juin 16

Coûte que coûte…

ballonLorsque Dioumana est entré dans la surface de réparation, balle au pied, c’est tout le pays qui était derrière lui. Il le sentait bien. Il se sentait poussé par tout un peuple. Il savait que s’il réussissait à mettre la balle au fond, il serait le héros de sa patrie. En une fraction de seconde, il se voyait déjà remonter la plus grande avenue de la capitale dans une limousine décapotable, entouré par des motards, se frayant un passage entre des doubles rangs de barrières métalliques destinées à retenir la foule des grands jours. Le football a ceci de commun avec les enterrements des personnalités : c’est qu’il fait se déplacer les foules, faire venir les badauds, les gens pas nécessairement intéressés, mais la foule attire la foule !!

En deux secondes, tout lui est revenu en mémoire. C’est fou ce qui peut vous passer par la tête aux instants importants de votre vie. Comme au moment de la mort parait-il. La banlieue, l’appartement trop petit pour ses parents et ses cinq frères et sœurs, les repas du dimanche, sa première paire de crampons, l’oncle Joseph, les entrainements, les chaussettes à rayures, Bastien, Monsieur Renaud, sa grand-mère, sa première coupe. Tout défilait à la vitesse de la lumière. Des clichés, des polaroÏds, des planches contacts de souvenirs.

Et il courait toujours, il avait des ailes.

Le but était grand ouvert devant lui. Le gardien n’y pourrait rien. On n’arrête pas tout un peuple qui avance vers sa reconnaissance mondiale. Problèmes de gouvernement, de politique étrangère, de budget, scandales de partis politiques, tout s’effacerait pour quelque temps, le temps de fêter son but, son exploit, son chef d’œuvre !

Enfin il allait avoir la reconnaissance des siens, lui qu’on avait longtemps pris pour un minable. Lui qui avait dû se battre pour s’imposer, pour montrer qu’il pouvait être le meilleur, sortir du lot. Bourses, sport-étude, petits boulot en week-end, déplacements, matches dans des stades minables. Et puis petit à petit, l’ascension. D’abord un entraineur présent à une finale et qui le remarque. Son premier contrat signé, l’école des apprentis footeux, les premières rencontres en division réserve et l’accession à la ligue professionnelle, puis sa sélection en équipe nationale. Comme un ouvrier devenu chef d’équipe, puis contremaître, puis ingénieur, puis directeur. L’ascenseur social on appelle ça !! L’argent, les millions, les vacances luxueuses, les bateaux, les mannequins, les filles en général. Ah oui, les filles ! Ca c’était le côté agréable du métier de footballeur. Toujours des filles pour trainer près des stades d’entrainement. Bon, des mecs aussi évidemment, pour parler foot, pour signer des autographes. Mais cette espèce d’aura que dégage le foot, c’est grisant. Elles tombent comme des mouches. Il les entraine dans les vestiaires, sous la douche. Elles se laissent faire. Mieux. Elles en redemandent !!

Les filles… Elles lui font perdre la tête, il n’a plus la tête à ses pieds, Dioumana. Il se prend les pattes dans la moquette, dans le tapis. Il ne sait plus quel est son pied d’appui, son pied d’appel. Non. Ca tombe mal, il ne peut pas frapper du gauche. Il est droitier. Du gauche, c’est les nuages assurés. Ou le petit filet, ou le gardien. Le gardien. C’est lui le danger. Il s’approche, il a sonné l’alarme. Il est le dernier rempart. Il est la dernière citadelle avant le tremblement des filets. Lui aussi joue son match à ce même instant. Et Dioumana le sait parfaitement. S’il détourne le ballon, ce sera lui le héros de la rencontre. Lui qui aura sauvé sa patrie, son peuple. Lui qui gommera les scandales politico-sociaux de son pays. Lui qui aura des chapelets de nanas derrière ses crampons. Un véritable quitte ou double se joue entre les deux hommes.

Dioumana s’embrouille, il ne sait plus. Lui qui, une seconde plus tôt se voyait en Alexandre le Grand a d’un coup un grand doute. Il risque de rater, d’être ridicule, de faire se lever des milliers d’hommes devant leurs télés, de se voir traité de tous les noms, de s’entendre dire « même ma belle mère l’aurait mis au fond, quel nul ce Dioumana, il a deux pieds gauches…).

Le gardien s’approche, il va se faire piquer la balle. Prendre une décision, tout de suite, pas dans une demi-seconde. Tout de suite. Après, il sera trop tard. Dioumana grimace de douleur, s’effondre à six mètres de la ligne de but. Le gardien s’est avancé, a voulu briser son rêve, il n’aurait pas du… Il va le payer. Cher… Le scénario est lancé. Puisqu’il y a une incertitude, il faut forcer la chance. Le pénalty. C’est la solution, l’unique solution pour assurer le but. Dioumana se tord de douleur. Se tient le mollet à deux mains en hurlant. Alors qu’il n’a pas mal, que la seule douleur qu’il ressent, c’est le frottement de l’herbe au moment où il est tombé. Le jeu est arrêté. Dioumana est toujours au sol. Il est à l’affut, il écoute, il regarde d’un œil, mais il doit s’occuper de sa jambe. Faire semblant. Les caméras sont là. Partout. Il a eu beau écouter, il n’a rien entendu, du moins pas le coup de sifflet qu’il espérait, qu’il escomptait. Ce con d’arbitre n’a pas sifflé, ne s’est pas fait avoir. Merde alors. Il se relève et va se joindre à ses six coéquipiers qui entourent l’homme en noir et réclament justice. Justice pour ce but volé. Justice pour cette victoire que l’arbitre leur ôte en une fraction de seconde. Ca hurle, ça gesticule, ça gueule, ça s’agite dans tous les sens. L’homme au sifflet reste inflexible.

Alors on bouscule l’arbitre, on l’invective, on l’insulte à mi-voix parce qu’il ne faut pas aller trop loin quand même. Même si tout le monde sait qu’il n’y a rien. Même si tout le monde sait parfaitement que Dioumana simule. Parce que cette phase de jeu, elle a été vue et revue à l’entrainement. Parce que tomber, ça s’apprend quand on joue au haut niveau. Parce que tricher fait partie du jeu. Parce que l’essentiel c’est la victoire, quelle que soit la façon dont elle est acquise. On a vu des joueurs marquer de la main et le revendiquer. La chute dans la surface de réparation fait partie des programmes d’entrainement. Elle est travaillée et retravaillée. On regarde des vidéos, on se filme, on se regarde au ralenti pour être crédible. Le plus possible, vis-à-vis des supporters et des commentateurs.

Et demain, ce soir, dans les journaux, on reparlera des fautes d’arbitrage, on demandera la vidéo pour vérifier les phases de jeu, on mettra en cause l’honnêteté d’un homme qui doit, seul, prendre une décision en une fraction de seconde, sachant pertinemment que la moitié des joueurs ne dira rien et que l’autre moitié râlera !!

Des hommes comme Dioumana sont des modèles pour les enfants. Alors, comme leurs idoles, les enfants se jetteront par terre dès que le ballon leur échappera. Comme leurs modèles, il s’en prendront à l’arbitrage plutôt que de se remettre soi-même en question. C’est tellement plus facile.

Tellement facile de reporter la faute sur les autres.

Au lieu de râler en permanence contre les arbitres, on peut se poser la question suivante : Quand donc les joueurs arrêteront ils de tricher ? Quand arrêteront-ils de simuler des fautes ou de demander réparation pour un acte qu’ils savent parfaitement régulier ?

Pauvre Dioumana. Ce n’est pas aujourd’hui qu’il sera le héros de son pays. Pas aujourd’hui qu’il mettra la balle au fond. Mais ce n’est pas de sa faute. Il a essayé, il a fait tout son possible. Il est même allé au-delà de ce qui était permis, autorisé.

Il voulait vraiment le mettre ce but. Coûte que coûte…

S’il n’a pas marqué, ce n’est pas de sa faute, mais de celle de l’arbitre qui n’a pas voulu, qui n’a pas plié.

© JM Bassetti. Ver sur mer le 16 Juin 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

© Amor-Fati 16 juin 2014 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 16 juin 2014 par Amor-Fati dans la catégorie "Au fil des jours

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