mai 24

Deux semaines de gloire par an

suzanne2Bonjour à tous, chers amis,

Voilà. Le mois de mai touche à sa fin, le festival de Cannes est terminé ou quasiment, et bientôt, comme tous les ans, vous allez entendre prononcer mon nom quotidiennement pendant deux semaines. Et chaque jour vous allez vous demander qui je suis. Une illustre inconnue pour la plupart d’entre vous, j’en suis certaine. Beaucoup pensent que Rolland Garros était un joueur de tennis, alors moi, avec un nom bien moins illustre que le sien, qui suis-je ? Si on a donné mon nom à l’un des plus beaux courts de tennis, sans prétention ce n’est pas par hasard. Oui, car j’ai été une joueuse de tennis. J’ai eu mes heures de gloire dans les années vingt. Tout le monde me craignait. On me surnommait « la divine » à l’époque. A l’instar des jeunes joueuses actuelles, j’ai touché ma première raquette alors que j’étais toute gamine, dans la maison familiale de Marest sur Matz pas loin de Paris.

En à peine une année d’entrainement avec mon père, mes progrès ont été tellement fulgurants qu’on m’a appelée pour jouer en équipe de France. A quinze ans, je décrochais le premier de mes six titres de championne du monde sur terre battue.

Ce soir-là, on a fait la fête avec mes parents, je peux vous l’assurer ! Et avec quelques messieurs également, je me souviens. Ah ! Les hommes. J’en ai connu beaucoup dans ma courte vie. Je ne me suis pas privée. On me dit maintenant que j’avais une réputation assez sulfureuse. Et je n’en ai pas honte. J’ai pris beaucoup de plaisir en tant que femme… Mais bon, on ne vit qu’une fois, alors autant en profiter tant qu’on a la jeunesse. Et moi, je n’ai pas eu de vieux jours pour m’en souvenir !

Je ne vais pas vous faire ici étalage de mon palmarès sur des pages et des pages. Pour mémoire, sachez quand même que j’ai gagné Wimbledon six fois de suite, sans jamais perdre un set. Six fois Rolland Garros également. Et en 1925, j’ai même remporté ce tournoi trois fois : en simple, en double et en double mixte !! Qui ferait ça de vos jours ? Dans ma carrière, j’ai remporté 241 tournois. Entre 1923 et 1925, personne n’osait s’approcher de moi, je me souviens. Les filles qui entraient sur le court sentaient déjà le vent de la défaite souffler à leurs oreilles. Il faut dire qu’à cette époque, j’ai gagné 171 matchs à la suite. 171 ! J’en ai encore la tête qui tourne !!

Mais ce n’est pas ma plus belle victoire. Dans ma courte carrière, j’ai surtout réussi à dérider un peu le monde du tennis féminin. Petit à petit. Grâce à ma mère qui s’occupait de mes tenues et qui avait un bon sens pratique. Comment bien jouer et bien courir lorsqu’on a une jupe qui descend jusqu’aux pieds ? Alors, progressivement, avec ses ciseaux de couture, maman a raccourci mes jupes, centimètre par centimètre. Et mes adversaires ont fait de même. A la fin de ma carrière,, nous en étions arrivées juste au-dessous du genou. Et je peux vous dire que cela a fait drôlement évoluer la vitesse de jeu du tennis féminin. Mais cela restait très chaste. A l’époque, on ne plaçait pas encore de caméra en contre-plongée pour filmer en priorité la culotte des jeunes et jolies joueuses !

Le tennis était toute ma vie. Je vivais pour la petite balle ronde que j’adorais frapper avec une force qu’aucune autre femme n’arrivait à égaler.

Petit à petit, on m’a moins vue sur les courts professionnels, je me suis intéressée à la formation des jeunes joueuses.

Et puis un matin de 1938, c’est moi qui n’ai plus rien vu. Les lumières de la vie se sont éteintes brutalement. Mes yeux qui avaient vu tant de choses en si peu d’années ont soudain refusé de me montrer la beauté de la vie qui m’attendait. Et puis ces grands yeux noirs se sont fermés le 4 juillet de cette même année. Je venais d’avoir 39 ans et une nouvelle carrière s’ouvrait devant moi. Malheureusement, la vie et la leucémie en ont décidé autrement. J’ai quitté les courts pour sombrer dans l’oubli.

Jusqu’à ce qu’on 1997, on décide de baptiser de mon nom ce qui était auparavant le court A de Rolland Garros. Quinze jours par an, je sors de l’anonymat pour retrouver un semblant de gloire. Mon nom s’étale dans les journaux, à la radio, à la télé.

Alors, vous qui allez bientôt vous intéresser au tournoi de Rolland Garros, vous allez pouvoir faire le malin et étaler votre science. Non, je n’étais pas aviatrice, ni écrivain, ni actrice, ni femme politique, ni ministre des sports. J’ai passé ma vie à adorer le tennis et le monde du sport. Et si on me rend hommage aujourd’hui, c’est peut-être un peu mérité.

Je vous souhaite de belles images, un beau tournoi, de belles émotions, de beaux rebondissements comme seul le tennis peut en offrir.

Je vous adresse toute mon amitié et vous donne rendez-vous sur mon court, juste à côté du central (Philippe Chatrier).

Bien à vous,

Suzanne Lenglen.

(Suzanne Lenglen est née le 24 mai 1899 à Paris et décédée de la leucémie le 4 juillet 1938. Elle est certainement la championne de tennis française possédant le plus beau palmarès. Si on lui rend hommage chaque année, ce n’est que justice.)

© JM Bassetti 24 mai 2013. Tous droits réservés.

© Amor-Fati 24 mai 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 24 mai 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Hommage

9 COMMENTS :

  1. By Loïc on

    Non mais franchement, Jean-Marc, pour qui nous prends-tu ? Dès la photo je me suis demandé sur ce que tu allais raconter sur Suzanne Lenglen. Tu n’as pas affaire à des élèves de primaire auxquels il faut tout apprendre. Et tu peux enlever le « certainement » mot curieux qui montre que l’on n’est pas certain, car il n’y a aucun doute sur le fait qu’elle est la plus grande joueuse de tennis française et une des toutes meilleures mondiales, toutes époques confondues. Et je ne pense pas qu’elle ait été vraiment oubliée entre sa mort et 1997. Personnellement, je crois que je la connais depuis tout jeune, c’est-à-dire dans les années 60/70. J’espère que tu l’auras au moins fait connaître aux plus jeunes de tes lecteurs et mieux connaître aux non férus de sport. A défaut d’uchronie, voilà un hommage parfaitement justifié.

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      1. By Loïc on

        Il fallait bien sûr le prendre au deuxième degré et c’est bien parce que j’ai pensé qu’il pouvait être mal perçu que j’ai conclu en disant que c’était un hommage tout à fait mérité et donc parfaitement justifié. Loin de moi l’idée d’être malveillant et j’en suis tout confus. C’était surtout pour dire que j’espère que Suzanne se trompe en disant « Une illustre inconnue pour la plupart d’entre vous, j’en suis certaine. » Mais peut-être as-tu, hélas, raison. Mon fils m’a dit que ses copains connaissaient à peine Moustaki, alors … pour Suzanne Lenglen, c’est vrai qu’on peut avoir des doutes. Toutes mes excuses pour ma maladresse.

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    1. By Jmb on

      Perso je ne connaissais pas cela dans le détail. J’ai été heureux de l’apprendre et de le faire partager a mes lecteurs. J’y ai pris du plaisirs et quelques uns apprendront peut être quelque chose.

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  2. By Annie on

    Merci JM ! je ne connaissais ni cette championne ni son histoire !
    J’aime bien la façon dont tu l’as racontée, avec ce suspens sur le nom dont la révélation n’arrive qu’à la toute dernière ligne, la façon dont tu as arraché Suzanne à mon oubli … Je m’endormirai encore un peu moins ignorante ce soir !

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    1. By JMB on

      C’est fait exprès… C’est tout un métier de ne révéler le nom qu’à la dernière ligne.. Content que tu t’en sois aperçue et que ça te plaise.

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  3. By Loïc on

    J’ajoute que, même si je connaissais Suzanne Lenglen, j’ai appris des choses que j’ignorais, en particulier qu’elle était morte si jeune. Et si, pour moi, il n’ y avait aucun suspense quant à l’identité de « la Divine » en voyant la photo, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce texte. Bref, si on comprend le contraire de ce que je voulais dire, j’en porte l’entière responsabilité et il faut que je me surveille si je ne veux pas passer pour le « vieux con » que j’espère ne pas être en train de devenir.
    Jeu, set et match : Jean-Marc.

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    1. By JMB (Auteur) on

      Pas de problèmes, Loïc. Il est vrai que j’ai été un peu « piqué » par ta remarque. Il faut dire, à ma décharge qu’à la première lecture, j’avais lu « Pour qui TE prends-tu » au lieu de « Pour qui NOUS prends-tu », et j’ai réagi vivement.
      Il n’y a pas de Jeu set et match, il y a d’un côté un type qui écrit un texte et de l’autre des gens qui le lisent. Il n’y a pas toujours osmose entre les deux. A mon avis, mon texte de ce soir est beaucoup plus sujet à polémique, je te laisse le découvrir.

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  4. By Chêne Annie on

    Moi Annie, 40 ans élève de niveau primaire s’il faut en croire les commentaires précédents, je suis bien aise d’avoir appris des choses sur une pour moi illustre inconnue ! Merci Jean-Marc d’écrire pour un public large dont les cultures sont aussi variées qu’il y de bonhommes sur terre, et non pas à l’attention d’un public qui se croit intellectuellement au-dessus de la moyenne !
    Chacun peut y piocher ce qui manque à la sienne !

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