décembre 24

« César m’a sauver»

st-nicaise

« Je m’appelle Marianne Peusol, j’ai vingt-sept ans, je vais bientôt me marier avec Thibault Malplâtre  et je vais vous raconter ce qui m’est arrivé quand j’étais petite fille.

– J’ai déjà entendu parler de ton histoire il me semble, mais je suis heureux de pouvoir en parler avec toi.

– Ma mère, Lucile, vendait des petits pains, des fruits et des légumes, à Paris, dans la rue du Bac. C’était un petit étal et c’était difficile de gagner les quelques sous nécessaires à la nourriture de mes frères et de moi. Entre vingt et cinquante sous par jour, c’était à peu près tout ce qu’elle rapportait chaque soir à la maison, c’est vous dire si on était pauvres.

– Et toi, tu faisais quoi de tes journées ?

– Je restais avec elle, je jouais dans les rues. Depuis la fin de la révolution, les rues étaient plus calmes, plus tranquilles et on pouvait recommencer à rester jouer sans voir peur d’être inquiété.

– Tu jouais, donc. Et à quoi ?

– Comme tous les enfants, on jouait à la marelle, à la paume parfois, aux osselets ou à la corde. Moi j’aimais beaucoup m’assoir à l’entrée des porches de la rue du bac. J’y passais des heures à jouer avec rien. C’est tout ce que je possédais.

– Tu restais toujours près de ta mère ?

– Quand j’étais toute petite, oui. Je ne la lâchais pas. Mais à cette époque, en 1800, j’avais déjà quatorze ans et je bougeais pas mal dans le quartier. D’ailleurs ce jour-là…

– Oui, raconte ce jour-là.  C’était quelle date déjà  ?

– Facile, c’était le 3 Nivôse, ou 24 décembre, comme vous préférez. La veille de Noël. Il faisait froid, et je ne tenais pas en place près de ma mère. Alors, je passais ma journée à marcher, pour me réchauffer. Je partais de la rue du bac, je passais la Seine sur le Pont National, je filais rue Saint Nicaise, le long des Tuileries, et je faisais le tour de la rue saint Honoré. Puis je reprenais le pont et je revenais rue du bac. Ca me prenait quarante-cinq minutes environ, en marchant vite. Mais ça me permettait de passer le temps et d’avoir plus chaud. Parfois, je mendiais un peu près des Tuileries.

– Et alors ?

– Alors, c’était le soir, il était à peu près sept heures, c’était mon dernier tour avant de rentrer rejoindre ma mère. Je venais de passer les Tuileries, et j’allais tourner dans la rue saint Honoré quand j’ai vu une charrette arrêtée sur le bord de la route. Un homme était là qui semblait chercher quelque chose, ou quelqu’un. La charrette était conduite par une jument et il y avait à l’arrière un gros tonneau, comme une grosse barrique de vin. Je me suis arrêtée pour regarder parce que ce n’était pas habituel. En général, les marchands de vin ne s’arrêtent pas là. En fait, je n’en avais jamais vu à cet endroit.

– Et tu as fait le tour ?

– Oui, Il y avait beaucoup de monde dans la rue. La charrette était importante, j’en ai fait le tour. Et là, l’homme qui était près de la charrette s’est mis dans mon passage et il m’a dit :

« Veux-tu gagner douze sous facilement ?

«  Bien sûr Monsieur. Il faut faire quoi ?

«  Rien. Tu restes juste à côté de la jument et tu attends que je revienne. J’en ai juste pour quelques minutes.

«  Et si la jument bouge ?

«  Tiens, je te laisse mon fouet. Si elle bouge, tu lui donnes juste un petit coup dans les jarrets. Reste bien là, je reviens. »

-Et il est parti en courant. Je l’ai vu traverser et rentrer dans une rue. Je ne l’ai plus vu après.

– Et tu es restée près de la charrette, comme il te l’a demandé ?

– Au début, oui. La jument était docile, elle ne bougeait pas.

– Que s’est-il passé ensuite ?

– A un moment, ça devait faire dix minutes que j’étais là, il y a eu un grand bruit derrière moi. Je me suis retournée et j’ai vu une dizaine de grenadier lancés au grand galop qui descendaient la rue Saint Nicaise depuis les Tuileries. Et derrière, il y avait quatre beaux carrosses.

– Tu savais qui c’était ?

– Oui, bien sûr, c’était le Premier Consul. Bonaparte. Il n’y a que lui pour se promener en pareil équipage. Je l’avais déjà vu bien souvent. D’ailleurs, je connaissais bien son cocher : César.

– Et qu’as-tu fait ?

– J’ai laissé passer les chevaux. Puis le carrosse du Premier Consul est arrivé à ma hauteur, et César m’a reconnue.

« Marianne, ça va ?

« Oui, très bien.

« Tu vas retrouver ta mère ?

«  Oui, pourquoi ? »

Mais le carrosse filait assez vite. Alors j’ai lâché le fouet et je suis parti en courant pour rattraper César. J’avais à peine passé le coin de la rue Saint Nicaise que j’ai entendu une grosse explosion. Il y a eu une immense lumière. Et puis beaucoup de bruite et beaucoup de cris. Je me suis retrouvée allongée par terre. Des gens couraient de partout, ça criait, ça hurlait, j’ai vu passer des femmes pleines de sang. C’était comme la fin du monde. Je me suis relevée, j’étais toute étourdie. Je suis revenue en arrière, vers la rue Saint Nicaise, et là, j’ai vu l’horreur. A la place de la charrette, il y avait un grand trou, plus de jument, les bâtiments étaient écroulés, il y avait des pierres et des gravats partout. Des carroses retournés, des chavaux eventrés. Et des corps, surtout. Des gens sans tête, sans bras. C’était affreux.

– Et le premier consul ?

– Il était passé. Vingt secondes avant. Comme moi, il a été protégé par l’immeuble qui fait le coin. Il a dû entendre, sûrement, mais on ne l’a pas revu. Moi, je me dis que j’ai eu de la chance. Si César ne m’avait pas appelée, je serais restée près de la charrette et maintenant… je ne serais pas là pour vous raconter tout ça.

– As-tu à nouveau entendu parler de tout ça plus tard ?

– Bien sûr, mais vous le savez comme moi. On a appelé ça l’attentat de la rue Saint Nicaise. Il a visait Bonaparte et a fait vingt-et-un morts. Quand j’y repense, ça aurait pu faire vingt-deux morts. Je ne sais pas quelle bonne étoile était au-dessus de la tête ce jour-là.

– Je ne sais pas non plus. Mais c’est vrai que tu as eu beaucoup, beaucoup de chance. Ecoute, je vais te laisser. Merci de m’avoir raconté tout ça.

– Ca me fait du bien d’en parler aussi. Et quand je vois que j’ai encore du mal à gagner ma vie, j’y repense et je me dis que l’important c’est que je sois en vie. Et le chagrin passe vite.

– Au revoir Marianne.

– Au revoir, citoyen, portez-vous bien et à bientôt peut-être.

(Le 3 Nivôse an IX, ou 24 décembre 1800, eut lieu l’attentat de la rue Saint Nicaise. Attentat royaliste qui visait le Premier Consul Bonaparte. Il fit 22 morts dont la petite Marianne à qui Picot de Limoëlan avait demandé de surveiller la jument. On ne retrouva quasiment du corps de la fillette, si ce n’est ses deux bras, arrachés du corps et retrouvés plusieurs dizaines de mètres plus loin. Quant à Limoëlan, il ne se pardonna jamais d’avoir fait tuer la petite fille. Il s’enfuit en Amérique sous un faux nom et entra dans les ordres. Il mourut moine en 1826, après avoir passé la fin de sa vie en dévotion en souvenir de Marianne.)

© JM Bassetti 24/12/2012 Tous droits réservés

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Ecrit 24 décembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Uchronie

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