre héros de la série qui porte son nom a été retrouvé allongé dans sa salle de bains un donuts bleu outremer à la main et un litre de bière renversé sur le carrelage près du corps.

Il est encore trop tôt pour décrire précisément les conditions de la disparition de l’idole jaune la plus célèbre du monde. Il semble qu’il ait trainé hier soir chez Moe’s, son bar préféré de Springfield comme c’est son habitude depuis sa séparation avec Marge en janvier dernier. Une séparation qui n’a fait qu’empirer son goût immodéré pour l’alcool et les stupéfiants de tous styles.

Nous avons tenté de joindre Bart au téléphone mais le fils de Homer ne souhaite pas s’exprimer publiquement pour le moment. Il nous a juste déclaré que sa mère et sa sœur avaient appris la nouvelle au petit déjeuner en écoutant la radio et en mangeant une pizza. Lisa s’est immédiatement mise à l’écriture d’une sonate pour saxophone qu’elle jouera à l’inhumation de son père.

Depuis quelque temps, les amis de la famille Simpson avaient bien noté un changement dans le comportement de Homer. Mais de là à imaginer une issue fatale aussi rapide…

François Hollande s’est enfermé dans son bureau de l’Elysée afin de visionner l’intégralité des 25 saisons du héros disparu. Le Premier ministre, Manuel Valls, devrait le rejoindre plus tard avec des pizzas, des beignets et de la bière pour une soirée de crise.

Le président Obama interviendra à la télévision ce soir pour un hommage appuyé à la vedette internationale. Une journée de deuil internationale devrait être décrétée.

Devant la gravité des faits, l’annexion de l’Ukraine par la Russie est repoussée sine die, a déclaré le Président Poutine.

L’organisation d’une « marche jaune » dans toutes les grandes villes de la planète n’est pas exclue.

Bien entendu, vous pouvez déposer ci-dessous vos commentaires et hommages à celui qui a bercé nos journées et nos soirées et à qui nous devons tant.

Te voilà maintenant au paradis des vedettes, avec Batman, Mickey, Donald et Popeye, disparu dernièrement. Sois heureux et gave toi enfin de donuts sans craindre l’overdose.

Homer, nous ne t’oublierons pas.

JMB Ver sur Mer le 13 mai 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

 


Ma première gare mondiale

Sauf le dimancheMacha Seruoff, obsédée textuelle et serial écrivailleuse visible et lisible sur www.machaseruoff.com a publié récemment sur son site un texte intitulé « Jamais le dimanche ». Vous pouvez le lire (et voter pour lui) ici  ou là.

Ce joli texte a été écrit par Macha en s’inspirant de la photo qui illustre cet article (photo de Sébastien Blon).

A mon tour, j’ai voulu me prêter à l’exercice, comme je l’ai fait il y a quelque temps avec la nouvelle érotique de Emma. Qu’allait-il sortir de moi à la vue de cette photo ? Je me suis mis devant mon clavier, la photo sur un écran, le traitement de texte sur l’autre, et les mots sont venus, petit à petit, au fil de l’écriture. Ils m’ont bercé et ont constitué la petite histoire que je vous livre aujourd’hui. Bonne lecture à toutes et à tous, et pensez à commenter si mes mots vous inspirent une quelconque remarque.

 

 

Putain, ça a changé.

Je me souviens, on venait là avec les grands-parents. On partait le dimanche matin. On se levait de bonne heure, Grand-mère nous avait mis nos beaux habits après nous avoir lavé les pieds. Moi, mes chaussettes me grattaient les mollets. Faut dire que j’en avais pas dans la semaine.

C’est là que j’ai fait connaissance avec le chemin de fer. C’est la première gare de ma vie. La plus importante sûrement. Depuis, j’en ai vu bien d’autres. Mais celle-là, c’était ma toute première. Ma première gare mondiale, tiens !!!

On prenait le train à 9h08. Tous les dimanches. Sauf quand il y avait de la neige. Quand il y en avait trop. De toutes façons, quand il y en avait trop, on pouvait pas descendre de la ferme. Et puis les bêtes avaient besoin de plus de soins, alors on restait. On passait le dimanche devant la cheminée. On grillait les pruniers  que Grand-père et Parrain avaient coupés l’été précédent. Ils suaient, ils pétaient, ils pétillaient. Et Marie venait nous raconter des histoires, avec le chat sur les genoux, coincé dans ton tablier à fleurs. Mais c’était seulement quand il faisait trop froid. Autrement, le 9h08. Tous les dimanches. Le rituel. Depuis dix-huit mois.

9h08, c’était pile quand la grande aiguille était entre le 3 de 13 et le 1 de 14. Regarde, tu vois ? Là, les chiffres en blanc. Pile au milieu. On entendait le train arriver. On l’entendait de loin. On avait l’impression que c’était la montagne qui en accouchait. Juste derrière la gare, tu vois, regarde, suis mon doigt, il y avait un grand virage et la loco se découvrait d’un seul coup. Notre grand jeu, c’était de fermer les yeux le plus longtemps possible à partir du moment où on commençait à entendre. On regardait la pendule. 9h00, 9h02, toujours rien… Et puis 9h05, 9h06. J’avais des fourmis dans les fesses, je guettais, je savais que d’une seconde à l’autre, j’allais commencer à l’entendre. Et dès les premiers bruits, je fermais les yeux. Paul se retournait et se mettait les mains sur le visage pour être sûr de ne pas voir. Et, d’un coup, on enlevait nos bandeaux, on ouvrait les yeux. On était un peu éblouis par la lumière vive, mais immédiatement, on voyait le train. C’était magique. On fermait les mirettes, y’avait rien, on les ouvrait, il y avait des tonnes d’acier devant nous. T’imagines un peu ?

Grand-mère se baissait   difficilement, ramassait le panier du pique-nique et me donnait la main. Moi je portais le colis qu’on allait lui donner : des fruits, du fromage, des noix, et puis parfois un saucisson ou un morceau de poulet cuit. L’été, Grand-mère ajoutait un peu de confiture dans un papier journal. Y’avait pas droit aux pots en verre. Paul s’accrochait à sa jupe, sur le côté droit et Celestine la suivait comme un petit canard suit sa maman cane. On était notre petit train à nous, et on montait dans le grand train. C’est marrant quand j’y repense maintenant, mais  on prenait toujours les mêmes places. Comme si elles étaient réservées pour Grand-mère, Paul, Célestine et moi. Aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais vu personne assis sur ces quatre sièges face à face. Grand-mère s’asseyait dans le sens de la marche avec Célestine à côté d’elle ou sur ses genoux. Paul et moi en face. On parlait, on riait, on chantait. C’était à l’aller.

Au retour, c’était pas la même chanson, tu t’en doutes. On repensait à ce qu’on avait vu, à ce qu’on avait dit. A ce qu’il nous avait sûrement caché, à ce qu’il ne nous avait pas dit ni montré. Le voyage paraissait plus long. Même si on était contents de l’avoir vu, comme tous les dimanches, il nous restait une bonne dose d’amertume, de chagrin et de questions. Pour combien de temps il en avait encore ? Quand est-ce qu’il allait rentrer ? Est-ce qu’il serait toujours comme ça ou est-ce que ça irait mieux avec le temps ? Des fois on nous disait qu’il y en avait encore pour un an ou deux, des fois on nous faisait comprendre que ce serait plus long ou plus court. De toutes façons, ça ne sera jamais comme avant. Ca c’était sûr. Sûr et certain.

Grand-père, lui, il s’en fichait. Il disait qu’on n’avait pas besoin de ses deux bras pour s’occuper des bêtes, que si on était courageux et qu’on s’arrangeait, on pouvait très bien s’en sortir. Mais il disait qu’il voulait savoir pour s’organiser. Il disait que maintenant que tout ça était fini, il fallait que les hommes reviennent au village, à la ferme. Ceux qui restaient. Quel que soit leur état. Il disait que la montagne avait besoin d’eux, que les vieux allaient bientôt mourir et qu’il fallait que les jeunes reviennent, pour faire revivre les villages, pour marier les femmes et faire des enfants. Les boches nous ont tout pris, il disait. Maintenant, il faut se remonter les manches et se remettre au boulot, même si on n’a plus de bras…

Alors le soir, tu vois, à 6h24, quand la grande aiguille était pile sur le 7 de 17, tu vois, on descendait du train, moi je portais le panier qui était moins lourd.

Immobile, j’attendais de ne plus voir le train. J’attendais que la petite lumière rouge du dernier wagon soit engloutie, avalée par la montagne. Le train retournait d’où il était sorti le matin. Il ne se remontrerait que le dimanche suivant, à 9h08.

Grand-mère donnait la main aux deux petits et on allait rejoindre la charrette dans la cour de la gare. Grand-père nous attendait, la pipe à la bouche, à côté de la jument qui fumait de chaud en hiver.

Il n’entrait jamais dans la gare. La dernière fois qu’il était venu sur le quai, c’était en août 14, quand papa était parti. Il avait juré que la fois suivante ce serait pour venir rechercher son garçon que le chemin des dames lui avait abimé.

Papa n’est jamais revenu. On n’a jamais su pourquoi. Les médecins nous ont dit qu’il n’avait plus toute sa tête. Que les bras c’était une chose, mais que les gaz avaient aussi fait des dégâts. L’homme de Marie, il est revenu, lui. Et le maire aussi. Et même le curé.

Et le village a repris goût à la vie. Et les fleurs sont ressorties au printemps. Et les oiseaux ont recommencé à chanter et le blé à pousser. Le nom de papa brillait un peu plus que les autres sur le monument aux morts de la ville, parce qu’il avait été ajouté un peu plus tard que les autres.

9h08, 6h24, ça ne voulait plus rien dire pour moi. Le temps du dimanche s’était arrêté un beau jour de juin 19. Un soir, bien plus tard, en cachette, je suis allé à la gare, j’ai escaladé la gouttière, tu vois, on la distingue encore… et j’ai arraché les aiguilles de la pendule. Plus de père, plus de train. Plus de train, plus d’heure, plus d’heure, plus d’aguilles. CQFD. Elles n’ont jamais été remplacées.

Quand je pense que bientôt, tout ça va disparaitre, englouti sous les eaux du barrage. Tant de souvenirs coulés, tant de nostalgie noyée. Tu as bien fait de me ramener là. Ca m’a fait plaisir. J’ai revu notre village, la ferme, la mairie, la ferme des voisins, j’ai revu mon école, l’église. Et le monument aux morts, avec le nom de papa. Il ne brille plus plus fort que les autres. Avec ou sans aiguilles, le temps a passé quand même !

Plus d’aiguilles à la pendule ? C’est pas bien grave. Bientôt, il n’y aura plus de temps pour personne, sous vingt mètres de flotte.

Allez, viens, on y va, ta grand-mère nous attend pour la soupe.

 

© JM Bassetti pour le texte. Le 3 Avril 2014. Tous droits réservés.

© Sébastien Blon pour la photo. Tous droits réservés.