janvier 20

Deux frères dans la Galerie de Valois.

lepeletierIl est vingt-et-une heures. Louis-Michel Lepeletier de Saint Fargeau est épuisé. Il sort juste de la Convention où vient de se terminer le procès du Roi. Député de l’Yonne, il a du se prononcer sur la peine qui sera appliquée au premier des Français.

Il a tenu parole. En 1791, il a été un ardent défenseur de l’abolition de la peine de mort. Malgré sa ténacité et son courage, il n’a pas été entendu, et la peine capitale a été maintenue. De ce jour, est né le fameux article : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée ».

Fidèle à sa parole et à ses convictions, il s’est fermememnt opposé à la condamnation à mort du souverain. Oui, Louis XVI est coupable, oui il a trahi, oui il a attenté à la sécurité du pays. Mais la mort ne résoudra rien. Le bannissement à vie est pour lui la seule sanction convenable.

Il marche vite, car il fait nuit et il fait froid. Il a rendez-vous chez Février, un restaurateur réputé du Palais Royal. Là, avec ses amis les plus proches, ils doivent fêter la condamnation du roi.

A ses côtés, se trouve Félix. Ils sont frères et cela se voit. On les confond souvent. Même démarche, même allure, même nez crochu, même profil, même façon de s’habiller. Sept ans les séparent pourtant.

«  Je suis heureux, Félix, tellement heureux. Ce vingt janvier est un grand jour pour la France. La Révolution a montré ce dont elle était capable. Le jugement rendu aujourd’hui honore la Convention et la France toute entière.

– Une voix de majorité, c’est ce que j’ai entendu dire, Louis. Est-ce vrai ?

– Tout à fait. Nous l’avons  emporté de justesse. Mais justice a été rendue et c’est une bonne chose. Par 362 voix alors que la majorité était de 361, le roi de a été condamné au bannissement à vie.

– Pour un monarque, se voir banni de son pays est une infamie, non ?

– Certes oui, tu as raison, mais au moins, lui et sa famille pourront continuer à vivre. Et les grands de la Cour, s’ils le souhaitent, pourront l’accompagner, en excédant pas cinquante personnes, incluant les domestiques. La révolution s’est montrée magnanime. Et mes idées triomphent.

Les deux frères marchent vite. Ils ont hâte d’être au chaud, près de l’immense cheminée de chez Février où des cochons entiers tournent sur leur broche en répandant une odeur délicieuse. L’endroit est bruyant, souvent mal famé, mais c’est le lieu de rendez-vous préféré des Lepeletier et de leurs amis.

– Et sais-tu vers quel pays il sera envoyé ?

– Lé décision n’est pas encore arrêtée. Mais il a été dit qu’il fallait qu’il soit suffisamment loin pour ne pas avoir la possibilité de correspondre, ni avec ses alliés en France, ni avec ceux de la Reine, en Autriche.

– Des bruits de couloirs, des propositions ?

– Oui. On parle d’une petite île en plein milieu de l’Atlantique Sud. L’île de Sainte-Hélène.

– Sainte Hélène ? Mais c’est une île anglaise, il me semble, objecte Félix.

– Absolument. Danton et Collot d’Herbois ont été chargés de parlementer avec les Anglais pour obtenir leur accord. On devrait être rapidement fixés.

Enfin, ils sont arrivés au Palais Royal. Les cochonnailles et le bon vin ne sont pas loin. Ils vont pouvoir se restaurer et discuter au chaud.

Au moment où les deux hommes atteignent la Galerie de Valois, au bout de laquelle se trouve Février, un homme sort de sous un porche et se place en travers de leur passage. Il porte un large chapeau qui masque son visage et une immense cape lui entoure le corps. Il se nommé Pâris. Philippe Nicolas Marie de Pâris. C’est un ancien soldat de la garde royale. Large d’épaule et de grande envergure, il étend le bras gauche pour empêcher le passage des deux hommes.

Il se place devant Félix.

– C’est toi, scélérat de Lepeletier, qui as voté contre la mort du roi ?

Félix n’a pas le temps de répondre. Il ne voit le coup venir. D’un ample mouvement de l’épaule, Pâris découvre soudain sa cape et sort un long sabre. Sans sommation et surtout  sans aucune hésitation, il  plante son arme dans le flanc gauche du jeune homme qui s’écroule au sol.

– Tiens, voilà pour ta récompense, hurle-t-il avant de s’enfuir  à toutes jambes.

Louis-Michel s’agenouille et se penche vers son frère.

– Félix, Féklix, Au secours, hurle-t-il. Venez m’aider,, mon frère se meurt !

Des hommes sortent de chez Février et courent vers les deux frères.

– Toi et toi, aidez moi à le porter chez lu, ordonne Louis-Michel. Toi, va chercher un médecin et fais-le venir chez Félix. Tu sais où c’est ?

– Oui, oui, répond l’homme..

– J’ai froid, Louis, j’ai froid, gémit Félix, toujours au sol.»

Louis Michel retire sa redingote et entoure le corps de son frère. A trois, ils le prennent délicatement et  rejoignent le petit appartement de la place Vendôme, au troisième étage. Le chemin est long et malaisé. Les rues sont froides et mal éclairées.

Louis a très bien compris. Leur ressemblance a été la raison de l’attentat contre Félix. C’est évidemment lui qui était visé par le sabre de Pâris. Lui qui a voté contre la mort du roi, lui qui a sûrement fait pencher la balance du côté de la clémence.

Félix est allongé sur son lit. Son frère est près de lui et lui donne doucement à boire Le médecin n’a pas laissé beaucoup d’espoir. Le coup a été profond et bien porté. L’agressseur savait sacrément bien se servir d’une arme. Le blessé a perdu beaucoup de sang et son pouls est très faible. Il ne passera pas la nuit, a dit le médecin.

Félix Lepeletier de Saint Fargeau meurt en milieu de matinée, le 21 Janvier 1793, entouré de ses amis et de ceux de son frère.

Avant de mourir, il a demandé à Louis-Michel de continuer son combat contre la peine capitale. Louis lui a promis de faire tout son possible. Puis il lui a demandé pardon.

Dans l’après-midi du 27 janvier 1793, la réponse anglaise arrive enfin. Elle donne son accord pour exiler la famille royale dans l’île de Sainte-Hélène. Les frais seront calculés et feront l’objet de longues tractations entre les deux pays.

Louis-Michel Lepeletier de Saint Fargeau, fidèle à la promesse faite à Félix sur son lit de mort continuera son combat d’abolitionniste et obtiendra de la Convention la mise hors la loi de la peine de mort le 21 septembre 1793, après une lutte acharnée contre Robespierre et Danton.

 

(Le 20 janvier 1793, Louis-Michel Lepeletier de Saint Fargeau est assassiné par Philippe Nicolas Marie de Pâris en se rendant chez Février au Palais Royal. Ce député, ancien président de la Constituante, a été longuement défenseur de l’abolition de la peine de mort. Ce qu’il n’a jamais obtenu. Mais fidèle à ses idées révolutionnaires, et après de longues hésitations, il a voté la mort du roi. Il est décédé le lendemain matin chez son frère Félix, place Vendôme, une heure à peine avant l’exécution de Louis XVI. Quant à Philippe Nicolas Marie de Pâris, il s’est caché quelque temps chez sa maîtresse, une parfumeuse du Palais Royal, puis a envisagé de fuir pour l’Angleterre. Reconnu le 30 janvier dans une auberge par un marchand de lapins, il s’est suicidé d’une balle dans la tête.)

© JM Bassetti 20/01/2013 Tous droits réservés.

 

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Ecrit 20 janvier 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Uchronie

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