18 août 2019

En cours d’histoire.

Monsieur Henry attendit que le dernier élève entre dans la classe pour à son tour pénétrer dans la salle et fermer la porte. C’était une habitude à laquelle il ne dérogeait pas depuis quinze ans qu’il enseignait l’histoire-géo. A partir de ce moment-là, tout élève qui ouvrirait la porte serait indubitablement en retard. Un peu comme un sceau qu’il apposait sur la porte pour sceller la fin de l’interclasse et le début du cours.

Pendant que les adolescents se mettaient en place, il ne perdit pas de temps. Il s’empara de la télécommande aimantée sur le tableau et alluma le vidéoprojecteur. Le ronron du ventilateur se fit immédiatement entendre. Puis il sortit son ordinateur de sa pochette et le raccorda à la prise du bureau. Il avait tout préparé. Pas besoin de mot de passe. Tout était prêt. A ceci près que pour le moment, le vidéoproj affichait une page blanche.

« Mesdemoiselles, Messieurs, si vous voulez bien vous donner la peine…

Il était un peu vieux jeu, malgré ses quarante ans ; Toujours vêtu impeccablement, cravate obligatoire sur chemise, mocassins à glands en été, chaussures montantes en hiver, il était un peu la caricature du vieux prof dans un corps jeune. Le genre de jeune qui avait toujours été vieux !

— Monsieur Lebas, si vous voulez bien vous asseoir que nous puissions commencer.

Il vouvoyait ses élèves évidemment. Et malgré son air vieux jeu et un peu décalé, il était parfaitement respecté de ses élèves qui ne songeaient pas à mettre le bazar dans son cours, à la différence du pauvre Monsieur Rousseau qui n’arrivait pas à tourner le dos pour écrire une équation au tableau sans que la meute des élèves ne se déchaine.

—  Bien, puisque Monsieur Lebas est prêt, nous allons pouvoir commencer.

Le silence se fit. Le cours avait vraiment débuté.

—  Je vous avais dit la semaine dernière que nous allions travailler aujourd’hui sur l’étude d’un tableau. Je pense que vous vous en souvenez.

Un brouhaha approbateur parcourut la classe.

— Ce tableau, le voici.

Monsieur Henry pressa une touche de son clavier et l’image s’afficha sur le grand tableau de la classe. Un silence gêné s’installa dans la classe, puis quelques chuchotements fusèrent ici et là. . En parfait pédagogue, le professeur laissa faire et fit durer ce moment.

—  Bien, chuchota-t-il presque. Qui connait ce tableau ?

Il scruta l’assemblée devant lui. Une bonne dizaine de mains se levèrent.

—  Mademoiselle Clément ?

— C’est Guernica, M’sieur. C’est de Picasso.

— Absolument, c’est bien Guernica et c’est bien Picasso. Qui pourrait dater ce tableau ? Monsieur Morice ?

— Pendant la guerre d’Espagne. Fin des années trente.

— Parfait. 1937 pour être précis, ajouta l’enseignant.

— Ca se voit qu’il est vieux, dit une voix au fond de la classe, il est en noir et blanc !

Quelques rires se firent entendre. Au lieu d s’en offusquer, le professeur rebondit immédiatement.

— Excellente remarque, Monsieur Brochain, et pouvez-vous nous dire pourquoi il est en noir et blanc ?

— Parce qu’il n’avait pas de couleurs ce jour-là ? Il n’avait pas été livré ?

L’enseignant ignora la boutade.

— Si. Il avait des couleurs ; Il aurait pu tout à fait peindre en couleurs, mais…

— Mais il n’a pas voulu, l’interrompit Justine.

— Exactement, Mademoiselle Chantrieux, vous m’enlevez les mots de la bouche. Et pourquoi n’a-t-il pas voulu ?

— Parce que c’est un tableau qui relate un massacre un jour de marché et Picasso a voulu retranscrire sa tristesse en n’utilisant aucune couleur.

— Parfait. Je vous remercie, je n’ai rien à ajouter, si ce n’est que cet événement s’est déroulé le 26 Avril 1937 dans le petit village de Guernica au Pays Basque espagnol.

Bizarrement, il n’y avait pas de bruit dans la classe. Les regards se promenaient sur le tableau. Face à ses élèves, Monsieur henry voyait bien que l’œuvre intéressait la classe. Personne n’envoyait de texto, ni ne faisait de photos. L’assemblée était calme et presque respectueuse.

— Dans ce tableau, commença le professeur, il y a un découpage facile à faire. Pour vous aider, il y a trois parties dans cette toile. Quelles sont-elles ?

Un regard à la classe :

— Mademoiselle Quellier ?

— La femme à gauche avec le taureau.

— Oui, absolument, continuez.

— Et la femme à droite, avec les bras levés.

— Et le large centre du tableau pour la troisième partie. Tout à fait. Pour cette semaine, nous ne nous intéresserons qu’aux deux femmes. Nous verrons le reste la semaine prochaine si vous le voulez bien.

— M’sieur, dit Sébastien Maury en levant la main. Le taureau c’est parce que c’est l’Espagne ? Les corridas ?

— Vous ne pensez pas si bien dire. L‘an dernier, souvenez-vous, nous avions parlé du Minotaure dans notre partie Mythologie. Que représentait-il ?

— La force, la violence. La force à l’état pur, avança Sébastien.

— Eh bien voilà, annonça l’enseignant. Vous avez parfaitement expliqué ce qu’est ce taureau. Il est la brutalité, la violence. Et il regarde vers l’extérieur parce que cette violence vient d’ailleurs. Merci Monsieur Maury de cet éclaircissement. Revenons aux deux femmes si vous le voulez bien ? Regardez-les bien, observez-les.

— Elles regardent vers le haut.

— Oui, pourquoi mademoiselle Clément ?

— Parce qu’elles hurlent, qu’elles crient leur douleur, répondit la jeune fille. Et elles regardent vers le ciel parce que ce sont des avions qui passent.

—  Tout à fait. Regardez la femme de gauche.

Tous les regards se posèrent sur la femme.

— Elle porte son enfant dans ses bras, osa Clémentine.

— Oui. et ?Allez-y, allez jusqu’au bout.

— Il…. Il est mort ?

— Bien sûr il est mort, répondit le professeur. Et elle crie vengeance. Regardez, elle était en train de l’allaiter. Cette femme portant son enfant mort ne vous fait pas penser à autre chose ? Que nous avons vu il y a peu de temps, au premier trimestre…

Un silence répondit à l’interrogation du jeune professeur.

— Allons, une femme qui porte son enfant mort et qui le pleure.

— La pieta de Michel Ange ? osa encore Clémentine.

— Décidément, vous êtes en forme ce matin. La Vierge pleurant le Christ à peine descendu de la croix.

Claude Henry appuya sur une touche de son clavier et la Pieta de Michel Ange apparut sur le tableau. L’évidence était là. Il revint sur Guernica.

— Il est bientôt l’heure appuya-t-il. Voyons la deuxième femme, celle de droite. Regardez la forme de sa langue, c’est un couteau. Elle crie vengeance elle aussi.

— …. »

Refermons discrètement la porte de la salle de classe de ce collège de province et laissons Monsieur Henry continuer avec ses élèves l’étude de Guernica. Si nous avions eu le temps de tout écouter, vous auriez su que ce tableau avait été créé en mai et juin 1937, à la suite immédiate du bombardement de Guernica par la légion Condor de l’aviation allemande le 26 avril de cette année 1937. Près de deux mille personnes ont perdu la vie ce jour-là. Ce tableau a longtemps été exposé au MOMA de New York car Picasso refusait qu’il revienne en Espagne tant que Franco serait au pouvoir. Depuis 1981, il est exposé au Musée reine Sofia à Madrid. Il mesure 7, 75 m sur 3,50 m.

 

© Amor-Fati 18 août 2019 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


Copyright 2019. All rights reserved.

Ecrit 18 août 2019 par Amor-Fati dans la catégorie "Au fil des jours

2 COMMENTS :

  1. By Nath on

    J’ai eu longtemps cet œuvre comme marque-page. J’aime beaucoup Picasso

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *