avril 24

Cols et manches (Nouvelle primée au concours Monbestseller)

Concours de nouvelles organisé par le site www.monbestseller.com
Ma nouvelle « Cols et manches » vient d’obtenir le Premier prix.
Et je suis vraiment très très très content…
Votre nouvelle commencera ou se terminera par « Ce n’est pas du tout ce que vous croyez ». Avant ou après, vous imaginerez ou suggérerez ce qui s’est passé. Nous sommes bien curieux de le découvrir.
Participez au concours de nouvelles « Ce n’est pas du tout ce que vous croyez » de Pâques, et tant qu’on ne saura pas ce qu’il faut croire, on ne pourra célébrer Pâques correctement. Alors auteurs en herbe et auteurs confirmés, à vos plumes ou à vos claviers !

chemisesLe réveil vient de sonner. 4 h30. Tsaïng To ouvre les yeux, doucement. C’est tôt, vraiment tôt. Voilà un an maintenant que Tsaïng-To se lève à 4h30. Eté comme hiver. Il faut dire qu’il n’a pas eu le choix. Depuis un moment déjà, il était sur le marché du travail. A la recherche d’une place, quelque part. Tsaïng-To n’est pas beaucoup allé à l’école. Aussi ne cherchait-il pas une place d’ouvrier très qualifié. Mais il faut travailler. La nourriture est chère. Et il faut manger tous les jours. Lui, et toute sa famille. Huit personnes à nourrir. Le travail quotidien pour gagner sa croûte.

Tsaïng-To a trouvé une place dans une petite usine de textile juste à l’entrée de Shangaï. Cette semaine, il a été mis à l’atelier des chemises. Assis pendant dix heures devant sa machine à coudre, il coud, file, surfile. Les manches et les cols. Voilà son travail. Des chemises de toutes tailles, de toutes couleurs, mais de ça, il s’en fiche. Le geste est toujours le même, quelle que soit la couleur du tissu. Le mois dernier, il a cousu des porte-jarretelles. Deux cents par jour. En cousant, il imagine les jambes qui les porteront. Des jambes d’Européennes, des jambes d’Américaines, des fuselées, des minces, des grosses. Ca le fait sourire, Tsaïng-To et ça passe le temps.

Il se lève enfin, il aurait bien traîné au lit, peut-être jusqu’à six heures, mais sa machine à coudre l’attend, il faut relever l’équipe de nuit. Lui, il ne fait pas les nuits. C’est Shokaï qui utilise sa machine pendant qu’il dort. Quelques gouttes sur le nez, histoire de dire que la toilette est faite, une galette de riz et un bol de thé et le voilà paré. Tsaïng-To met son manteau, enfile ses sandales, prend le sac contenant son repas de midi et sort dans la nuit. Les petits dorment encore. L’école ne commence qu’à huit heures et elle est dans le village. Ils ont la chance de dormir jusqu’à sept heures. Ah ! Ce que Tsaïng-To aimerait encore être petit !

Les yeux lui piquent encore. Il enfourche son vélo et le voilà parti. Chaque matin et chaque soir, il lui faut couvrir les douze kilomètres qui séparent sa maison de l’usine. Il fait noir. Parfois, il a peur, surtout au début du trajet, parce qu’il n’y a pas grand monde sur la route. Au bout de trois kilomètres, il rejoint la grand-route. La nationale qui mène à Shangaï. Là, il s’arrête au coin de la cabine téléphonique et attend Hito. Hito est son ami. Il travaille dans la même usine que lui. Pas dans le même atelier, mais juste à côté. Ils se retrouvent le midi pour prendre leur repas ensemble. Tsaïng-To attend ce matin. Hito semble être en retard.

« Je vais attendre encore un peu et puis ensuite, je vais y aller, se dit Tsaïng-To. Le contremaître ne rigole pas avec le retard ». Le mois dernier, sa journée ne lui a pas été payée, pour un quart d’heure à peine.

Hito arrive enfin.

« Ah, quand même. J’allais partir, lui reproche Tsaïng-To.

– J’ai de la fièvre, lui répond Hito. Je n’ai pas dormi de la nuit. Ce matin, j’ai bien cru que je n’allais pas pouvoir me lever. Roule devant, je vais prendre ta roue, ça me soulagera un peu.

– Tu vas aller chez le docteur ?

– Sûrement pas. Ca va passer tout seul. C’est cher le docteur, et tu sais bien qu’on ne peut pas se le permettre. »

Et ils reprennent leur chemin. Tsaïng-To, devant, pédale dur et fait ce qu’il peut pour masquer à Hito le vent qui lui arrive de face.

Enfin l’usine est à portée de vue. Un dernier effort, et les voilà arrivés. Ils déposent leurs vélos sous le hangar qui en contient déjà une centaine. Hito part vers son atelier.

« A ce midi, bon courage, lui lance Tsaïng-To. »

Deweï, le contremaître accueille le nouvel arrivant à la porte de l’atelier. Il a la tête des mauvais jours. La journée commence mal et promet d’être rude.

« Juste à l’heure, Tsaïng-To. Il était temps. Si tu continues à être juste comme ça le matin, je vais me passer de toi et prendre quelqu’un d’autre. Je n’aurais pas de mal à te trouver un remplaçant. Je cogne dans une poubelle, et des minables comme toi, il en sort vingt. Allez, au boulot. Shokaï attend que tu veuilles bien commencer pour aller se coucher. Et tâche d’être plus efficace qu’hier. Le patron t’a remarqué. Il m’a dit que tu ne faisais pas assez, il va falloir te secouer.

– C’est que j’ai … répond Tsaïng-To

– Tais-toi, tu n’as rien à dire. La seule chose que tu as à faire, c’est de te mettre à ta machine et de coudre, l’interrompt Deweï.

– Mais j’ai..

– La ferme, tu n’as pas la parole. Allez, tout de suite ou tu repars chez toi.

Tsaïng-To a une boule dans la gorge. Il aimerait bien répondre quand l’injustice est trop grande, mais on ne lui en laisse pas la possibilité.

La galette de riz est déjà bien loin. Les douze kilomètres pèsent lourd dans les jambes. Tsaïng-To se frotte encore les yeux et démarre sa journée de travail. Un tas de chemises l’attend à côté de sa machine. Des vertes, des bleues et des roses ce matin. Une bonne cinquantaine de chaque. A sa gauche, un portant qui recevra  les vêtements cousus, placés sur des cintres  pour qu’ils partent à la mise en place des boutons. Dix heures de cols et de manches. Juste une demi-heure de pause le midi pendant laquelle il pourra discuter un peu avec Hito.

18 heures. Tsaïng-To étend les jambes sous sa machine à coudre, éteint la petite lumière et se lève. La journée est terminée. Déjà d’autres chemises  ont été déposées sur la table. Shokaï ne va pas tarder. La place est chaude, il va pouvoir prendre la relève pour l’équipe de nuit.

Tsaïng-To reprend son sac et se dirige vers la sortie. A la porte, se dresse l’imposante carrure de Deweï.

– C’est bon, lui dit-il. Tu as fait du bon travail aujourd’hui.

– Merci , répond Tsaïng-To, en se penchant en avant, mains jointes.

– Demain, tu devras en faire dix de plus, pour rattraper ton retard d’hier. Alors un bon conseil, va te coucher de bonne heure, passe une bonne nuit et reviens en forme demain matin. Et ne va pas traîner ce soir. Au  cabaret ou ailleurs, tu as besoin de sommeil.

– Mais que pensez-vous ? Qu’imaginez-vous ? Que je sors tous les soirs ? Ce n’est pas du tout ce que vous croyez. Vous savez bien que je ne vais pas dans les cabarets, Les cabarets sont interdits aux enfants. Et moi, je n’ai que neuf ans. » répond Tsaïng-To.

© JM Bassetti. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

© Amor-Fati 24 avril 2015 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 24 avril 2015 par Amor-Fati dans la catégorie "Atelier d'écriture

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