novembre 19

Des petits cailloux

7 heures à peine. Il fait très froid ce matin. Igor Volianov et son frère Dimitri sont déjà à pied d’œuvre. C’est que les temps sont durs et la disette est importante en Ukraine. Igor et Dimitri ont quitté la petite maison familiale à 6h00, laissant à leur domicile leurs femmes et leurs six enfants : deux pour Igor et quatre pour Dimitri. Les deux familles habitent dans la même petite isba, à quelques kilomètres d’Odessa, dans la petite commune de GrossLiebenthal. Les deux hommes se sont couverts comme ils ont pu : pull-overs de laine, bottes de cuir fourrées de peau de lapin et chapkas en renard que leurs épouses leur ont confectionnés. Avant-hier, il a déjà neigé et l’hiver promet d’être rigoureux, comme c’est souvent le cas dans ce petit coin reculé d’Ukraine.

Ils sont tous les deux accroupis. En cette fin d’automne, les travaux de récolte sont terminés et les plantations n’ont pas encore commencé. Le champ des Voilanov est rempli de cailloux. La terre est déjà dure, séchée par le froid. Tous les ans, à cette période, ils viennent plusieurs jours de suite nettoyer la terre, retirer les cailloux qui pourront leur serviront plus tard  de fondation pour la construction d’un petit appentis près de la demeure familiale.

C’est un mystère. Tous les ans, ils retirent de leur petit enclos plusieurs centaines de kilos de cailloux et tous les ans, il faut recommencer. A croire que les cailloux poussent, tombent du ciel, ou tout simplement qu’ils remontent des profondeurs en même temps que le blé ou le maïs.

Igor et Dimitri sont déjà là depuis une heure et le travail a commencé. Au niveau du sol, Igor gratte la terre avec ses mains,  il découvre et attrape la pierre, plus ou moins grosse,  la place dans un panier d’osier renforcé au fond par une forte planche de bois. Il répète l’opération jusqu’à ce que le panier soit plein. Igor se lève alors et va vider le panier dans la petite charrette attelée à la mule familiale. Gibrouva, c’est ainsi qu’ils ont nommé leur mule. Elle doit avoir plus de quinze ans. C’était déjà la mule du père. Ils l’ont toujours connue. Elle en a fait des voyages de cailloux, Gibrouva, elle en a trainé des tonnes de caillasses, en plus de tout ce qu’on lui demande pendant l’année. Pour le moment, Dimitri l’a dételée et elle broute l’herbe qu’elle peut trouver au bord du fossé. Inutile de l’attacher, elle ne partira pas.

Il fait encore nuit, mais il n’est pas utile d’avoir beaucoup de lumière pour travailler. Le travail est simple, répétitif, mais usant et fatiguant. Il faudra faire six fois le chemin jusqu’à la maison, vider les pierres avec les autres, entassées depuis trois ans, et repartir au champ. Pour se donner du courage et du cœur à l’ouvrage, Dimitri et Igor chantent. De vieilles chansons que leur ont apprises leurs parents. Des chants traditionnels russes, entrainants et  au rythme rapide. Chacun chante un couplet, et ils reprennent ensemble le refrain. C’est comme ça tous les ans.

Soudain, Dimitri se redresse et regarde le ciel, les mains appuyées sur les hanches.

-« Igor, regarde, tu vois ce que je vois ? La lumière là-bas au fond ?

– Mince, c’est quoi ce truc ?

A l’horizon, un trait de lumière rouge oranger se dessine nettement. Comme une langue de feu. Qui se déplace à vive allure dans le ciel ukrainien.

– J’ai jamais vu une chose pareille, crie Dimitri.

– J’ai l’impression que ça vient vers nous.

Et en effet, la chose étrange venant du ciel semble se diriger vers le champ des deux frères.

– Mettons-nous à l’abri, on ne sait jamais, propose Igor.

Les deux frères filent en courant se mettre à l’abri derrière un gros arbre en bordure du talus. Et continuent à regarder, effarés par le spectacle qui s’offre à leurs yeux.

Et ils avaient raison. La longue langue de feu s’étend et donne de plus en plus de lumière. C’est visiblement leur champ qui est visé. Quel est cet ennemi invisible qui se dirige ainsi vers eux ?

– Couche-toi, hurle Igor.

Les deux frères s’allongent dans la terre, placent leurs mains sur les oreilles comme si un boulet de canon allait leur tomber dessus.

Et soudain, un immense bruit, une  forte détonation. Igor et Dimitri regardent leur champ. La lumière a disparu. L’obscurité est retombée sur  la campagne ukrainienne.

– Que s’est-il passé ? Je ne comprends pas…

– C’est tombé par-là, déclare Igor et désignant un point vers le soleil levant. Viens, on va voir.

Les deux hommes se relèvent, se dirigent vers le point qu’Igor a montré. Ils peuvent distinguer un léger panache de fumée blanche au milieu de la poussière de terre qui entoure le point de l’impact. Mais plus de lumière, plus de feu. Arrivés sur place, tout en se méfiant encore, ils se baissent vers le sol. La « chose »  a formé un trou dans le sol. Un trou de presque un mètre de profondeur.

Les deux hommes se penchent et, à leur grand surprise, découvrent…… un caillou.

A tous les deux, ils s’efforcent de retirer l’énorme pierre fichée dans le sol. Elle est encore tiède. Elle est noire. Et surtout elle est lourde. Elle doit bien faire dans les dix kilos.

– Merde alors, crie Dimitri en regardant le ciel. On a déjà assez de mal à retirer nos pierres, si en plus le Bon Dieu nous en envoie, on n’a pas fini de bosser pour rien ici. »

Et il balance la pierre dans la charrette.

 

(Le 19 novembre 1881, dans le village de Grossliebenthal, près d’Odessa, en Ukraine, est tombée une météorite, à qui on a donné le nom du village. Elle pesait 8 kilos, et est effectivement tombée dans un champ où travaillait un paysan.)

A noter que l’image qui illustre cet article est une météorite nommée Odessa, mais ce n’est pas celle de Grossliebenthal. Sur Ebay ou autres sites, vous pouvez acheter, si ça vous intéresse, des fragments de la météorite dont il est question dans ce texte.

© Amor-Fati 19 novembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 19 novembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Histoire réécrite

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