13 mai 2014

Homer Hémor.

homerLa nouvelle est tombée tôt en début d’après-midi. Le monde de la télévision et du dessin animé est en deuil.

Homer Simpson est mort.

Le célèbre héros de la série qui porte son nom a été retrouvé allongé dans sa salle de bains un donuts bleu outremer à la main et un litre de bière renversé sur le carrelage près du corps.

Il est encore trop tôt pour décrire précisément les conditions de la disparition de l’idole jaune la plus célèbre du monde. Il semble qu’il ait trainé hier soir chez Moe’s, son bar préféré de Springfield comme c’est son habitude depuis sa séparation avec Marge en janvier dernier. Une séparation qui n’a fait qu’empirer son goût immodéré pour l’alcool et les stupéfiants de tous styles.

Nous avons tenté de joindre Bart au téléphone mais le fils de Homer ne souhaite pas s’exprimer publiquement pour le moment. Il nous a juste déclaré que sa mère et sa sœur avaient appris la nouvelle au petit déjeuner en écoutant la radio et en mangeant une pizza. Lisa s’est immédiatement mise à l’écriture d’une sonate pour saxophone qu’elle jouera à l’inhumation de son père.

Depuis quelque temps, les amis de la famille Simpson avaient bien noté un changement dans le comportement de Homer. Mais de là à imaginer une issue fatale aussi rapide…

François Hollande s’est enfermé dans son bureau de l’Elysée afin de visionner l’intégralité des 25 saisons du héros disparu. Le Premier ministre, Manuel Valls, devrait le rejoindre plus tard avec des pizzas, des beignets et de la bière pour une soirée de crise.

Le président Obama interviendra à la télévision ce soir pour un hommage appuyé à la vedette internationale. Une journée de deuil internationale devrait être décrétée.

Devant la gravité des faits, l’annexion de l’Ukraine par la Russie est repoussée sine die, a déclaré le Président Poutine.

L’organisation d’une « marche jaune » dans toutes les grandes villes de la planète n’est pas exclue.

Bien entendu, vous pouvez déposer ci-dessous vos commentaires et hommages à celui qui a bercé nos journées et nos soirées et à qui nous devons tant.

Te voilà maintenant au paradis des vedettes, avec Batman, Mickey, Donald et Popeye, disparu dernièrement. Sois heureux et gave toi enfin de donuts sans craindre l’overdose.

Homer, nous ne t’oublierons pas.

JMB Ver sur Mer le 13 mai 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

 

Catégorie : Fiction, Hommage, Uchronie | Commenter
3 avril 2014

Ma première gare mondiale

Sauf le dimancheMacha Seruoff, obsédée textuelle et serial écrivailleuse visible et lisible sur www.machaseruoff.com a publié récemment sur son site un texte intitulé « Jamais le dimanche ». Vous pouvez le lire (et voter pour lui) ici  ou là.

Ce joli texte a été écrit par Macha en s’inspirant de la photo qui illustre cet article (photo de Sébastien Blon).

A mon tour, j’ai voulu me prêter à l’exercice, comme je l’ai fait il y a quelque temps avec la nouvelle érotique de Emma. Qu’allait-il sortir de moi à la vue de cette photo ? Je me suis mis devant mon clavier, la photo sur un écran, le traitement de texte sur l’autre, et les mots sont venus, petit à petit, au fil de l’écriture. Ils m’ont bercé et ont constitué la petite histoire que je vous livre aujourd’hui. Bonne lecture à toutes et à tous, et pensez à commenter si mes mots vous inspirent une quelconque remarque.

 

 

Putain, ça a changé.

Je me souviens, on venait là avec les grands-parents. On partait le dimanche matin. On se levait de bonne heure, Grand-mère nous avait mis nos beaux habits après nous avoir lavé les pieds. Moi, mes chaussettes me grattaient les mollets. Faut dire que j’en avais pas dans la semaine.

C’est là que j’ai fait connaissance avec le chemin de fer. C’est la première gare de ma vie. La plus importante sûrement. Depuis, j’en ai vu bien d’autres. Mais celle-là, c’était ma toute première. Ma première gare mondiale, tiens !!!

On prenait le train à 9h08. Tous les dimanches. Sauf quand il y avait de la neige. Quand il y en avait trop. De toutes façons, quand il y en avait trop, on pouvait pas descendre de la ferme. Et puis les bêtes avaient besoin de plus de soins, alors on restait. On passait le dimanche devant la cheminée. On grillait les pruniers  que Grand-père et Parrain avaient coupés l’été précédent. Ils suaient, ils pétaient, ils pétillaient. Et Marie venait nous raconter des histoires, avec le chat sur les genoux, coincé dans ton tablier à fleurs. Mais c’était seulement quand il faisait trop froid. Autrement, le 9h08. Tous les dimanches. Le rituel. Depuis dix-huit mois.

9h08, c’était pile quand la grande aiguille était entre le 3 de 13 et le 1 de 14. Regarde, tu vois ? Là, les chiffres en blanc. Pile au milieu. On entendait le train arriver. On l’entendait de loin. On avait l’impression que c’était la montagne qui en accouchait. Juste derrière la gare, tu vois, regarde, suis mon doigt, il y avait un grand virage et la loco se découvrait d’un seul coup. Notre grand jeu, c’était de fermer les yeux le plus longtemps possible à partir du moment où on commençait à entendre. On regardait la pendule. 9h00, 9h02, toujours rien… Et puis 9h05, 9h06. J’avais des fourmis dans les fesses, je guettais, je savais que d’une seconde à l’autre, j’allais commencer à l’entendre. Et dès les premiers bruits, je fermais les yeux. Paul se retournait et se mettait les mains sur le visage pour être sûr de ne pas voir. Et, d’un coup, on enlevait nos bandeaux, on ouvrait les yeux. On était un peu éblouis par la lumière vive, mais immédiatement, on voyait le train. C’était magique. On fermait les mirettes, y’avait rien, on les ouvrait, il y avait des tonnes d’acier devant nous. T’imagines un peu ?

Grand-mère se baissait   difficilement, ramassait le panier du pique-nique et me donnait la main. Moi je portais le colis qu’on allait lui donner : des fruits, du fromage, des noix, et puis parfois un saucisson ou un morceau de poulet cuit. L’été, Grand-mère ajoutait un peu de confiture dans un papier journal. Y’avait pas droit aux pots en verre. Paul s’accrochait à sa jupe, sur le côté droit et Celestine la suivait comme un petit canard suit sa maman cane. On était notre petit train à nous, et on montait dans le grand train. C’est marrant quand j’y repense maintenant, mais  on prenait toujours les mêmes places. Comme si elles étaient réservées pour Grand-mère, Paul, Célestine et moi. Aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais vu personne assis sur ces quatre sièges face à face. Grand-mère s’asseyait dans le sens de la marche avec Célestine à côté d’elle ou sur ses genoux. Paul et moi en face. On parlait, on riait, on chantait. C’était à l’aller.

Au retour, c’était pas la même chanson, tu t’en doutes. On repensait à ce qu’on avait vu, à ce qu’on avait dit. A ce qu’il nous avait sûrement caché, à ce qu’il ne nous avait pas dit ni montré. Le voyage paraissait plus long. Même si on était contents de l’avoir vu, comme tous les dimanches, il nous restait une bonne dose d’amertume, de chagrin et de questions. Pour combien de temps il en avait encore ? Quand est-ce qu’il allait rentrer ? Est-ce qu’il serait toujours comme ça ou est-ce que ça irait mieux avec le temps ? Des fois on nous disait qu’il y en avait encore pour un an ou deux, des fois on nous faisait comprendre que ce serait plus long ou plus court. De toutes façons, ça ne sera jamais comme avant. Ca c’était sûr. Sûr et certain.

Grand-père, lui, il s’en fichait. Il disait qu’on n’avait pas besoin de ses deux bras pour s’occuper des bêtes, que si on était courageux et qu’on s’arrangeait, on pouvait très bien s’en sortir. Mais il disait qu’il voulait savoir pour s’organiser. Il disait que maintenant que tout ça était fini, il fallait que les hommes reviennent au village, à la ferme. Ceux qui restaient. Quel que soit leur état. Il disait que la montagne avait besoin d’eux, que les vieux allaient bientôt mourir et qu’il fallait que les jeunes reviennent, pour faire revivre les villages, pour marier les femmes et faire des enfants. Les boches nous ont tout pris, il disait. Maintenant, il faut se remonter les manches et se remettre au boulot, même si on n’a plus de bras…

Alors le soir, tu vois, à 6h24, quand la grande aiguille était pile sur le 7 de 17, tu vois, on descendait du train, moi je portais le panier qui était moins lourd.

Immobile, j’attendais de ne plus voir le train. J’attendais que la petite lumière rouge du dernier wagon soit engloutie, avalée par la montagne. Le train retournait d’où il était sorti le matin. Il ne se remontrerait que le dimanche suivant, à 9h08.

Grand-mère donnait la main aux deux petits et on allait rejoindre la charrette dans la cour de la gare. Grand-père nous attendait, la pipe à la bouche, à côté de la jument qui fumait de chaud en hiver.

Il n’entrait jamais dans la gare. La dernière fois qu’il était venu sur le quai, c’était en août 14, quand papa était parti. Il avait juré que la fois suivante ce serait pour venir rechercher son garçon que le chemin des dames lui avait abimé.

Papa n’est jamais revenu. On n’a jamais su pourquoi. Les médecins nous ont dit qu’il n’avait plus toute sa tête. Que les bras c’était une chose, mais que les gaz avaient aussi fait des dégâts. L’homme de Marie, il est revenu, lui. Et le maire aussi. Et même le curé.

Et le village a repris goût à la vie. Et les fleurs sont ressorties au printemps. Et les oiseaux ont recommencé à chanter et le blé à pousser. Le nom de papa brillait un peu plus que les autres sur le monument aux morts de la ville, parce qu’il avait été ajouté un peu plus tard que les autres.

9h08, 6h24, ça ne voulait plus rien dire pour moi. Le temps du dimanche s’était arrêté un beau jour de juin 19. Un soir, bien plus tard, en cachette, je suis allé à la gare, j’ai escaladé la gouttière, tu vois, on la distingue encore… et j’ai arraché les aiguilles de la pendule. Plus de père, plus de train. Plus de train, plus d’heure, plus d’heure, plus d’aguilles. CQFD. Elles n’ont jamais été remplacées.

Quand je pense que bientôt, tout ça va disparaitre, englouti sous les eaux du barrage. Tant de souvenirs coulés, tant de nostalgie noyée. Tu as bien fait de me ramener là. Ca m’a fait plaisir. J’ai revu notre village, la ferme, la mairie, la ferme des voisins, j’ai revu mon école, l’église. Et le monument aux morts, avec le nom de papa. Il ne brille plus plus fort que les autres. Avec ou sans aiguilles, le temps a passé quand même !

Plus d’aiguilles à la pendule ? C’est pas bien grave. Bientôt, il n’y aura plus de temps pour personne, sous vingt mètres de flotte.

Allez, viens, on y va, ta grand-mère nous attend pour la soupe.

 

© JM Bassetti pour le texte. Le 3 Avril 2014. Tous droits réservés.

© Sébastien Blon pour la photo. Tous droits réservés.

 

 

28 mai 2013

Le retour de l’enfant du pays

tarbesLundi 17 Juin 1974. Théâtre des Nouveautés. Tarbes. Tous les billets ont été vendus depuis plus d’un mois. Il ne reste plus une seule place depuis longtemps déjà. Elle est attendue. Elle est un peu l’enfant du pays. Elle a vécu ici pendant cinq années, parmi les plus sombres de sa vie. A partir de 1940 et jusqu’à la libération. Une étoile jaune cousue sur la poitrine.

Chaque année, à peu près à la même date, elle vient chanter ici et à chaque fois, elle fait salle comble. Les Tarbais lui font tous les ans le triomphe qu’elle mérite.

C’est qu’on la connait bien ici ! Elle habitait rue des Carmes, une grande maison au portail vert. Certains voisins sont toujours vivants et viennent lui donner des nouvelles de leur famille. Ils parlent ensemble, ils rient, ils se rappellent les souvenirs communs, les soirées au coin du feu, les souvenirs d’école.

Malgré la peur de la déportation, malgré l’injustice de la guerre qui frappe aveuglément hommes, femmes, enfants et vieillards, Monique garde un excellent souvenir de cette ville pyrénéenne. Elle habitait là avec ses parents, ses frères, sa sœur, sa grand-mère et sa tante. Ça en faisait du monde. Une famille soudée, dirigée par un père trop souvent absent, mais attentionné et aimant auprès de ses enfants lorsqu’il était à la maison. Monique se souvient encore avec émotion des belles histoires qu’il inventait le soir pour les endormir, Jean, Régine, le petit Claude et elle. Quelle imagination il avait !  Même après le passage de la ville en zone occupée, toute la famille a pu continuer à vivre tranquillement, comme si la guerre n’était pas là, comme si cette étoile n’avait pas de conséquence pour eux.

Lorsqu’elle a commencé à chanter, elle a promis à ses amis Tarbais qu’elle reviendrait chaque année leur distiller ses dernières créations. Et 1974 ne fait pas exception. Elle est arrivée le dimanche soir, a mangé et dormi chez des amis. Depuis huit heures ce matin, comme elle le fait chaque jour de concert, elle hante le théâtre, teste tous les coins et les recoins, multiplie les répétitions avec son pianiste et son accordéoniste, passe un temps fou à régler la balance avec une précision d’horlogère.

Vingt heures trente. Précisément. La salle est pleine. Les Tarbais discutent entre eux tout en surveillant la scène du coin de l’œil. La lumière diminue doucement jusqu’à s’éteindre complètement. Le lourd rideau rouge est toujours fermé. Soudain, un piccolo commence à jouer, suivi d’un son de violon. Le public se tait. Le rideau se lève lentement. L’introduction musicale est longue, bien orchestrée, bien jouée, bien rythmée, comme elle l’aime. Du coin de la coulisse, Monique regarde d’un œil bienveillant ce public qu’elle aime tant dans cette ville qui, malgré les souvenirs de la guerre, lui rappelle les bons moments de son enfance.

L’introduction se termine. La poursuite s’allume côté Cour. Il est vingt heures trente-quatre. Barbara entre en scène.

Voilà une uchronie comme j’aime les inventer. Refaire la vie pour la rendre plus gaie, plus légère, plus vivable en un mot. Tarbes est le pire souvenir de la vie de Monique Serf. Elle y a connu l’inceste de la part de son père qui venait régulièrement la rejoindre dans sa chambre. Elle y a également connu la dénonciation d’un bon français qui est allé expliquer aux autorités allemandes qu’une famille juive vivait au 5, rue des carmes. Elle a quitté Tarbes de nuit en mars 1942. Barbara a toujours refusé de chanter à Tarbes. Elle a cependant accepté de donner un concert unique au Parvis à Ibos, à 7 kilomètres de Tarbes, tout en précisant qu’elle refuserait de passer par la ville, ni même d’entendre prononcer son nom.

(Le 28 mai 1970, sortait l’album « L’aigle noir » de Barbara. Dans ses mémoires, publiées en 1988, la longue dame brune a avoué que l’aigle noir était la représentation métaphorique de l’inceste subi pendant son enfance.)

© JM Bassetti 28 mai 2013. Tous droits réservés.

18 mai 2013

Bienvenue au club

trenet

En entrant dans le grand salon au bras de Rosa Parks, présidente d’un jour,  il ne s’attendait pas à ce qu’il allait voir. Oh bien sûr, on l’avait bien prévenu :

« Vous allez rencontrer des personnalités éminentes, de tous bords, et qui, à partir de ce jour, seront toutes vos égales. »

Mais quand même, il ne s’attendait pas à ça.

Le premier qu’il aperçut, grand, fort, beau, avec un charisme rarement atteint, fut Jean Marais. Il était debout près d’une colonne de marbre, un verre à la main. Il était en grande conversation avec Robert Capa, le célèbre photographe. Ces deux-là se connaissaient depuis longtemps, l’un ayant photographié l’autre et l’autre ayant été le modèle du premier.

Timidement, il s’approcha.

– Monsieur Marais, je suis vraiment très honoré, balbutia-t-il timidement !

– Ah comme je suis content de vous voir, répondit Fantomas. Je savais que vous seriez là ce soir. Laissez-moi vous dire toute mon admiration.

– N’en faites rien, nous sommes parait-il ici entre nous.

– On se reverra plus tard, cher ami, termina Jean Marais, je serais ravi de trinquer à votre nouvelle accession parmi nous !

Et il reprit sa conversation avec le photographe.

En avançant parmi les invités, il reconnut deux anciens présidents américains : Richard Nixon et Gerald Ford. Ils devisaient tranquillement, forcément en anglais et avec des accents différents. La langue anglaise n’était pas son fort, aussi ne s’attarda-t-il pas.

En passant près de François Brousse et de Roger Garaudy, en grande conversation philosophique certainement, il aperçut Aimé Césaire. Un poète ! Un poète, comme lui. Comme il les aime les poètes, et comme il les comprend ! Comme il comprend leur façon de penser, de vivre, d’appréhender la vie, toute différente de celle du commun des mortels. Lui, il la connait bien l’âme des poètes. Il l’a superbement décrite, il y a déjà plus de soixante ans. Il ne peut s’empêcher de fredonner : « Longtemps longtemps longtemps après que les poètes ont disparu…. »

– Peu de femmes ici, se dit-il soudain. Voyons, voyons… Ah Vivian Leigh, l’inoubliable Scarlett, mon Dieu qu’elle était belle.

Son regard continua à balayer l’assemblée :

– Est-ce Jacqueline de Romilly là-bas ? Il me semble bien, mais je ne suis pas certain. Ah ! Irène Joachim, elle j’en suis certain. Quelle voix elle avait cette femme ! Une des plus belles voix de sopranes jamais entendues. Je me souviens parfaitement d’elle dans Pelléas et Medisande de Debussy. Quelle émotion !

Soudain, il sentit qu’un homme lui frappait fermement l’épaule. Il se retourna. Klaus Barbie se tenait là devant lui.

– Je suis très heureux de vous retrouver ici, Monsieur…

Il ne lui laissa pas le loisir de terminer sa phrase :

– Je n’ai rien à vous dire, Monsieur Barbie. Nous faisons peut-être partie de la même, comment dire… association, mais nous sommes tellement différents qu’il serait préférable que vous vous éloignassiez. Allez donc chercher ailleurs quelqu’un qui accepte de vous faire la conversation. Je ne suis pas de ceux là. Je ne vous salue pas, Monsieur.

Il en était tout tremblant. D’une part de s’être retrouvé face au boucher de Lyon et d’autre part d’avoir eu l’audace de lui avoir dit ce qu’il avait sur le cœur.

Mais ce fut Albert Camus, qui, avec sa gentillesse légendaire, mit fin à l’errance de notre ami parmi les prestigieux invités de cette soirée.

Il frappa doucement son verre avec la pointe de son couteau et attendit le silence. Il dut recommencer car Félicien Marceau et Gaston Bonheur continuaient à discuter sans tenir compte du signal discret mais suffisamment autoritaire.

– Mesdames, Messieurs, commença le Prix Nobel. Comme vous le savez, cette année est notre année et nous sommes heureux de nous retrouver entre nous, et uniquement entre nous. Si nous sommes tous réunis ce soir, écrivains, hommes politiques, musiciens (remarquons la présence parmi nous de Monsieur Benjamin Britten), actrices et acteurs (je salue au passage Burt Lancaster et  Alan Ladd), c’est pour accueillir en notre sein un homme qui a été tour à tour et à la fois poète, écrivain, compositeur, musicien, acteur. Ses mille chansons ont fait de lui un homme reconnu par l’humanité tout entière. Gilbert (Cesbron), toi qui es plus jeune que lui mais qui l’as bien connu, tu ne me contrediras pas si je dis que cet homme est l’incarnation de l’insouciance des années folles, la maturité des trente glorieuses et la sagesse des deux dernières décennies. En ce 18 mai, jour de son anniversaire, je suis, que dis, je, nous sommes heureux d’accueillir dans le club des centenaires pile-poil (comme disent les jeunes) le plus âgé des jeunes hommes, le plus jeunes des vieillards, j’ai nommé Monsieur Charles Trenet ! Monsieur le Fou Chantant, bienvenue au club des centenaires !!»

Charles se sentit rougir jusqu’au bout des oreilles. Il s’apprêta à prendre la parole pour répondre aux aimables paroles de l’auteur de la Peste, mais un tonnerre d’applaudissements et de hourras l’empêcha de prendre sereinement la parole.

Mais voici que la grande porte de la salle des centenaires se referme devant nous. Éloignons-nous doucement, et laissons ces messieurs-dames discuter et se rappeler leurs bons souvenirs, puisque, comme l’a déclaré Albert Camus, ils se retrouvent entre eux, et uniquement entre eux. Un jour viendra où nous serons nous aussi dans la grande salle à palabrer avec des célébrités qui seront également nos égales. En âge du moins.

(Toutes les personnes dont les noms sont en évidence sont nées en 1913 et font donc partie des centenaires pile-poil. Et bon anniversaire à Charles Trenet.)

© JM Bassetti 18 mai 2013. Tous droits réservés.

 

 

16 mai 2013

On refait le film

fondaLa chaleur est étouffante. Tout là-haut dans le ciel, le soleil est à son zénith, disque d’or au milieu du ciel bleu. Sa lumière fait mal aux yeux.

Le désert brille sous les rayons ardents de l’astre du jour. Les grains de mica contenus dans le sable étincellent  comme autant de minuscules miroirs. La lumière est vive. Aucune ombre à l’horizon. Juste deux malheureux cactus brûlés par le soleil et qui finissent de pourrir.

Dans le ciel, les oiseaux sont rares. Ils ont cherché des cieux plus propices ou des arbres qui leur permettraient de passer la journée un peu au frais.

Et pourtant, écrasés sous le soleil et la chaleur,  deux hommes sont là. Immobiles. Depuis vingt minutes déjà, ils se font face et se regardent longuement. Personne ne bouge. Pas un souffle de vent pour aérer un peu cette ambiance tendue. Les regards sont remplis de haine. Les yeux bleus de Frank et le regard vert de l’autre homme, seulement connu sous le nom de « Harmonica ». Frank, entièrement vêtu de noir, immense chapeau sur la tête a le regard froid des hommes implacables. Bleus comme la mer qu’ils n’ont jamais vue, ses yeux sont fixes. Malgré la lumière aveuglante, aucun battement de cil ne vient troubler le regard continu. A dix pas devant lui, se tient « Harmonica », vêtu de clair, impeccablement rasé, un petit sourire ironique aux lèvres. L’heure de la revanche a sonné pense-t-il.

En arrivant, Jack a laissé tomber sa veste noire sur le sable d’un geste désinvolte, persuadé de la récupérer lorsqu’il aura fait ce qu’il est venu faire.

Le temps passe : la main droite à dix centimètres des armes accrochées à leurs ceintures, les deux hommes continuent à se dévisager.

Soudain, le regard de « Harmonica » se trouble. Il se revoit, enfant, sous une arche de brique rouge, brûlée par le même soleil étouffant qu’aujourd’hui. Sur ses épaules, en équilibre, se tient son frère, pendu à la cloche d’appel des bêtes. L’équilibre est précaire, le jeune homme tremble sous le poids mort de son ainé. Et là, il le revoit, il reconnait bien Frank, vingt ans de moins, une barbe de cinq jours, petit foulard noir autour du cou et qui le regarde du même regard froid que cet après-midi. C’est lui, c’est bien lui, aucun doute. Pendant des années, il a attendu ce moment, ce moment de se venger. Avec un sourire ironique aux lèvres, Frank sort de sa poche un harmonica et le coince dans la bouche du jeune homme encore debout.

« Joue, dit-il, joue pour ton frère !

La sueur coule le long du visage de l’adolescent. Là-haut, au-dessus de lui, la vie de son frère ne tient qu’à son courage et à sa volonté de tenir, tenir encore, le plus longtemps possible. Son souffle devient court, saccadé, et chaque bouffée d’air qui sort de sa bouche fait pleurer l’harmonica d’un râle déchirant et sinistre.

Et ce qui doit arriver arrive. N’en pouvant plus, ne pouvant plus longtemps supporter la chaleur, le manque d’air et le poids qui pèse sur ses épaules, le jeune homme s’écroule. Sa tête vient violemment heurter le sol, faisant voler la lourde poussière autour de lui. Au-dessus de lui, il ne le voit pas, mais le devine, son frère ainé se balance, accroché à la corde qui le relie à la cloche.

Une détonation, un coup de feu met soudain fin au long silence qui s’était installé entre les deux hommes. Les deux regards sont toujours fixes, mais celui d’Harmonica se trouble à nouveau. Une larme point au coin de son œil droit. Il porte la main au côté de sa poitrine. Il est touché. Ses pensées vont à nouveau vers son frère, pendu au-dessus de lui. Il le sait maintenant, il va aller le rejoindre.

Harmonica tombe à genoux. La Mort est là, à deux pas, il la voit, il l’entend. Il sait qu’elle va venir et l’emporter loin de ce désert aride. Frank rengaine son arme, s’approche de son adversaire à petits pas, s’agenouille, et comme il l’avait fait vingt ans plus tôt, extrait de sa poche un harmonica, en tous points identique à celui que possède sa victime.

Comme il y a vingt ans, il coince l’instrument entre les lèvres du mourant. Le même son déchirant qu’il y a vingt ans, le même cri, le même râle.

– T’es vraiment trop con, lui dit-il. Depuis le début, je savais qui tu étais.

Harmonica souffle, l’instrument pleure.

– Leçon numéro un : on ne rêve pas quand on se bat en duel. On est attentif à ce qui va se passer. Ton frère ne t’a jamais appris ça ?

Harmonica regarde une dernière fois son adversaire victorieux et, comme il y a vingt ans, s’affale dans la poussière du désert.

– Tu le sauras la prochaine fois ! » murmure Frank, le sourire figé dans un rictus ironique et dédaigneux.

A petits pas, Frank s’éloigne de sa victime, ramasse sa veste, la jette sur son épaule droite et rejoint son cheval qui l’attend quelques mètres plus loin.

(Bon, je suppose que vous avez reconnu la scène finale de « Il était une fois dans l’Ouest », juste un peu arrangée, au moins sur la fin. Ce film de Sergio Leone date de 1968. La légendaire musique est de Ennio Morricone. Charles Bronson y est « Harmonica » et Henry Fonda joue l’antipathique Frank (qui meurt à la fin). Henry Fonda était né le 16 mai 1905. Il est mort le 12 Août 1982.)

© JM Bassetti 16 mai 2013. Tous droits réservés.

http://www.dailymotion.com/video/x1jtwy_il-etait-une-fois-dans-l-ouest_news