janvier 18

Chantiers

On est lundi. C’est le jour de la photo de Bricabook. « Une photo, quelques mots ».

Regardez la photo et lisez ce que j’en ai tiré. Et n’hésitez pas à commenter en bas de la page.

Bonne lecture.

chantiers

 

Denis descendit du camion. Il claqua la porte et alluma une cigarette. Il rangea son Zippo dans la poche de son jean, releva le col de son parka, fit trois pas sur la gauche et se plaça au milieu du chemin, les mains sur les hanches, la cigarette coincée au côté droit de ses lèvres. Alain descendit à son tour, fit le tour par l’arrière et rejoignit son collègue.

« Alors c’est ici ?

– Ouais, c’est là. Ça correspond à mes souvenirs. Exactement.

– Putain, c’est en sale état quand même.

– Que veux-tu ? Il y a longtemps que c’est plus entretenu. Ca fait plus de vingt ans que je suis parti de là. Je suis plus revenu depuis la mort du père. A l’époque, les couleurs étaient plus pétantes. Là, c’est vraiment devenu pisseux. Et puis les parents de Sylvie étaient partis avant.

– C’était lequel le tien ?

Denis pointa la main gauche en direction du premier bâtiment.

– Au quatrième. Tu vois la … une , deux, trois, quatre, cinq, sixième fenêtre à partir de la gauche ?

– Celle où il y a un rideau orange ?

– Ouais. Ça c’était ma chambre. Et celle de mes vieux à côté. Et juste au-dessus, c’était chez Sylvie. Sa chambre était juste au-dessus de la mienne.

– Tu devais fantasmer à mort, non ?

– T’imagines pas… Quand tu connais Sylvie, comment elle était canon à l’époque, rien que de l’imaginer en train de se déshabiller juste au-dessus de ma tête, ça me rendait dingue. Juste une épaisseur de béton entre elle et moi. Tu vois le truc ?

Alain éclata d’un grand rire franc.

– Ah ça, j’imagine bien la veuve poignet !!

– J‘te raconte même pas ! J’en avais des crampes !

– Tu lui as raconté ?

– Evidemment, elle s’en doutait d’ailleurs !

– Et le mariage c’était ici ?

– Forcément. On avait loué la salle des fêtes de la cité. Presque tout le bâtiment était invité. C’était une grande famille ici… On avait fait passer du tulle et une grande guirlande de la fenêtre de sa chambre à la mienne. A cette époque si on avait su qu’on allait se séparer après vingt-deux ans de mariage…

– Ca en est où cette affaire ?

– C’est toujours en chantier. Ça devrait être fini dans un mois normalement. J’ai reçu une lettre de mon avocat hier.

– C’est con, vous étiez bien tous les deux..

– En apparence mon vieux, en apparence. Tu vivais pas avec nous non plus, tu peux pas savoir…

Denis jeta son mégot par terre et l’écrasa d’un coup de talon. Il fit une vingtaine de pas en avant et revint près d’Alain.

– Allez, reprit-il, on va pas refaire l’histoire mon vieux, quand c’est fini, c’est fini.

– Les enfants sont grands, ça devrait aller, non ? Elle a quel âge Lisette ?

– Bientôt dix-neuf. Mais c’est pas pour autant que ça va bien se passer.

– Allez, elle est grande…

– On verra mon gars, on verra.

Denis alluma une nouvelle cigarette et les deux hommes se dirigèrent vers le camion.

– Allez, c’est pas tout ça, camarade, dit Denis, mais on n’est pas venus pour la nostalgie hein ? Descends le bull, faut que je ramène le camion à Max, il en a besoin.

– Les autres arrivent quand ?

– Ils ne devraient pas tarder. Faudrait pas commencer à prendre du retard. Il y en a au moins pour deux mois de chantier, le temps de tout désosser. On en verra le bout début mars normalement.

– Ça te fait pas drôle quand même ?

– Quand je l’ai su, évidemment, qu’est-ce que tu crois ? Mais aujourd’hui… c’est la vie mon vieux. Il y a longtemps que j’ai fait mon deuil de tout ça. C’est juste un bloc de béton maintenant.

Denis enfila ses gants et s’approcha de l’arrière du camion, prêt à commencer le déchargement. Il s’arrêta soudain et se retourna.

– Hé, Alain, fit-il…

– Quoi ?

– Fait chier la vie….. »

© JM Bassetti. le 18 Janvier 2016. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.

 

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Ecrit 18 janvier 2016 par Amor-Fati dans la catégorie "Atelier d'écriture

7 COMMENTS :

  1. By sabine on

    Emotion et sensibilité au rendez vous avec une once d’humour. Bref un texte qui se lit bien et qui associe de lieu un peu sinistre à de chouettes souvenirs quand même.

    Répondre

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