mai 28

Après la pub

Il y a des gens qui vous marquent. Des personnages que vous avez toujours connus et dont la disparition vous touche. Parce qu’ils ont su être suffisamment charismatiques pour éveiller votre attention mais aussi assez discrets pour ne pas être envahissants. Pierre Bellemare était de ceux-là. Depuis mon enfance, sa voix m’était familière, à la télé, à la radio. Vivez de nouvelles aventures extraordinaires Monsieur Bellemare et merci pour tout.

C’est à lui qu’est dédié ce texte du jour de l’atelier de Leiloona. Pensez à lire les textes de mes amis.


« Nous sommes le dimanche 25 août 1929 à Guéret. Il fait beau dans ce chef-lieu de la Creuse. L’été a été chaud et Claude Sarrassat vient de s’installer dans un nouvel appartement. Il vient de fêter ses cinquante-deux ans et il vient d’être nommé Professeur de botanique à l’Ecole Normale de Garçons, avenue Marc Purat à Guéret. Un poste qu’il convoitait depuis longtemps. C’est que la botanique, c’est sa passion. Dès sa petite enfance, il s’est intéressé aux plantes, aux arbres, et à tout l‘écosystème végétal qui l’environne, quelque soit l’endroit où il se trouve. Il s’est déjà fait un petit nom dans la région, après avoir publié une bonne dizaine de brochures sur les plantes du département. Il est considéré comme le spécialiste de la botanique creusoise et à ce titre, a déjà été décoré de l’ordre des palmes académiques, ce dont il n’est pas peu fier. La société nationale des botanistes l’a également reçu en son sein et il peut maintenant partager ses trouvailles.

L’heure de la rentrée approche et Claude Sassarrat décide de taper fort pour son arrivée à l’école normale. Les Bryophytes. Voilà ce que sera le thème de ses cours de ce premier trimestre devant un parterre d’une quarantaine d’élèves instituteur qui, il n’en doute pas, boiront ses paroles.

Juste un petit rappel, chers auditeurs, pour celles et ceux qui ne se souviendraient pas de leurs cours de botanique…

« Pris au sens large, c’est-à-dire celui des classifications traditionnelles, le terme bryophyte s’applique aux trois embranchements de plantes terrestres qui ne possèdent pas de vrai système vasculaire. Au sens strict, l’embranchement actuel des Bryophyta ne concerne que les mousses et les sphaignesau sens botanique strict (à l’exception donc des Hepaticophyta et des Anthocerotophyta».

Ne quittez pas l’antenne chers amis, après une courte pause publicitaire, je vous raconterai par le détail les rencontres étonnantes et les aventures extraordinaires de Claude Sarrassat en forêt de Chabrière. Je vous expliquerai comment un écureuil malicieux l’a guidé dans sa recherche de sphaignes. Je vous expliquerai par le détail comment les Andreaeopsida ont changé la vie trépidente de Claude, et surtout comment l’usage de Anthocerotophyta en décoction a modifié la vie sexuelle de Claude et de son épouse. Je vous donnerai également la possibilité d’acheter des Marchantiopsidas en sachets, pour la modique somme de quarante-deux francs cinquante. A tout à l’heure.

-Merci cher Pierre et à tout à l’heure pour la suite de vos histoire extraordinaires. »

 

avril 9

A ma fille.

300… Vous imaginez ? C’est aujourd’hui le 300 ème atelier d’écriture de Leiloona. 300 photos, 300 textes. J’ai pris le train en route. Je ne sais pas combien j’en ai fait… Peut-être une petite centaine, je ne sais pas précisément. En tout cas, 300 mercis à toi, Alexandra (Leiloona est un pseudo) de nous permettre de nous pencher chaque semaine sur une photo pour inventer une petite histoire de quelques lignes. 300 bisous pour toi, et rendez vous à ce trois cent troisième auquel tu sembles tant tenir…


Ma grande,

T’en souviens-tu ? C’était il y a plus de vingt ans déjà. Quand j’y pense, quand je pense au temps qui passe, ça me bouleverse.

Les vacances tiraient à leur fin. Les derniers jours d’août étaient ensoleillés et nous souhaitions en profiter avant la rentrée qui se profilait déjà. Nous étions partis tous ensemble dans cette petite maison que Pascal nous avait prêtée, dans cette Sologne que j’aime tant. Nous avions passé là trois jours à vivre comme bon nous semblait, sans obligation, sans contrainte. Chacun se levait à l’heure qu’il voulait, passait son temps à faire ce dont il avait envie. Toi, tu passais beaucoup de temps à lire, près de la fenêtre de la bibliothèque, dans la lumière dorée du jardin. Ton frère préférait courir, comme d’habitude. Profiter des derniers moments d’extérieur avant de retrouver notre appartement et le bitume de la cour du collège. Maman et moi en avions profité pour faire de grandes ballades, parfois ensemble, parfois chacun de notre côté.

J’avais cependant insisté pour que nous passions nos repas tous ensemble. Dans une famille, les moments de repas sont tellement importants pour tisser les liens, ou pour les fortifier. Pour parler. De ce qui va bien, de ce qui va moins bien.

Puis nous avions repris l’autoroute, rangé les souvenirs de vacances et attaqué la rentrée sans grand enthousiasme. Un peu comme Pagnol enfant descendant de ses chères collines pour retrouver Marseille et ses soucis.

C’est marrant de retomber sur cette photo au moment où tu vas à ton tour être mère. Où tu vas toi aussi te fabriquer des souvenirs auprès de cet enfant qui va vous accompagner désormais. Cet enfant qui va changer votre vie à Paul et à toi. Comme ton frère et toi avez changé la nôtre. C’est plus belle chose qui puisse t’arriver.

Un gros paquet de nostalgie m’est tombé dessus en revoyant ce souvenir.

J’espère que je ne t’ai pas plombé la journée.

Je t’embrasse bien fort.

Embrasse Paul pour moi.

Papa.

janvier 15

Voyants de père en fils

Bonne année 2018.

La semaine dernière, je l’avoue, j’ai séché. Les parachutistes proposés par Leiloona ne m’avaient vraiment pas inspiré et j’ai préféré passer mon tour, quitte à le reprendre plus tard si l’inspiration me revient. Cette semaine, cette photo de potage ne m’a pas inspiré immédiatement, mais la maturation de la semaine a fait son travail et j’ai accouché de ce texte lourd dimanche après-midi. 
En le lisant, vous apprendrez comment les destins d’un homme peuvent être influencés par certains médiums.
Je suis désolé, le texte dépasse légèrement la page A4 en caractères Calibri de Corps 11, mais tout y est important et la vérité historique m’a empêché de faire plus court.
Comme d’habitude, rendez vous sur le site de Bricabook pour lire les textes des copains, sûrement excellents mais certainement pas empreints de sérieux et de recherche encyclopédique comme l’est celui que vous vous apprêtez à découvrir.


Emmanuel était le dernier d’une lignée de médiums et de voyants qui avaient le don de lire l’avenir de leur entourage et leur propre avenir de façons particulières.

Son arrière-grand-père Henri, ancien agent des ponts et chaussées et décédé en 1964 voyait son avenir et l’interprétait dans les croutes de Maroilles. C’était sa manière à lui de travailler. D’aucuns le prenaient pour un illuminé, mais il avait tenu ferme toute sa vie. C’est ainsi que peu avant sa mort, il avait prédit l’assassinat du Président Kennedy en croisant des croutes de fromage avec de la purée de carottes. Il avait terminé son repas en sueur, les yeux révulsés. « Quand la croute de côté fait un trait épais qui va en se rétrécissant et que la carotte est mal mélangée à la purée sans crème, c’est que la vie d’un homme célèbre est en danger. » Le lendemain, après la salade, il avait repris du fromage et relancé les croutes de la main gauche et les yeux fermés dans la gamelle du chien. C’était la façon la plus sûre de ne pas se tromper. Elles étaient retombées en formant un étrange K. Il en avait déduit qu’un président dont le nom commençait par un K était en danger. Mais voilà… Khrouchtchev ou Kennedy ? Les deux étaient en poste. Après plusieurs nuits d’angoisse et d’insomnie pour lui et pour son épouse Marie, il avait fini par avoir sa réponse tant attendue au petit déjeuner. Le Maroilles que sa femme lui avait présenté pour tremper dans son café présentait une série de formes étranges sur la croute, formant une dizaine d’étoiles stylisées. Il ne lui en fallut pas plus pour comprendre que c’était le Yankee qui risquait sa peau. Ses appels téléphoniques à la maison blanche ne furent jamais pris au sérieux et il arriva à John Fitzgerald ce que tout le monde sait.

Le Grand-père d’Emmanuel se nommait André. Peu amateur de fromage, il avait pris l’habitude d’exercer son art en lisant dans la purée Mousline récemment inventée. En tant que cheminot affecté à la conduite des michelines dans le Nord Pas de Calais, André était un spécialiste reconnu des tracés de rails dans la purée en flocons. Il avait notamment reçu le Grand Prix Inter-rail Mous-Miche-Line pour sa prédiction de l’élection de Martine Puichard comme Miss Picardie en 1978. La chute malencontreuse d’un crouton de pain dans les rails du côté gauche de l’assiette (celui du cœur) le midi et une trace en forme de J le soir l’avaient amené à épouser Jacqueline qui lui avait donné deux enfants étrangement allergiques à la purée.

Jean-Michel, le fils aîné d’André fut, malheureusement pour lui, le canard noir de la famille. Il eut beau chercher à prédire l’avenir du monde ou son propre avenir dans différents aliments, rien ne lu sourit. Il essaya pourtant les raviolis, les nems, les poils d’artichauds (son oncle était un spécialiste des poils de coeur, mais la limite de ce texte à une page ne nous permet hélas pas de nous pencher d’avantage sur son cas pourtant passionnant), la tisane Verveine menthe, le ketchup, la mayonnaise et les éclairs au café, rien ne lui permit de lire quoi que ce soit. Il eut une lueur d’espoir un soir en pensant avoir prédit dans les coquillettes au beurre une récolte exceptionnelle de frites dans le sud de la Belgique mais une invasion de sauterelles mit fin à cette espérance.

A la naissance d’Emmanuel en plein milieu des années soixante-dix, toute la famille se demanda quel serait son don. Et il ne fut pas long à le révéler. Emmanuel lisait son avenir dans la soupe à la tomate et dans les pâtes que sa maman Françoise versait généreusement. Si, tout enfant, Emmanuel lisait plus facilement dans le vermicelle et le tapioca, la maturité l’entraîna dans la lecture des pâtes lettres Buitoni. Sa carrière de haut fonctionnaire, il la doit d’ailleurs à la soupe à la tomate. En 2002, la présence des trois lettres A, E et N lui firent se poser des questions sur son avenir. Les Dieux voulaient ils lui dire qu’il était un ANE ? Ses brillants résultats scolaires disaient pourtant le contraire. Soudain, l’illumination lui vint et il entra à l’ENA. N’était-ce pas un signe ?

Depuis, il n’est pas un jour où Emmanuel n’essaie pas de lire son avenir et celui de son pays dans les pâtes à potage. Il lui fallut une bonne semaine de réflexion pour comprendre que les lettres A, B, E, N, Q et U formaient le mot BANQUE et l’incitaient à déposer sa lettre de motivation chez les Rothschild. Les lettres S, R, U, N et E l’encouragèrent à se présenter devant les français et à leur demander de mettre son nom dans les URNES.

Hier soir, en soufflant sur sa soupe trop chaude (Brigitte la laissait trop longtemps sur le feu), il avait aperçu le mot TRAVAIL, même si le V coulait un peu sous un pépin de tomate réticent.

Et aujourd‘hui CODE.

Bon sang…. CODE ce soir et TRAVAIL hier… Il y avait sûrement un message. Le travail du code ? Le code du travail ? Il y avait certainement quelque chose à creuser. Mais quoi ?


PS : A noter que tous les prénoms et les professions sont les bons… Je n’ai rien inventé. Du moins pour ce qui est des prénoms…

novembre 6

Marcel, gardien de square.

Voilà. C’est la rentrée. Une semaine sans texte pour cause de vacances et de décalage du texte de la semaine précédente et on se remet au boulot.

Bricabook, l’atelier d’écriture de Leiloona a repris de l’activité. Et, cerise sur le gâteau, c’est elle même qui a fait la photo de la semaine.


@ Leiloona

« Tu vois, quand on était gamins, on s’amusait dans le square ici. Il y avait plein d’endroits où on pouvait s’éclater. On y venait avec maman après l’école. Il y avait les montagnes russes où les grands faisaient du vélo sans casque.

– Sans casque ?

– Oui, oui, je t’assure ! Et il y en avait qui prenaient de sacrées gamelles. Bon. Il y avait quand même Marcel, le gardien du square qui passait de temps en temps. Il les regardait, soulevait parfois sa casquette pour se gratter le crâne, puis reprenait sa marche. A la réflexion, quarante ans plus tard, qu’est-ce qu’il devait se faire suer, Marcel.

– Ouais, le pauvre… C’est vrai qu’ils avaient un rôle ingrat.

– Tiens, regarde là-bas !! Avec mes sœurs, on faisait du patin à roulettes ici. Un grand ovale en béton avec des bancs tout autour. Le nombre de fois où j’ai pris des bûches là-dessus ! J’avais en permanence les genoux écorchés.

– Tu n’avais pas de protège-genoux ?

– Tu rigoles. Ni de coudières, ni de trucs aux chevilles, ni même de casque. On avait deux paires de patins pour trois. On se les passait avec mes frangines. En fait, moi j’en avais pas. Trois ou quatre fois dans l’après-midi, il y avait Marcel qui passait. Il virait les cailloux qu’il y avait sur la piste. Et dès qu’il avait le dos tourné, on en remettait. Ça nous faisait des mini-obstacles et ça faisait casser la figure à ceux qui ne savaient pas ! Pauvre Marcel, qu’est-ce qu’on a pu se foutre de lui quand même !

– Le pauvre. Gardien de square dans les années soixante, c’était le métier de ceux dont on ne savait pas quoi faire.

– Oui mais au moins ils avaient un métier, on ne les laissait pas tomber comme maintenant !

– C’est sûr, tu as raison. Ahhhhh !! C’est quoi ce truc affreux ?

– Ouah !!! C’est toujours là cette horreur ? On s’est toujours demandé ce que ça pouvait fabriquer dans un square de la région parisienne ce machin-là. Sûrement des subventions qui étaient tombées et il fallait faire quelque chose dans l’urgence. Avec un architecte qui avait fait son stage à Shangaï !

–  Vous veniez là aussi ?

– Tu penses, oui. On en a fait ici. On imaginait la taille des crottes de nez de ce dragon…  On s’asseyait sur sa bouche. Tiens, tu vois le morceau cassé en haut de la lèvre ? C’est Jérôme qui l’a pété à coups de patin à roulettes, je m’en souviens comme si c’était hier ! On a grimpé dessus par tous les chemins possibles. Il ne doit pas y avoir un centimètre carré où je n’ai pas marché. On jouait au foot. La gueule ouverte, c’était le but. Et on faisait exprès de tirer dans les dents !!!

– Et Marcel ? Il ne vous disputait pas ?

– Ah non. On ne le voyait pas par ici dans la journée, mais un soir, quand j’ai eu une quinzaine d’années, je suis passé par là en rentrant du lycée et devine qui j’ai vu ? Marcel. Avec la pharmacienne. Dans la gueule du monstre. J’ai pas fait de bruit, je me suis planqué et j’ai tout maté.

– La vache !

– Ouais. Et puis, dans le courant de l’année, je suis repassé et j’ai revu Marcel. Avec la boulangère, avec Madame Arnaud, ma maîtresse de CP, avec Madame Leclerc qui nous faisait le cathé, avec ma voisine du dessus, avec la secrétaire de mairie. Et avec d’autres que je ne connaissais pas.

– Sacré Marcel. Il avait la belle vie quand même !

– Ah ouais, tu as raison. Gardien de square, quel putain de beau métier c’était !! »


Le square de mon enfance où il y avait les montagnes russes et une piste de patins à roulettes était à Courbevoie (92), boulevard saint Denis, à côté de la maternelle. Il n’y avait pas la grosse tête de lion moche, mais il y avait bien un gardien qui arpentait le square à longueur de journée.

Et en hiver, un marchand de marrons grillés à l’entrée…

septembre 11

Juste une mise au point.

C’est lundi, c’est Bricabook… une image, quelques mots. Merci à Leiloona et à son site de nous offrir ce bonheur hebdomadaire !!
Bonne lecture à vous tous. Et n’oubliez pas d’aller lire les textes des autres.


© Romaric Cazaux

C’est marrant que je retrouve cette photo ce soir, au fond d’un tiroir. C’est moi qui l’ai prise cette photo…

Mais laissez-moi me présenter. Peut-être un jour avez-vous eu affaire à moi. Je m’appelle Georges Lebrac et j‘étais détective privé. 27 rue des mouettes. Vers le port.

Mon pain quotidien, c’était les cocus. Essentiellement. Filatures en tous genres, planques devant les hôtels bon marchés ou les restaurants de bord de mer la plupart du temps. Des heures dans ma bagnole à bouffer des sandwiches et des barquettes de carottes râpées, à fumer clope sur clope, à écouter Philippe Bouvard et les Grosses têtes, à voir le temps passer sur ma montre à 15 euros. Le tout en essayant de se faire voir le moins possible. La discrétion, c’est notre maître mot à nous, les Sherlock Holmes, Les Nestor Burma, les Mike Hammer.

Il y a une dizaine d’années, alors que je fais un peu de paperasse dans mon bureau – il faut bien en faire de temps en temps – un type sonne. En général, j’aime pas trop qu’on se pointe directement chez moi sans passer par un rendez-vous. Au moins téléphonique. Parce qu’il faut vous dire que je bosse chez moi ; pas d’agence, pas de secrétaire. C’est bon pour la télé les Miss Moneypenny et autres blondasses au cerveau rachitique. Donc, un type se pointe et me sert le couplet habituel. Il n’a pas voulu me dire son nom, appelons-le Monsieur F. Sa femme s’absente de plus en plus de chez eux. Des fois, elle sent le tabac quand elle revient. Elle donne des excuses bidon, part faire des courses à pas d’heure, il lui arrive même de recevoir des coups de téléphone bizarre et elle a l’air un peu gênée quand elle revient. Il me paie à l’avance une petite centaine d’euros, me promet beaucoup plus lorsque je lui aurai donné l’identité de l’amant, si amant il y a.

Le lundi suivant, je me place donc au bas de l’immeuble de Madame F. Une femme d’une trentaine d’années, plutôt bien de sa personne comme on dit. Elle porte un pantalon blanc et un petit haut à bretelles rouge. A son cou, un léger collier portant une perle noire. Montre, bracelet assorti au collier. Une paire de lunettes d’écailles pour tenir ses cheveux. Je suis trop loin pour m’en rendre compte, mais je suis certain qu’en plus, elle sent bon. Dans notre métier, il faut avoir l’œil. Et vite. Le moindre petit détail peut être d’une importance capitale. Elle part à pied. Je la laisse prendre quelques mètres d’avance et je descends de la voiture pour la prendre en chasse. Elle s’engage à pied dans la rue du Maréchal Foch, longe l’ancien marché, tourne à gauche dans la rue de la mer et se dirige vers le port de plaisance. Elle marche d’un bon pas jouant avec le parapluie qu’elle tient dans sa main gauche. Etrange d’ailleurs la présence de ce parapluie puisqu’il fait grand soleil et que la météo n’est pas particulièrement alarmiste. Elle a la santé et visiblement la joie au cœur. Je prends quelques photos, un peu au pif.

Elle s’arrête devant une boutique de mode dont le nom m’amuse car il est caractéristique de notre région : « La pluie et le beau temps ». Elle s’immobilise devant la vitrine et fait mine de s’intéresser aux jupes, blouses, sandales et chaussures en exposition. Pendant ce temps, appuyé à un poteau électrique, je fais la mise au point de mon appareil photo. Bonne vitesse, bonne ouverture, bonne focale pour que les clichés soient de bonne qualité et que je mérite les deux ou trois cents euros que le cocu me versera. Juste à côté de ce magasin, un homme fume dans l’entrebâillement d’une porte. Il semble discuter avec une femme assise sur un banc. Peut-être une amie, ou sa femme, ou sa sœur, ou sa cousine. Peut-être une passante, juste assise une minute pour se reposer. Je n’en sais rien du tout. Comme la distance est la même, je fais la mise au point sur la femme. Je shoote un peu au hasard. Une dizaine de fois, le doigt laissé sur le déclencheur.

Quelques minutes plus tard, un homme d’une quarantaine d’années apparait dans la porte de la boutique. Il prend discrètement Madame F.  par la main, l’attire vers lui tout en la tirant vers l’intérieur de la pièce. Il attend qu’ils soient entrés pour la prendre dans ses bras et l’embrasser. Les deux voisins n’ont rien vu, mais moi j’étais aux premières loges. Je n’en espérais pas tant. La mise au point étant parfaite, j’ai shooté une douzaine de clichés. Le mari sera content. Il en aura pour ses sous ! Et moi, je n’aurai pas volé les miens.

C’est marrant que je retombe sur cette photo ce soir, alors que je referme à jamais les cartons de ma vie professionnelle pour me lancer à corps perdu dans une retraite que je ne souhaitais pas, mais le métier est dur et il faut savoir s’arrêter un jour. Le monde est ce qu’il est. Il y aura toujours des cocus. Il y aura toujours des détectives pour suivre leurs femmes. Il y aura toujours des photos pertinentes et des photos perdues. Des mises au point. Un peu comme celle-ci.