3 juillet 2014

On a bien rigolé

thierryMon cher Jean-Mimi,

Un petit mot ce matin pour te donner quelques nouvelles.

Qu’est-ce que je m’emmerde, qu’est-ce que je me fais chier ! Mais c’est pas vrai de se faire chier pareil. Quelle idée j’ai eue de partir. De tout quitter comme ça, sur un coup de tête et de laisser tout le monde un peu perdu, à commencer par moi-même. J’entends vaguement parler de la coupe du monde, mais j’ai pas vraiment de détails précis. Tu sais que la coupe du monde, j’en ai suivi… neuf, dix, douze, je ne sais même plus combien. La dernière, honnêtement, ce n’est pas celle qui m’a laissé le meilleur souvenir. Pour une coupe ratée, c’était une coupe ratée… Là, je ne vois rien. On n’a pas la télé. Alors, lorsqu’il y  a des gens qui arrivent, j’essaie de me renseigner, mais ce ne sont pas toujours des français, je ne parle pas bien les autres langues, ou pire encore, ils ne s’intéressent pas au foot. Ou encore encore pire, mais là on touche au summum, ce sont des femmes. Et chacun sait que les femmes et le foot, ça fait pas bon ménage. A part pour aller nous chercher des bières au frigo !!!

Ah ah ah !!!

Moi, tu sais bien, je me suis barré à la mi-temps. Pile poil entre la dernière coupe et celle-là. Il y a tout juste deux ans. Comme ça, une idée, un caprice. Tu sais que je regrette maintenant, Jean Mimi. Vu ce que j’entends, nos bleus se débrouillent plutôt pas trop mal. On en est peut-être pas à 98, mais il parait qu’on s’en approche. Quand je pense qu’à l’époque, j’avais dit que je pourrais mourir tranquille, je savais pas que j’allais être pris au mot. 14 ans plus tard, d’accord, mais quand même !! Je m’ennuie, je me fais chier. Je cause chevaux avec le gros Zitrone, rugby avec Roger Couderc, vélo avec Chapatte, ça occupe bien mes journées. Mais ballon rond, c’est plus juste, Drûcker n’est pas arrivé. Je me console bien un peu avec Eusebio qui est là depuis quelques mois. On se connaissait bien en bas. On attend Pelé. Ah lui, il va être bien accueilli.

Allez, je te laisse. Je file faire un petit footing dans les nuages. Ici, c’est quand même beaucoup plus facile que chez toi. Bonne fin de coupe, amuse-toi bien, tu me raconteras tout ça plus tard. Mais prends ton temps, Jean-Mimi, et surtout, réfléchis bien avant de poser les crampons, parce que ici, ça devient comme au basket : il n’y a pas de retour en zone possible. Quand tu quittes le stade, c’est définitif.

On a bien rigolé tous les deux quand même !Et c’est ça qui me manque le plus !

Je t’embrasse fort, mon petit Jean-Mimi. Bisous à tous ceux qui me manquent. Tu sais bien de qui je veux parler.

Ton Thierry à qui tu manques.

© JM Bassetti. Ver sur mer le 3 juillet 2014. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.

9 juin 2014

L’Aziza

azizaCouleurs de Casa
Mélange d’ocres, de rouges
D’oranges et de jaunes
Le marché du matin au Maroc

Couleurs de Casbah
Daniel se promène
Blanc, catho ou athée
Qu’importe sa pensée

Couleurs de l’Amour
A son bras, Corine
La femme de sa vie
Juive, belle, souriante, gaie

Couleurs de la Vie
Mélange des couleurs
Mélange des odeurs
Mélange des cultures

Couleurs de Paris
Daniel écrit
Où que tu ailles, où que je sois
Je te veux si tu veux de moi

 
L’Aziza.

©JM Bassetti. Le 9 juin 2014. Pour http://museedurock.com/laziza-daniel-balavoine
Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.

 

3 juin 2014

Le 21

21Dans un de ses statuts Facebook, Emma C a écrit ceci:

« Une gare. La foule. Ça grouille un vendredi soir.
Et puis la musique, un piano public là, au milieu du hall. Une jeune femme laisse ses doigts magiques courir sur le clavier. »

Immédiatement, ça a fait tilt dans ma tête et instantanément j’ai su que de ce statut allait naître un texte.

Le voici.


 

« Vous êtes arrivés à Bordeaux. Bordeaux Saint Jean, Bordeaux Saint Jean, trois minutes d’arrêt. Correspondance pour Paris Montparnasse Quai A. Départ 18h02. Correspondance pour Toulouse Quai… »

Je n’écoute plus.. Je n’entends plus. La voix synthétique se perd dans les quais et les entrées de souterrains… Le train de Paris pourrait partir du quai Z ou du quai Q, ce serait la même chose. Je m’en fous. Ca ne m’intéresse pas. Alors je zappe. Mon cerveau se met en jachère de ce bruit. Je décroche.

Parce que je m’en fous. Parce que je ne vais ni à Paris, ni à Toulouse, ni à Dax, ni à Narbonne. Je suis venu voir ma mère à Bordeaux. Ma mère, mes sœurs, mes beaux-frères, neveux et nièces. Hors de question que je reparte où que ce soit. C’est déjà assez loin de venir jusqu’ici !!

Arriver dans une grande ville à 17h30 un vendredi soir, c’est quasiment de la folie… Ca grouille de partout. Quelle faune !!

Avant de me lancer dans l’entonnoir de l’escalier mécanique, dix à se présenter de front pour un seul qui passe, et encore difficilement avec sa valise, je m’arrête dans un coin pour prévenir que je suis arrivé. Maintenant, c’est devenu important, essentiel. Prévenir, avertir, aviser. « Je suis bien parti ». « Je suis en route ». « Je suis bien arrivé ». Et je ne suis pas le seul. Les écrans bleus des téléphones sont les petites lucioles des villes, allumées en permanence, ou presque. Je suis près de l’accès au quaI décidément, ça n’avance pas ce soir. Bloqué entre la boutique de Cannelés et la maison de la presse, j’essaie tant bien que mal de rédiger un sms aussi rapide qu’important.

D’abord murmure, elle se fait de plus en plus nette. La gare semble s’arrêter de bruisser pour lui laisser la place. De murmure, elle devient mélodie, puis musique, véritable musique qui me frappe en pleine figure. Cette musique. Mon Dieu, cette musique. Je sais, je la connais, je ne connais qu’elle. Bon Dieu. Le 21.

Un piano ? Ici, dans cette gare ? Et ces premières notes que je reconnaitrais au milieu même des flammes de l‘enfer ou à dix mille mètres sous la surface de la mer … Où est-il ce piano ? Mes yeux fouillent à la vitesse de l’éclair, mes oreilles partent en tous sens. Je ne vois rien, mais j’entends. Mes radars sont tous sortis, tous en alerte maximale. On joue la musique de mon enfance ici et je ne vois pas qui, et je ne vois pas où…

Ca y est, je l’ai repéré. En bas de l’escalator, tout en bas, pour que la musique monte et envahisse la gare entière. Je le vois enfin depuis le garde-fou sur lequel je suis appuyé. Les notes de piano montent, volent, douces, tendres, sucrées. Je les vois, je les entends, comme des bulles légères dans un verre de champagne. Elles montent et viennent éclater à mes oreilles.

Une madeleine, ce n’est pas seulement gustatif ou visuel. Une madeleine ça peut être olfactif ou auditif. Et là, c’est multi sensoriel. Tous mes sens sont en éveil.

Elle est assise sur un tabouret de concert, bien installée, un long châle tombant sur ses épaules. Ses doigts magiques courent et dansent sur les touches noires et blanches. Ses yeux sont fermés, sa concentration est infinie. Je ne sais pas si elle est jolie. Je ne regarde pas son visage, ni son allure. Je ne vois que ses mains. Ses longues mains aux doigts allongés. C’est une magicienne, ça ne peut être qu’une magicienne. Faire sortir de tels sons au beau milieu d’un hall de gare, ça tient de la magie, ou de la sorcellerie. Je regarde les gens groupés autour d’elle. Un mélangé hétéroclite. Il y a de tout ce que la société peut présenter : des jeunes, des moins jeunes, des encore moins jeunes, des blancs, des blacks, des beurs, des asiatiques, des hommes, des femmes, cheveux longs, cheveux courts….. une micro-société réunie ici et qui écoute la même musique, celle sortie d’un piano magique, en gare de Bordeaux.

… le 21.

Le 21, c’est un concerto pour piano. De Mozart. Le 21 c’est le concerto de mon enfance, celui qui a usé tant de diamants sur la platine de mes parents. Celui que j’ai racheté après l’avoir rayé. Pas n’importe lequel… Celui dirigé par Karl Boehm. Ce mouvement, ce passage que maman appelait « L’Adagio du 21 » et que j’ai entendu mille fois. Au moins.

Et là, au milieu de la gare Saint Jean, tout me revient en une seconde. Bordeaux, Floirac, la maison, l’électrophone derrière la porte du salon. Les prunes, les confitures, les bocaux de haricots verts, le jardinier, ma communion, mon parrain. Mais aussi les matches de rugby, la bière de papa, mon diabolo menthe dans les bouteilles de Schweppes, mon ballon de rugby, les copines, les mobylettes, le goût des pommes au sucre, la foire des Quinconces… Ca se bouscule, comme se bousculaient les voyageurs tout à l’heure devant le tourniquet de l’escalator. Tout arrive en bloc, exactement comme je l’écris. Les images tombent, aussi nombreuses dans ma tête que les notes qui montent du piano. Elles tombent et me foudroient sur place.

Et puis maman évidemment. Maman qui écoutait ça souvent, très souvent et qui me disait : « Ecoute comme c’est beau » ? Et oui, elle a raison. Punaise ce que ça peut être beau ! J’ai écouté et écoute toujours des milliers de morceaux de musique qui sont autant de petits morceaux de ma vie. Mais le 21 est à part. Le 21, ça s’écoute les yeux fermés, ça se déguste, ça se hume. Ca sent ce que vous voulez. Ce que vous souhaitez y accrocher. Moi le 21 restera à jamais attaché, accolé à maman, de façon indélébile, jusqu’au dernier souffle de ma vie. J’ai vieilli à l’ombre du 21, j’ai vu maman vieillir à l’ombre du 21. Je ne sais pas trop si elle l’écoute encore beaucoup. Sûrement, oui, je ne vois pas pourquoi ses goûts auraient changé. Même si maintenant Mozart n’est plus aussi présent dans sa vie qu’il l’a été il y a quarante ans.

Et voilà. Me voilà dans la gare, avec mes culottes courtes, mes osselets et mes genoux pleins de croûtes. Le 21 arrive à sa fin. Les dernières notes tombent, rebondissent tout autour de moi. Je les connais, je les attends, je les devine, je les anticipe. Je suis enveloppé dans le 21. Dans du coton. Dans du Mozart.

Quelques applaudissements polis autour du piano et puis la jeune fille se lève, reprend son sac à main et son blouson, posés à même le sol au pied du grand instrument. Sourit à un jeune homme qui lui prend la main. Elle l’embrasse et tous deux partent vers les quais. Peut-être pour le Paris de 18h02 ? La foule se dissipe. Un jeune homme s’avance et s’assoit timidement sur le tabouret du piano. C’est un piano public. Chacun vient et joue ce qu’il a envie de jouer. Je ne sais pas ce qu’il va jouer. Les premières notes sortent du piano, mais je ne les écoute pas. J’ai eu ma dose. Je dois prendre mon bus pour rejoindre Caudéran et maman qui m’attend. On écoutera peut-être la 21. Qui sait ? En tout cas, je sors sur la nouvelle esplanade de la gare, toute grise, là où le tram arrive maintenant.

Le bus pour Caudéran arrive bientôt. Le bus pour Caudéran, savez vous le numéro qu’il porte ? Non ? Vraiment ?

Le 16.  Pourquoi ??

© JM Bassetti. Saint Aubin le 3 Juin 2014. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.

 

 

13 mai 2014

Homer Hémor.

homerLa nouvelle est tombée tôt en début d’après-midi. Le monde de la télévision et du dessin animé est en deuil.

Homer Simpson est mort.

Le célèbre héros de la série qui porte son nom a été retrouvé allongé dans sa salle de bains un donuts bleu outremer à la main et un litre de bière renversé sur le carrelage près du corps.

Il est encore trop tôt pour décrire précisément les conditions de la disparition de l’idole jaune la plus célèbre du monde. Il semble qu’il ait trainé hier soir chez Moe’s, son bar préféré de Springfield comme c’est son habitude depuis sa séparation avec Marge en janvier dernier. Une séparation qui n’a fait qu’empirer son goût immodéré pour l’alcool et les stupéfiants de tous styles.

Nous avons tenté de joindre Bart au téléphone mais le fils de Homer ne souhaite pas s’exprimer publiquement pour le moment. Il nous a juste déclaré que sa mère et sa sœur avaient appris la nouvelle au petit déjeuner en écoutant la radio et en mangeant une pizza. Lisa s’est immédiatement mise à l’écriture d’une sonate pour saxophone qu’elle jouera à l’inhumation de son père.

Depuis quelque temps, les amis de la famille Simpson avaient bien noté un changement dans le comportement de Homer. Mais de là à imaginer une issue fatale aussi rapide…

François Hollande s’est enfermé dans son bureau de l’Elysée afin de visionner l’intégralité des 25 saisons du héros disparu. Le Premier ministre, Manuel Valls, devrait le rejoindre plus tard avec des pizzas, des beignets et de la bière pour une soirée de crise.

Le président Obama interviendra à la télévision ce soir pour un hommage appuyé à la vedette internationale. Une journée de deuil internationale devrait être décrétée.

Devant la gravité des faits, l’annexion de l’Ukraine par la Russie est repoussée sine die, a déclaré le Président Poutine.

L’organisation d’une « marche jaune » dans toutes les grandes villes de la planète n’est pas exclue.

Bien entendu, vous pouvez déposer ci-dessous vos commentaires et hommages à celui qui a bercé nos journées et nos soirées et à qui nous devons tant.

Te voilà maintenant au paradis des vedettes, avec Batman, Mickey, Donald et Popeye, disparu dernièrement. Sois heureux et gave toi enfin de donuts sans craindre l’overdose.

Homer, nous ne t’oublierons pas.

JMB Ver sur Mer le 13 mai 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

 

Catégorie : Fiction, Hommage, Uchronie | Commenter
28 mai 2013

Le retour de l’enfant du pays

tarbesLundi 17 Juin 1974. Théâtre des Nouveautés. Tarbes. Tous les billets ont été vendus depuis plus d’un mois. Il ne reste plus une seule place depuis longtemps déjà. Elle est attendue. Elle est un peu l’enfant du pays. Elle a vécu ici pendant cinq années, parmi les plus sombres de sa vie. A partir de 1940 et jusqu’à la libération. Une étoile jaune cousue sur la poitrine.

Chaque année, à peu près à la même date, elle vient chanter ici et à chaque fois, elle fait salle comble. Les Tarbais lui font tous les ans le triomphe qu’elle mérite.

C’est qu’on la connait bien ici ! Elle habitait rue des Carmes, une grande maison au portail vert. Certains voisins sont toujours vivants et viennent lui donner des nouvelles de leur famille. Ils parlent ensemble, ils rient, ils se rappellent les souvenirs communs, les soirées au coin du feu, les souvenirs d’école.

Malgré la peur de la déportation, malgré l’injustice de la guerre qui frappe aveuglément hommes, femmes, enfants et vieillards, Monique garde un excellent souvenir de cette ville pyrénéenne. Elle habitait là avec ses parents, ses frères, sa sœur, sa grand-mère et sa tante. Ça en faisait du monde. Une famille soudée, dirigée par un père trop souvent absent, mais attentionné et aimant auprès de ses enfants lorsqu’il était à la maison. Monique se souvient encore avec émotion des belles histoires qu’il inventait le soir pour les endormir, Jean, Régine, le petit Claude et elle. Quelle imagination il avait !  Même après le passage de la ville en zone occupée, toute la famille a pu continuer à vivre tranquillement, comme si la guerre n’était pas là, comme si cette étoile n’avait pas de conséquence pour eux.

Lorsqu’elle a commencé à chanter, elle a promis à ses amis Tarbais qu’elle reviendrait chaque année leur distiller ses dernières créations. Et 1974 ne fait pas exception. Elle est arrivée le dimanche soir, a mangé et dormi chez des amis. Depuis huit heures ce matin, comme elle le fait chaque jour de concert, elle hante le théâtre, teste tous les coins et les recoins, multiplie les répétitions avec son pianiste et son accordéoniste, passe un temps fou à régler la balance avec une précision d’horlogère.

Vingt heures trente. Précisément. La salle est pleine. Les Tarbais discutent entre eux tout en surveillant la scène du coin de l’œil. La lumière diminue doucement jusqu’à s’éteindre complètement. Le lourd rideau rouge est toujours fermé. Soudain, un piccolo commence à jouer, suivi d’un son de violon. Le public se tait. Le rideau se lève lentement. L’introduction musicale est longue, bien orchestrée, bien jouée, bien rythmée, comme elle l’aime. Du coin de la coulisse, Monique regarde d’un œil bienveillant ce public qu’elle aime tant dans cette ville qui, malgré les souvenirs de la guerre, lui rappelle les bons moments de son enfance.

L’introduction se termine. La poursuite s’allume côté Cour. Il est vingt heures trente-quatre. Barbara entre en scène.

Voilà une uchronie comme j’aime les inventer. Refaire la vie pour la rendre plus gaie, plus légère, plus vivable en un mot. Tarbes est le pire souvenir de la vie de Monique Serf. Elle y a connu l’inceste de la part de son père qui venait régulièrement la rejoindre dans sa chambre. Elle y a également connu la dénonciation d’un bon français qui est allé expliquer aux autorités allemandes qu’une famille juive vivait au 5, rue des carmes. Elle a quitté Tarbes de nuit en mars 1942. Barbara a toujours refusé de chanter à Tarbes. Elle a cependant accepté de donner un concert unique au Parvis à Ibos, à 7 kilomètres de Tarbes, tout en précisant qu’elle refuserait de passer par la ville, ni même d’entendre prononcer son nom.

(Le 28 mai 1970, sortait l’album « L’aigle noir » de Barbara. Dans ses mémoires, publiées en 1988, la longue dame brune a avoué que l’aigle noir était la représentation métaphorique de l’inceste subi pendant son enfance.)

© JM Bassetti 28 mai 2013. Tous droits réservés.