décembre 8

Elle s’appelait Anna

 

Ca existe peut-être… pas loin de chez vous…

L’appartement était impeccablement tenu. Rien ne traînait. Dans le salon, pas un grain de poussière n’était visible, ni sur la table en marqueterie, ni sur les fauteuils en cuir, ni même sur les statues en ébène qui trônaient sur une étagère de verre près de la porte-fenêtre. Les rideaux parfaitement lissés et sans un faux pli laissaient filtrer une lumière douce et agréable. Il en était de même dans la salle à manger qui jouxtait le salon. Sur la longue table de noyer, trônait un bouquet de roses rouges parfaitement disposées dans un vase de cristal.

Madame Leclerc sursauta lorsque la sonnette de la porte d’entrée se fit entendre. Elle s’était légèrement assoupie sur sa lecture, dans le canapé du salon. Après le repas du midi, il en était toujours ainsi. Elle avait pris l’habitude de lire un ou deux chapitres avant de sortir voir ses amies ou de les recevoir. Elle entendit Anna ouvrir la porte.

« Anna, qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle en se levant du canapé et en réajustant sa coiffure.

– C’est la police Madame, répondit Anna qui avait fait quelques pas vers le salon.

– La police ? Mon Dieu mais pourquoi donc ?

Madame Leclerc sortit du salon et se présenta dans le vestibule. Anna avait quitté les lieux et était repartie dans la cuisine. Un homme en jean et blouson de cuir se tenait là, une carte tricolore à la main. La porte d’entrée était restée ouverte. Une femme se tenait dans le couloir, deux pas en arrière. L’air très sûr de lui, l’homme montra sa carte à la propriétaire des lieux. Il se présenta :

– Bonjour Madame, je suis l’inspecteur Christophe Desmoulins, et voici l’inspecteur Caroline Marchandier, dit-il en désignant la policière derrière lui Nous venons voir votre employée.

– Anna ? Mais que se passe-t-il ?

– C’est à elle que je dois le dire Madame.

– Elle est là, vous l’avez vue tout à l’heure.

– Je souhaiterais qu’elle vienne avec moi jusqu’au commissariat, nous avons quelques questions à lui poser.

Un drôle de sourire passa sur les yeux de Madame Leclerc.

– Elle n’a pas commis de faute trop grave au moins ?

– Je n’ai rien à vous dire, Madame, c’est à elle et à elle seule que nous devons nous adresser.

– Vous dites « Nous », c’est-à-dire ?

– Je souhaiterais qu’elle vienne avec nous, Madame, rien de plus. Nous avons des questions à lui poser.

– Bien sûr, bien sûr, reprit Madame Leclerc un peu pincée de l’attitude du policier. Je vais la chercher.

Elle se dirigea vers la cuisine et ouvrit la porte.

– Anna, mon petit, dit-elle en entrant dans l’office, ces policiers souhaitent vous parler.

Timidement, Anna passa la tête hors de la cuisine. Elle semblait fragile, timide. C’était une belle femme de type africain, aux longs cheveux noirs ramassés en un chignon piqué de six épingles. Aucune trace de maquillage. Elle portait un pantalon noir, un haut vert foncé et un tablier crème qui la protégeait des taches de cuisine. elle semblait un peu triste, un peu résignée. Aucun sourire sur un visage pourtant jeune, dénué de rides. Comme seuls bijoux, deux anneaux d’or ornaient ses oreilles.

– Moi, Madame ? osa-t-elle doucement.

– Oui, Mademoiselle, ajouta le policier, nous souhaitons nous entretenir avec vous. Veuillez nous suivre s’il vous plait.

Anna reposa sur la chaise le torchon qu’elle tenait à la main, retira son tablier qu’elle plia et déposa sur le dossier d’une chaise et emboîta le pas du policier qui avait déjà franchi la porte d’entrée.

Le trajet en voiture du domicile des Leclerc au commissariat se fit en silence. Anna ne posa aucune question et les policiers semblaient vouloir attendre d’être arrivés dans leurs locaux pour commencer la discussion.

– Entrez, je vous en prie, commença l’inspecteur Desmoulins en poussant la porte d’une salle d’interrogatoire.

Anna entra et prit place sur une chaise, face à l’inspecteur. Sa collègue s’installa également.  La salle était vide de tout meuble. Juste devant Anna, une caméra accrochée au mur clignotait régulièrement, signifiant ainsi que l’entretien allait être enregistré. Le policier ne le cacha pas d’ailleurs, et en s’asseyant, désigna la caméra à Anna.

– Notre entretien sera enregistré, je préfère vous le dire tout de suite. Vous comprenez bien ce que je vous dis, Madame ?? Vous parlez le français ? Je ne connais pas votre nom de famille Madame. Vous êtes madame ?

– Oui, je comprends, ça va. Je m’appelle Nkomo répondit Anna. Nurah Nkomo.

– Vous ne vous appelez pas Anna ?

– Non. Nurah. Madame Leclerc veut Anna.

Le policier prit alors la parole. Il parla lentement, en prenant bien son temps et en s’assurant que Nurah comprenait tout ce qu’il disait.

– Madame Nkomo, je vous remercie de nous avoir suivis. Nous avons été alertés par Monsieur Loyer qui habite l’étage au-dessus de chez monsieur et madame Leclerc. Vous le connaissez ? Il dit que vous travaillez beaucoup.

– Oui. Monsieur Loyer. Oui. Beaucoup.

– Pouvez-vous nous donner quelques renseignements ? Quelle est votre date de naissance ?

– Je suis née en 1993 à Badmé.

– C’est dans quel pays ?

– Erythrée, répondit Nurah. A côté de l’Ethiopie.

– Il y a combien de temps que vous êtes en France ?

Nurah ne répondit pas aussitôt. Elle semblait réfléchir. Ou essayer de comprendre la demande du policier. Il reprit.

– En France ? Combien de temps ?

– Trois ans, répondit-elle. Elle confirma en montrant trois doigts.

– Comment êtes-vous arrivée ici ?

– Des amis de Madame Leclerc ont payé pour mon voyage pour que je garde bébé.

– Madame Leclerc a un bébé ?

– Non, pas de bébé, répondit Nurah en confirmant sa réponse par un mouvement de tête. Jamais de bébé.

– Alors que faites-vous ?

– Je travaille à la maison.

– Vous avez des horaires de travail ?

– Des horaires ? demanda la jeune fille qui semblait ne pas comprendre.

Le policier désigna la pendule. Le temps, combien de temps par jour ?

– Toujours, répondit la jeune africaine. Matin et soir. Et après-midi aussi.

– Vous faites quoi ? questionna la jeune fonctionnaire.

– Tout. Cuisine, linge, laver la vaisselle, laver par terre.

– L’aspirateur ?

– Oui, aspirateur aussi. Les poubelles aussi.

Les deux policiers se regardèrent. Visiblement, Monsieur Loyer avait dit vrai. Mais ils voulaient en avoir le cœur net.

– Voulez-vous un verre d’eau ? Un café ?

– Oui, un verre d’eau, je veux bien.

Elle semblait aller bien. De mieux en mieux. Le sentiment de crainte qu’elle avait en arrivant s’effaçait. Visiblement, les policiers ne voulaient pas lui reprocher quelque chose. Au contraire. Bizarrement, elle commençait à se sentir protégée, en sécurité.

– Combien êtes-vous payée ? demanda la policière. Et elle sortit un billet de dix euros de sa poche pour que la question soit sans ambiguïté.

La réponse cingla et atteignit les policiers.

– Non. Pas payée. Rien.

– Vous ne touchez pas d’argent ?

– Non. Madame Leclerc donne à manger. C’est tout.

– Mais vous n’achetez rien ?

– Non, rien. Jamais.

Desmoulins se tourna vers sa collègue.

– Va chercher le patron, lui chuchota-t-il. Il faut qu’il entende ça.

– Oui. J’y vais. Je ne pensais pas que ça existait encore, soupira la policière

Caroline Marchandier quitta la pièce. L’inspecteur se tourna vers la jeune Erythréenne.

– Madame Nkomo, avez-vous un passeport ?

– Oui mais c’est Madame Leclerc qui a mon passeport.

– Elle vous l’a pris ?

– Oui, quand je suis arrivée. Elle m’a dit elle le garde pour pas que je le perde.

– D’accord. Je vois, je vois…

A ce moment, le commissaire Letourneur entra dans la pièce.

– Bonjour Madame, dit-il en tendant la main à la jeune femme.

– Bonjour Monsieur.

– Je suis le commissaire Letourneur. Ne craignez rien madame, vous voulez bien venir avec nous ? Nous allons retourner chez Monsieur et Madame Leclerc. Je pense qu’ils vont avoir des choses à nous expliquer.

– Oui.

– Et vous voudrez bien nous montrez où vous dormez ?

– Oui, d’accord, répondit-elle. Je montrerai.

La jeune femme se leva. Tout le monde sortit de la pièce. Le commissaire se tourna vers les deux inspecteurs.

– Quelle bande de salauds. Pourriture. Ordure. Vous aviez raison les enfants. Suspicion d’esclavage moderne. Les Leclerc vont devoir s’expliquer. Et vite.


Le deuxième décret de l’abolition de l’esclavage en France a été signé le 27 avril 1848 par le Gouvernement provisoire de la Deuxième République. Il a été adopté sous l’impulsion de Victor Schœlcher. 

 

 

 

 

 

© Amor-Fati 8 décembre 2018 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


Copyright 2018. All rights reserved.

Ecrit 8 décembre 2018 par Amor-Fati dans la catégorie "Au fil des jours

1 COMMENTS :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *