janvier 2

Fausto et Raphaël.

coppi

« Attention, hurle le régisseur derrière sa vitre. 5, 4, 3, 2, 1. Zéro. Générique.

Et il tend l’index droit pointé vers le ciel.

Le générique de l’émission tant attendue par des millions de téléspectateurs se déroule sur l’écran de contrôle et la musique se fait entendre dans la cabine.

Dans le studio, Georges de Caunes s’éclaircit la voix et chuchote quelques derniers mots à son invité qui se redresse sur sa chaise. Il semble mal à l’aise, le trac certainement.

– Attention, reprend soudain le réalisateur. 5, 4, 3, 2, 1. Zéro. Antenne.

Le présentateur vedette sourit et débute la première émission de l’année.

– Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, amies sportives, amis sportifs, bienvenue dans ce nouveau numéro de Sports Dimanche.

Le studio est décoré, des guirlandes courent sur  le bureau et quelques boules pendent du plafond. Un joli décor coloré en or et rouge, mais qui apparaitra en nuances de gris sur les écrans des télévisions.

– Tout d’abord, chers téléspectateurs,  Raymond Marcillac, Roger Couderc, Léon Zitrone,  Robert Chapatte et moi-même tenons à vous présenter tous nos meilleurs vœux pour cette année 1961 qui s’annonce. L’année 1960 a été riche en événements sportifs. Les jeux de Rome sont maintenant derrière nous et nous ont laissé d’excellents souvenirs. Place maintenant à la préparation des jeux de Tokyo, car il faut déjà se tourner résolument vers l’avenir.

La caméra tourne dans le studio, montrant les visages de tous les chroniqueurs présents et attendant leur tour pour présenter leurs reportages.

– Mais, reprend Georges de Caunes, nous ne pouvons pas commencer l’année sans rendre un hommage tout particulier à un grand champion international que nous avons plaisir à revoir ce soir, et c’est un immense honneur pour Sports Dimanches de pouvoir le recevoir sur ce plateau.

La caméra se tourne alors vers un petit homme maigre, aux cheveux noirs. Il semble avoir le regard dans le vague, comme s’il était là à regret.

Et le journaliste continue.

– Premier coureur à avoir réalisé le doublé Giro-Tour de France en 1949 et 1952, il a remporté cinq fois le tour d’Italie, deux fois le tours de France, cinq tours de Lombardie, trois Milan-San Remo, un Paris-Roubaix et  la Flèche wallonne. Il a été quatre fois champion d´Italie sur route et trois fois champion du monde. Il a été détenteur du record de l’heure de 1942 à 1956. Et ceci n’est qu’un maigre aperçu de toutes ses victoires. Nous recevons ce soir celui que le monde entier a surnommé le Campionissimo. Fausto Coppi bonsoir.

– Bonsoir.

– Fausto Coppi, vous êtes considéré comme le plus grand champion de votre génération et peut-être même le plus grand coureur de l’histoire du cyclisme. Nous sommes heureux de vous recevoir ce soir. Peut-être avez-vous un petit message à adresser à nos téléspectateurs pour cette nouvelle année.

Le champion se redresse sur sa chaise. Il cherche ses mots et commence à parler.

– Oui, je suis très heureux d’être à Paris ce soir. Je ne suis ici que pour quelques jours. J’ai passé Noël en Italie avec ma famille et je suis venu rapidement prendre l’air de la France, c’est toujours un plaisir. Bonne année 1961 à toutes et à tous.

Les journalistes sourient. Ce joli accent italien amène un peu de soleil dans le studio de la rue Cognacq Jay. Tous connaissent parfaitement le champion. Robert Chapatte le tutoie même en privé.

Georges de Caunes reprend la parole.

– Fausto Coppi, cette année 1960 qui vient de s’achever se termine mieux pour vous qu’elle n’a commencé. J’aimerais, si vous le voulez bien, revenir avec vous sur les tragiques événements qui ont failli nous priver de votre présence. Je rappelle pour les téléspectateurs que vous avez été gravement malade au cours du mois de janvier.

Le ton devient soudain plus grave. Le visage du cycliste se tend.

– Oui, comme vous dites, c’est sûrement un miracle que je sois parmi vous ce soir.

– Raphaël Geminiani et vous-même avez été au bord de la mort, je le rappelle, pouvez-vous nous rappeler les circonstances de ce qui a failli vous coûter la vie à tous les deux.

Fausto Coppi cherche ses mots, il hésite, tousse discrètement en plaçant sa main devant sa bouche et commence à raconter.

– En décembre 59, Raphaël et moi avons été invités aux fêtes organisées pour le premier anniversaire de l’indépendance…

– De la Haute Volta, le coupe le journaliste.

– Oui, c’est ça.La Haute Volta.  Au départ, c’était Louison Bobet qui devait faire le voyage. Mais comme il était indisponible, Raphaël m’a demandé de l’accompagner. Nous avons été reçus à Ouagadougou pendant trois jours.

– Qu’avez-vous fait là-bas ?

– Oh, en fait, nous avons fait quelques courses de parade, et une épreuve contre la montre. C’était vraiment bien organisé. Nous avons été reçus dans le plus bel hôtel de la ville.

– Raphaël et vous étiez ensemble non ?

– Oui, à l’hôtel, nous partagions la même chambre.

– Et la nuit ? demande le journaliste.

– La nuit, nous avons été sans cesse dérangés par les moustiques. Je m’en suis plaint plusieurs fois. Raphaël m’a dit : cache-toi sous les draps et dors, demain matin ça ira mieux.

– Et le matin, que s’est-il passé ?

– Le matin, nous étions tous les deux couverts de piqûres. Les moustiques s’étaient régalés visiblement. Nous avons pris notre douche, et nous sommes repartis attraper notre avion. Raphaël est rentré en France et moi en Italie.

– Et peu de temps après, Geminiani vous appelle au téléphone ?

– Non, c’est moi qui l’appelle. J’étais chez moi, à Tortona. Je me souviens, c’était le jour de  Noël. J’avais de la fièvre, je n’étais pas dans mon assiette, comme vous dites en France je crois. Nous parlons de choses et d’autres, et vers la fin de la conversation, Raphaël me dit «  Je ne suis pas en grande forme en ce moment. Je dois avoir la grippe ou quelque chose comme ça, j’ai de la fièvre, ma femme a appelé le médecin, il passera demain matin.

– Et vous lui dites la même chose ?

– Oui, je lui dis que j’ai aussi la grippe et que je suis fiévreux. Et puis nous raccrochons.

– Et la nuit qui a suivi a été terrible, vous pouvez nous raconter, Fausto ?

– Oui. Dans le courant de la nuit suivante, je suis monté à 42 de température. Je transpirais, les draps de mon lit étaient trempés. Je ne pouvais même pas me lever tellement j’étais mal.

– Vous avez appelé le médecin ?

– Bien sûr, et je lui ai dit que Raphaël était malade également.

– Et qu’a-t-il diagnostiqué ?

– Une inflammation des poumons, une sorte de pleurésie. Je suis resté couché deux jours, la fièvre ne baissait pas. J’étais de plus en plus faible.

– Et le troisième jour, votre médecin est revenu je crois ?

– Oui, sans que je l’appelle, il est arrivé le matin du 28 décembre et il m’a dit qu’il avait reçu un coup de fil de la femme de Geminiani qui lui avait annoncé que Raphaël avait la malaria.

– Qu’a-t-il fait ?

– Il m’a aussitôt fait une prise de sang et a confié les éprouvettes à un laboratoire de Rome.

– Et les résultats ont confirmé le diagnostic ?

– Absolument. Nous avions contracté le Plasmodium Falciparum, la seule forme de malaria mortelle.

– Les choses sont allées vite à partir de là ?

– Oui, dès qu’il a connu les résultats de l’analyse, mon médecin est revenu et m’a fait une double injection  de quinine. A partir de là, les choses se sont améliorées et le 3 janvier, je pouvais me lever et faire quelques pas dans la chambre.

– Et ensuite ? Vous vous êtes senti mieux ?

– Oui, vers le milieu de janvier, j’ai recommencé à sortir, mais je ne pouvais pas m’éloigner beaucoup de mon domicile. J’ai recommencé à monter sur un vélo au début de février.

– Et depuis ? Avez-vous repris des activités normales ?

– Complètement, mais la reprise a été difficile. J’avais perdu beaucoup de poids et de masse musculaire. Jusqu’en août, j’étais encore un peu  faible. La malaria est vraiment une maladie qui vous laisse..

Le Campionissimo cherche ses mots.

– Sur les rotules ? propose de Caunes.

– Voilà c’est ça. Je voudrais remercier publiquement mon médecin qui a su être à l’écoute de son confrère français. Sans lui, je ne serais pas là ce soir.

Fausto Coppi sourit. Ce grand champion qui était au bord de la mort un an plus tôt est là, souriant sur le plateau d’une émission télévisée. Tout le monde sait qu’il est un miraculé. Les journalistes présents sont silencieux. On sent le respect dans le regard de ces hommes face à ce grand champion que quelques minuscules moustiques ont failli effacer de la surface de la terre.

– Et quels sont vos projets maintenant, Fausto Coppi ?

– J’ai retrouvé Raphaël qui est guéri lui aussi et nous sommes en train de monter une nouvelle équipe de coureurs pour les prochaines grandes courses du printemps.

– Quelques noms en exclusivité pour Sports Dimanche ?

– Non, tant que rien n’est fait, je ne dirai rien. Tout ce que je peux vous dire, c’est que nous courrons sous les couleurs de Tricofilina qui me suit depuis longtemps. Vous verrez bien sur les routes.

– Eh bien, rendez-vous est pris. Fausto Coppi, je vous remercie. Les téléspectateurs français ont sans doute été ravis de prendre de vos nouvelles et de savoir que vous êtes de nouveau dans la course, si j’ose dire, sur le grand circuit du cyclisme mondial.

– Merci à vous de m’avoir reçu et encore une fois bonne année 1961 à tout le monde.

– Merci et au revoir, Campionissimo. Football maintenant, avec la reprise du championnat de première division qui a eu lieu cet après-midi. En commençant par l’AS Monaco qui est allé battre Rennes 3 à 1 sur son terrain….. »

 

(Fausto Coppi, dit Campionissimo, est mort le 2 janvier 1960 des suites d’une malaria contractée pendant un voyage en Haute Volta avec Raphaël Geminiani. Le médecin du coureur français, en contact avec un praticien spécialiste en maladies tropicales, a rapidement identifié le mal dont souffrait son patient. Il a appelé plusieurs fois le médecin de Fausto Coppi, mais celui-ci n’a rien voulu entendre et a confirmé son diagnostic de maladie pulmonaire. Le 6 janvier, Raphaël Geminiani a été considéré comme guéri. C’est de la bouche de son épouse qu’il a appris le décès de son ami.)

© JM Bassetti 02/01/2013 Tous droits réservés.

© Amor-Fati 2 janvier 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr

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Ecrit 2 janvier 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Hommage", "Uchronie

5 COMMENTS :

  1. By Jmb on

    N’hésitez pas a commenter. L’opinion de chacun est importante pour corriger, revoir mon travail et l’améliorer.
    Merci a toutes et a tous

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  2. By Jacquline on

    Ces noms du passé du journal télévisé, Raymond Marcillac, Roger Couderc, Léon Zitrone,  de quand je regardais la télé chez ma grandmère… Je me souviens aussi combien tout le monde aimait Jacques Anquetil ! Tout cela était si loin dans ma mémoire… merci .

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  3. By Loïc Le Dû on

    Malheureusement, on ne refait pas l’histoire et Coppi est parti bêtement et bien trop tôt, même s’il aurait dû arrêter sa carrière quelques années avant. Merci de nous avoir fait croire pendant quelques instants que ce n’était peut-être qu’un mauvais rêve.
    Petite remarque stylistique. Pour supprimer ce « il y a » qui n’est pas très beau : « Le studio est décoré, guirlandes sur le bureau, quelques boules au plafond. » Mais c’est juste une question de goût et comme on dit :  » les goûts et les couleurs … ».

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    1. By jmb (Auteur) on

      Tu sais Loïc, tous ces textes son des « premiers jets » qui ont besoin d’être relus, améliorés, retravaillés si je veux les publier. Je m’aperçois souvent dé répétitions, de maladresses, de fautes de frappe, de concordances des temps mal faites. Mais tu fais bien de me le signaler et je te remercie de le faire à chaque fois que quelque chose te choque. Même si je ne fais pas la correction immédiatement, ça me laisse une trace pour le faire plus tard !!

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  4. By jmb (Auteur) on

    Moi aussi. Au début, j’avais ajouté aussi Drucker, mais après vérification, il n’a fait son entrée au journal des sports qu’en 1964. Il ne pouvait donc pas être là !!

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