décembre 3

Des cendres sur la neige

L’explication de cette chronique est donnée dans l’habituelle parenthèse de fin de texte. Si vous ne lisez pas cette partie, vous ne comprendrez pas tout le sel de cette histoire somme toute banale qui se déroule dans la Tchécoslovaquie des années 50.

« Regarde-moi ce bordel. Incroyable, commente Piotr. Ca fait des années que je n’ai pas vu une neige pareille à Prague.

– Ah oui, ça fait un moment, répond Alexi. Si, en 43, souviens-toi, On avait été obligé d’abattre le prunier du jardin pour le brûler. Il avait eu du mal à cramer, mais il nous a tenus chaud pendant quatre jours.

– C’est vrai. Tiens, ce matin, j’ai mis près de deux heures à venir au boulot. Il parait qu’il a fait moins douze la nuit dernière.

– Ca m’étonne pas. Et ce matin, moi, je pensais qu’on allait être tranquilles. Qu’on allait pouvoir rester au chaud à finir de la paperasse. Et boum, à neuf heures, le colonel entre dans le bureau et me dit « Alexi, prends Piotr avec toi, récupérez une boite au sous-sol et filez d’urgence la donner au maire de Melnik. Il en besoin pour les jardins de la ville ». Je sais pas ce qu’il y a là-dedans, mais à mon avis, ça doit pas être si urgent que ça, vu les cinquante centimètres de neige qui recouvrent tous les jardins !

– Cherche pas. Les ordres sont les ordres. Si on commence à discuter, alors là, où on va ?

Piotr et Alexi travaillent pour le ministère de l’intérieur tchécoslovaque. Et ce sont des fonctionnaires zélés et obéissants. Comme le dit Piotr, un ordre est un ordre. On leur demanderait de repeindre la cathédrale Saint Guy en rose, ils le feraient, si c’est pour le bien du parti communiste tchécoslovaque. Alors, transporter une boite sur 30 kilomètres, même sous la neige, c’est une mission à leur portée et qui ne souffre aucune discussion.

La sortie de ville est difficile. Les transports en commun ont décidé de circuler quand même pour que les Praguois puissent se rendre à leur travail. Mauvaise idée. Il y a des dizaines de bus en travers de la route dans tous les coins de la ville et la circulation est complètement bloquée.

Par chance, la route du nord, la route de la Bohème est moins encombrée que les autres, et le petit fourgon du ministère arrive à avancer tant bien que mal.

– As-tu écouté les nouvelles officielles ce matin ? demande Piotr à Alexi.

– Non, j’ai pas eu le temps, Tiens, arrête-toi si tu peux, je voudrais bien acheter le Rudé.

Rudé Pravo est le journal officiel du parti communiste tchécoslovaque. Le pendant de la Pravda soviétique.

Piotr a vite fait de repérer un vendeur de journaux et stoppe son véhicule juste à côté de lui. Alexi ouvre la fenêtre, appelle le vendeur, prend le journal,paie et referme vite la fenêtre pour éviter que la petite chaleur intérieure ne s’échappe trop vite.

– Alors, demande Piotr ?

– Une seconde, laisse-moi regarder…

Alexi déplie le journal et lit le titre principal :

– La mort.

Le titre s’étale, en caractères gras  sur quatre colonnes. Alexi lit.

– Onze des quatorze accusés du complot sioniste ont été condamnés à mort par le Tribunal militaire.

– Oui, répond Piotr. Onze juifs, onze traitres. Gottwlad a eu raison. Il a bien fait de les arrêter et de les juger. Ce sont des traitres, des vendus, des saloperies. Le parti tchèque ne peut que se féliciter d’une telle décision. Et les trois autres ?

– Prison à vie pour les trois.

– Bien fait. Voilà une bonne justice Alexi. Je suis fier d’habiter ce pays qui sait reconnaître les traitres, et les juger loyalement. Slansky et sa bande ne valent pas la corde pour les pendre.

Et comme pour prouver son dégout face aux condamnés, Piotr crache sur le plancher du camion.

Le fourgon quitte les faubourgs de la ville et s’engage sur une route plus petite et plus étroite. Piotr roule doucement. Sa camionnette fait parfois des embardées, mais c’est un chauffeur expérimenté et il n’a aucun mal à maîtriser son véhicule. Des congères se sont formées pendant la nuit, faisant de la route une espèce de long couloir encadré des deux côtés par des murets de glace.

Vingt-deux kilomètres de Prague. La route de Melnik est de  plus en plus difficile. Même si la ville prend petit à petit de l’importance dans le pays, la route pour y accéder est encore étroite et sinueuse.

La neige tombe toujours. Dans la lueur des phares que Piotr a laissés allumés, on voit nettement les gros flocons qui dansent dans le vent.

Soudain, une sorte de flamme se distingue sur le blanc de la route. Une famille de renards décide, on ne sait pourquoi, de traverser, juste devant la camionnette des deux hommes. Par réflexe, Piotr freine. La camionnette glisse sur la route, Piotr lâche le frein, puis appuie de nouveau sur la pédale tout en braquant à gauche. Le fourgon fait un brusque mouvement vers la droite, commence un tête à queue et finit sa course dans la congère de droite. Au loin, la famille renard court à travers champs.

– Merde de merde de merde de merde, hurle Piotr..

Alexi et lui ferment leur col de manteau, remettent leurs gants chauds et descendent pour constater les dégâts. Pas trop de bobos, c’est l’arrière qui a tapé. Trois coups de marteau et plus rien n’y paraitra.

Les deux hommes remontent dans le fourgon. Piotr retire le frein à main, enclenche la première et débraye lentement. Les roues patinent et tournent dans le vide.

– Ah non, pas ça, hurle-t-il.

Mais il a beau insister, il lui faut rapidement se rendre à l’évidence : ils sont bloqués par la neige. Pas moyen de bouger. Alexi et Piotr se mettent aussitôt en quête d’un morceau de bois, d’une branche, bref de quelque chose pour faire appui et permettre au véhicule de repartir. De chaque côté, les congères leur interdisent l’accès aux champs.

Alexi se dirige vers l’arrière du fourgon, et ouvre le coffre. Avec un peu de chance, il y aurait bien une pelle, ou quelque chose qui pourrait les aider. Hélas non. Rien.

Rien d’autre que la caisse que le colonel Laminov lui a remis ce matin.

– Piotr ? On pourrait peut-être mettre le couvercle de la caisse sous la roue, qu’en penses-tu ?

– Ouais, bonne idée, vas-y. On essaiera de la remettre après. Mais bon, c’est le contenu qu’il veut le maire, pas le couvercle… Et puis on lui expliquera, il comprendra…

A l’aide de son couteau de poche, Alexi fait levier et réussit rapidement à soulever le couvercle de bois.

– Merde, disent les deux hommes en apercevant le contenu de la caisse. Alors ça, si on s’attendait. C’est pour trimbaler ça qu’on nous a fait partir sur la glace ?

Alexi et Piotr n’en croient pas leurs yeux. De la cendre. Ils transportaient de la cendre. Piotr retire son gant, met sa main dans la boite et fait glisser la cendre grise entre ses doigts. Elle est encore tiède. Les deux hommes se regardent. Leur décision est déjà prise. Ce n’est pas le couvercle qu’il faut mettre, mais la cendre. C’est l’idéal.

Sans se poser de questions, Alexi se saisit de la caisse, s’avance vers les roues avant et verse sur la route le contenu de la caisse, juste sous les roues.

– Attends une seconde, dit-il à Piotr, je remonte.

Il remet la caisse dans le coffre et revient s’installer près de son collègue.

– Allez, roule.

Miracle. La cendre fait son effet. Après avoir patiné quelques secondes, la roue gauche  accroche le sol et le fourgon repart.

– Ouais, c’est bon. Allez, plus de conneries, maintenant, dit Alexi, Renards ou pas, tu fonces….

– Ca marche, répond Piotr. Et puis, tu sais quoi ? J’en ai rempli les poches de ma veste. Pour le retour ; On sait jamais. Mais maintenant, il va falloir expliquer au maire de Melnik… et ça risque de pas être aussi drôle que ça !!

-Oh. Si c’est de la cendre qu’il veut, on pourra toujours lui en rapporter d’autre quand la neige aura fondu. »

 

(Le 3 décembre 1952, se terminait le procès de Prague. Pour contrer et impressionner Staline, le président Gottwald organise au sein même du parti communiste tchèque une purge sans précédent. Quatorze membres du politburo sont arrêtés, soit disant pour trahison. Parmi eux, Rudolf Salasky, principal opposant du président. Onze des quatorze accusés y ont été condamnés à mort et pendus dans la nuit (les onze juifs, comme par hasard). Leurs corps ont été aussitôt incinérés. Les deux officiers de la police intérieure chargés de transférer les cendres à l’ossuaire de Melnik les ont déversées sous les roues de leur fourgon bloqué par la neige. L’affaire du Procès de Prague a été tournée en film par Costa Gavras. Il s’agit du film « L’aveu » avec Yves Montant et Simone Signoret)

 

 

 

 

 

 

© Amor-Fati 3 décembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 3 décembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite

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