Catégorie : Lettres

Lettre à Clément

ClementIl est des gens qui marquent votre vie. Clément a marqué la mienne.

Bonsoir Clément,

C’’est à toi que je vais annoncer la nouvelle en premier : j’’ai décidé, ce soir, d’’écrire des lettres à toutes les personnes qui ont marqué ma vie. J’’étais en train de lire, comme je le fais chaque soir avant de m’’endormir. Mon livre de ce soir : « Laissez-moi, de Marcelle Sauvageot ». Un livre bien triste d’’une femme qui, de son sanatorium où elle va sûrement mourir, répond à son ancien amant qui a décidé de la quitter. Après avoir posé mon livre, j’’ai pensé qu’’il était nécessaire d’’écrire à ceux qui ont été importants.
Alors, après avoir éteint la lumière, j’’ai fait dans ma tête la liste des personnes à qui je souhaitais écrire, au tournant de la cinquantaine.
Et c’’est toi qui t’’es imposé à moi pour commencer cette série de lettres.
Nous nous sommes peu connus. Tu n’’étais alors qu’’un petit bonhomme. Un peu plus de deux ans quand nous avons fait connaissance, un peu moins de trois ans quand nos chemins se sont séparés. Oui, Clément, nous nous sommes connus quatre mois, à peine. C’’est peu à l’’échelle d’’une vie d’homme, mais c’’est tellement à l’’échelle de ma vie à moi.
Quand nous avons fait connaissance, tu trottais dans ma classe. Avec ta maman, tu étais venu fièrement t’’inscrire à l’’école que je dirigeais alors. Une petite école à deux classes. Les maternelles chez Colette, et les CP chez moi. Toi, vu ton âge, tu as été inscrit dans la petite section. Chez les tout-petits, même. On était alors en juin 1985. Je me souviens parfaitement du jour de cette inscription. Tu étais bien sage, assis sur les genoux de maman. Et puis, la discussion a duré, tu es parti te promener à la découverte de ma classe. Une classe à l’’ancienne, je ne sais pas si tu t’’en souviens. Avec un poêle à mazout près de la fenêtre, des bureaux cirés et un parquet ciré aussi. Nettoyé trois fois par an à la paille de fer. Ca sentait bon le bois à la rentrée. Ca puait le fuel en hiver quand il gelait dehors et que le chauffage donnait à fond. Je te revois encore, tout au bout de la classe en train de toucher aux crayons sur la table ronde. Mais tu étais bien calme. Certains enfants profitaient de ce jour d’’inscription pour se montrer sous leur plus mauvais jour: turbulents, impatients, enfants gâtés, criards, Toi, non. Tu es resté tranquille, cool, assis sur la table des petits.
Inscription faite, sans problèmes.
« – Clément, tu viens ? », a appelé ta maman. Et tu es venu vers elle, immédiatement, sans avoir à te le demander dix fois.
Après votre départ, je suis allé voir Colette et lui ai expliqué ce que tu étais et la première impression que tu m’’avais faite.
Puis l’’été est venu. Les vacances. Moi, ou plutôt Laurence, ou plutôt nous, nous attendions un bébé pour l’’automne. Pourvu qu’’il (ou elle) soit aussi mignon que toi !!
Rentrée 85, tout se déroule comme prévu. Voilà trois ans que je suis dans cette école, celle qui est devenue ton école depuis ce jeudi 5 septembre.
Un mois et deux jours. Voilà ce qu’’allait être ta scolarité. Captivé par ma classe et le travail de direction important en début d’’année scolaire, je n’’ai pas fait vraiment attention à toi. Tu venais, régulièrement à l’’école, seulement le matin pour le moment. Ta maman te gardait l’’après-midi pour faire la sieste. Mais, sage et sans problème comme je l’’avais détecté le jour de ton inscription, tu ne me causais pas de soucis. Je te regardais jouer dans la cour. Peut-être plus timide que les autres, parce que plus jeune, Colette s’’occupait bien de toi et tu ne faisais pas de vagues.

Et puis le 7 octobre au matin, un lundi, j’’étais dans ma classe. Je faisais de la lecture avec les CP pendant que mes grandes sections dessinaient des ronds dans des pommes, exercice de graphisme classique au début de l’’automne. Comme chaque jour, j’’ai entendu la grille s’’ouvrir et le camion de la cantine entrer dans la cour pour décharger la nourriture du midi. Les bruits habituels de chargement et de déchargement, bruits confus, diffus et quotidiens auxquels je ne faisais plus attention. Puis la porte du chauffeur, le démarrage du camion, et un bruit inhabituel, sourd et inconnu suivi de cris….. Colette a ouvert à la volée la porte de ma classe:
« – Jean-Marc, viens vite, Clément !!
– Quoi Clément ?
– Un accident dans la cour, viens vite !!
– Grave ?
– Je sais pas. Oui, grave, très grave. »

Et je suis sorti.
Et j’’ai vu.
Et je n’’ai jamais oublié.
Et toi, tu n’’as sûrement pas vu…
Tu ne t’’es rendu compte de rien.
Le camion t’’avait broyé, bousillé, démoli.
Tué.
Sur le coup.
Je l’’ai su tout de suite.
Dès que j’’ai vu ton petit corps allongé sur le bitume de la cour de récréation. Dès que j’’ai vu l’immense tache rouge qui prenait une forme étrange et indécente en s’’allongeant et se tordant sur le sol chaud.
Voilà Clément.
Ici s’’est arrêtée notre rencontre.
Ici a commencé ma vie d’’homme.
Il m’’a fallu aller prévenir ta maman, en courant. Je ne souhaite à personne d’’avoir à faire ce que j’’ai fait ce jour là, pas même à mon pire ennemi, si tant est que j’’en ai un.
Il nous a fallu affronter la dure réalité.
Le désespoir d’’une famille, les larmes de tous, ton petit cercueil blanc, les regards de la famille le jour de l’’inhumation.
Puis plus tard, la gendarmerie, le juge d’instruction, l’’avocat, le tribunal. Mais ça, vois-tu Clément, ça n’’a aucune importance. Ca a été long, dur, pénible, mais ça ne compte pas.
Ma vie n’’a pas été affectée par la justice. Elle l’’a été par ta mort. Si la justice des hommes a été plutôt clémente à notre égard, la justice de Dieu nous a bien touchés. Un homme n’’est pas le même après la mort d’’un enfant.
Deux mois avec sursis. Voilà ce que la balance de Jupiter nous a infligé.
Perpétuité, voilà à quoi je me suis condamné.
Mon bébé, ma fille, est née un peu plus de deux mois après l’’accident. Important pour un père la naissance d’’un premier enfant… Mais pour moi, cette année 1985, avant d’’être l’’année de l’’arrivée de Lucile, a été longtemps l’’année de ton départ.
Régulièrement, quand je passe près de ton village, je vais te voir, discrètement. Des fois je pose juste une fleur. Et je te parle, je te vois me sourire.
Que serais-tu devenu, petit Clément ? Toi que la mort a fauché à trois ans. Comme tous les petits garçons, pompier ? docteur ? chef de gare ? pilote de chasse ? Je ne sais pas ce que la vie t’’aurait réservé. 26 ans. Tu aurais 26 ans aujourd’hui. Presque l’’âge que j’’avais quand nos chemins se sont croisés. Putain, quel gâchis….

« Qui a tué Davy Moore , qui est responsable et pourquoi est-il mort ? » Ainsi chantait Graeme Alwright. Une chanson que tu ne connais pas, que tu n’’as pas eu le temps de connaître. Un boxeur, mort sur le ring… C’’est pas la foule, c’’est pas le manager, c’’est pas l’’arbitre, c’’est pas le journaliste, c’’est pas son adversaire… « C’’est le destin, Dieu l’’a voulu !! »

C’’est pas moi qui t’’ai tué, Clément, je t’’assure.
C’’est pas Colette…
C’’est pas le chauffeur, il ne t’’avait pas vu.
C’’est pas l’’employée municipale qui t’’a laissé partir…
C’’est personne, ou c’’est tout le monde à la fois. Tous, réunis, nous t’’avons privé d’’une belle vie sans doute, de tes jeux d’’enfants, de tes émois d’’adolescent, de tes études, de ton mariage, de tes enfants. Nous avons privé tes parents de toi, d’’un sourire, d’’un bisou dans le cou, du plaisir d’’un cadeau de fête des mères, de tes croyances au Père Noël, de photos inoubliables.

Alors, pour tout ça, je te demande pardon, Clément. 23 ans après, je te demande pardon et je demande pardon à tes parents et à tes proches.
Du haut de tes trois ans, tu as marqué ma vie comme aucune autre personne ne l’’a jamais fait.
On dit qu’’une vie est construite de petits événements. Moi, c’’est un petit bonhomme aux yeux noirs et cheveux noirs qui a construit la mienne.
Toi à 26 ans, moi à 50, je me permets de t’’embrasser bien fort. Petit bonhomme de 26, de 3 ans.
Jamais je ne t’’ai oublié, jamais je ne t’’oublierai. Et jusqu’à mon dernier souffle, tu resteras mon petit bonhomme.

© JM Bassetti. Texte écrit en octobre 2009. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.


On a bien rigolé

thierryMon cher Jean-Mimi,

Un petit mot ce matin pour te donner quelques nouvelles.

Qu’est-ce que je m’emmerde, qu’est-ce que je me fais chier ! Mais c’est pas vrai de se faire chier pareil. Quelle idée j’ai eue de partir. De tout quitter comme ça, sur un coup de tête et de laisser tout le monde un peu perdu, à commencer par moi-même. J’entends vaguement parler de la coupe du monde, mais j’ai pas vraiment de détails précis. Tu sais que la coupe du monde, j’en ai suivi… neuf, dix, douze, je ne sais même plus combien. La dernière, honnêtement, ce n’est pas celle qui m’a laissé le meilleur souvenir. Pour une coupe ratée, c’était une coupe ratée… Là, je ne vois rien. On n’a pas la télé. Alors, lorsqu’il y  a des gens qui arrivent, j’essaie de me renseigner, mais ce ne sont pas toujours des français, je ne parle pas bien les autres langues, ou pire encore, ils ne s’intéressent pas au foot. Ou encore encore pire, mais là on touche au summum, ce sont des femmes. Et chacun sait que les femmes et le foot, ça fait pas bon ménage. A part pour aller nous chercher des bières au frigo !!!

Ah ah ah !!!

Moi, tu sais bien, je me suis barré à la mi-temps. Pile poil entre la dernière coupe et celle-là. Il y a tout juste deux ans. Comme ça, une idée, un caprice. Tu sais que je regrette maintenant, Jean Mimi. Vu ce que j’entends, nos bleus se débrouillent plutôt pas trop mal. On en est peut-être pas à 98, mais il parait qu’on s’en approche. Quand je pense qu’à l’époque, j’avais dit que je pourrais mourir tranquille, je savais pas que j’allais être pris au mot. 14 ans plus tard, d’accord, mais quand même !! Je m’ennuie, je me fais chier. Je cause chevaux avec le gros Zitrone, rugby avec Roger Couderc, vélo avec Chapatte, ça occupe bien mes journées. Mais ballon rond, c’est plus juste, Drûcker n’est pas arrivé. Je me console bien un peu avec Eusebio qui est là depuis quelques mois. On se connaissait bien en bas. On attend Pelé. Ah lui, il va être bien accueilli.

Allez, je te laisse. Je file faire un petit footing dans les nuages. Ici, c’est quand même beaucoup plus facile que chez toi. Bonne fin de coupe, amuse-toi bien, tu me raconteras tout ça plus tard. Mais prends ton temps, Jean-Mimi, et surtout, réfléchis bien avant de poser les crampons, parce que ici, ça devient comme au basket : il n’y a pas de retour en zone possible. Quand tu quittes le stade, c’est définitif.

On a bien rigolé tous les deux quand même !Et c’est ça qui me manque le plus !

Je t’embrasse fort, mon petit Jean-Mimi. Bisous à tous ceux qui me manquent. Tu sais bien de qui je veux parler.

Ton Thierry à qui tu manques.

© JM Bassetti. Ver sur mer le 3 juillet 2014. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.


Lettre à Barbara

barbaraMadame,

Alors que depuis plusieurs jours, ou plutôt plusieurs nuits, je vous écris mentalement de longues lettres, les yeux au plafond et le noir dans le crâne, je me trouve un peu désemparé ce soir devant ma feuille blanche. Par où commencer? Par quoi commencer ? Par « Madame », évidemment. Pas par « Chère Barbara », encore moins par « Ma chère Monique ». Non.
« Madame », tout simplement.
Vous n’’êtes pas une copine, vous n’’êtes pas une amie. Je vous ai vue, je connais votre visage, votre allure, votre présence, votre voix. Vous ne savez rien de moi. Vous avez été longtemps une inconnue pour moi, une dame de la radio, parfois de la télé, mais rien de plus. Une imitation de Thierry Le Luron avec les exagérations des graves et des aigus de votre timbre inimitable, reconnaissable entre mille.
Je ne vous méritais pas.
Je suis venu vous voir, vous écouter, en 1987, je crois, au théâtre de Caen. Je n’’ai que peu de souvenirs de cette soirée. Hélas, cent fois hélas,. Je ne vous ai pas goûtée ce soir-là. Je n’’ai pas compris qui je venais écouter. Des amis m’’avaient demandé : « Viendrais tu voir Barbara ? ». J’’avais dit oui, mais sans enthousiasme, sans véritable désir. Je me souviens de votre fauteuil noir que vous n’’avez pas quitté de toute la première partie du récital. Je me souviens de chansons enfilées les unes à la suite des autres, mais sans avoir réellement saisi ni la douceur des musiques, ni la beauté des mots. Je suis allé voir Barbara comme si j’’étais allé voir Hugues Auffray ou François Valéry.
Comme je regrette maintenant, de n’’avoir pas profité de ce moment privilégié que beaucoup m’’envient maintenant. Mais j’’ai des circonstances atténuantes. Je ne savais rien de vous, ni de vos chansons. Je ne connaissais pas la profondeur de Nantes ni la douceur de Rémusat. Je ne me suis pas attardé sur les mots magnifiques de « Madame », ni sur l’’humour de « Si la photo est bonne » ou des « amis de Monsieur ». J’’attendais l’’Aigle noir, presque la seule qui m’’était familière. J’’ai avalé ce concert comme un croque-monsieur, sans me rendre compte que c’’était du caviar, du homard, du foie gras.
Je ne vous méritais pas.
Car je pense maintenant qu’on n’’avale pas du Barbara comme n’’importe quoi. Il faut mériter Barbara. Il faut être en condition. Peut-être allez-vous faire des bonds en lisant ce que j’’écris ?
Vous m’’êtes proche de temps en temps, pas en permanence. Je peux passer plusieurs mois sans vous écouter, et soudain, au fil des aléas et des douleurs de la vie, j’’ai un besoin fou de vous, de votre voix, de votre présence. Cette omniprésence de Barbara agace alors mes proches, car dans ce cas, je suis monomaniaque. J’’écoute Barbara et seulement Barbara. Alors, comme je sens cet agacement, je coupe la musique et je m’’en vais plus loin, je vais vous écouter en cachette, au fond du jardin, dans mon bureau, dans ma chambre, en mettant le son tout doucement. Comme un gamin qui se cache pour fumer, je m’’éloigne pour vous déguster. Vos mots me font du bien, me soutiennent, me permettent d’’oublier l’’abîme dans lequel je me trouve.
Certains disent « je n’’écoute pas Barbara, ça me fout le bourdon ». Comme ils se trompent. Moi, c’’est quand je suis bien au fond du trou que je vous retrouve. Vos mots me réconfortent, vos phrases me remettent sur les rails, vos textes et vos musiques apaisent mes larmes. Certains prennent du Valium, du Tranxen, de l’’alcool, des stupéfiants. Moi, je me gave de Barbara, à forte dose, et je chante, et je siffle, et je fredonne toute la journée, à en dégoûter mon entourage.
« Vous ne m’’avez pas quittée depuis que vous êtes partie », dites-vous à votre mère dans Rémusat. Moi, je vous ai découverte depuis que vous nous avez quittés.
Je retrouve dans vos textes ce qui est en moi. La douleur d’’une absence, le goût amer de la trahison, de la déchirure, du mensonge, de la solitude et des choses cachées. Les insomnies, la présence permanente de la mort, mais aussi l’’humour, les bons mots, les sous-entendus, les impertinences et la joie de vivre.
Je viens de lire, en une nuit votre « Piano noir ». J’’y ai lu votre vie, vos errances, vos voyages, vos blessures, vos déceptions, également vos amours, votre fidélité à toute épreuve, votre envie de vivre et de réussir, cette immense soif de vie qui est la mienne aussi.
Je sais, comme vous, être gai, souriant, blagueur, grivois, amical, amoureux, mais en grattant, ceux qui me connaissent bien savent trouver les failles, les cicatrices profondes. Cicatrices anciennes qu’’on a tendance à oublier, mais qui grattent encore de temps en temps, cicatrices plus récentes, qu’’on croit refermées à force de s’’en persuader, mais qui s’’ouvrent, béantes et douloureuses plusieurs fois dans l’’année. Dans ces moments-là, vous êtes ma suture, mon attelle.
Avec Barbara, on ne s’’enfonce pas dans le désespoir. On remonte, on apprend, on comprend, on grandit.
Ce piano noir, j’’en ai fait un livre voyageur. Après l’’avoir lu, je l’’ai déposé, bien en évidence, devant un magasin sans une belle cité touristique, avec la consigne de le prendre, de le lire et de le faire circuler à nouveau pour que vos mots voyagent, que les gens vous connaissent et profitent de ce que vous avez écrit. Livre inachevé, interrompu par la mort. J’’espère qu’’il voyagera longtemps comme voyagent vos chansons dans les têtes et dans les cœurs.
Merci à vous, Madame, merci de ce que vous faites, de ce que vous dites et du réconfort que vous m’’apportez quand j’’en ai le plus besoin.
Continuez à chanter là où vous êtes, puisque c’’était votre volonté depuis votre enfance. Moi, je continuerai à vous écouter, avec autant d’’attention, pour réussir, un jour, peut-être, à vous écouter pour le plaisir, simplement pour le plaisir et pour le sourire.