avril 18

Reconversion difficile

ipaginationAtelier d’écriture sur le site Ipagination.

Sujet: À l’occasion de la journée internationale du livre et du droit d’auteur du 23 avril 2014, nous vous proposons le sujet suivant :

« Ah, le livre, merveilleux objet que l’on découvre et redécouvre au fil du temps ! Il nous emprisonne dans les méandres de ses histoires, ses drôles de convenances.
Et si vous vous preniez pour un héros mythique de ces belles aventures ?

Soyez un Julien Sorel, une Anna Karénine, un Quasimodo, une Hermione Granger, un Etienne Lantier, une Madame Bovary, un D’artagnan ou pourquoi pas… une Scarlett O’Hara.
Faites revivre ces personnages dans une aventure d’aujourd’hui en gardant leur principale caractéristique telle que l’a définie l’auteur d’origine.
En 1500 mots maximum, refaites nous rêver et montrez nous vos plus beaux atouts d’auteur.

 

bourvilC’est un homme petit, maigre, blême, anguleux, osseux, chétif, qui a l’air malade et qui se porte à merveille ; sa fourberie commence là. Il sourit habituellement par précaution, et est poli à peu près avec tout le monde, même avec le clodo auquel il refuse un euro. Il a le regard d’une fouine et la mine d’un homme de lettres. Sa coquetterie consiste à boire avec les SDF. Personne n’a jamais pu le griser. Il fume toute la journée. Il porte un imper douteux, gras et sale  et sous son imper un vieux T-shirt  noir(1).
D’un lourd coup d’épaule, il pousse la porte de l’immeuble dont le digicode n’est plus depuis longtemps qu’un lointain souvenir. Les douze boutons métalliques pendent lamentablement et le haut-parleur est défoncé et hors d’usage depuis quelques mois déjà. Peut-être commencera-t-il bientôt une seconde vie dans un quelconque appareil de musique. Pour le moment, il est toujours dans son logement de plastique. Mais pour combien de temps ? Dans le hall d’entrée, vaste poubelle citadine désertée depuis longtemps par les techniciennes de surface qui refusent d’y pénétrer, les papiers de sandwiches et les boites de pizza en carton côtoient sur le sol les bouteilles de sodas et les canettes de bière. D’un geste machinal, il shoote dans un mégot de cigarette.

« Saloperie de bout doré, grommelle-t-il. Plus rien à récupérer avec les américaines. Du temps des Gauloises et des Gitanes, on en faisait une avec six. Au moins, les pauvres avaient de quoi fumer.. »

Machinalement, il ouvre la porte défoncée de sa boite aux lettres, histoire de voir si aucun virement n’est arrivé. Rien. Vide. Il en profite pour regarder dans les casiers voisins, on ne sait jamais, peut-être un des locataires de cette tour aurait-il un chèque de la sécu ou autre. Quelque chose à tirer quoi… Son voisin de palier, celui qui habite le F2 en face de l’ascenseur,  Pontfarcy, ou Pontmercy, un nom comme ça, reçoit de temps en temps des enveloppes  intéressantes. Une fois même, il y avait un billet de cent euros… Tout bénef ! Mais bon, c’est pas tous les jours Byzance non plus !

Huit, dix, douze, huit dix douze, huit, dix, douze, huit, dix douze…. Machinalement, il compte les marches des demi-étages. L’ascenseur ? Non, merci bien. Quand il n’est pas bloqué par les bandes du quartier qui y font Dieu sait quoi, on marche sur les seringues, les capotes usagées et les bouteilles de vodka. On a beau être un ancien militaire, avoir fait l’Indochine et l’Algérie, avoir côtoyé des généraux et tutoyé des colonels, on garde quand même sa dignité. Ah, l’armée, c’était le bon temps. Il n’était que sergent, mais sûr que sans lui, le bataillon n’aurait pas eu la même gueule. Courageux, il n’hésitait pas à aller au feu, et bien souvent, les balles lui avaient sifflé aux oreilles. Il avait été un bon soldat. Evidemment, le soir, dans l’ombre, avec ses copains, il détroussait un peu les cadavres, les amis comme les ennemis, mais comme il disait : « Là où ils sont, ils en ont plus besoin ! ». Une montre par-ci, un billet par-là, un portefeuille ou quelques pièces… Et puis personne ne le savait. Prescription maintenant !

Quatrième étage, porte gauche, appartement 1802. Il insère la clé dans la porte et tourne. Tiens la maison est déjà ouverte. La mère est sûrement là. Elle devait aller faire les courses en début d’après-midi et récupérer quelques bons d’achat sur les caisses. Bizarre qu’elle soit déjà rentrée.

Rapidement, il fait le tour de l’appartement. Personne à l’horizon. La chambre du fils est un bordel sans nom. Des fringues qui trainent, des slips, des chaussettes, des boites de gâteaux vides, des canettes, des bouteilles, des verres. Tiens !  Des verres. Pas étonnant qu’il n’en reste plus à la cuisine, ils sont tous là ! Le lit n’est pas fait, évidemment, mais a-t-il jamais été fait depuis des années ? Des papiers, des feuilles de cours, quelques photocopies. Sur une étagère, Zadig de Voltaire, l’Emile de Rousseau surnagent étonnement au-dessus de revues X et de magazines de motos. Voltaire, Rousseau. Est-ce qu’il les a lus au moins ? Ou empruntés ? Ou volés ?

Où peut-il bien être parti trainer cet après-midi ? En cours ? Peut-être, mais pas sûr. Depuis quelque temps, il guette le moindre mouvement social, la moindre manifestation pour aller foutre le souk parmi les allumés d’extrême droite. Lui, la politique, il s’en fout. Que ce soit la manif pour tous, les agriculteurs, les notaires ou les fonctionnaires, c’est du pareil au même… La même bonne possibilité d’aller casser des vitrines, de récupérer quelques bricoles qui trainent. Et puis, si l’occasion se présente de casser la gueule à un flic ou de faire les poches d’un bourgeois, il ne se gêne pas le petit ! Faudrait quand même pas qu’il se prenne une balle dans la peau à force de faire le con.

Sans même fermer la porte de la chambre du fils, il retourne dans le couloir et ouvre la chambre des filles. C’est pas la gloire non plus là-dedans. Un peu mieux rangé que chez leur frère. L’odeur n’est pas la même surtout. Chez lui, ça sent la clope, les chaussettes sales et la testostérone, chez elles, ça serait plutôt le dissolvant, le déodorant et le parfum à bas prix. Peut-être un peu plus chic, mais tout aussi écœurant en fait. En début d’après-midi, elles devraient être à la fac normalement. Parce qu’elles suivent des études. Oh, pas de trop près, non plus, juste suffisamment pour avoir droit au Resto U, à l’allocation logement et à la sécu. Elles rentrent tard le soir, quand elles rentrent. Jamais un mec à la maison, ça, c’est l’usage. Pas de ça sous le toit des parents. Mais il ne se fait pas d’illusion, ses filles ne sont pas des parangons de vertu. Le loup, elles l’ont déjà vu. Mais loin, pas ici.  La plus jeune fraye un peu avec le voisin, Pontmercy, mais lui, il veille au grain. Pas de ça… Ou alors, il faudra qu’il allonge le Marius. On a sa dignité, on ne donne pas sa fille à un jeune homme de bonne famille sans un petit remerciement en échange. C’est la vie. Il faut bien que tout le monde vive !!

Au fond du couloir, une toute petite pièce, avec juste une paillasse par terre. C’est « la chambre à la petite ». Personne n’y va jamais. Elle s’en débrouille. La petite, c’est une gamine que la mère et lui ont accueillie, pour faire plaisir, parce que sa mère était morte. Un bonhomme de la DDASS ou du CCAS était passé un jour et avait demandé s’ils pouvaient la prendre quelques jours, histoire de dépanner. « Ce sera combien par jour ? » avait demandé la mère. La réponse avait semblé lui convenir puisqu’elle était restée. Maintenant, elle est toujours là, elle s’occupe du ménage, de la vaisselle, fait un peu les courses. C’est elle qui remonte les packs d’eau notamment, parce que quatre étages sans ascenseur avec des pack de Cristalline, bonjour !

Décidément la maison est vide. Pourtant la télé gueule dans la salle. Personne pour la regarder, mais c’est une habitude. La télé, c’est le bruit de fond des cités, c’est un membre de la famille. Elle parle, on lui répond, on l’insulte, on se fout d’elle, et elle ne dit jamais rien. Avec elle à la maison, on a l’impression d’être moins seul. Mais il ne se fait pas d’illusion. Il sait que c’est juste une impression.

Bon allez, il va aller casser une petite graine au bistrot en bas. Rencontrer les copains. Boire un canon. Ou deux. Ou trois.  Après, il ira faire un tour au Pôle Emploi, histoire de justifier les quelques sous qu’il reçoit chaque mois. L’envie de bosser l’a quitté depuis un moment. Tiens, depuis qu’ils ont dû fermer leur auberge. Une belle auberge qu’ils avaient avec la mère. A Montfermeil, à la sortie de Clichy. Dans ce qui était avant la Seine et Oise, département rupin et qui est devenu la Seine Saint Denis, le 93, le Neuf Trois, département maudit. Expulsés ils ont été. Pour construire les barres d’immeubles et les cités ouvrières. Elle était réputée pourtant leur petite auberge. Depuis, c’est le chômage, la descente aux enfers. Les indemnités de dédommagement ont été vite dépensées. Maintenant, pour bouffer, c’est la démerde. Chacun fait comme il peut.  Il en a plein le cul, Thénardier de cette vie, de cette société où il n’a pas sa place. Pour nourrir sa famille et picoler ce dont il a besoin, il est bien obligé de faire des petits arrangements pas toujours catholiques.

Juste histoire de  vivre une vie décente. Pas une vie à deux balles. Une vie dans laquelle il traîne.
Malheureux.  Pitoyable. Détestable.

Misérable….

(1)    La description originale de Thénardier est la suivante : « Le Thénardier était un homme petit, maigre, blême, anguleux, osseux, chétif, qui avait l’air malade et qui se portait à merveille ; sa fourberie commençait là. Il souriait habituellement par précaution, et était poli à peu près avec tout le monde, même avec le mendiant auquel il refusait un liard. Il avait le regard d’une fouine et la mine d’un homme de lettres. Il ressemblait beaucoup aux portraits de l’abbé Delille. Sa coquetterie consistait à boire avec les rouliers. Personne n’avait jamais pu le griser. Il fumait dans une grosse pipe. Il portait une blouse et sous sa blouse un vieil habit noir. » (Victor Hugo, les Misérables, chapitre II)

Image tirée de http://susauvieuxmonde.canalblog.com/archives/2013/02/27/26522031.html

mai 30

Uchrony or not Uchrony ?

jeanne

Mince, hier j’ai écrit un texte sur les fraises, en souvenir de la mort de Grouchy qui nous avait fait perdre la face devant les Prussiens, surtout devant les Anglais et ce crâneur de Wellington. Et aujourd’hui, ouvrant mon ordi, de quoi t’est-ce que je m’aperçois-je ? Le 30 mai, dans le calendrier républicain, c’est le jour…… de la fraise.

Encore un sale coup des Rosbifs. Suis sûr qu’ils l’ont fait exprès…

Je commence à m’en remettre doucement et je descends plus bas sur la page du 30 mai. Et qu’est-ce que je vois-je devant mes yeux exorbités et étonnés ?

Je vous le donne Émile, comme disait Rousseau (non-littéraires s’abstenir..)

30 mai 1431 : mort de Jeanne d’Arc sur un bûcher à Rouen.

Un complot…. Un complot brtiannique, vous dis-je…

Je ne vais quand même pas écrire une uchronie là-dessus, ce serait un peu gros… Voyons, que pourrais-je bien inventer ?

– Il a plu toute la journée, et le feu n’a pas pris ?

– Le bois était vert et a juste fait de la fumée (je l’ai déjà fait pour les Templiers) ?

– Elle a été graciée à la dernière minute à cause d’une erreur de procédure ?

– Superman est descendu du ciel ?

– Des soldats en armes sont sortis de la foule et ont tué tout le monde et l’ont détachée ?

– Zorro est arrivé ?

– Elle a défait ses liens toute seule et est partie en mobylette devant la foule médusée ?

– Grouchy a mangé ses profiteroles sans faire le difficile et est arrivé à l’heure, pour une fois (non-lecteurs du texte d’hier, s’abstenir) ?

– E.T. est passé près du bûcher et l’a enlevée sur son vélo volant ?

– Stone et Charden ont chanté (mélomanes s’abstenir) et il a plus très fort d’un seul coup, éteignant les flammes naissantes ?

– La Reine d’Angleterre a souri ?

Non, décidément, rien ne pourrait aller. Ça se verrait trop que c’est bidonné…

Et puis je n’ai pas vraiment envie de me casser la tête.

Et après tout, pourquoi vouloir la sauver ? Elle l’a bien cherché après tout.

Sincèrement, vous ne trouvez pas ?

– S’habiller en homme alors que c’était interdit…

– Devenir soldat alors que c’était réservé aux mecs seulement…

– Raconter que c’est Dieu qui lui a demandé de bouter les anglais… Même Cahuzac n’a pas osé un truc aussi gros pour se justifier…

– Ne pas accepter les avances que lui avait faites un gros Cauchon (non-historiens s’abstenir…)

Franchement, elle a tout fait pour y arriver sur le bûcher. Je ne peux pas sauver ainsi indéfiniment celles et ceux qui se mettent délibérément dans la merde tout seul (pardon Eva, j’ai dit un gros mot… Private joke, sorry…Non-DSDEN14 s’abstenir…)

Et puis bon, si en deux jours, on gagnait Waterloo et on sauvait Jeanne d’Arc, que nous resterait-il comme argument frappant et convaincant pour justifier notre haine farouche, héréditaire et congénitale des Anglais ? Qu’aurait hurlé mon père devant une essai français face au  Quinze de la Rose (non rugbymen s’abstenir), si ce n’est «Tiens, ça c’est pour venger Jeanne d’Arc ! » ?

Non. Puisqu’hier nous avons gagné Waterloo, ce qui n’est pas une mince affaire quand même, avouez, il nous faut conserver un peu de rancœur contre la perfide Albion, et pour cette raison, je vais laisser les flammes monter le long du bûcher de la place Jeanne d’Arc de Rouen (qui ne s’appelait pas Place Jeanne d’Arc à l’époque, notez-le bien) et dévorer le corps fluet et jamais caressé de la pauvre Pucelle.

Voilà. Ce n’est pas une raison pour que le Front National s’en fasse une idole, mais laissons-la assumer ce qu’elle a bien cherché.

Donc, à la question classique : « Jeanne d’Arc a-t-elle été brûlée le 30 mai 1431 à Rouen ? », la réponse est sans équivoque : « Oui ».

A la seconde question, maintes fois posée par les plus grands historiens de France et même du monde :  « J.M.B. n’a-t-il rien pu faire pour empêcher cela ? », la réponse est « Il aurait pu, mais il n’a pas voulu ! »

Et la prochaine fois que nous battrons les Anglais au tournoi des six nations (non-utopistes s’abstenir), comme mon papa, vous pourrez vous écrier : « Tiens, sacré rosbif, t’as le bonjour de Jeanne d’Arc ! »

 

(Pas besoin de parenthèses, tout est écrit au-dessus, je vais pas répéter quand même… Marre de tout faire ici… Z’avez qu’à lire attentivement aussi…)

© JM Bassetti 30 mai 2013. Tous droits réservés.

 

mai 22

Tourne sept fois ta langue avant de parler

pinocchio

« Tu es ma fée.

– Je sais.

– Je t’aime

– Je sais.

– Je brûle d’amour pour toi.

– Chiche ! »

Et il s’enflamma.

Quand on est un pantin de bois, on fait attention à ce qu’on dit…

(Pinocchio est sorti sur les écrans américains le 22 mai 1946.)

© JM Bassetti 22 mai 2013. Tous droits réservés)

 

mai 21

Le temps n’est pas charitable

barbie

Barbie se regarde dans le miroir de sa salle de bains..

Fini le beau visage lisse, naturel, impeccable, sans maquillage, aux fines lèvres dessinées avec soin, sans la moindre ride ni patte d’oie, aux yeux en amande qu’un léger trait de mascara suffit seulement à réveiller. Il est désormais  strié de profondes rides que le temps a sculptées patiemment, jour après jour. La bouche est molle, fatiguée d’avoir trop parlé, d’avoir raconté trop d’histoires à dormir debout. Elle est obligée de lui adjoindre une forte quantité de rouge à lèvres pour que sa couleur ressorte sur son visage tartiné de fond de teint destiné à masquer les marques indélébiles du temps.

Ses yeux, cerclés de bleu outremer sont outrageusement peinturlurés d’une épaisse couche de maquillage noir foncé. Les faux-cils longs et recourbés sont épais et ressemblent à s’y méprendre à des pattes de mygale.

Finies les belles mains de femme qui n’a jamais travaillé, jamais fait la vaisselle ni même désherbé la cour. Le temps, là aussi a fait son œuvre. Les ongles fragiles et cassants sont rehaussés d’un rouge vif violent et agressif.

Laissons de côté, par charité chrétienne la courbe de reins agressivement avantageuse, le galbe irréprochable des jambes parfaitement épilées, la poitrine avantageuse et prête à bondir hors du décolleté qui a fait réagir plus d’un papa de petite fille gâtée.

Tout cela n’est que souvenir.

Contrairement aux personnages de bandes dessinés qui n’ont pas pris une ride en plus de cinquante ans (Tintin, le capitaine Haddock, Astérix, Mandrake ou Gaston Lagaffe), Barbie a dégusté sévère. Elle a pris cher comme on dit maintenant.

Seule similitude avec la gloire passée, elle arbore toujours des vêtements d’un rose criard, symbole de la jeunesse et de la féminité. Elle porte désormais un immense chapeau rose chargé de cacher une chevelure blanche et décolorée, parfois peroxydée afin de conserver autant que possible sa blondeur d’antan.

Et elle est couverte de bijoux bon marché comme ceux qu’on trouve chez Matell. On se demande même si ce ne sont pas des parures en plastique tellement ça fait toc et tape à l’œil.

Bravo à Matell et à son équipe de stylistes qui ont su adapter leur poupée en fonction de son âge. A l’instar de Harry Potter qui vieillit réellement d’un an chaque année, Barbie est désormais une vieille dame. C’est bien elle, on la reconnait aisément.

Racine, il y a bien longtemps l’avait ainsi décrite :

… elle avait encor cet éclat emprunté
Dont elle eut soin de peindre et d’orner son visage,
Pour réparer des ans l’irréparable outrage.

Barbie a beau faire tous les efforts qu’elle peut. Elle n’est plus ce qu’elle était à l’époque de sa gloire.

A noter que Barbie est le diminutif de Barbara. Elle a vécu ses dernières années sous les traits de Barbara Cartland, auteur de plus de sept cents romans d’amour.

(Barbara Cartland, née en juillet 1901, est morte le 21 mai 2000 est l’auteur de 724 romans d’amour. La poupée Barbie, créée en 1959 a été vendue à plus d’un milliard d’exemplaires. On estime que Barbara Cartland a vendu 1,5 milliards de livres.)

© JM Bassetti 21 Mai 2013. Tous droits réservés.cartland

 

 

 

mai 19

Je saurai être discrète

marilynIls s’étaient cachés. Ils avaient fui tous ceux qui les connaissaient et auraient pu être au courant de leur liaison. Personne ne devait le savoir. Chacun avait ses raisons, mais ils savaient bien que si les tabloïds s’étaient emparés de cette nouvelle, l’impact aurait été énorme. Gigantesque.

Elle l’avait rejoint dans son luxueux appartement où ils avaient passé une soirée en tête à tête, comme deux amis qui se découvrent ou se redécouvrent. Ils avaient parlé, beaucoup parlé. Chacun de ses problèmes et de ses préoccupations du moment. Puis les lèvres de l’homme avaient frôlé celles de la femme et le désir les avait inondés. Tous les deux, au même moment. Leurs baisers, d’abord timides et chastes avaient vite gagné en intensité jusqu’à ce qu’il la prenne dans ses bras et la conduise dans la chambre où ils avaient vécu ensemble une nuit d’amour qui resterait dans leurs mémoires. Une première nuit qui en appelait beaucoup d’autres, du moins l’espéraient-ils. Plusieurs fois au cours de la nuit, ils s’étaient retrouvés, leurs corps s’étaient à nouveau enlacés et unis dans une douceur et une tendresse sans égales. Ils se découvraient mutuellement. Prémices d’une longue liaison à l’abri des journalistes, de la presse et de tous ceux qui avaient intérêt à révéler et salir ce bel amour naissant.

Au matin, elle avait quitté le lit avant lui et s’était isolée dans l’un des profonds fauteuils du confortable salon.En ouvrant les yeux et découvrant la place vide, il avait cru qu’elle était partie, qu’elle avait quitté l’appartement sans rien dire, discrètement, le laissant seul avec les souvenirs de la douce nuit passée ensemble.

Mais non, elle était là. Elle lisait tranquillement le journal du matin, une tasse de café au lait sucré posée sur la table du salon.

« J’ai fait comme chez moi, lui dit-elle, j’avais trop envie d’un bon café. Tu dormais si bien que je n’ai même pas osé t’embrasser.

– Tu as eu tort, tu aurais dû.Pour le café, tu as bien fait. Je vais m’en faire un aussi.

Et, en petite tenue, pieds nus, il s’était dirigé vers la cuisine et avait préparé un petit déjeuner copieux.

– As-tu bien dormi Honey ? lui demanda-t-il.

– Peu. Je pense que je n’ai pas dû dormir plus de deux heures, mais j’étais tellement bien dans tes bras. Je me sentais protégée. Comme rarement je l’ai été depuis longtemps.

– Moi aussi, j’ai aimé cette nuit, lui répondit-il. Il y a longtemps que je l’espérais secrètement. Mais j’ai une longue journée, et tu sais très bien qu’il ne serait prudent que l’on nous voie ensemble.

– Je sais. Ta situation ne te permet pas de t’afficher avec une femme comme moi. Peut-être un jour ?

– Peut-être. Rien n’est moins sûr. Je ne peux pas te le promettre, tu le sais bien.

– Oui. Et ça me transperce le cœur de savoir que notre amour ne pourra peut-être jamais être étalé au grand jour.

– Si jamais ma femme apprenait notre liaison, ce serait une catastrophe.

Elle se leva et l’enlaça de ses bras blancs et doux. Il passa la main dans ses longs cheveux blonds imprégnés de parfum, de ce parfum qu’il aimait tant, l’embrassa longuement et lui murmura :

– Tu viens toujours ce soir ?

– Bien sûr, tout le monde sait que je serai là. Mais ne t’inquiète pas mon chéri, je saurai être discrète. Personne ne pourra même imaginer la nuit que nous venons de passer.

– Je sais bien lui dit-il, je te fais confiance. Tu n’as pas plus intérêt que moi à ce que notre liaison soit révélée au grand jour. »

Elle prit une longue douche, s’habilla rapidement et, après mille précautions pour ne pas être vue ni reconnue, elle quitta l’appartement de son nouvel amant.

Chacun s’occupa dans la journée et vaqua à ses obligations. Pendant les courts moments de répit que leur laissaient leurs occupations, ils repensaient à la nuit passée et à celles qui allaient suivre.

La salle était pleine. Les trois cents invités parlaient bruyamment. Le spectacle avait été de bonne qualité, avec des numéros de prestige.

Il était assis auprès de sa femme. Elle était souriante, il était tendu. Les discussions allaient bon train et il prenait un air détaché pour ne pas laisser paraître le trouble qui était le sien depuis le début de la soirée.

Il savait que sa maîtresse allait apparaître à un moment ou à un autre. Mais il ne savait ni quand ni où. Il devrait être fort et ne pas montrer son émoi. Facile à dire, moins facile à faire.

Soudain, après bien des hésitations, une poursuite s’alluma au milieu de la scène. Elle était là. Devant tout le monde.

Divine, sublime, unique.

Elle avança à petit pas vers le micro, presque en sautillant.

La longue chevelure blonde qu’il avait caressée intimement la nuit précédente étincelait au milieu des projecteurs et des flashes des photographes. Elle portait une longue robe-fourreau de soie blanche incrustée de strass et de paillettes. Aucune trace de fermeture, ni de boutons. La robe avait été cousue directement sur elle avant son entrée en scène.  Elle sourit longuement à la salle, passa l’index dans ses cheveux et tourna légèrement le micro pour bien le placer en face de ses lèvres. Puis elle monta ses deux mains en visière au-dessus de ses yeux afin d’apercevoir l’homme qu’elle aimait et à qui elle allait dédier ces quelques mots.Inconsciemment, elle laissa aller ses mains sur le pied de micro métallique dans un mouvement vertical. Lui, à sa place n’avait rien raté de ce geste et la transpiration commença à perler sur son front.

De sa voix que tout le monde connaissait, elle commença, sensuellement :

«  Happy Birthday to you.

Elle chantait les yeux fermés. Elle détachait bien les mots, pour que chacun d’entre eux percute bien le cerveau de celui qu’elle aimait.

– Happy Birthday to you.

Chacun de ces quatre mots entrait dans la tête de l’homme qui se sentait de plus en plus mal à l’aise. Il avait chaud, il avait froid, il ne savait pas où se mettre.

Elle s’arrêta, le dévisagea, sourit brièvement, puis reprit :

– Happy Birthday Mister President….

En disant ces derniers mots, ses lèvres se tendirent sensuellement vers son amant. Elle laissa passer deux secondes afin de bien ménager son effet, puis porta l’estocade.

– Happy birthday to you. »

Elle laissa longuement sa voix s’éteindre sur la fin du dernier mot, puis ouvrit les bras, comme pour l’accueillir en elle, comme pour l’étreindre comme elle l’avait fait il y avait quelques heures à peine. Elle termina par un couplet qu’elle bredouilla plus qu’elle ne le chanta.

Jacky lui lança un regard glacé. Les femmes ont cette espèce de double sens qui leur permet de voir ce qui ne doit pas être vu. Il ne savait que faire, aurait aimé être petite souris pour disparaitre sous la table. Il se sentait rougir jusqu’à la pointe des oreilles. Il ne fallait pas qu’on s’aperçoive de son trouble. Il se leva, sourit, rit même la bouche grande ouverte, histoire de se donner une contenance. Il regarda passer un immense gâteau porté par deux pâtissiers en tenue blanche, puis, d’un pas alerte leur emboita le pas.

Première urgence s’éloigner de sa femme. Deuxième impératif, paraître le plus naturel possible devant les invités.

Pendant ce temps-là, sur la scène, Marilyn tapait dans les mains, invitait l’orchestre à reprendre la musique avec elle. Elle était comme transcendée, grisée par ce qu’elle venait de faire. Elle en était persuadée, elle avait été bonne, naturelle, personne n’avait vu ni même imaginé la déclaration d’amour publique qu’elle venait de faire au président Kennedy.

Il arriva au pied de la scène. Malgré sa démarche assurée, la tête lui tournait. Qu’allait-il lui dire ? Quelle serait sa réaction en se trouvant à ses côtés devant trois cents personnes ? Il monta les quelques marches en regardant ses pieds, cherchant au fond de lui la conduite à tenir.

Quand il arriva près du micro, elle n’était plus là. Il la chercha des yeux, se retourna, scruta en une seconde chaque recoin de la scène. Elle avait disparu, sans un bruit, sans un souffle. Comme ce matin quand elle avait quitté le lit sans une caresse, sans un baiser, sans un mot.

(Le 19 mai 1962, Marilyn Monroe souhaita devant un public nombreux les quarante-cinq ans du président Kennedy. Étaient-ils amants, oui ou non ? Moi, j’ai fait mon choix… Marilyn est entrée tardivement en scène, car les couturières finissaient de coudre sa robe. Cette robe a été vendue aux enchères en 1999 pour la somme de 1,3 millions de dollars.)

© JM Bassetti 19 mai 2013. Tous droits réservés.