janvier 4

Ce soir: lecture et musique

piano

Assis auprès du feu, Maxime lit. La douce chaleur du foyer le berce doucement. La journée a été longue, et ce moment de relaxation est le bienvenu.

Dehors, il neige. Maxime aime l’hiver. Ça lui rappelle sa petite enfance. Il adorait se promener tête en l’air à la rencontre des  flocons qui dansaient  dans le vent. Comme tous les enfants, il ouvrait grand la bouche et essayait de gober les gouttes glacées avant qu’elles ne touchent le sol. La sensation de froid que ça produisait, c’est inimitable. Les bonhommes de neige, avec les copains, c’était sa grande joie. Modeler des boules, les façonner, tasser la neige pour faire la tête, puis le corps. Le résultat n’était pas toujours à la hauteur de ce qu’il espérait, mais c’était un réel plaisir.

Le bois éclate dans la cheminée. Il se lève du fauteuil, s’approche de l’âtre et tisonne les braises.

« Tu nous mets de la musique mon chéri s’il te plait ?

– Oui, tu veux quoi ?

Maxime est accroupi devant l’étagère où sont rangés les disques.

– Billie Holiday, comme hier soir ?

– Oh non, mets nous autre chose que du jazz. Un classique, Mozart, peut-être ?

– Attends, je regarde ce que je peux te trouver.

A genoux, il fouille parmi les disques et énumère les titres des albums.

– Oh, non, tu sais ce qui me ferait vraiment plaisir ?

– Non, vas-y, je m’attends au pire.

– Mets-toi au piano, il y a si longtemps que je ne t’ai pas entendu jouer. Tu ne joues plus depuis plusieurs semaines et ça me manque.

– Bien observé, c’est vrai que je n’ai pas beaucoup de goût pour la musique en ce moment, mais pour te faire plaisir, je veux bien faire une exception ce soir. Mais en même temps, tu exagères. J’étais bien dans mon bouquin. Enfin, cinq, dix minutes, pour toi, après, je remets Billie Holiday et je retourne aux piliers de la terre.

Maxime repose sur l’étagère le disque qu’il avait en mains, et se dirige vers le piano. C’est un piano droit qui lui vient de ses parents. Certes, ce n’est pas un instrument de concert, mais le son est bon, régulier et large. Maxime le connait bien. Il joue dessus depuis qu’il a quatre ans.

– Allez, dit-il, un peu de Chopin pour commencer. La fugue en la mineur 144, ça te dit ? C’est court. Pour moi, ce sera très bien.

Ophélie a posé son livre. Quand Maxime joue, elle aime être en communion avec lui. Elle le regarde, là, de l’autre côté de la pièce. Il se tient bien droit, les pieds sur les pédales, et ses doigts courent sur le clavier. Le morceau est lent. Ophélie est admirative, elle regarde les pieds et les doigts bouger à toute vitesse. Elle serait incapable d’en faire autant. Il aurait pu être musicien professionnel, c’est certain. Mais il a préféré être kiné. Dans un sens, il joue du piano sur le corps de ses patients !

Et, surtout, pas de partition. Maxime connait tout par cœur. Du moins tout ce qu’il joue depuis qu’il est enfant. Parfois, lorsque lui vient l’idée de débuter un nouveau morceau, il s’installe sur la table de la salle et déchiffre consciencieusement la partition. Il la lit, plusieurs fois, mime le jeu sur un clavier fictif posé devant lui, relit à nouveau, puis se lève et va jouer ce qu’il vient de se mettre dans les doigts. Et il continue jusqu’à ce que le morceau soit parfait. Il fait attention à tout, y compris les nuances qu’il ne néglige pas.

Chopin déroule doucement maintenant. La fin du morceau approche. Elle le connait par cœur aussi.

Maxime referme le piano et se lève. Ophélie applaudit.

« Allez, c’est bon pour ce soir. Madame est contente ? Tu veux autre chose tant que je suis debout ? Parce qu’une fois de retour dans le fauteuil, je ne bouge plus.

– Non, tu es un amour, j’adore quand tu joues pour moi. Viens t’assoir et remets-toi dans ton livre, tu as l’air fatigué.

Maxime met un CD dans le lecteur puis revient vers sa place. Au passage, il s’arrête près d’Ophélie, se penche et l’embrasse amoureusement. Il passe les mains dans ses cheveux, sur son visage, comme il aime le faire. Patiemment, il part à la rencontre de son nez, de sa bouche, de ses oreilles et finit par un baiser dans le cou.

– Tu sembles calme lui dit-il, ton visage est reposé. Je n’ai pas senti de tension.

– Non, tout va bien. Ta musique m’a reposée. Même si ce n’était pas long, j’ai beaucoup apprécié. Tu es un magicien de la musique, tu aurais pu…

– Tais-toi, nous en avons déjà parlé. La musique pour toi ou pour nos proches oui, mais juste en amateur. Sois gentille, n’en parle plus.

– Comme tu voudras.

Maxime se cale dans son fauteuil et reprend dans les mains le livre qu’il avait déposé quelques minutes auparavant. Il cherche sa page.

– Où en es-tu ? demande Ophélie ? J’ai adoré ce livre et savoir que tu le lis me permet de le lire une seconde fois. Lis-moi un petit bout, s’il te plait…

– Tu es incorrigible ce soir. Bon, attends, je cherche…

– Allez, allez… Lis…

« – Les corps qui jonchaient le sol ralentissaient sa marche. Il aurait voulu faire quelque chose pour les blessés, mais il ne savait pas par où commencer. En tout cas, il ne reconnut aucun visage familier parmi les victimes. Sa mère et Martha s’étaient réfugiées au cloître bien avant le gros de la foule, songea-t-il. Tom avait-il retrouvé Alfred ? Il accéléra le pas. Ce fut alors qu’il vit le maçon. »

– Ah, c’est le moment où la voute s’est écroulée, c’est ça ?

– Oui, au moment du mariage. Allez, laisse-moi maintenant, sois gentille, je voudrais lire tranquille.

– Je peux te dire une dernière chose, Maxime ?

– Vas-y, je t’écoute.

– Je t’aime. C’est tout, Je suis bien avec toi.

– Moi aussi je t’aime, tu le sais. Allez, je finis mon chapitre. »

Et, le corps bien raide, le regard fixé vers la cheminée qui lui fait face, profitant de la chaleur du feu, Maxime laisse glisser ses doigts sur le livre, attentif à sentir tous les petits points en relief qui lui racontent l’histoire des bâtisseurs de cathédrales.

 

(Le 4 Janvier 1809, naissait Louis Braille, inventeur du système de lecture et d’écriture pour les aveugles et mal voyants. Le système, basé sur deux colonnes de 3 points chacune permet 64 combinaisons. Musicien et professeur de musique, Louis Braille a également  codé la musique.)

© JM Bassetti 04/01/2013 Tous droits réservés.

© Amor-Fati 4 janvier 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr

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Ecrit 4 janvier 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Hommage

3 COMMENTS :

  1. By Loïc Le Dû on

    J’étudie régulièrement l’histoire de Louis Braille avec mes CM2 et ça les intéresse vraiment. Je pensais au début que tu parlais de Maxime Leforestier qui allait jouer la petite fugue avec ses soeurs. Autant, pour Brel, j’avais vite deviné qu’il s’agissait de son histoire avec Suzanne Gabriello et de « Ne ma quitte pas », autant cette fois-ci, je n’avais rien … vu venir.

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  2. By jmb (Auteur) on

    J’ai beaucoup étudié Braille également avec mes élèves (quand j’en avais) et il est vrai que c’était toujours un grand moment. Codage, décodages, etc…
    Ce soir, le texte a été dur à accoucher. Je savais que j’allais parler de Braille, mais je ne savais pas comment. Il a fallu que je lâche la première phrase pour que la suite vienne. Mais j’y ai mis beaucoup de thé, et un peu de whisky, je l’avoue… Terminé à 23.38 pour une parution à minuit trois comme tous les jours. C’était un peu juste !!

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