11 janvier 2016

C’était chouette Bowie

bowiePatrick avait apporté des bières, Sophie des chips. Ma mère avait fait un gâteau au yaourt que j’avais trimbalé dans un papier d’alu sur le porte-bagages de ma mob. Y avait les deux traits des sandows mais c’était pas grave.
La boum avait lieu dans le garage de Lise. On était venus à trois le matin pour débarrasser les outils de son père, la tondeuse et les outils de jardinage. On avait foutu tout ça derrière.
C’était Jean-Phil qui était aux manettes, comme d’habitude. Il avait apporté sa chaine et ses enceintes. Et deux platines pour faire les liaisons entre les chansons.
La boum avait commencé à deux heures. Nous, dans notre coin, on matait les filles. Je me souviens que j’aurais bien aimé sortir avec Gisèle, mais elle sortait déjà avec Gilles.
En attendant les slows et les éventuels baisers, on écoutait de la pop anglaise. Et on dansait un peu.
Sur une chanson, Jean-Phil s’amusait à baisser le son au moment du refrain. Et tout le monde hurlait : Rebel Rebel.

C’était chouette Bowie !

1000 caractères pour rendre hommage au grand David Bowie, disparu ce matin.

© JM Bassetti, le 11 Janvier 2016.

Catégorie : 1000, Hommage | Commenter
31 mai 2015

La petite boite rouge.

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Maman et moi. Chauny 1958

Te souviens-tu, Maman ?

Je devais être au CP, ou en maternelle.

Malhabile, avec deux mains gauches comme je les ai toujours.

Mais j’ai bien écouté ce que m’a dit la maîtresse.

J’ai bien peint le couvercle et la boite en rouge.

Bien vif.

Bien partout.

Deux couches.

Sur le dessus de la boite, j’ai dessiné une fleur blanche.

Peut-être que ça ne ressemble pas trop à une fleur

Mais je l’ai peinte de tout mon cœur.

Et puis, sur les côtés … je ne sais plus trop.

Peut-être des fleurs aussi.

Il y a quelques mois, nous avons ouvert mon enveloppe

Ma grosse boite avec dedans « les trucs à moi ».

Nous y avons retrouvé les textes, les lettres, les poèmes

Les dessins, les photos, les cahiers.

Et puis, évidemment, la petite boite rouge.

Nous l’avons ouverte.

A l’intérieur, il y a toujours une feuille.

Roulée, entourée d’un ruban avec un petit cœur en feutrine.

boite2
La fameuse petite boite rouge… Merci maman pour la photo.

Dessus, un joli poème (*).

Écrit par la maîtresse

Presque effacé par le temps.

 

Cinquante ans plus tard

C’est émouvant de retrouver

L’amour d’un enfant

Pour sa maman.

Cinquante ans plus tard

J’ai toujours le bonheur de te le dire

De te l’écrire

Et pour longtemps encore

« Bonne fête maman ».

 

(*) J’ai cueilli trois fleurs des champs
Mais la plus jolie que j’aime tant
Mais la plus jolie, c’est pour Maman.
J’ai trouvé trois cailloux blancs
Mais le plus joli que j’aime tant
Mais le plus joli, c’est pour Maman.
J’ai aussi trois beaux rubans
Mais le plus joli que j’aime tant
Mais le plus joli, c’est pour Maman.
Je n’ai qu’un petit cœur d’enfant,
Mais mon petit cœur qui l’aime tant

 Mais mon petit cœur,
C’est pour maman.

C. Duparc.

 

Jean-Marc. 31 Mai 2015. Fête des mères.

30 janvier 2015

Une bague à Drouot.

drouotC’était un samedi matin, début mars. J’étais en congé, je n’avais rien de particulier à faire. Fatigué, j’avais traîné un peu au lit, car j’avais passé plusieurs heures à lire avant de m’endormir. Il faisait beau, c’était le début du printemps. La grisaille de Paris s’atténuait. Ma tasse de café à la main, j’avais ouvert la fenêtre pour humer l’air frais du matin et tenter de me réveiller. Le ciel était dégagé, les nuages étaient hauts dans le ciel et au loin, j’entendais quelques oiseaux chanter.

Deux options s’offraient à moi. Rester dans mon marasme personnel : me vautrer sur le canapé en regardant la télé d’un œil et mon ordinateur de l’autre en plongeant de temps en temps dans un sommeil qui me fatiguerait encore plus, ou mettre ma veste, mes chaussures, et sortir faire un tour pour profiter de la journée et avoir l’impression d’avoir fait quelque chose avant de me recoucher ce soir.

J’optais pour la deuxième solution. Plus raisonnable et plus valorisant peut-être. Ne pas trainer toute la journée comme un boulet cette apathie et envie de ne rien faire. Le square Montholon n’étant pas très loin de chez moi, c’est par là que j’orientais mes pas. Une subite envie de tourner autour de la Sainte Catherine au cas où un détail m’aurait encore échappé sur l’un des cinq costumes… En plus, j’adorais le calme de ses allées, l’ombre des grands arbres et le marchand de glace à l’entrée du côté de la rue Lafayette..

Je partais donc de chez moi sur le coup de dix heures et marchais tranquillement, en trainant un peu les pieds. Venant de la rue Richelieu, je coupais le Boulevard Haussmann et m’engouffrais dans la rue Drouot.

C’est au croisement de la rue Rossini que je l’ai croisée. Qui était-elle ? Son visage m’était familier. Je l’avais vue, à la télé ou au cinéma. Impossible de me souvenir mais son allure me rappelait quelqu’un. Quelqu’un qui avait été très populaire. Dans le temps. Dans les années trente peut-être. Ou cinquante… Je n’avais rien à faire. Je l’ai donc suivie un moment. Elle marchait en hésitant, en faisant bien attention à l’endroit où elle posait les pieds. Elle semblait fragile, comme une femme de verre qui risquait de se casser au moindre choc. Devant l’hôtel Drouot, elle s’arrêta, observa la façade quelques secondes qui me parurent une éternité, puis entra dans le bâtiment. Visiblement, elle savait où elle allait. Délaissant l’ascenseur, elle se dirigea vers l’escalier et monta lentement au premier étage. Elle tenait la rampe et l’ascension de chaque marche semblait lui demander un effort gigantesque. Comme un détective derrière une femme adultère, je la suivis dans le couloir. Elle entra dans la salle numéro 3. Une salle sans magasin et sans réserve destinée aux petits objets, notamment les bijoux. Avait-elle mis un objet à vendre ou souhaitait-elle acquérir une bague ou un bracelet repéré sur un catalogue ?

La salle des ventes était à demi-pleine seulement. Il y avait là quelques brocanteurs habitués, professionnels de l’achat pour deux sous et de la revente pour quatre qui venaient faire leur marché. Acheter anonymement les souvenirs des uns, trésors fabuleux d’un passé qui n’est plus, pour vendre du rêve aux autres. Les murs, tendus de rouge renvoyaient une lumière chaude malgré les projecteurs et les spots accrochés au plafond. Elle avança dans la pièce et repéra une place au troisième rang. Elle s’y rendit à petits pas. Ce troisième rang étant entièrement vide, je fis le tour des chaises par la droite et m’assis à cinq chaises de ma mystérieuse vedette. Qu’était-elle donc venue faire ?

Elle suivait la vente d’une oreille distraite. Elle ne semblait pas intéressée par les rivières, bracelets et diadèmes qui étaient présentés. A un moment, je crus même qu’elle s’était endormie. Soudain, le crieur, d’une voix autoritaire et décidée annonça :

– Lot numéro quarante-sept : Une bague solitaire en or gris 18 K, ornée d’un diamant brillanté en serti griffe. Poids du diamant: 1 ct env. Poids brut: 4 g. TDD: 52.5. Mise à prix….

L’estimation se perdit dans le murmure de la salle. La vieille dame se redressa sur sa chaise. C’était visiblement pour ça qu’elle était venue. Le commissaire-priseur posa le verre d’eau qu’il tenait dans la main et se saisit de son marteau d’enchères. Je jetais un œil vers ma voisine. Elle venait de retirer ses gants qu’elle avait conservés jusque-là. Elle tremblait et se tordait les doigts. Je remarquais, en un regard, qu’elle avait encore de très belles mains, aux doigts longs mais déformés. Des longs doigts nus comme sont nus parfois les arbres en novembre. Un vernis brillant et soigné ornait les ongles des deux mains.

Les catalogues se levaient, les offres fusaient. Et elle regardait, tournait la tête. Elle qui avait été calme jusque-là semblait montée sur ressorts. Une vraie pile. Du haut de son perchoir, le commissaire-priseur acceptait les enchères et faisait s’envoler le prix. Il relançait, appelait. Les appels s’essoufflaient, les signes se faisaient plus rares.

Le marteau se leva dans la salle des ventes.

« Quatre cents une fois, cria le vendeur. Rien de plus ?

Silence dans la salle. Pas une main levée, pas un geste, pas un signe.

– Rien au téléphone, interrogea-t-il son clerc du regard.

Le clerc répondit d’une moue entendue.

– Quatre cents deux fois… Toujours personne ?

Comme les forces vous reviennent parfois. Soudain, dans le silence de la salle, la vieille dame se leva de sa chaise et cria :

– Je prends, je rachète tout ça. Ce que vous vendez là, c’est mon passé à moi. »

Mais c’était trop tard. Le marteau, une troisième fois, était retombé sur son bloc, en un bruit mat et sonore sur la voix suppliante de ma voisine. Elle n’avait même pas entendu le prix de son souvenir, ni vu le visage de celui qui allait l’emporter. Déjà le manutentionnaire enlevait la bague pour la poser sur l’étagère des objets vendus. Un bijou offert par un ancien amant. De loin, elle essayait encore de la voir. De voir une fois encore le dernier souvenir de ses amours d’antan.

La vente continua. L’actrice, ou la chanteuse, je ne sais pas, ne bougeait plus. Elle semblait tout absorbée dans un rêve, une longue réflexion. Doucement, sans bruit, elle pleurait. Les larmes coulaient le long de son visage et creusaient des sillons clairs sur le fond de teint. Elle qui avait mis volontairement en vente cette bague, venait, en un instant, de revoir le visage de celui qui lui avait offert, il y a bien des années. Elle le voyait là, devant elle. Il n’était qu’une image. Une image chérie remontée en un instant du fond de sa mémoire. Lui. Elle l’avait aimé. Tellement aimé. Son bel amour de femme. Son seul amour de femme.

Elle se leva pour quitter la salle. Drouot se vidait. Les ventes de la mi-journée étaient terminées. Du moins celle de la salle 3. Elle passa près de moi et je vis ses yeux. C’est alors que je la reconnus. C’était une chanteuse. Une immense chanteuse. Comment avais-je pu ne pas la reconnaitre, me souvenir de son visage si dur et si beau à la fois ?

C’était Barbara….

Hagarde, elle sortit de la salle des ventes.
Je la vis s’éloigner, courbée et déchirante.
De ses amours d’antan, rien ne lui restait plus
Pas même ce souvenir, aujourd’hui disparu.

© JM Bassetti. 30 Janvier 2015. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.

12 janvier 2015

Je suis …….

8210-o-je-suis-charlie-facebook« Mais pourquoi t’écris pas ? D’habitude, tu écris, tu as les mots faciles, tu es le premier à mettre un petit mot, un poème, une chanson.. »

Ben voilà, j’écris pas.

J’écris pas sur commande.

Là, pour le moment, je ne peux pas. je suis bloqué, coincé.

Ca viendra.

Je regarde la télé, mes mails, les journaux, mon Facebook, je lis tous ces hommages, j’avale les dessins, les photos, les caricatures, les bons mots.

J’assiste à une déferlante qui me met parfois mal à l’aise.

Qui écrira le plus beau petit mot ? Le plus fort, le plus émouvant ? Qui arrivera à écrire une phrase définitive, à trouver la citation juste qui va bien et qui colle avec ce qui se passe. Qui fera le dessin le plus proche de l’esprit Charlie ? Il y a de tout. Du beau, de l’émouvant, mais aussi du moche, du laid, du facile, du mercantile, du mauvais goût…

Je suis un peu comme une souris dans une fromagerie.

C’est trop. Je ne peux pas tout digérer. Le bon comme le moins bon.

Le petit mot du philosophe, celui de Dieudonné, celui des cathos intégristes qui comparent le rassemblement d’hier avec les manifs anti-mariage pour tous.

Quelle pitié, quelle misère, quelle étroitesse d’esprit !

Il y en a trop. Pas trop pour vivre à fond ce qui se passe, non, sûrement pas. Comme tous le gens sensés et qui réfléchissent un minimum, je suis Charlie.

Je suis de tout cœur avec les victimes, leurs familles, leurs amis, ceux de leur confession, ceux de leur bord.

Mais mon émotion déborde, mon esprit est bouleversé, tourneboulé, chahuté.

Je ne suis pas calme, pas tranquille, pas placide pour écrire.

Du moins pour écrire sainement, raconter une petite histoire comme je pense savoir le faire.

Les mots ne viennent pas, ou du moins, s’ils viennent, je n’arrive pas à les associer pour en faire des phrases, pour créer des paragraphes et concrétiser tout ça en une histoire.

Ca viendra.

Un jour, dans un mois, deux, six, je ne sais pas, les mots se mettront en ordre tout seuls, et l’histoire de Charlie sortira. Et vous serez étonné de la lire à ce moment.

Vous vous direz « Tiens, qu’est-ce qui lui prend ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi revenir là-dessus ? »

Ca voudra dire que ce qui s’est passé depuis mercredi, toute cette émotion qui aura laissé des traces indélébiles dans mon cœur, que ce chagrin, sincère et profond sera toujours là, mais que je l’aurai à peu près digéré, que je pourrai l’extérioriser en dehors du chaos actuel.

 

Pour l’instant, je ne peux pas. C’est trop neuf, trop frais. Trop empli d’émotion et de larmes.

Pas assez de recul.

En tant qu’homme, que Français, que militant pour les droits des hommes et pour la liberté d’expression, je suis Charlie, de la racine de mes rares cheveux jusqu’au bout de mes ongles.

 

Mais en tant que raconteur d’histoires, je suis….. vide.

 

© JM Bassetti. A Ver sur Mer le 12 Janvier 2015. Reproducion interdite sans accord de l’auteur.

7 octobre 2014

Lettre à Clément

ClementIl est des gens qui marquent votre vie. Clément a marqué la mienne.

Bonsoir Clément,

C’’est à toi que je vais annoncer la nouvelle en premier : j’’ai décidé, ce soir, d’’écrire des lettres à toutes les personnes qui ont marqué ma vie. J’’étais en train de lire, comme je le fais chaque soir avant de m’’endormir. Mon livre de ce soir : « Laissez-moi, de Marcelle Sauvageot ». Un livre bien triste d’’une femme qui, de son sanatorium où elle va sûrement mourir, répond à son ancien amant qui a décidé de la quitter. Après avoir posé mon livre, j’’ai pensé qu’’il était nécessaire d’’écrire à ceux qui ont été importants.
Alors, après avoir éteint la lumière, j’’ai fait dans ma tête la liste des personnes à qui je souhaitais écrire, au tournant de la cinquantaine.
Et c’’est toi qui t’’es imposé à moi pour commencer cette série de lettres.
Nous nous sommes peu connus. Tu n’’étais alors qu’’un petit bonhomme. Un peu plus de deux ans quand nous avons fait connaissance, un peu moins de trois ans quand nos chemins se sont séparés. Oui, Clément, nous nous sommes connus quatre mois, à peine. C’’est peu à l’’échelle d’’une vie d’homme, mais c’’est tellement à l’’échelle de ma vie à moi.
Quand nous avons fait connaissance, tu trottais dans ma classe. Avec ta maman, tu étais venu fièrement t’’inscrire à l’’école que je dirigeais alors. Une petite école à deux classes. Les maternelles chez Colette, et les CP chez moi. Toi, vu ton âge, tu as été inscrit dans la petite section. Chez les tout-petits, même. On était alors en juin 1985. Je me souviens parfaitement du jour de cette inscription. Tu étais bien sage, assis sur les genoux de maman. Et puis, la discussion a duré, tu es parti te promener à la découverte de ma classe. Une classe à l’’ancienne, je ne sais pas si tu t’’en souviens. Avec un poêle à mazout près de la fenêtre, des bureaux cirés et un parquet ciré aussi. Nettoyé trois fois par an à la paille de fer. Ca sentait bon le bois à la rentrée. Ca puait le fuel en hiver quand il gelait dehors et que le chauffage donnait à fond. Je te revois encore, tout au bout de la classe en train de toucher aux crayons sur la table ronde. Mais tu étais bien calme. Certains enfants profitaient de ce jour d’’inscription pour se montrer sous leur plus mauvais jour: turbulents, impatients, enfants gâtés, criards, Toi, non. Tu es resté tranquille, cool, assis sur la table des petits.
Inscription faite, sans problèmes.
« – Clément, tu viens ? », a appelé ta maman. Et tu es venu vers elle, immédiatement, sans avoir à te le demander dix fois.
Après votre départ, je suis allé voir Colette et lui ai expliqué ce que tu étais et la première impression que tu m’’avais faite.
Puis l’’été est venu. Les vacances. Moi, ou plutôt Laurence, ou plutôt nous, nous attendions un bébé pour l’’automne. Pourvu qu’’il (ou elle) soit aussi mignon que toi !!
Rentrée 85, tout se déroule comme prévu. Voilà trois ans que je suis dans cette école, celle qui est devenue ton école depuis ce jeudi 5 septembre.
Un mois et deux jours. Voilà ce qu’’allait être ta scolarité. Captivé par ma classe et le travail de direction important en début d’’année scolaire, je n’’ai pas fait vraiment attention à toi. Tu venais, régulièrement à l’’école, seulement le matin pour le moment. Ta maman te gardait l’’après-midi pour faire la sieste. Mais, sage et sans problème comme je l’’avais détecté le jour de ton inscription, tu ne me causais pas de soucis. Je te regardais jouer dans la cour. Peut-être plus timide que les autres, parce que plus jeune, Colette s’’occupait bien de toi et tu ne faisais pas de vagues.

Et puis le 7 octobre au matin, un lundi, j’’étais dans ma classe. Je faisais de la lecture avec les CP pendant que mes grandes sections dessinaient des ronds dans des pommes, exercice de graphisme classique au début de l’’automne. Comme chaque jour, j’’ai entendu la grille s’’ouvrir et le camion de la cantine entrer dans la cour pour décharger la nourriture du midi. Les bruits habituels de chargement et de déchargement, bruits confus, diffus et quotidiens auxquels je ne faisais plus attention. Puis la porte du chauffeur, le démarrage du camion, et un bruit inhabituel, sourd et inconnu suivi de cris….. Colette a ouvert à la volée la porte de ma classe:
« – Jean-Marc, viens vite, Clément !!
– Quoi Clément ?
– Un accident dans la cour, viens vite !!
– Grave ?
– Je sais pas. Oui, grave, très grave. »

Et je suis sorti.
Et j’’ai vu.
Et je n’’ai jamais oublié.
Et toi, tu n’’as sûrement pas vu…
Tu ne t’’es rendu compte de rien.
Le camion t’’avait broyé, bousillé, démoli.
Tué.
Sur le coup.
Je l’’ai su tout de suite.
Dès que j’’ai vu ton petit corps allongé sur le bitume de la cour de récréation. Dès que j’’ai vu l’immense tache rouge qui prenait une forme étrange et indécente en s’’allongeant et se tordant sur le sol chaud.
Voilà Clément.
Ici s’’est arrêtée notre rencontre.
Ici a commencé ma vie d’’homme.
Il m’’a fallu aller prévenir ta maman, en courant. Je ne souhaite à personne d’’avoir à faire ce que j’’ai fait ce jour là, pas même à mon pire ennemi, si tant est que j’’en ai un.
Il nous a fallu affronter la dure réalité.
Le désespoir d’’une famille, les larmes de tous, ton petit cercueil blanc, les regards de la famille le jour de l’’inhumation.
Puis plus tard, la gendarmerie, le juge d’instruction, l’’avocat, le tribunal. Mais ça, vois-tu Clément, ça n’’a aucune importance. Ca a été long, dur, pénible, mais ça ne compte pas.
Ma vie n’’a pas été affectée par la justice. Elle l’’a été par ta mort. Si la justice des hommes a été plutôt clémente à notre égard, la justice de Dieu nous a bien touchés. Un homme n’’est pas le même après la mort d’’un enfant.
Deux mois avec sursis. Voilà ce que la balance de Jupiter nous a infligé.
Perpétuité, voilà à quoi je me suis condamné.
Mon bébé, ma fille, est née un peu plus de deux mois après l’’accident. Important pour un père la naissance d’’un premier enfant… Mais pour moi, cette année 1985, avant d’’être l’’année de l’’arrivée de Lucile, a été longtemps l’’année de ton départ.
Régulièrement, quand je passe près de ton village, je vais te voir, discrètement. Des fois je pose juste une fleur. Et je te parle, je te vois me sourire.
Que serais-tu devenu, petit Clément ? Toi que la mort a fauché à trois ans. Comme tous les petits garçons, pompier ? docteur ? chef de gare ? pilote de chasse ? Je ne sais pas ce que la vie t’’aurait réservé. 26 ans. Tu aurais 26 ans aujourd’hui. Presque l’’âge que j’’avais quand nos chemins se sont croisés. Putain, quel gâchis….

« Qui a tué Davy Moore , qui est responsable et pourquoi est-il mort ? » Ainsi chantait Graeme Alwright. Une chanson que tu ne connais pas, que tu n’’as pas eu le temps de connaître. Un boxeur, mort sur le ring… C’’est pas la foule, c’’est pas le manager, c’’est pas l’’arbitre, c’’est pas le journaliste, c’’est pas son adversaire… « C’’est le destin, Dieu l’’a voulu !! »

C’’est pas moi qui t’’ai tué, Clément, je t’’assure.
C’’est pas Colette…
C’’est pas le chauffeur, il ne t’’avait pas vu.
C’’est pas l’’employée municipale qui t’’a laissé partir…
C’’est personne, ou c’’est tout le monde à la fois. Tous, réunis, nous t’’avons privé d’’une belle vie sans doute, de tes jeux d’’enfants, de tes émois d’’adolescent, de tes études, de ton mariage, de tes enfants. Nous avons privé tes parents de toi, d’’un sourire, d’’un bisou dans le cou, du plaisir d’’un cadeau de fête des mères, de tes croyances au Père Noël, de photos inoubliables.

Alors, pour tout ça, je te demande pardon, Clément. 23 ans après, je te demande pardon et je demande pardon à tes parents et à tes proches.
Du haut de tes trois ans, tu as marqué ma vie comme aucune autre personne ne l’’a jamais fait.
On dit qu’’une vie est construite de petits événements. Moi, c’’est un petit bonhomme aux yeux noirs et cheveux noirs qui a construit la mienne.
Toi à 26 ans, moi à 50, je me permets de t’’embrasser bien fort. Petit bonhomme de 26, de 3 ans.
Jamais je ne t’’ai oublié, jamais je ne t’’oublierai. Et jusqu’à mon dernier souffle, tu resteras mon petit bonhomme.

© JM Bassetti. Texte écrit en octobre 2009. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.