novembre 6

Dallas, ton univers impitoyable

Le temps est à l’orage sur Washington ce matin du 6 novembre 1963. Pas vraiment à l’extérieur où la température était encore proche de 12 degrés comme c’est le cas habituellement, mais à l’intérieur du bâtiment qui abrite le gouvernement fédéral. Ce beau bâtiment de plus de 150 ans appelé communément Maison blanche.

Dans l’aile ouest de la Maison Blanche, se trouve le bureau le plus important des Etats-Unis, celui que l’on nomme le bureau ovale. C’est dans ce bureau que vient d’entrer le président en exercice, John Fitzgerald Kennedy. Président depuis presque trois ans, il connait bien la maison et en particulier ce bureau. C’est de ce bureau même qu’il a fait sa solennelle déclaration au peuple américain le 22 octobre 1962, au plus fort de la crise de Cuba. Il y a tout juste un an. Les choses se sont apaisées, la guerre froide semble s’éloigner et il s’agit maintenant de penser à la réélection du président. Sa popularité n’a pas failli, elle s’est même  légèrement accrue pendant la crise avec l’Union Soviétique. JKF s’assoit au bout de la table et fait signe à ses collaborateurs de prendre place. Il y a là Lyndon Johnson, vice-président, John Mac Cone, directeur de la CIA, Dean Rusk, secrétaire d’Etat aux affaires extérieures. J Edgard Hoover, le très craint directeur du FBI est là aussi.

« Messieurs, la situation est telle que j’ai souhaité avoir votre opinion.

Ainsi commence le Président.

– Comme vous le savez, j’ai décidé de me présenter pour un nouveau mandat. Nous avons un an devant nous pour tout préparer. Il est largement temps de nous mettre au travail.

Hoover semble nerveux et ne tient pas en place sur sa chaise. Il joue avec son stylo qu’il fait nerveusement tapoter sur la table.

– Et comme vous vous en doutez, grâce à votre longue expérience, l’argent est le nerf de la guerre. Il nous faut dès à présent commencer à lever des fonds.

A la droite du président, son frère Robert, ministre de la Justice, en charge des affaires intérieures du pays opine doucement.

– Et pour ramasser de l’argent, ajoute JFK, il faut que je me déplace, que j’aille tâter le pouls du pays partout où il bat. Nous devons commencer les tournées régulièrement, tout en laissant au pays l’impression que nous nous occupons es affaires fédérales et pas seulement de ma réélection.

– C’est le B-A-BA de la diplomatie, ajoute Robert. Monsieur le Président souhaitait attendre le mois de décembre pour commencer, moi, je pense que nous devons démarrer plus vite que cela. Nous sommes déjà début novembre. Mon opinion était de commencer avant Thanksgiving, mais Cuba ne nous a pas laissé le choix. Maintenant, il ne faut pas trainer.

Bien que très proches l’un de l’autre, Robert et le Président ont l’habitude de se parler avec respect devant les ministres et conseillers.

Hoover bondit alors sur sa chaise.

– Le pays est retourné à cause de cette fichue affaire de missiles et par endroits, la confiance en vous a été atteinte, dit-il

– Les communistes sont aux aguets et ne vous pardonneront pas le moindre faux pas, menace Dean Rusk, connu pour son anti-communisme et sa chasse aux extrémistes. Vous devez être très prudent, Monsieur le Président.

– Laissez-moi continuer, Monsieur Rusk, interrompt le président. J’ai pensé au Texas pour commencer cette levée de fonds.

Un silence lourd plane soudain dans le bureau ovale.

– Je pense que c’est une erreur, si je peux me permettre, intervient alors  Mac Cone.

– Expliquez-vous.

– Vous savez très bien, Monsieur le Président que le Texas est un état difficile qui est loin d’être acquis à votre cause et à vos idées. La population sudiste ne vous a toujours pas pardonné vos lois anti ségrégation. Si la population noire vous est favorable, il n’en est pas de même pour les blancs esclavagistes qui vous vouent une haine farouche.

– Permettez, coupe alors Johnson. Je suis le sénateur de cet état et je me porte garant de ces gens. Ils sont sudistes, certes, certains ont eu des mots durs à votre égard, mais ils ne sont pas violents ou revanchards. Le Texas n’est pas l’Alabama, Monsieur le président, je vous demande de me croire.

– Pour faire court, coupe le président, je pensais commencer ma tournée par une visite au Texas, avec passage à Dallas le 22 novembre. J’aimerais que nous débattions rapidement de cette question, car j’ai d’autres sujets délicats à traiter avant la fin de la matinée.

– Nous avons contacté le Gouverneur Connaly. Il est prêt à organiser ce déplacement. Il n’attend que notre feu vert.

– Je répète que c’est une erreur, remarque à nouveau Hoover en ponctuant ses paroles par un coup de stylo plus appuyé que les autres. Les informations dont je dispose par mes bureaux du Texas vont toutes dans le même sens. L’Etat est bouillonnant. Certes, nous devons visiter l’ensemble des Etats, mais pas le Texas, du moins pas maintenant. Il est trop tôt.

– Terminez, Hoover, allez au bout de votre raisonnement, appuie Robert, qui depuis peu a pris les fonctions de directeur de campagne. Le Président doit donner une réponse rapidement. Les préparatifs ont déjà commencé. Je connais bien Connaly. Même s’il attend notre réponse, il a déjà commencé à poser des jalons pour notre venue.

– Je vous ai dit ce que je savais, mes bureaux sont pessimistes. L’ambiance n’est pas favorable pour un déplacement au Texas. La presse locale nous est défavorable, on parle déjà d’organisation de manifestations. E vous savez tous que des manifestations au Texas peuvent vite se transformer en pugilats et bagarres de rues. Les idées esclavagistes ressortiront certainement et les manifestations anti-Kennedy se transformeront en manifestations anti-noires, et je ne sais pas si nous saurons les juguler calmement de façon à donner une bonne impression de notre gouvernement.

– J’aurais une proposition à faire, annonce alors le vice-président Johnson. J’ai été réélu correctement dans cet Etat, et je le connais bien. Si vous le souhaitez, je peux organiser ce que nous appellerions une pré-visite. Je peux me rendre à Dallas à la fin du mois, plus discrètement que vous ne l’auriez fait, Monsieur le Président, et prendre le pouls de la ville et de la région. Si les indicateurs tournent plutôt au vert, alors dans ce cas, nous pourrions envisager un déplacement présidentiel pour fin janvier, début février.

– Alors, ma campagne, que devient-elle ?

– Allez dans le Massachussets, Monsieur le Président, propose Mac Cone. Un Etat nordiste, dont vous avez été le Sénateur. Vous y avez laissé un bon souvenir. Commençons par ceux qui nous sont acquis, pour faire monter la sauce, si je peux m’exprimer ainsi. Nixon commence par son fief de Californie qui lui est favorable. Commençons également  par ceux qui nous aiment.

– Messieurs, il est bientôt onze heures et les affaires de l’Etat m’appellent. Je pense que je vais suivre vos conseils dont j’avais en effet bien besoin. Laissons le Texas se préparer tranquillement. Monsieur le Vice-Président, prenez contact avec Monsieur Connaly pour organiser votre visite en mon nom les 21 et 22 novembre. Vous m’en rendrez compte au prochain conseil du 24.

Hoover semble maintenant plus calme. Il ne saurait pas dire pourquoi, mais cette visite au Texas, il ne la sentait pas, comme on dit. Une sorte de pressentiment.

– Quant à vous, Robert, conclut le Président en s’adressant à son frère, organisez mon voyage dans le Massachussets. C’est certain que ce sera plus populaire. Les télévisions et radios renverront une belle image et la réélection sera sur de bons rails. Je serai donc à Boston le 22 Novembre.

Sur ces paroles, John Fitzgerald Kennedy se lève, ramasse ses papiers et entame un tour de table afin de serrer les mains de ses conseillers.

– En route pour quatre nouvelles années. Nous avons encore de grandes choses à faire. Messieurs, je vous souhaite une bonne journée. »

Et il quitte la pièce d’un pas assuré et rassuré.

 

(Et pourtant, Kennedy s’est rendu  à Dallas le 22 novembre. Et il y a été assassiné. Il avit pourtant été prévenu que ce déplacement était des plus risqués, mais il s’est entêté.)

Si c’est pas de l’uchronie ça, alors, je veux bien être pendu…..

© Amor-Fati 6 novembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 6 novembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Uchronie

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