janvier 27

Les chaussures de la honte.

chaussures

Elles étaient là en tas. On ne pouvait pas ne pas les voir. Jamais de ma vie,  je n’en avais vu autant, jamais de ma vie, je ne les ai regardées avec cet œil-là.

Nous étions arrivés vers quinze heures. Les combats avaient été rudes, mais nous avions pris rapidement le dessus. En entrant, nous avions été dispersés à différents endroits du camp à la recherche de survivants. Moi, on m’avait envoyé directement là-bas, un peu au hasard.

Ce qui est étonnant, c’est que je n’ai pas vu d’hommes. Ni de femmes. Je n’ai vu personne. Rien que le silence et la neige.

Je suis arrivé devant ce tas. J’ai posé mes affaires et j’ai ouvert grand mes yeux. Je les voyais tous, je les imaginais toutes. On avait entreposé là leurs chaussures.

Des belles, des laides.

Des neuves, des usées jusqu’à la corde.

Des noires, des blanches, des marrons, des rouges.

Avec brides, sans brides.

Avec lacets, sans lacets.

Des bottines, des bottes, des escarpins, des sabots, en cuir, en bois.

Des chaussures d’enfant.

Elles étaient là pêle-mêle, mélangées, abandonnées, attendant je ne sais quoi.

Je ne sais pas pourquoi, est-ce mon esprit qui vagabondait, qui avait trouvé une solution pour me sauver de ce spectacle insensé, mais j’ai cherché à reconstituer les paires. Mon œil était attiré par un soulier bien particulier, et mon regard partait ensuite à la recherche du second. Pourquoi chercher à reconstruire quelque chose qui avait été volontairement et si violemment détruit ?

Les souliers marchent par paires. C’était leur redonner du sens que de chercher à les apparier de nouveau. Symbole désuet de la vie qui était partie.

J’imaginais ensuite les pieds qu’avaient chaussés ces souliers. Combien étaient-ils ? Mon Dieu, des milliers. Des hommes, des femmes, des enfants, tous debout devant moi, leurs chaussures bien aux pieds.

Aussi étonnant que cela paraisse, aucune odeur ne venait de ces chaussures. Ou plutôt si, une odeur commune à toutes ces godasses : l’odeur de la peur. Tous leurs propriétaires avaient été terrorisés. Terrorisés par leur arrestation, terrorisés par le long voyage qu’ils avaient enduré, dans les conditions qu’on ne peut imaginer, terrorisés par l’arrivée ici et par le tri qui était opéré dès la descente du train, terrorisés  par la longue marche qui les menait jusqu’à l’endroit où ils devaient se déshabiller. C’est à ce moment que la séparation avait lieu. La séparation des hommes et des chaussures. Toutes les odeurs intimes disparaissaient alors. Point de sueur ni de transpiration. Ne restait que la peur, la panique qui imprégnait tout : la peau, les vêtements et les chaussures.

Je les voyais devant moi : Sacha, Nikolas, Sarah, Marie, Esther, Simon, David, Moshé, Abraham, Isaac. Roger, Martine, Sabine, Marie, Jean, Paul, Raymond, Arthur, Joseph.

Ce tas devant moi était un symbole, un mausolée. Symbole de ce qui s’était passé ici. Sépulture éphémère et émouvante. Tous ces gens qui n’avaient pas de tombe ne pouvaient pas ne pas avoir existé. La preuve de leur existence était là, bien présente devant moi.

Des chaussures.

Sentant le vent tourner, leurs tortionnaires, depuis quelques semaines, avaient essayé de nettoyer toutes traces des horreurs qu’ils avaient perpétrées ici. Ils y étaient arrivés en partie, mais il était impossible de tout effacer.

Il faisait froid, la neige recouvrait en partie le camp. Le vent était violent et perçait  à travers mes vêtements. J’aurais dû bouger, marcher, courir même pour essayer de me réchauffer, mais quelque chose me retenait là. Au lieu d’accomplir la mission que l’on m’avait assignée : rechercher des hommes et des femmes pour leur annoncer qu’ils étaient libres, je restais immobile devant ce tas de chaussures. Et je pleurais.

J’ai appris plus tard que je n’avais pas été le seul à avoir découvert des objets habituellement insignifiants. Certains de mes camarades avaient fait d’autres découvertes.

Des chapeaux.

Des valises.

Des sacs à main.

Des vêtements.

Des jouets.

Moi, j’avais juste trouvé des chaussures.

Jamais plus je ne verrai des chaussures comme avant.

 

(Le 27 janvier 1945, l’armée rouge entrait dans le camp d’Auschwitz.)

 

© Amor-Fati 27 janvier 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 27 janvier 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

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