Catégorie : Frissons

Drôle de bienvenue.

Pour ce quatrième atelier de l’année, les habitués retrouveront le Commissaire Löderup, célèbre policier suédois que j’ai déjà mis en scène dans trois autres textes (je viens de mettre Löderup dans les catégories, regardez dans Catégories dans la colonne de droite, vous trouverez Löderup).

Merci encore à Leiloona du site Bricabook pour son atelier. Et pensez à lire les textes de mes amis.


Herzlich Wilkommen…

Si le contenu du message, sorti de son contexte, pouvait paraitre sympathique et accueillant, il n’en était rien pour Erik Löderup.

Les vacances du commissaire Löderup étaient maintenant terminées. Le policier suédois était rentré depuis une semaine de sa villégiature danoise et c’est avec enthousiasme qu’il avait repris le collier au commissariat central de Malmö où il dirigeait le quatrième bureau de la police nationale suédoise. Celle du Comté de Scanie. Ici même, dans le sud de la Suède où Henning Mankel avait fait vivre et vieillir le Commissaire Wallander, sa fille, son ex-femme, ses souvenirs, son alcoolisme latent et son mal de vivre. Régulièrement, des cars de touristes de toutes nationalités ralentissaient devant le commissariat et prenaient des dizaines de photos en souriant bêtement, comme le font les bobos qui se prennent pour des intellos.

Pour son retour, il avait été gâté. Dès la reprise du  lundi matin, à peine le premier café avalé, il avait été appelé dans un hôtel du vieux Malmö pour faire les constatations sur une scène de crime. Une femme assassinée, lui avait-on dit. Aussitôt, il avait frappé à la porte du bureau de Bjorn Bjärnum, son fidèle adjoint depuis plus de dix ans. Tous deux étaient partis, toutes sirènes hurlantes dans les rues encombrées de la ville. Ils étaient passés devant Turning Torso, la fameuse tour étonnante de Malmö et avaient déboulé dans le vieux quartier aux rues sombres et étroites. Là, les lumières bleues des véhicules de pompiers leur avaient indiqué l’endroit où s’arrêter sans avoir besoin de chercher. Les deux policiers étaient passés sans encombre sous les rubans jaunes délimitant le périmètre de sécurité et avaient pénétré dans l’hôtel. Löderup avait salué machinalement celui qui devait être le gardien de nuit en lui indiquant qu’il redescendrait lui poser quelques questions puis il s’était engouffré dans l’escalier. Au deuxième étage, sur la partie gauche du palier, une porte était grande ouverte. Des flots de paroles en sortaient ainsi que des flashes d’appareils photos. L’Identité judiciaire était donc déjà là.

Comme à chaque fois, Löderup avait distribué les rôles.

– Je fais les constats, occupe-toi de la pièce. Regarde partout sans fouiller, on reviendra. Fais des photos. L’urgent

Löderüp et Bjärnum avaient pénétré dans la chambre. Etonnamment, la pièce était parfaitement en ordre. Aucune trace de lutte, des vêtements de femme soigneusement déposés sur le dossier de l’unique chaise de la chambre. Une paire de sandalettes noires attendait sa propriétaire au pied du lit King Size. Et la propriétaire était là, allongée sur la housse de couette à fleurs, les bras écartés, un fin lacet noir encerclant son cou. Son haut de pyjama était sagement fermé jusqu’au dernier bouton. Tout était impeccable. La femme, démaquillée, était impeccablement coiffée et portait un bandeau noir qui barrait son front.

Löderup s’était approché et avait sorti son dictaphone de sa poche pour énoncer à voix haute les constatations immédiates avant que le corps ne soit emporté vers le légiste qui s’occuperait de lui.

« Femme de type européen, blanche, entre trente-cinq et quarante ans. Yeux bleus, cheveux blonds retenus par un bandeau de tissu noir. Grain de beauté au-dessus du sourcil gauche. Une boucle d’oreille manquante du côté droit. Aucune trace apparente de lutte. Elle est vêtue d’un pyjama à fines rayures bleues et blanches. Visiblement étranglée par un lacet de couleur noire. Les yeux sont ouverts. La bouche aussi. »

« Vous pouvez emporter le corps, avait-il dit aux ambulanciers qui attendaient près du lit. Bjärnum ? Tout va bien ? avait-il demandé.

– Oui, Commissaire. Venez. Il y a quelque chose qui va vous intéresser.

Et l’inspecteur Bjärnum avait guidé son supérieur vers le bureau près de la fenêtre. Là, au milieu de la table, sur une feuille blanche, un court message inscrit sur deux lignes :  « Herzlich Willkommen». « Bienvenue » en allemand. Lui qui rentrait juste de vacances. Ce message lui était-il destiné ?

Tapé certainement sur une machine à écrire des années soixante ou soixante-dix. L’écriture était claire. Le ruban devait être ancien ou n’avait pas été utilisé depuis longtemps.

– Herzlich Willkommen, avait répété le commissaire Löderup. Tu parles d’un message de bienvenue ! »


L’aventure continue.

Voici le texte que je viens de terminer pour un concours de nouvelles.

Modalités: le texte doit faire moins de 1890 caractères. Le thème de ce texte doit être la porte. Et le texte doit tourner autour de l’imaginaire.

Par contre, je ne suis pas satisfait du titre. Après avoir lu, si vous avez une idée de titre meilleur que le mien, je vous laisse me le proposer en commentaire de ce texte.

Bonne lecture.

raspoutineLentement, Noah ouvre la porte. C’est son moment préféré de la journée, ou plutôt de la soirée. Un moment rituel qu’il adore. Ils sont tous là au rendez-vous. Exactement où il les a laissés hier soir. Comme un film mis en pause, ils s’étaient arrêtés, avaient cessé leurs mouvements, s’étaient tus.

Noah est heureux de les retrouver. Il va avoir peur, il le sait.

Grigori est là, égal à lui-même. C’est un géant, on dirait un ogre, c’est du moins comme ça que Noah le voit. Ses longs cheveux noirs tombent sur son dos. Sales, mal coiffés, ils lui donnent des allures de monstre, un peu comme Hagrid dans Harry Potter. Il y a du sang sur sa chemise. Sa hache à la main, son couteau à la ceinture et son révolver dans son étui, il reprend sa course à travers les rues de la ville. Le souffle commence à lui manquer. Il sait qu’on est à sa recherche, que toutes les polices du pays sont à sa poursuite. On a déjà essayé de l’empoisonner pendant le repas. Il s’en est aperçu, mais sa force est immense. Rien ne l’atteint. C’est bientôt la fin, il le sait.

Entouré de sa famille, le petit prince Alexis reprend un peu de couleurs. Noah l’aime beaucoup et a pitié de lui. Toute la journée il l’a suivi. Hier soir, ils ont fait une longue promenade au bord du fleuve gelé. Ils ne sentaient plus leurs pieds tellement le froid était mordant. La magie était telle que Noah le sentait à ses côtés, si présent.

Que va-t-il se passer aujourd’hui ? Grigori va-t-il s’en sortir ? Ses poursuivants vont ils le rattraper, le faire prisonnier ou le tuer ? Alexis va-t-il guérir de sa terrible maladie ? Il est si frêle et si fragile.

Maintenant que la porte est ouverte, le monde de Grigori qui s’était figé hier reprend vie et l’aventure continue.

Et elle continuera jusqu’à ce que Noah, épuisé, referme la porte et s’endorme.

Demain, il ouvrira à nouveau la porte magique de toutes les aventures : son livre.

Ce texte comporte 1886 caractères.

 


Je suis …

Je suis Charliejesuis
Je suis Paris
Je suis Belgique
Je suis Liban
Je suis Israël
Je suis Mali
Je suis Burkina Fasso
Je suis Côte d’Ivoire
Je suis Syrie
Je suis Turquie
Je suis Tunisie
Je suis Maroc
Je suis Algérie
Je suis Palestine
Je suis Egypte
Je suis Londres
Je suis Boston.

Je suis Canada, Australie,
Koweit, Pakistan
Je suis Yemen
Arabie Saoudite
Afghanistan.

Je suis Europe
Asie
Océanie
Afrique
Amérique

Je n’ai pas de nation
Je n’ai pas de religion
Je n’ai pas de couleur
Je n’ai pas de pays.

Je suis tout le monde
Tous ceux qui tombent
Sous les bombes.

Hommage des dessinateurs sur le site de Courrier International

brux

 

 


Insomnie

On est lundi. Et vous le savez, le lundi est consacré à la photo du site Bricabook.

Cette semaine, deux contraintes: la photo et un thème obligatoire: le harcèlement de rue.

L’Université de Toulon organise cette semaine une manifestation autour de la question du sexisme et du harcèlement de rue. Les textes de l’atelier feront l’objet d’une exposition durant toute la semaine. Et, pour illustrer le débat (qui clôturera une semaine d’évènements culturels) les textes seront lus sur scène par des étudiants de l’atelier théâtre.

rue

Quand je suis passée près de toi
Je ne demandais rien,
Je ne voulais rien.
Je voulais juste
Rentrer chez moi
J’étais crevée,
Fatiguée, usée.

Quand je vous ai vus
J’ai joué l’aveugle
J’ai regardé droit devant moi
Fixé un point qu’existait pas
Je sentais vos regards
Insistants et vulgaires,
Et malgré mon manteau
Je me sentais nue,
Je me sentais nulle.

Quand tu t’es approché
Je me suis refermée
T’as demandé où j’allais
Si j’avais pas peur toute seule
Tu m’as dit que j’étais belle
Que j’avais de beaux yeux
Et un beau bonnet blanc
Que ton copain était timide
Qu’il était amoureux de moi
Mais qu’il n’osait pas
Il rigolait. Toi tu parlais.

Quand tu t’es aperçu
Que je ne répondais pas
Que je ne ralentissais pas
Tu as parlé plus fort.
Tu m’as dit que j’étais moche
Que j’avais un gros cul
Que j’étais rien qu’une salope
Avec mes sales collants
Et mon vieux bonnet blanc
Que je faisais exprès
D’allumer les mecs du quartier

Quand ta main m’a touchée
J’ai retiré mon bras
J’aurais voulu crier
J’aurais voulu courir
J’ai cru que j’allais vomir
J’ai cru que j’allais mourir
J’aurais voulu m’enfuir
Mais j’étais paralysée
Tétanisée.
C’est ça la peur
La terreur
Toi tu sais pas…

Pourquoi tu m’as dit ça ?
Pourquoi tu m’as fait ça ?
Dans la nuit je t’entends
Dans la nuit je te sens
Ton regard m’a salie
Tes mots m’ont humiliée.
Si ça se trouve en ce moment
Vous recommencez
Les mêmes gestes
Le même crime
Avec une autre nana
Avec une autre victime,
C’est tellement facile
Tellement bas.

Et pendant ce temps là
Moi qui ne demandais rien
Moi qui ne voulais rien,
Je suis seule dans mes draps
L’heure tourne
Et je ne dors pas.


Sur la plage

 

Photo retirée à la demande de l’AFP.

Un enfant sans vie sur la plage du village de Bademli, dans la province de Çanakkale, en Turquie,
après le naufrage de son embarcation sur la route de Lesbos. Photo prise le 30 janvier 2016.

La maison est vide maintenant. Ou presque. Que prendre quand il faut partir ? Partir absolument ? L’essentiel, le nécessaire. Et encore. Le sac à dos est trop petit pour le superflu. Pas question de prendre des meubles, des matelas ou quoique ce soit qui puisse représenter du poids. Le poids du souvenir et le poids du chagrin sont déjà assez lourds à porter.
Le père est déjà descendu avec les enfants. Il parle avec d’autres. Qui partent aussi. La mère reste quelques minutes dans l’unique pièce de la maison. Imprégner sa mémoire, imprégner son cerveau de ce qu’a été sa vie. Les rires dans la maison, les repas, les nuits d’amour, l’arrivée des enfants.
Il est l’heure, il faut y aller. Un dernier regard avant de tout quitter. Au moment de partir, une tache jaune or accroche son regard. Elle se baisse et ramasse la tétine du fils. Comment a-t-elle pu l’oublier ? Il en aura besoin sur la bateau pour combattre la peur.
Et puis là-bas, quand ils arriveront.
Le bateau les attend.
La mort aussi.

1000 caractères.


Je suis …….

8210-o-je-suis-charlie-facebook« Mais pourquoi t’écris pas ? D’habitude, tu écris, tu as les mots faciles, tu es le premier à mettre un petit mot, un poème, une chanson.. »

Ben voilà, j’écris pas.

J’écris pas sur commande.

Là, pour le moment, je ne peux pas. je suis bloqué, coincé.

Ca viendra.

Je regarde la télé, mes mails, les journaux, mon Facebook, je lis tous ces hommages, j’avale les dessins, les photos, les caricatures, les bons mots.

J’assiste à une déferlante qui me met parfois mal à l’aise.

Qui écrira le plus beau petit mot ? Le plus fort, le plus émouvant ? Qui arrivera à écrire une phrase définitive, à trouver la citation juste qui va bien et qui colle avec ce qui se passe. Qui fera le dessin le plus proche de l’esprit Charlie ? Il y a de tout. Du beau, de l’émouvant, mais aussi du moche, du laid, du facile, du mercantile, du mauvais goût…

Je suis un peu comme une souris dans une fromagerie.

C’est trop. Je ne peux pas tout digérer. Le bon comme le moins bon.

Le petit mot du philosophe, celui de Dieudonné, celui des cathos intégristes qui comparent le rassemblement d’hier avec les manifs anti-mariage pour tous.

Quelle pitié, quelle misère, quelle étroitesse d’esprit !

Il y en a trop. Pas trop pour vivre à fond ce qui se passe, non, sûrement pas. Comme tous le gens sensés et qui réfléchissent un minimum, je suis Charlie.

Je suis de tout cœur avec les victimes, leurs familles, leurs amis, ceux de leur confession, ceux de leur bord.

Mais mon émotion déborde, mon esprit est bouleversé, tourneboulé, chahuté.

Je ne suis pas calme, pas tranquille, pas placide pour écrire.

Du moins pour écrire sainement, raconter une petite histoire comme je pense savoir le faire.

Les mots ne viennent pas, ou du moins, s’ils viennent, je n’arrive pas à les associer pour en faire des phrases, pour créer des paragraphes et concrétiser tout ça en une histoire.

Ca viendra.

Un jour, dans un mois, deux, six, je ne sais pas, les mots se mettront en ordre tout seuls, et l’histoire de Charlie sortira. Et vous serez étonné de la lire à ce moment.

Vous vous direz « Tiens, qu’est-ce qui lui prend ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi revenir là-dessus ? »

Ca voudra dire que ce qui s’est passé depuis mercredi, toute cette émotion qui aura laissé des traces indélébiles dans mon cœur, que ce chagrin, sincère et profond sera toujours là, mais que je l’aurai à peu près digéré, que je pourrai l’extérioriser en dehors du chaos actuel.

 

Pour l’instant, je ne peux pas. C’est trop neuf, trop frais. Trop empli d’émotion et de larmes.

Pas assez de recul.

En tant qu’homme, que Français, que militant pour les droits des hommes et pour la liberté d’expression, je suis Charlie, de la racine de mes rares cheveux jusqu’au bout de mes ongles.

 

Mais en tant que raconteur d’histoires, je suis….. vide.

 

© JM Bassetti. A Ver sur Mer le 12 Janvier 2015. Reproducion interdite sans accord de l’auteur.


Par la fenêtre

jardinUn hôpital.
Grand bâtiment de pierre, de fer et de verre. Immense entrée des urgences, ballet incessant des ambulances et des voitures de particuliers. Grand hall, cafétéria, fleuriste, marchand de journaux. Malades devant la porte, la perfusion à roulette à la main droite, la clope à la gauche. La promesse de la vie d’un côté, celle de la mort annoncée de l’autre. Des centaines de personnes qui entrent et qui sortent chaque jour. Un bouquet de fleurs, une boite de gâteaux, un paquet de bonbons. Un sourire, un soulagement, une angoisse, une boule au ventre, une autre dans la gorge, un soupir, des larmes.
124. Un numéro sur la porte.
Une porte rouge, large, à la poignée démesurée. Une fenêtre étroite sans poignée. Qui n’ouvre pas. Sur rien. Pas moyen d’aérer, de prendre un bol d’air, de respirer. Quatre murs peints en deux teintes de bleu. Une moins pisseuse que l’autre, ça donne de la gaieté. Ca atténue la tristesse. Trois cadres : un sous-bois, la mer et la montagne. Une télé accrochée au milieu du mur. Des fils qui pendent.
Deux placards, une salle de bains.
Deux lits.
Une fenêtre.
Dans le lit près de la fenêtre, un homme assis. Il regarde par la fenêtre.
Dans l’autre lit, près de la porte, un homme couché. Il regarde le plafond.
« Y a-t-il toujours des fleurs dans le jardin de la maison de pierre ? demande l’homme couché.
– Oui, répond l’homme assis. Elles sont encore plus belles qu’hier. Les tulipes sont ouvertes ce matin. C’est une véritable festival de couleurs.
– Et les oiseaux ? demande l’homme couché.
– Chaque jardin possède son rouge-gorge, parait-il, répond l’homme assis. Celui de la maison de pierre vient de passer. Il s’est posé sur un cerisier. Attendez. Attendez…
– Quoi ? Que se passe-t-il ?
– C’est la sortie de l’école, les enfants sortent et passent en courant. Ils sont gais, je le vois sauter et rire. Le rouge-gorge s’est envolé. Il vient juste de passer devant la fenêtre.
– Mais je ne les entends pas les enfants, déplore l’homme couché.
– Non, hélas. Double, triple vitrage, fenêtres blindées impossibles à ouvrir. Des fois qu’on voudrait sauter.
– C’est dommage. J’aimerais tant me mettre à la fenêtre pour voir tout ce que vous me décrivez.
– Ca viendra, ça viendra. Quand vous irez mieux, vous pourrez venir regarder. Pour le moment, reposez-vous. Je me rassois pour dormir un peu aussi.
Et les deux hommes s’endorment. Les fleurs dans les yeux et les oiseaux en tête.
La faucheuse.
Elle vient. Ici, plus qu’ailleurs. A l’hôpital, elle est chez elle. Elle entre dans les chambres, elle fauche. Pas tous évidemment, mais elle fait son marché. Quotidiennement.
Les deux hommes ne l’ont pas vue venir, entrer dans la chambre. Il faisait nuit. Il faisait noir. Il faisait silence. La surveillante de garde était pourtant là, mais la dame est venue sur la pointe des pieds.
Et elle a emporté l’homme.
L’homme assis.
Près de la fenêtre.
Un grand paravent sépare les deux lits. Un grand paravent triste et gris qui cache pour quelques heures  le lit de celui qui n’y sera bientôt plus. Pourquoi pas un paravent à fleurs ? Pour dédramatiser tout ça. La mort n’est pas toujours triste à l’hôpital. Elle soulage parfois.
Celui qui part.
Pas ceux qui restent.
Parce qu’ils restent.
L’homme couché appelle l’infirmière.
« Je voudrais vous demander une faveur. Puis-je être placé près de la fenêtre, là où était mon voisin il y a encore peu de temps. Les journées passeront plus vite en regardant le jardin. Les fleurs et les oiseaux. Les enfants et les mariés. Les vélos et les motos. Les femmes en robes courtes. Tout ce que m’a décrit mon voisin assis.
L’infirmière jette un œil par la fenêtre, mais ne s’attarde pas. Elle sourit. Elle sourit de son joli sourire de femme gaie qui vient de voir pour son plaisir ce qu’il va voir prochainement.
– Bien sûr, dit-elle, vous y serez bien. »
Et le temps passe. Les heures, les jours, les semaines.
L’homme couché va mieux. Petit à petit, il arrive à se redresser légèrement, en s’appuyant sur son coude. Un nouvel homme couché est venu prendre sa place dans le lit près de la porte
Et un matin, pour son plus grand bonheur, l’homme couché de la fenêtre devient homme assis. Il se redresse, se pose sur son céans et regarde vers la gauche.
Il va voir le jardin, les oiseaux, le rouge-gorge, les femmes aux jupes courtes.
Il s’appuie sur ses mains, se redresse le plus qu’il peut. Son corps quitte presque le lit.
Il regarde.
Et il voit.
Derrière la fenêtre, à quelques mètres à peine, se dresse un mur.
Un mur bête, un mur gris. Même pas taggé, même pas peint, même pas décoré.
Un mur. Mur.
Et l’homme assis sourit en regardant ce mur.
Il repense à son voisin. A son regard, à sa voix. Au bien qu’il lui a fait pendant tous ces jours.
Au plaisir qu’il a eu d’imaginer ces choses qui n’existaient pas.
Du moins pas à cet endroit. Pas à ce moment.
Et les jours passent.
Et un matin :
« Excusez-moi, Monsieur, dit l’homme couché, pourrais-je vous demander un petit service ?
– Bien sûr, si je peux vous aider, répond l’homme assis.
– Puisque vous avez la chance de pouvoir vous asseoir, pourriez-vous me dire ce que vous voyez par la fenêtre ? La vue de ce plafond m’est insupportable. Et vous, vous…
La tête de l’homme assis tourne un peu. Un jour, il savait que ça arriverait.
– Juste en face de la fenêtre, répond l’homme assis, se trouve un……
Il réfléchit, marque une pause. Avale sa salive, revoit l’image de l’homme assis près de la fenêtre lorsque lui-même était homme couché.
– Un ?
– Un jardin, c’est le jardin d’une grande maison avec un toit de chaume.
– Un toit de chaume, ici ?
– Oui oui, je vous assure. Et dans ce jardin…..»

 

© JM Bassetti. Le 30 septembre 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.